HANDBOUND
AT THE
UNIVERSITY OF
TORONTO PRESS
ÉTUDES ROMANES
DÉDIÉES
GASTON PARIS
LE 29 DÉCEMBRE 189O
(2;= ANNIVERSAIRE DE SON DOCTORAT ES LETTRES)
PAR SES ÉLÈVES FRANÇAIS
ET SES
ÉLÈVES ÉTRANGERS DES PAYS DE LANGUE FRANÇAISE
PARIS
EMILE BOUILLON, LIBRAIRE -ÉDITEUR
67, RUE RICHELIEU, 6j
189I
EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
BIBLIOTHÉaUE DE L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES, publiée sous les aus-
pices du Ministère de l'instruction publique par les professeurs et les élèves de l'école.
NOTA. — Pour le détail des 25 premiers fascicules, voir notre catalogue général,
26. Les Tables Eugubines. Texte, traduction et commentaire, avec une grammaire et une intro-
duction historique, par M. Bréal. Accompagné d'un album de 13 pi. photogravées. 30 fr.
27. Questions homériques par F. Robiou. Avec trois cartes. 6 fr.
28. Matériaux pour servir à l'histoire de la philosophie de l'Inde, par P. Regnaud. i"' partie.
9 fr.
29. Ormazd et Ahriman, leurs origines et leur histoire par J. Darmcsteter. 12 fr.
30. Les métaux dans les inscriptions égyptiennes, par C. R. Lepsius, trad. par W. Berend, avec
des additions de l'auteur et accompagné de 2 pi. 12 fr.
31. Histoire de la ville de St-Omer et de ses institutions jusqu'au xiv'^ siècle, par A. Giry. 20 fr.
32. Essai sur le règne de Trajan, par C. de la Berge. 12 fr.
33. Etudes sur l'industrie et la classe industrielle à Paris, au xiii' et au xiv° siècle, par
G. Fagniez. 12 fr.
34. Matériaux pour servir à l'histoire de la philosophie de l'Inde, par P. Regnaud. 2" partie. 10 fr.
35. Mélanges publiés par la section historique et philologique de l'école des Hautes Etudes pour
le dixième anniversaire de sa fondation. Avec 10 planches gravées. 15 fr.
36. La religion védique d'après les hymnes du Rig-Veda, par A. Bergaigne, tome i''. 23 fr.
37. Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech, par M. Junghans. Traduit par
G. Monod, et augmenté d'une introduction et de notes nouvelles. 6 fr.
38. Les monuments égyptiens de la Bibliothèque nationale (cabinet des médailles et antiques)
par E. Ledrain. i" livraison. 12 fr.
39. L'Inscription de Bavian, texte, traduction et commentaire philologique, avec trois appendices
et un glossaire, par H. Pognon, i" partie. 6 fr.
40. Patois de la commune de Vionnaz (Bas-Valais), par J. Gilliéron. Avec une carte. 7 fr. 50.
41. Le Querolus, comédie latine anonyme, par L. Havet. 12 fr.
42. L'Inscription de Bavian, texte, traduction et commentaire philologique, avec trois appendices
et un glossaire, par H. Pognon. 2' partie. 6 fr.
43. De Saturnio latinorum versu. Inest reliquiarum quotquot supersunt sylloge, scripsit
L. Havet. 15 fr.
44. Etudes d'archéologie orientale, par Ch. Clermont-Ganneau, tome premier, i" livraison. Avec
nombreuses gravures dans le texte. 10 fr.
45. Histoire des institutions municipales de Senlis, par J. Flammermont. 8 fr.
46. Essai sur les origines du fonds grec de l'Escurial, par C. Graux. 15 fr.
47. Les monuments égyptiens de la Bibliothèque nationale, par E. Ledrain. 2' et y liv. 25 Ir.
48. Etude critique sur le texte de la vie latine de Ste Geneviève de Paris, par Ch. Kohler. 6 fr.
49. Deux versions hébraïques du livre de Kalilah et Dimnâh, par J. Derenbourg. 20 fr.
50. Recherches critiques sur les relations politiques de la France avec l'Allemagne, de 1292 à
1378, par A. Leroux. 7 fr. 50.
51. Les principaux monuments du Musée égyptien de Florence, par W.-B. Berend, i" partie.
Stèles, bas-reliefs et fresques. Avec 10 pi. photogravées. 50 fr.
52. Les lapidaires français du moyen âge des xiV, xiii" et xiv" siècles, par L. Pannier. Avec une
notice préliminaire par G. Paris. 10 fr.
53 et 54. La religion védique d'après les hymnes du Rig-Veda, par A. Bergaigne. Vol. II et III,
27 fr,
55. Les établissements de Rouen, par Giry, tome premier. 15 tr.
56. La métrique naturelle du langage, par P. Pierson. 10 fr.
57. Vocabulaire vieux-breton avec commentaire contenant toutes les Gloses en vieux-breton,
gallois, comique, armoricain connues, précédé d'une introduction sur la phonétique du
vieux-ljreton et sur l'âge et la provenance des gloses, par J. Loth. 10 fr.
58. Hincmari de ordine palatii epistola. Texte latin traduit et annoté par M. Prou. 4 fr.
59. Les établissements de Rouen, par A. Giry, tome second. 10 fr.
60. Essai sur les formes et les effets de l'affranchissement dans le droit gallo-franc, par M. Four-
nier. 5 fr,
61 et 62. Li Romans de Carité et Miserere du Rendus de Moiliens. Poème de la fin du
XII' siècle. Edition critique accompagnée d'une introduction, de notes, d'un glossaire et
d'une liste de rimes, par A. -G. Van Hamel. 2 vol. 20 fr.
63. Etudes critiques sur les sources de l'histoire mérovingienne. 2' partie. Compilation dite de
« Frédégaire ». par G. Monod. 6 fr.
ÉTUDES ROMANES
MAÇON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS
ÉTUDES ROMANES
DÉDIÉES
GASTON PARIS
LE 29 DÉCEMBRE 189O
(2;= ANNIVERSAIRE DE SON DOCTORAT ES LETTRES)
PAR SES ÉLÈVES FRANÇAIS
ET SES
ÉLÈVES ÉTRANGERS DES PAYS DE LANGUE FRANÇAISE
PARIS
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EMILE BOUILLON, LIBRAIRE -ÉDITEUR
67, RUE RICHELIEU, 67
I89I
_ Monsieur GASTON PARIS
MEMBRE DE l'iNSTITUT , PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
PRÉSIDENT DE LA SECTION HISTORiaUE ET PHILOLOGiaUE
DE l'école des HAUTES ÉTUDES
EN TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE
ET DE
RESPECTUEUSE AFFECTION
SES ÉLÈVES
Barbeau
Bédier
Beljame
Bémont
BONNARD
Bonnardot
Brunot
constans
Cornu
CouRAYE DU Parc
Demaison
DUVAU
Fagniez
Fécamp
Flach
Funck-Brentano
Gerbaux
GiLLIÉRON
GiRY
Gœlzer
Grand
Havet (L.)
HUET
Jean ROY
JORET
Langlois (E.)
Lelong
Monod
Morel-Fatio
Muret
Omont
Pages
PlAGET
Psichari
Rabiet
Raynaud
Reinach (S.)
Rolland
Rousselot
Salmon
Sepet
Sudre
Taverney
Thomas (A.)
Wilmotte
LES
MANUSCRITS FRANÇAIS
DES ROIS D'ANGLETERRE
AU CHATEAU DE RICHMOND
Par HENRI OMONT
L'une des principales manifestations du grand mouvement
littéraire et artistique de la Renaissance a été le zèle que
déployèrent à l'envi les souverains et les grands seigneurs du xv^
et du xvi^ siècle pour réunir dans leurs châteaux des collections
de livres manuscrits et imprimés, aussi merveilleux par la
richesse de leur exécution que par le luxe des miniatures et des
reliures dont ils étaient ornés. Les bibHothèques royales et prin-
cières formées ainsi en Italie et en France sont célèbres : il
suffit de rappeler les noms des Médicis, des Visconti, des rois
aragonais de Naples, en Italie; en France, ceux des ducs de
Berry, de Bourbon, de Bourgogne, de Nemours, d'Orléans ^
L'histoire des collections anglaises est moins connue 2, ce n'est
point cependant que celles-ci aient joui d'une moindre célé-
brité ou leur aient été inférieures. On en peut donner comme
preuve la liste, publiée plus loin, des livres conservés au château
de Richmond, au commencement du xvr siècle.
La partie la plus précieuse de cette collection avait été réunie
par les soins du roi Edouard IV (146 1-1483), et c'est à l'un des
plus célèbres bibliophiles de la fin du xv^ siècle, Louis de
Bruges, seigneur de la Gruthuyse, qu'il faut rapporter le mérite
1 . Voy. L. Delisle, Cabinet des manuscrits, t. I, passim.
2. Voy. Edward Edwards, Lihraries and Founders of Libraries (London,
1865, in-8), p. 147-154-
MÉLANGES. I
2 HENRI OMONT
d'avoir inspiré, par son propre exemple, l'amour des beaux
livres au souverain anglais. Renversé un moment de son trône
par la faction de Warwick, Edouard IV avait dû passer le détroit
et venir demander au duc de Bourgogne, son beau-frère, des
secours contre ses ennemis. Gruthuyse le reçut à son arrivée et
l'accompagna durant son séjour en Flandre, du mois d'octobre
1470 au mois de février 1471. Pendant plus d'un mois, Edouard
fut l'hôte de Louis de Bruges , et put à loisir admirer les splen-
dides manuscrits qui faisaient l'ornement de l'hôtel de la Gru-
thuyse^.
Les manuscrits réunis par Edouard IV appartiennent en effet
à cette série de livres magnifiques, exécutés dans les Flandres,
pendant toute la seconde moitié du xV siècle, et qui nous ont
conservé les chefs-d'œuvre des peintres et des miniaturistes
flamands ^ en même temps qu'ils contribuaient à entretenir et à
répandre dans les cours étrangères le goût de la langue française.
Ces volumes, dont la provenance n'a pas toujours été reconnue
et que le catalogue imprimé plus loin permettra de déterminer
le plus souvent d'une façon certaine, font aujourd'hui Tornement
de l'ancien fonds royal du Musée Britannique. Mais, moins
favorisés que les manuscrits de même genre conservés à Paris,
ils n'ont encore été, pour la plupart, l'objet d'aucune description,
d'aucune étude que l'on puisse rapprocher de celle que PauHn
Paris a consacrée, il y a plus de cinquante ans, aux Manuscrits
français de la Bibliothèque du roi 3 .
Le roi Henri VII (1485 -1509) continua les traditions que
lui avait léguées Edouard IV. Il augmenta la collection royale
1 . Voy. Van Praet, Recherches sur Lotus de Bruges, seigneur de la Gruthuyse
(Paris, 183 1, in-8), p. 9-1 1, et le Cabinet des mss., I, 140-146. — Une qua-
rantaine de mss. semblables à ceux de la Gruthuyse se retrouvent dans la
collection de Richmond.
2. Voy. W. de Gray Birch, Early Drawings and Illuminations... in the
British Muséum (London, 1879, in-8), p. liv-lvii.
3. Paris, 1836-1848, 7 vol. in-8. — M. Ward, dans son Catalogue of
romances in the Department of mss. in the British Muséum (1883), n'a étudie
que quelques-uns des plus anciens manuscrits français de Londres.
MSS. FRANÇAIS DES ROIS D ANGLETERRE 3
installée dans le château de Richmond d'une série de ces belles
éditions gothiques d'Antoine Vérard, chroniques, romans de
chevalerie, etc., qui forment Tun des titres de gloire de la
typographie parisienne de la fin du xv^ et du commencement du
xvr siècle.
Ces exemplaires de choix, manuscrits et imprimés, étaient
revêtus de riches reliures en velours; et, tandis que pour les
reliures des manuscrits, réunis un peu plus tard dans la librairie
de François P"" et de Henri II à Fontainebleau, nous manquons de
renseignements % pour celles des livres du château de Richmond,
au contraire, plusieurs documents ont été conservés, entre autres
le compte, daté de 1480, d'un relieur, Pierre Baudouin, dont le
nom semble indiquer l'origine française. Nous devons à la gra-
cieuse obligeance du directeur du Musée Britannique, M. E.-M.
Thompson, de pouvoir donner ici le texte de ce compte ^ :
Expenses necessarye.
Piers Bauduyn, stacioner, for bynding, gilding and dressing of a
booke called Titus Livius 5 xx s.
For binding, gilding and dressing of a booke of the Holy Trinitee
. xvj s.
For binding, gilding and dressing of a booke called Frossard
xvj s.
For binding, gilding and dressing of a booke called the Bible
XV) s.
For binding, gilding and dressing of a booke called le Gouvernement
ofKinges and Princes 4 xvj s.
For binding and dressing of thre small bookes of Franche, price in
grete vj s., viij d.
1. La reliure du manuscrit de la Bibliothèque nationale (lat. 257), qu'on sait
être l'œuvre d'Etienne Roffet, dit le Faulcheur (L. Delisle, Cabinet des mss., 1,
182), est d'un genre tout différent de celui des autres reliures de François 1'='".
2. British Muséum, ms. Harley 4780, An Account of the King's great Wardrobe,
20 Ed. 4, fol. 21 vo et 40 vo; la vingtième année du règne d'Edouard IV
correspond à mars 1480-1481.
3. Voy. plus loin le no 54 de la liste des livres du château de Richmond.
4. Voy. plus loin le no 83 de la même liste.
4 HENRI OMONT
For the dressing of ij bookes wherof oon is called la Forteresse defoy,
and the other called the booke of Joseph iw iij s., iiij d.
And for binding, gilding and dressing of a booke called the Bible
Hisiorial xx s.
Delyvered for the coveryng and garnysshing vj of the bookes of our
saide Souverain Lorde the Kynge, that is to say oon of the Holy Trinité,
oon of Titus Lyvius, oon of the Gouvernai of Kinges and Princes, a Bible,
a Bible historîale, and the vj''^^ called Frossard :
Velvet. — vj yerdes cremysy figured,
Corse of silk. — ij yerdes di[midium] and a naill blue silk, weying an
unces, iij drachm dim[idium].
iiij yerdes dim[idium], dim[idium] quarters blac silk, weying iij
unces.
Laces and tassels of silk. — xvj laces, xvj tassels, weying togider vj
unces and iij drachmes.
Botons. — xvj of blue silk and gold.
Claspes off coper and gilt. — iij pair smalle with Roses uppon them. A
pair myddell. ij pair grete, with the Kinges Armes uppon them.
Bolions coper and gilt. — LXX.
Nayles gilt. — CGC.
Une liste des livres manuscrits et imprimés des rois d'Angle-
terre qui se trouvaient en 1535 au château de Richmond nous a
été conservée parmi les papiers de Philibert de La Mare et de
Fevret de Fontette, dans le volume 849 (fol. 166-167) de la
collection Moreau, cà la Bibliothèque nationale 2. Bien que très
sommaire, cette liste permet toutefois de reconnaître la plupart
des manuscrits dont elle donne les titres, et on trouvera en notes
l'indication des cotes que ces volumes portent aujourd'hui dans
l'ancien fonds royal du Musée Britannique >.
1. Voy. plus loin les nos 22 et 5 de la même liste.
2. Voy. D. Casley, A Catalogue of tlie Mss. of the King's Lïbrary (London,
1734, in-4); les manuscrits français sont à la fin, p. 283-306.
3. Au dos de cette liste (fol. 167 vo), on lit, de même main : « Inventaire
des livres de la librairie du Roy d'Angleterre à Richemont, avec une epistre en
latin de Mandeville. — Avec autres choses recouvertes oudit royaume durant
que je y estoye en feuvricr 1534- » (i535) "• st.)
i
MSS. FRANÇAIS DES ROIS D ANGLETERRE 5
INVENTAIRE DES LIVRES
ESTANS OU CHASTEAU DE RICHEMONT
EN ANGLETERRE
1. Premièrement, l'Istoire tripartie.
2. Valere le grant.
3. Cronicques de Bourges.
4. Lucan, Suétone.
5. Josephus.
6. Cronicles of England.
7. Le premier et ij^ livre du premier volume Froissard.
8. Le iij® et iiij^ livre du premier volume Froissard.
9. Le second volume Froissard.
10. Le tiers volume Froissard.
11. Le quart volume Froissard.
12. Le premier volume des Croniques d'Angleterre.
13. Textus Biblie.
1. Histoire tripartite de Socrate, Sozomène et Theodoret, réunie en douze
livres par Epiphane le Scholastique ; Royal ms. 18. E. v, copié en 1473.
(Casley, p. 285.)
2. Valère Maxime, Dits et faits mémorables ; Royal ms. 17. F. iv.
3. Royal ms. 19. E. vi. Cf. [C. de Villiers], BiUiolheca CarmeUtam, I, 856.
4. Faits des Romains ; Royal ms. 20. C. i. Cf. P. Meyer, Les premières compi-
lations françaises d'histoire ancienne, dans la Remania (1885), t. XIV, p. 2.
5. Royal ms. 14. C. viii.
6. TJk Cronicles of Englonde, édition de W. Caxton, Westminster, 1480,
in-fol.
7-1 1. Chroniques de Froissart. Les art. 7-8. répondent aux mss. 14. D. 11 et
III du fonds royal. Cf. Œuvres de Froissart, Chroniques (éd. Kervyn de
Lettenhove), 1. 1; introduction, 2^ et 3e parties, p. 221-223 j ^'^^^- 9, au ms. 18.
E. I (Kervyn, p. 319) et l'art. 11 au ras. 18. E. 11 (Kervyn, p. 329), tous deux
aux armes d'Edouard IV. Cf. nos ^c) et 58.
12. Jean Wawrin, Anciennes et nouvelles croniques d'Angleterre; Royal ms.
15. E. IV, exécuté pour Edouard IV, probablement à Bruges, et à ses armes.
Cf. Fr. Michel, Rapports, etc. (1838), p. 140-142. (Voy. no 45).
6 HENRI OMONT
14. Le rôle des pappe, empereurs, roys de France et d'Angleterre.
15. Le rôle des roys d'Angleterre.
16. Le rôle des conte de Warwil.
17. Rotulus regum Anglie.
18. La Vye des Pères.
19. The Bible, in englissh.
20. Plinius.
21. Biblia magna.
22. La Forteresse de la foy.
23 . Le Trésor des histoires.
24. La grant Bible.
25. La Fleur des histoires.
26. Le Mirouer historial.
27. Rustican.
28. Le premier volume de Valere.
29. Le second volume de Valere.
30. Le grant histoire César.
31. L'Istoire scolasticque.
13 et 14. Probablement 14. B. viii et 14. B. v ou vi.
17. Royalms. 14. B. v ou vi.
18. S. Jérôme, Vie des Pères, Paris, i486, in-fol.
22. Royal ms. 17. F. vi. « Aveque belles peinctures. Faite a Lisle en
Flandres per Jehan du Quesne. xv. s. » (Casley, p. 287.) Il y a un autre
exemplaire de la Forteresse de la foy sous le no 19. E. iv du fonds royal.
23. Brunetto Latini, Livj-e du Trésor; Royal ms. 17. E. i (éd. Chabaille ,
p. xxix).
24. Sans doute la Bible historiale. Royal ms. 15. D. m. Cf. S. Berger, La
Bible française au Moyen-Age, p. 387.
2). Cf. Royal mss. 16. F, vi-vii, 16. G. vu et 18. E. vi.
26. Royal ms. 14. E i.
27. Royal ms. 14. E. vi.
28-29. Valere Maxime; Royal mss. 18. E. m et iv.
30. Faits des Romains; Royal ms. 17. F. il, exécuté à Bruges, pour le roi
d'Angleterre Edouard IV, en 1479. ^^- ^- Meyer, Les premières compilations
françaises d'histoire ancienne, dans la. Romania (1885), t. XIV, p. 2.
31. Quatrième volume d'une Bible historiale. Royal ms. 15. D, i, exécuté à
Bruges, en 1470, pour le roi d'Angleterre Edouard IV. Cf. S. Berger, La Bible
française au Moyen-Age, p. 389-390. (Voy. plus loin, nos 47-48 et no 125.)
MSS. FRANÇAIS DES ROIS D ANGLETERRE 7
32. Romuleoii.
33. Bocace le grant.
34. La Cité de Dieu, premier volume.
35. Le Chemyn de vaillance.
36-38 Lancelot, en troys volumes.
39. Le tiers volume Froissard.
40. La Quinte Course d'Alexandre.
41. Cronicques de Pise.
42. Methamorfoze.
43. Bocace le petit.
44. Gordeffroy de Billon.
45. Croniques d'Engleterre, le tiers volume.
46. Hercules.
47. Le premier volume de la Bible.
48. Le second volume de la Bible.
32. Royal ms. 19. E. vi.
33. Boccace, Cas des nobles hommes et femmes ; Royal ms. 18. D. vu ou 14.
E. V. ? Cf. les art. 77 et 43 .
34. S. Augustin, Cité de Dieu, livres I-X; Royal ms. 17. F. m. Cf. n" 70.
35. Jean de Courcy, Chemin de Vaillance; Royal ms. 14. E. 11, aux armes
d'Angleterre et exécuté pour Edouard IV. Cf. Ward, Catalogue of romances in
the Department of niss. in ihe British Muséum (1885), t. I, p. 895-902.
36-38. Voy. sur les différents mss. de Lancelot conservés dans l'ancien fonds
Royal le catalogue précédemment cité de M. Ward, p. 345, suiv.
39. Royal ms. 14. D. v. Cf. nos 7-1 1.
40. Royal ms. 17. F. i. « Avec peinctures belles... Escript par la main de
Jehan du Chesne, à Lille, xv s. » (Casley, p. 286.) Il y a deux autres exem-
plaires de cette traduction de Quinte-Curce par Vasco de Lucena, sous les
nos 15, D. IV et 20. C. m.
41. Royal ms. 16. G. i.
42. Ovide, Métamorphoses, en 15 livres, etc.; Royal ms. 17. E. iv.
43. Cf. les art. 33 et 77. Peut-être 19. E. i?
44. Royal ms. 17. F. v.
45. Royal ms. 14. E. iv; aux armes d'Edouard IV. Cf. Fr. Michel, Rap-
ports, etc. (1838), p. 143-144. (Voy. plus haut, no 12.)
46. Recueil des histoires de Troie, Royal ms. 17. E. 11; aux armes d'Angle-
terre, probablement exécuté à Bruges pour Edouard IV. Cf. Ward, Catalogue of
romances, p. 64-66.
47-48. Royal mss. 18. D. ix et x, premier et second volumes d'une Bible
ô HENRI OMONT
49. La Bible jusques au Psaultier.
50. Bien vivre et mourir.
51. Biblia.
52. Les Cent Nouvelles.
53. Le Dialogue S. Grégoire.
54. Titus Livius.
55. Le second volume du Propriétaire.
56. Le Jouvencel.
57. Le Propriétaire.
58. Le petit Froissard.
59. Cirus.
60. Cronicques de France.
61-65. Vincent, en cinq volumes.
historiaîe, d'une belle écriture flamande, exécutés sans doute pour Edouard IV,
aux armes de France et d'Angleterre. Le quatrième volume de cette Bible est
mentionné plus haut (no 31). Cf. S. Berger, ï. c.
49. Royal ms. 19. D. vi.
50. Édition de Paris, Vérard, 1492, in-fol. Cf. no 141.
52. Les Cent nouvelles nouvelles. Paris, i486, in-fol.
53. Royal ms. 15. D. v.
54. Royal ms. 15. D. vi.
55 et 67. Barthélémy de Glanville, De proprietatihts rerum, traduction de
Jean Corbichon; Royal mss. 15. E. m et 11, « escriptes par Jo. Duries, l'an 1482,
avec peintures. » (Casley, p. 292.) Il y a un autre ms. de ce traité sous le no 17.
E. m, c'est l'art. 57.
56. Jean de Bueil, Le Jouvencel ; Royal ms. 16. F. i. C'est le ms. G. de
l'édition de la Société de l'histoire de France, t. I, p. cccxxvij.
57. Cf. art. 55. Peut-être 17. E. m?
58. Royal ms. 14. D. vi.
59. Xénophon, Histoire de Cyrtis, traduction de Pogge et de Vasco de
Lucena; Royal ms. 16. G. ix.
60. Grandes chroniques; Royal ms. 16. G. vi ou 20. C. vu. Cf. L. Delisle,
Notes sur quelques manuscrits du Musée Britannique, dans les Mémoires de la
Société de Thistoire de Paris (1878), t. IV, p. 191 et 212. Il y a aussi, sous les
nos 20. E. i-vi, un exemplaire, en six volumes, des Grandes chroniques, en-
écriture flamande de la fin du xv= siècle, exécuté très probablement pour le roi
d'Angleterre Edouard IV. (Cf. Delisle, ihid., p. 214.)
61-65. Vincent de Beauvais, Miroir hislorial, traduit par Jean de Vignay.
Paris, Vérard, 1495-1496, 5 vol. in-fol.
MSS. FRANÇAIS DES ROIS D ANGLETERRE 9
66. Missale.
67. Le premier volume du Propriétaire.
68. Cirus et Vegece.
69. La Vie nostre Seigneur.
70. La Cité de Dieu, premier volume.
71. Cleriadus et Meliadus.
72. Le Commentaire César.
73. La Bible.
74. L'Apocalipse.
75. Les quatre filz Haymon.
76. La Destruction de Troye.
77. Bocace des nobles femmes.
78. Boece de Consolacion.
79-80. Merlin, en deux volumes.
81. Prophéties Merlin,
82. Mirouer de Rédemption.
67. Royal ms. 15. E. 11. Cf. art. 55.
68. Xénophon, Histoire de Cyrtis (cf. no 59), et Vegèce, Art militaire, ou
Chevalerie; Royal ms. 17. E. v.
69. Royal ms. 16. G. m : « Escript par David Aubert, en Gand, l'an 1479;
avec belles peintures. » (Casley, p. 290.)'
70. S. Augustin, Cité de Dieu, livres I-X; Royal ms. 14. D. i. Cf. n° 34.
71. Roman de Cleriadus et de Meliadice; Royal ms. 20. C. 11. Cf. Fr.
Michel, Rapports, etc. (1838), p. 129-130, et Ward, Catalogue of Romances ,
p. 383-584.
72. Royal ms. 16. G. vrii. « Translatez en Lille, l'an 1473 > P^"^ Jehan de
Chesne : avec peinctures. » (Casley, p. 291.) Cf. P. Meyer, Les premières com-
pilations, etc., dans la Remania, t. XIV (1885), p. 50.
73. Peut-être le Royal ms. 19. D. 11, ou 19. D. m.
74. Royal ms. 19. B. xv. i
75. Royal ms. 16. G. 11. Cf. Ward, Catalogue of romances, p. 619-622. \
76. Guy Colonna, Histoire de Troie; Royal ms. 16. F. ix. Cf. Ward, Cata-
logue of romances, p. 54-57.
77. Cf. art. 33 et 43.
78. Royal ms. 19. A. iv.
79-81. Merlin. Paris, Vérard, 1498, 3 vol. in-fol.; le troisième volume
contient les Prophecies de Merlin.
82. L'une des éditions de 1478 et suiv. citées par Brunet, Manuel (5^ éd.),
V, 480-482.
10 HENRI OMONT
83 . Gouvernement des princes.
84. Charles duc d'Orléans.
85-88. Les iiij volumes des Cronicques d'Angleterre et de France.
89. L'Epistre au roy Richard le second.
90. Les roys Henry empereurs.
91. Le Romant de la Roze.
92. Le Dict des Saiges.
93. L'Ordonnance de la maison de Bourgogne.
94. Le Chevaher de la Tour.
95. Cronica Anglie.
96. L'ApocaHpse.
97. Parvus Apocalipsis, cum expositione Vegere.
98. Imaginacion de vraye noblesse.
99. Lancelot du Lac.
100. Articles de paix entre France et Angleterre.
loi. Le bon roy Alexandre.
83. Royal ms. 19. A. xx ou 19. B. i?
84. Royal ms. 16. F. 11. Cf. Fr. Michel, Rapports, etc. (1838), p. 29-39.
85-88. Royal mss. 20. E. i-vi, exemplaire des Grandes Chroniques exécuté
probablement pour Edouard IV (voy. plus haut 11° 60). Il y a aussi un troisième
volume des Chroniques d'Angleterre sous le no 14. E. iv.
89. Royal ms. 20. B. vi.
91. Royal ms. 20. A. xvil. Cf. Ward, Catalogue of Romances, p. 880-884.
92. Royal ms. 19. A. viii.
93. Ordonnances dit. comté de Bourgogne. Doit, 1490, in-4.
94. Royal ms. 19. C. vu.
96. Royal ms. 19. A. 11.
98. Royal ms. 19. C. viii. « Parachevé le derrenier jour de juyn, au manoir
de Shene [ou Richmond], l'an 1496 ^ par O. Poulet; avec belles peintures. »
(Casley, p. 298.) Cf. John W. Bradley, A Dictionary of miniaturists , etc.
(1889), t. III, p. 92.
99. Royal ms. 20. D. m et iv, ou 20. C. vi. Cf. Ward, Catalogue of
Romances, p. 350-353.
100. Royal ms. 19. A. xvi. « Traictie fait entre le roy de France, d'Engle-
terre et l'Archeduc, par Rhethoricque, le 4 jour de juillet 1499; en vers.
Escript de la main de Lacquet de l'abbé de St Bertin. » (Casley, p. 295.)
ICI. Royal ms. 15. E. vi; aux armes d'Angleterre. Cf. Fr. Michel,
MSS. FRANÇAIS DES ROIS D ANGLETERRE 1 1
102. L'Istoire du roy Philippe, filz de St. Loys,
103. Le St. Gral, donné à la Royne.
104. La Destruction de Thebes.
105. Therence.
106-115. Les dix volumes Vincent historial.
116-117. Les deux volumes de la Mer des histoires.
118. Le Mirouer de Rédemption.
119. La Légende dorée.
120. Les Engues.
121. Les PoHticques et Yconomicques.
122. Marcus Tulius.
123. Jason, et l'Arbre des batailles.
124. Le Dialogue M^ Alain.
125. La Bible, en partie.
126. Spéculum de Confession.
127. Fables de Ysopet et Orthea.
Rapports, etc. (1838), p. 63-64. Il y a trois autres manuscrits du Roman
d'Alexandre sous les nos ig. d. i, 20. A. v. et 20. B. xx. Cf. Ward, Catalogue
of Romances, p. 123, suiv.
102. Royal ms. 20. C. vir.
103. Royal ms. 14. E. m. Cf. Ward, Catalogue of Romances, p. 341-342.
104. Royal ms. 20. D. i. Faits des Romains, commençant à l'histoire de
Thèbes. Cf. P. Meyer, Les premières compilations, etc., dans la Remania, t. XIV
(1885), p. 50.
105. Therence, en françois. Paris, Vérard (vers 1500), in-fol.
106-115. Sans doute l'édition du Spéculum quadruplex de Vincent de Beau-
vais (Strasbourg, J. Mentelin, 1473 et 1476), 7 volumes grand in-fol., ordi-
nairement divisés en 10 volumes.
116-117. Paris, Vérard, 1488, 2 vol. in-fol.
118. Cf. no 82.
119. Royal ms. 19. B. xvii.
120. Livre des saints anges du franciscain François Ximenès; Royal ms. 16.
G. IV.
121. Aristote, Politiques et Yconomiques, traduction de Nicole Oresme. Paris,
Vérard, 1489, in-fol.
123. Honoré Bonnet, Arhre des batailles; Royal ms. 20. C. viii.
124. Alain Chartier, Dialogue de la calamité française ; Royal ms. 19. A. xii.
125. Royal ms. i. A. xx.
12 HENRI OMONT
128. Les Faiz M^ Alain.
129. Le Champion des Dames.
130. Boece de Consolacion.
131. Statutz.
132. La Somme ruraL
133. Vita et gesta Willelmi, ducis Normannomm
134. Delin de Maience.
135. Tule des Offices.
136. Galien restauré.
.T37. Carte.
138. Livre des traictez entre les roys Jehan de France, le roy
David d'Ecosse et le roy Edouard le tiers.
139. Missalia.
140. Le Débat de FéHcité.
141. L'Art de vivre et bien mourir.
142. Melusine et Raymondin.
143. — A la fin du libvre de Mandeville, présenté au roy d'An-
gleterre par celluy qui le composa, est escript ce qui
ensuit :
128. Les fais maistre Alain Charticr... Paris, 1489, in-fol.
129. Martin Le Franc, le Champion des Dames. (S. l. n. d.), in-fol.
130. Royal ms. 20. A. xix.
131. Statutz d'Angleterre, des rois Edouard III, Richard II, Henri IV et
Henri V, en français; Royal ms. 19. A. vu. Il y a d'autres manuscrits de
statuts d'Angleterre, en français, sous les nos i^. A. xiv et 20. A. vu.
132. Jean Boutillier, Somme rurale. Bruges, Colard Mansion, 1479, in-fol-
134. Doon de Mayence. La fleur des batailles Doolin de Maience. Paris,
Vérard, 1501, in-fol.
135. Royal ms. 15. A. vi.
136. Galien reihoré.Fa.ns, Vérard, 1500, in-fol.
137. Royal ms. 20. A. ix.
138. Royal ms. 20. D. x.
141. Paris, Vérard, 1496, in-fol. Cf. art. 50.
142. L'une des éditions de Melusine de Jean d'Arras, de 1478 et suiv., citées
par Brunet, Manuel {^f^ éd.), III, 519-520.
143. Royal ms. 20. B. x. Cf. aussi Tlie Voiage and Travaile of sir John Maunde-
vile, éd. J.-O. Halliwell (Londres, 1866, in-8), p. x et suivantes.
MSS. FRANÇAIS DES ROIS d' ANGLETERRE I3
La coppie de la lettre mandée ovesque cest escript a très noble
prince monseigneur Edouard Windesore, roy d'Angleterre et de
France, par monsieur Jehan de Mandeville, aucteur susdict.
Principi excellentissimo , pre cunctis mortalibus precipue
venerando, domino Edwardo, divina providencia Francorum et
Anglorum régi serenissimo, Hibernie domino, Acquitanie duci,
mari ac ejus insulis Occidentalibus dominanti, Christianorum
eufiimie et ornatui, universorumque arma gerentium tutori, ac
probitatis et strenuitatis exemple, principi quoque invicto, mira-
bilis Alexandri sequaci, ac universo orbi tremendo, cum reveren-
cia, non qua decet, cum ad talem et tantam reverenciam mynus
sufficientes extiterint, sed qua parvitas et possibilitas mittentis ac
offerentis se extendun, [contenta tradantur.]
I
REMARQUES
SUR LES
RÉDACTIONS DIVERSES
D'UNE CHANSON DU XIIP SIÈCLE
Par GÉDÉON HUET
La chanson dons nous donnons le texte à la suite de ces
remarques a été publiée plusieurs fois, mais n'a jamais été l'objet
d'un travail réellement critique. Le but de ces remarques est de
mettre en lumière les divergences singulières que peut offrir le
texte d'une seule pièce quand on compare les familles de chanson-
niers où elle se trouve.
La pièce que nous publions se trouve dans deux ou, si Ton
veut, dans trois familles de manuscrits^ : i° B^ Pb^^ ; 2° Pa, Pb4,
Pb^, Pb^7; 3° Pbs (sous-famille très divergente de la seconde
famille). — La seconde et la troisième famille offrent, à partir
de la quatrième strophe , une version entièrement différente de
celle de B^ (Pb^^ donne , pour cette pièce , un texte trop incom-
plet pour infirmer ou confirmer la leçon de B^).
Considérons d'abord la leçon des deux dernières familles. —
Ces deux familles ont en commun 4 strophes; chacune des deux
familles donne une cinquième strophe, mais celle de Pa, etc.,
diffère de celle donnée dans Pb5.
Pour chaque strophe on peut donner la formule : ababababa,
vs. 1-8 ont 5 syll.; vs. 9 a 3 syll. (str. III), 4 syll. (str. II, IV, V,
VI) ou 5 syll. (str. I).
I. Je suis, ici et dans les variantes, la notation de M. Raynaud, Bibliographie
II, p. 45 (no 433).
l6 G. HUET
En combinant les deux familles on obtient six strophes. En
comparant les rimes on obtient :
Rimes a.
^ T TT I esté, chanté, a:ré, mandé, volante
Str. I, II f , ,
\ nez, grevez, donez, pense, ae.
rant, semblant, remirant, grant, chant,
chantant, sant, noiant, vivant, talant.
Str. III, IV
c. TT- t;-t i merci, trai, di, fi, affi.
Str. V. VI r • J • • • r ■
[ soirir, desir, servir, partir, finir.
Rimes b.
ç, T TT ( joie, esforçoie, soie, doie.
otr. 1, 11 ^ . • 1 • 1 •
( mestroie, ravoie, dévoie, doie.
Str. III, IV
debonaire, atraire, viaire, taire,
guère, retraire, traire, faire.
Str V VI i ^^^' ^'^"^' "^^^' ^^^^
1 mie, envie, oblie, mie.
En comparant ces groupes de rimes , on voit que , pour les
rimes b, le groupement des strophes est nettement 2 + 2 + 2 ;
pour les rimes a, on ne peut obtenir un groupement semblable
qu'en substituant dans les strophes I-II et V-VI les assonances aux
rimes (é, ez — i, ir) ^
Malgré ces irrégularités, la leçon des manuscrits Pa, PH, Pb5,
Pb^, Pb^7 donne un texte logique , dont la structure se laisse
ramener à un principe général.
Il n'en est pas de même de celui qu'offre le manuscrit B^.
Après trois strophes qui correspondent à la première version,
B^ donne quatre strophes, analogues pour la longueur des vers
(vs. 9 est variable : IV, V, 4 sylL; VI, VII, 3 syll.) et pour
I. A l'intcrieur de str. II on ne peut, pour les rimes a, obtenir des rimes
exactes que quand on adopte pour vs., contre tous les mariuscrits la leçon de
M. Scheler, Trouvères belles, II, 45 : Deus, tant bor sont né.
UNE CHANSON DU XIII^ SIECLE I7
renchaînement des rimes aux strophes communes aux deux rédac-
tions, mais présentant les rimes suivantes :
Rimes a : amer, amera, truis, avoir, vivant — cuer, fuer, amor,
departoit, fuer — beauté, vivant, pensa, forma, a —
envoi, moi, tient, amai, sai.
Rimes b : amie, mie, cortoisie, amie — boidie, partie, compai-
gnie, vie — mise, assise, mestrie, vivre — amie, mie,
oblie, vie.
On remarquera d'abord que les rimes de strophe IV de B^
diffèrent de celles de str. III commune aux deux rédactions (ant,
eré). — Quant aux rimes des strophes IV-VII comparées entre
elles, pour les rimes b qui se laissent le plus facilement ramener
à un type commun, nous avons des rimes en te dans les str. IV,
V, VII; pour la strophe VI, nous n'obtenons un enchaînement
régulier qu'en admettant que l'auteur aura voulu donner des
assonances féminines en i, non des rimes; et cette supposition
nous autorise à admettre que dans ces quatre strophes la rime b
paraît au besoin être une assonance en i. Malheureusement, la
comparaison des rimes a donne des résultats si peu satisfaisants
qu'on se demande par quel artifice on pourra amener quelque
régularité dans ce désordre : même les conjectures les plus har-
dies ne pourront ramener à un principe fixe les rimes extraordi-
naires des str. IV et VII. On se demande si le poète n'a pas eu
l'intention de donner quatre strophes de quatre vers rimant
(asson.), en ie, suivis d'un vers plus court de 3 ou 4 syll. —
Cependant on peut admettre qu'il y a une certaine tendance vers
la rime dans les str. V (cuer, fuer, fuer), VI (pensa, forma, a),
VII (amai, sai).
Il semble probable que l'auteur de la version de B- aura eu
sous les yeux un texte incomplet de la version de Pa, Pb4, etc.,
comprenant trois strophes ; qu'il aura ajouté à ce fragment
quatre strophes de sa propre invention ; strophes construites, en
général, comme les strophes authentiques, mais où les vs. 2, 4,
6, 8 avaient la même rime ie (ou Tasson. féminine en f), tandis
que dans la pièce originale les strophes rimaient plus ou moins
MÉLANGES. 2
l8 G. HUET
exactement deux à deux. — Pour les vers impairs, l'auteur de
cette nouvelle rédaction considérait la rime comme admissible,
mais non comme nécessaire.
Les quelques strophes (I, II, IV) corrompues que donne le ms.
Pb^2 sont d'une autre main que le reste et paraissent avoir été
ajoutées plus tard de mémoire : c'est ce qui semble résulter de la
transposition des vs. 6-9 des deux premières strophes.
La pièce est attribuée dans B ^ à Gace Brûlé : cette attribution
est inadmissible, vu le mélange des rimes en eut et ant dans les
str. III et IV de la première rédaction. — La str. IV a été citée
comme une preuve de la justesse de l'attribution de la pièce à
Gace par Tarbé, Chansonniers de Champagne, p. xiv : il est
évident que dans cette strophe Gace n'est pas nommé comme
auteur, mais au contraire cité. Le passage cité ne se retrouve pas
d'ailleurs dans les pièces de Gace qui nous ont été conservées. —
Dans Fa et Pb^7 la pièce est attribuée à Aubin de Sezanne, dans
Pb4 à Gontier de Soignies. L'auteur reste douteux. Le style
simple, presque populaire, de certains passages (str. III, V de la
première rédaction) est frappant.
RÉDACTION I
I
Lonc tans ai esté
en ire, sans joie
et si ai chanté;
mes je m'esforçoie;
or me vient a gré
6 que renvoisiez soie :
qu'amor m'a mandé
que servir la doie
à sa volante.
Rédaction I. — i Pb" iriez est sens j. — 3 et si] Pb5 assez. — 4 Pb'= anfor-
soie. — 5 leçoti de tous les niss. [lors B'] sauf Pb" tous mi seu donnais. — 6-9
vs. 6-9 de str. II dans Pb'^ — 6 Pa, Pbs ienuoisiez. — 7 m'a] B= mont.
— 7 mandé] Pb> mostrey. — 8 Pb5 que ie la seruoie.
UNE CHANSON DU XIII^ SIECLE I9
II
I Deus! tant buer fu nez
cui amor mestroie;
que s'il est grevez
tant bel le ravoie ;
toz m'i sui donez ;
é se morir dévoie
n'ai pas en pensé
que partir n'en doie
en mon aé.
m
Dame, a vos me rant,
franche, debonaire ;
par un beau semblant
me poez atraire ;
quant vois remirant
6 vostre cler viaire,
joie en ai si grant
que ne m'en puis taire :
por ce chant.
IV
Gaces en chantant
dit que n'aime guère
qui, por mal qu'il sant,
II 2 Pb4 Pb* cil quamours. — 3 Pb 5 sic. B^ quant est deuoies. Pb'=
car sil est guilleis. Pa Pb* car quant sont greue. Pb'7 car quant a g. — 46 =
tantost lou rauoie. Pb" ancor serait moie. Pb5 de legier. rapaie. — 5-9
Pb" vs. 5-9 de str. I. — s Pa Pb5 Pb^ Pb'v ; done. — 7 B? Pb" penseir. —
8 Pb^ men doie.
m Pb" ïa str. manque. — i Pb5 bêle a vos maten. — 3 B= douz. — 4 Pb5
me poez lie faire. — 6 B ^ vo très cleir v.
IV I Pa Pascot. Pb* Gascot. Pb '7 Bascot. Pb5 Gascot. Pb" Gaices. —
I Pb" dist chantant. — 2 Pb5 sic. Pb" que cil naimet gaire. Pa Pb* Pb'7 dit
cil ne uit gaires. Pb* dit sil uenist gaire. — 3 Pb" ke dou mal kisant.
20 G. HUET
se cuide retraire;
moi n'est à noient
6 de toz les maus traire
se je à mon vivant
pooie rien faire
à son talant.
V
Fine amor, merci,
en vos est ma vie;
bien m'avez traï,
se n'ai vostre aïe ;
à toz Sainz le di :
se je pert ma mie
en Deu ne me fi
ne siens ne sui mie;
ensi l'affi.
VI
Dame, por sofrir
ne porroie mie;
rien tant ne désir
ne plus n'ai d'envie
j'ai cuer de servir
vos cui pas n'oblie;
je n'en quier partir,
ainz voudrai ma vie
en ice fenir.
4 Pb" se ueut arlef t. Pb* s'en bee a r. — 5 Pb s moi nest il néant. —
6 Pb s se ja por mal traire. — 5-9 dans Pb'- moût en seus ioians. se ja li peus-
plaire, ne li ujent an greit. choze ke ie face, en mon uiuant.
V dans Pa Pb 4 Pb ^ Pb '7. _ 4 Pb 4 sen ai, — 7 Pb'7 quen riens. — 8 Pb 't
ne ne uiurai mie.
VI Dans Pb?.
UNE CHANSON DU XIII^ SiÈCLE 21
RÉDACTION II
(Str. I-III, voyez rédaction I.)
IV
Se je vuel amer,
j'ai trové amie
qui bien m'amera;
ce n'i faura mie;
mais en mi ne truis
sens ne cortoisie
par quoi doie avoir
si loial amie
en mon vivant.
Je l'aim de fin cuer,
sens nulle boidie,
ne ia à nul fuer
n'en serai partie ; ,
sa loial amor
6 de sa compaignie;
s'ele en departoit
j'auroie ma vie
jetée fuer.
VI
Si très grant beauté
a Deus en li mise
qu'en femme vivant
tant n'en ait assise,
Rédaction IL — IV 2 B- ia. — 36^ ke. — marnerait. — 4 B' seni faurait.
V 3 B^ iai. — 3-5 // faut p. e. lire : ne ia à nul fuer. nen sera partie, ma
loial amor. de sa compaignie. — 7 B' celle.
VI I B= biaulteit. — 2 B- ait.
22 G. HUET
5 nature i pensa
par si grant mestrie,
kant il la forma
nule ke soit vive
tant n'en a.
VII
Chanson , je t'cnvoi
à ma douce amie;
prie li por moi
ke ne m'oblit mie;
car la mort me tient
s'ele m'i oblie ;
nule tant n'amai
en toute ma vie
bien lo sai.
5 B' pensait. — 7 B^ formait. — 9 B- ait
LE
FABLIAU DE RICHEUT
Par JOSEPH BÉDIER
Bien que ni l'auteur ni le copiste ne nomment du nom de
tabliau le curieux poème de RicJxut^, c'est bien l'étiquette qui lui
convient; et, dès lors, il mérite une attention toute spéciale : car
de tous les fabliaux qui nous sont parvenus , il est sensiblement
le plus ancien. Le caractère archaïque de la langue suffirait à lui
assurer cette priorité, si un vers du poème ne nous permettait de
le dater avec précision : il a été composé en 1159^. On peut con-
jecturer qu'à cette date le genre était encore très voisin de sa
naissance. En effet, la forme strophique du poème nous permet,
à elle seule, de croire qu'il n'a pas eu beaucoup de devanciers ni
de contemporains. Il est écrit en strophes de trois vers , où un
vers de quatre syllabes succède à deux vers octosyllabiques rimant
I. N<ftn<au RtcueH de fabliaux et cottks, p. p. Méon, t. I, p. 58-79.
z . Au vers 990, le héros du poème s'en va
...Eh-oit a Tolose
Que li rois Henris tant golose.
Il faut donc que la date du fabliau soit exaaement celle de l'expédition entre-
prise contre Toulouse par le roi Henri II Plantagenet : or, cette date est 1 1 59.
Q". Radulfus de Diceto, Ymag^ims bistcriarum : « M.C.LIX. Rex Angl. Henricus
duiit exerdtum versus Tolosam et cepit ca,sîella fortia vicina ejus, rege Fran-
ciae commorante interius jugiter in Tolosa, et ob reverentiam praesentiae
ipsius dictus est Rex Angliae ipsam ci\TUtem Tolosam non assiluisse. » Script,
rer. Brilann. RfkiuIJi O'pera bislcrica, éd. Stubbs, t. I, p. 30}. — M. G. Paris, dans
son Tableau Je h litt. fr. au nioyicn dge, fixe à u j6 , pour des raisons que
j'ignore, b date de la composition de Rkheut.
24 J. BEDIER
ensemble; le petit vers qui termine le tercet rime à son tour avec
les deux octosyllabes suivants (8a8a4b, 8b8b4c) ^, etc. C'est un
rythme ingénieux, qui donne au poème je ne sais quelle allure
spirituelle, ironique; mais il est difficile et compliqué, et l'on
doit croire que le genre a dû adopter de très bonne heure ces
commodes octosyllabes rimant à rimes plates, le mètre si cher à
tous nos conteurs légers, si précieux aux poètes médiocres. Wace,
Beroul, en attendant Marie de France et Chrétien de Troyes,
en avaient déjà fait le mètre presque exclusif du récit, et si nous
ne le rencontrons pas dans Richeut, c'est sans doute que le genre
des fabliaux, encore embryonnaire, n'était point déjà asservi à
des normes. Ce n'est pas que nous possédions vraiment en
Richeut. l'archétype de nos fabliaux : déjà à cette époque les
poèmes analogues paraissent n'avoir pas été très rares. Sans
recourir aux témoignages que je compte grouper' ailleurs sur ces
fabliaux primitifs, à n'interroger que notre poème, on s'aperçoit
qu'il a existé plusieurs autres contes qui mettaient en scène le
type de la jongieresse d'amour Richeut. Sans quoi, que signifient
les vers du début :
Or faites pais, si escotez,
Qui de Richeut oïr volez.
Soventes foiz oï avez
Conter sa vie.
Et que signifient ces rappels d'événements à peine indiqués,
I. Telle paraît du moins être la forme typique des strophes du poème, mais
il s'en faut que cette forme soit observée avec rigueur, et les strophes qui
diffèrent de ce schème sont presque aussi nombreuses que les régulières.
Ainsi , à ne considérer que les 45 premières strophes , les petits vers de
quatre syllabes sont séparés neuf fois par trois vers octosyllabiques au lieu de
deux (str. i, 2, 4, 5, 7, 11, 16, 25, 26); deux fois par quatre vers (str. 14,
31), trois fois par un seul (str. 33, 36, 42). En plus d'un cas on peut supposer
qu'un vers a été ajouté ou retranché et ramener la strophe au type général.-
Mais le plus souvent elle résiste à ces additions ou à ces suppressions, et il faut
admettre soit que le poète s'est permis d'entremêler deux ou trois systèmes
strophiques différents, soit peut-être que la pureté primitive de la versification a
été altérée parla tradition orale des jongleurs.
LE FABLIAU DE RICHEUT 2$
comment Richcut fut nonne et s'enfuit du couvent avec un prêtre
qui fut pour elle démembré, occis et damné ', comment elle dupa
un certain dan Guillaume dont il n'est plus question par la
suite 2? Ces événements sont obscurs pour nous, mais devaient
être de claires allusions à. des récits déjà entendus : il a dû exister
tout un petit cycle de la ménestrel Richcut, dont l'une des branches
était le Moniage Richcut. Mais puisque ces poèmes sont perdus et
que Richcut en reste le plus ancien spécimen, il peut être inté-
ressant, pour en tirer quelques indications sur la forme primi-
tive et l'évolution du genre, d'interroger cet ancêtre vénérable,
— vénérable par sa date seulement, — de nos fabliaux. Au moins
je vais traiter d'une étrange matière, et il est sage de répéter
l'excuse naïve du trouvère de Richcut :
Vos qui entendez nos raisons,
Pardonez nos s'ensi parlons :
Tels est l'estoire 3.
Le plus ancien de nos fabliaux en est peut-être aussi le plus
cynique. C'est l'histoire brutale d'une fille de joie, Richeut, qui
dupe ses amants et fait endosser à un nombre indéfini d'entre eux
la paternité d'un fils qui lui est né ; elle fait elle-même l'éduca-
tion de ce fils, et le petit Sansonnet grandit en force et en science
du mal jusqu'à lutter avec sa mère elle-même dans l'art de vivre
grassement de l'amour. De Richeut aux contes de Jean de Condé,
les jongleurs sauront perfectionner l'intérêt des intrigues , le
comique des situations. Mais pour la peinture réaliste des types
et des mœurs, pour la vérité de l'observation cruelle, ils paraissent
avoir atteint du premier coup le genre spécial de perfection
qu'ils recherchent. A cet égard, Richcut n'est pas seulement un
exemplaire isolé des fabliaux archaïques perdus; il est le modèle
des fabliaux conservés, qui reproduiront, sans le surpasser, ce tour
d'imagination caricaturale et de gaieté cynique. Voici deux com-
1. V. 54 ss,
2. V. 54 ss.
3. V. 952.
26 J, BÉDIER
mères du xii^ siècle, Richeut et Herselot, la maîtresse et la ser-
vante, qui discutent, moitié crédules, moitié sceptiques, par
quelles sorcelleries et quelles « charaies » elles charmeront leurs
amants, s'il vaut mieux leur faire boire des herbes, ou écrire des
lettres magiques avec du sang et de l'encre. Les voici à leur
miroir, qui se fardent de blanc et de vermillon ,
Por ce que du natural sanc
Poi i avoit;
ou bien, qui font bombance « de claré, de nieles, de pevrée,
d'oublées, de fruit et de parmainz ». Richeut, devenue mère, va
faire ses relevailles. Quoi de mieux observé que ce désir de la
courtisane de ressembler à une vraie dame? Elle tient à aller à
la messe , à y faire son offrande : le visage clair et vermeil , en
grande toilette, portant un manteau vair et un chainse nouveau,
dans sa dignité de bourgeoise, elle passe par les rues, fière ; « sa
longue queue va traînant dans la poussière, » et les bourgeois,
accourus sur le pas de leur porte, admirent. Le digne fils d'une
telle mère. Sansonnet, nous apparaît à son tour, les mains belles
et fines, « lacé dans sa ceinture à longues franges, » respirant
une grâce malsaine de mignon. Le poète nous dit comment il
a été élevé; il nous raconte ses enfances, et qui sait? si profonde
est, dans tout le libre moyen cage, la confusion des genres, des
publics, de l'esprit chevaleresque, précieux, gaulois, du bas et
du noble, que peut-être, le même jour, devant la même assem-
blée, le même auteur récitait l'histoire d'un autre héros, les
« enfances » du petit Vivien. Les enfances de ce Sansonnet,
dont un bourgeois, un chevalier, un prêtre et quelques autres
s'enorgueillissent paternellement, sont dignes de chacun de ses
nombreux pères putatifs : il fait honneur au prêtre par sa par-
faite connaissance de son psautier, de la grammaire, par son art
à chanter « les conduits et les sozchanz » ; il a tant appris par son
clair sens qu'il est dialecticien ; il est bien aussi le fils du cheva-
lier, si élégamment il sait « s'afichier » sur ses étriers, composer
des sonnets, des serventois et des rotruenges, jouer de la citole et
de la harpe, dire des lais bretons; il est le fils du bourgeois encore,
LE FABLIAU DE RICHEUT T]
car il sait compter mieux que personne, et des vilains aussi, car
il sait tricher aux dés et boire d'autant. Voici que déjà il pos-
sède les sept arts, et quelques autres encore; la science de vivre,
c'est-à-dire Li science d'aimer à bon profit, il croit l'avoir
apprise dans ses livres et allègue les « bons auteurs » :
... Que moult en cuide
Sansonnez savoir par Ovide.
Mais sa mère, « maistresse de lecherie, » lui donnera le trésor
plus précieux de son expérience. Dans les nobles chansons de
geste, quand un chevalier nouvellement adoubé quitte le château
paternel et s'en va quérir les aventures par le vaste monde, il est
d'usage que sa mère lui dicte ses nouveaux devoirs, l'endoctrine
avant le dernier adieu, et le chastie. De même Richeut ne laissera
point partir son fils sans lui enseigner sa morale spéciale : il doit
toujours « parler courtoisement, agir férocement, toujours pro-
mettre aux femmes et leur devoir toujours. » Et le voilà parti
pour les pays, levant sur les femmes qu'il « afole » « impôts et
tonlieux, » courtois dant les demeures seigneuriales, ivrogne et
batailleur dans les tavernes, moine blanc à Clairvaux d'où il
emporte les croix et les calices d'or, prêtre et chapelain à
Wincester d'où il enlève une abbesse qu'il abandonne et qui
devient jongleresse; c'est lui qui porte les messages des amants,
qui fait dolentes les épouses et les jeunes filles ; et s'il les met à
mal, « peu lui chaut, mais qu'il gagne! » N'y a-t-il pas une
véritable puissance poétique dans ce prototype malsain de don
Juan, élégant et cynique, si gracieux, si féroce, et qui entend si
artistement le struggk for life ?
Ce caractère qui marque le plus ancien fabliau conservé, à
savoir la vérité effrontée de l'observation, la vision réaliste d'un
monde interlope, l'exactitude dans la peinture des mœurs, et
spécialement des mauvaises mœurs, restera l'un des signes distinc-
tifs du genre au cours de son histoire : tel le poème de Richeut,
tels les fabliaux du xiii^ et du xiv^ siècle , et il ne saurait être ici
question d'une évolution. Par un autre trait encore, Richeut
ressemble aux fabliaux postérieurs : c'est que l'intention du
28 J. BÉDIER
poète n'est nullement satirique. On sent qu'il s'amuse de ses
personnages et ne leur en veut point ; qu'il est tout joyeux de
voir Richeut s'asservir un prêtre , un vieux chevalier, un bour-
geois , et la fille de joie régner souverainement sur fes trois
ordres, clergé, noblesse, bourgeoisie, sans compter les vilains et
les pautonniers; on sent qu'il met une gaieté épique, une sorte
d'allégresse à chanter l'odyssée de Sansonnet qui, poursuivant
comme un héros de la Table Ronde ses entreprises et ses quêtes,
court triomphant à travers le monde, par l'Allemagne et la Lom-
bardie, et de Bretagne en Irlande, et de la Sicile à Toulouse, de
Clair\'aux à Saint-Gille,
Et de ci qu'en Inde la Grande
A il esté!
De même, les fabliaux postérieurs ne sont jamais, quoiqu'on
l'ait cru et répété trop souvent, des satires. Ces conteurs n'ont
dans l'âme aucune amertume. Ils ne s'indignent ni ne s'irritent,
ils s'amusent. Ils restent tout aussi bien étrangers à la colère qu'au
rêve : leur maîtresse forme est une gaieté cruelle, mais sans pes-
simisme, satisfaite au contraire.
Il s'en faut pourtant que le poème de Richeut ressemble de tout
point aux fabliaux postérieurs. Il en diffère par la nature du
sujet traité, et c'est par là qu'il nous intéresse surtout : car peut-
être permet-il une induction sur la forme première du genre. Les
fabliaux du xiii^ siècle sont en effet presque tous la mise en
œuvre d'un conte populaire, traditionnel; et le secret de cette
transmissibilité réside dans l'ingéniosité de l'intrigue; c'est une
situation unique, comique, plaisante ou touchante en soi; la
trame de ces récits se suffit à elle-même et pourrait plaire encore,
le conte fût-il redit en deux mots, et par un sot. Rien de tel dans
Richeut : l'intrigue n'y est rien, les caractères y sont tout. Aucune
des duperies qu'imagine notre vilain couple n'est un de ces bons
tours particulièrement ingénieux qui font rire par eux-mêmes :
réduites à la seule intrigue, les aventures de Richeut n'intéres-
seraient personne, aucun auditeur ne pourrait les retenir pour les
redire ; aussi le fabliau de Richeut ne se retrouve-t-il dans aucune
LE FABLIAU DE RICHEUT 29
littérature et nous n'avons à présenter à son sujet aucune
remarque comparative : ce n'est pas un conte, c'est un tableau
de mœurs. Or, il est une théorie reçue, considérée comme
acquise à la science, presque officielle : les fabliaux nous viennent
de l'Inde, et c'est l'invasion exotique des contes orientaux qui a
enseigné à nos trouvères, confinés jusqu'alors dans le monde
légendaire des héros d'épopée, l'art de peindre aussi les mœurs
quotidiennes, les petites gens, la vie du carrefour et de la rue.
« Les contes indiens, dit M. Gaston Paris % nés de l'observation
directe et ingénieuse des hommes dans toutes les conditions
sociales, retracent naïvement leur vie et leurs mœurs avec la
simplicité et l'absence d'affectation qui caractérise l'Orient. Les
aventures et les sentiments d'un jardinier, d'un tailleur, d'un
mendiant y sont exposés avec complaisance et décrits avec détail.
Les Occidentaux, quand ils reçurent d'Orient cette matière nou-
velle de narrations, ne connaissaient que l'épopée nationale et le
roman chevaleresque. La poésie ne s'adressait qu'aux hautes
classes, les peignait seules, et se mouvait ainsi dans un cercle
très restreint de sentiments souvent conventionnels. En s'effor-
çant d'approprier les contes orientaux aux mœurs européennes,
les poètes apprirent peu à peu à observer ces mœurs pour elles-
mêmes et à les retracer avec fidélité. Ils apprirent à faire tenir
dans le cadre de la vie réelle et bourgeoise de leur temps les
incidents qu'ils avaient à raconter, et en s'y appliquant ils
acquirent l'art de comprendre et d'exprimer les sentiments, les
allures, le langage de la société où ils vivaient. Ainsi se forma
peu à peu cette Httérature des fableaux, qui, par une singuHère
destinée, a fini par être le plus véritablement populaire de nos
anciens genres poétiques, bien qu'elle ait sa cause et ses racines
à l'extrême Orient. » Il serait disproportionné de discuter ici à
fond cette opinion, et de se demander si ce qu'on appelle,
non sans justesse, l'esprit gaulois n'est vraiment qu'un reflet
de l'esprit indien, si les fabliaux sont moins le signe des âmes
bourgeoises du xiii'-' siècle que de l'âme des prédicateurs boud-
I. Les contes orientaux dans la litt. fr. au moyen âge. Paris, Vieweg, 1875,
30 J. BÉDIER
dhistes, s'ils sont moins voisins du roman de Renart que du
Pantcliatantra , si le goût extraordinairement développé de ces
fabellae ignobilium n'aurait point, dans les mœurs de certaines
classes sociales du moyen âge , une cause plus profonde que le
hasard de traductions occidentales (d'ailleurs postérieures à la
plupart des fabliaux) du Livre de Kalila et Dimna ou du Roman
des Sept Sages. Mais pour nous en tenir ici à notre seul conte ,
Richeut nous paraît apporter un argument minuscule, significatif
pourtant, contre la thèse orientaliste. Voici que le plus ancien
poème conservé qui soit exclusivement consacré à peindre les
mœurs des gens du commun n'a d'autre intérêt que cette pein-
ture même : celui de l'intrigue y est nul. Il semble donc que
l'évolution du genre ait été celle-ci : d'abord, le goût de l'obser-
vation exacte, réaliste; on a mis en scène, pour le seul plaisir de
les peindre dans la vérité de leur geste habituel , le marchand du
coin, le clerc goliard qui traîne par les villes sa jeunesse men-
diante et spirituelle, le curé du village; puis, par une conséquence
inévitable et rapide, on a cherché à faire se mouvoir ces person-
nages dans une intrigue intéressante , comique par elle-même :
cette intrigue, les contes errants dans la tradition orale l'ont
fournie. A l'origine, la peinture de types familiers; puis, pour
mieux mettre ces types en relief, leur introduction dans les
intrigues que fournissait le trésor des contes populaires. Ces
contes eux-mêmes venaient-ils de l'Inde? Peut-être pourra-t-on
bientôt prouver que la question est de celles qui se peuvent
encore discuter '.
I. Le texte de Richeut, tel que le donne Méon, est extrêmement fautif, et
j'ai pu constater, par une collation du manuscrit , que notre poème était déjà
fort défiguré lorsqu'il parvint au copiste qui l'introduisit dans le célèbre recueil
de fabliaux de Berne (ms. de la B. de Berne 354, fo 124b — fo 135 b). Sans
prétendre aucunement lever même la moitié des difficultés du texte , je crois
utile de proposer ici les quelques corrections qui suivent : v. 55, lire : k'ert
atornez a Deu proier. — V. 58, Méon : Richaut desingle lo cortois, lire desjugle..
— V. 65, Méon : or diroie sa voie, escout De li un conte, lire Or diroie, s'avoie
escout, De li... — V. 68, Le ms. donne exactement : Et si je ne lairai por honte.
— V. 79, Lo mist el. — V. 108, mar m'i tricha. — V. 124, /. a moi mëisme. —
V. 126, Méon : Miauz est que atonie herbe boive. Corriger Miauz est que atorne
LE PABLIAU DE RICHEUT 3 I
herbe boivre (il vaut mieux que je prépare une boisson d'herbes magiques). —
V. 135, lire avec le rns. : Il i perdra ainz que s'an tort. — V. 136, vis.
S'ainsi lo faz. — V. 141, Méon, Je mantirat se tôt bien non, lire Je n'i antant
se tôt bien non. — V. 161, ms. bien lo savez. — V. 164, ms. moult me
monstrez. — V. 167, lire avec le ms. où Méon a mal interprété des lettres exponc-
tuées : Mais par Saint Pol. — V. 168, moult saurai poi. — V. 172, Ponctuer
Richaut s'estort, si se délace. —V. 180-1, Méon : Li prestes moult celer lo rove,
Icel ce croi. Supprimer la virgule et lire icel secroi (ce secret). — V. 200,
mettre un point après prendre et un point d'interrogation après desfendre
(v. 202). — V. 228, ss. Ponctuer : De pain et d'el. Ploiant s'en va a son ostel —
O ele trova... — V. 277, corriger, malgré le ms. : si tost auroient ome ocis. —
V. 281, ne sai de ces menaces sont ; sic dans le ms.; lire : que ces menaces sont.
— V. 301, Méon Luors décline, lire li jors décline. — V. 306, 1. au jor.
— V. 336, El plore. — V. 344, Certes. — V. 345, Pris je. — V. 368, ms. Que
cil qui prant et tost et robe. — V. 387, /. trestoz. — V. 413, ms. Il crie et brait
plus fort d'un rasle. — V. 415, ms. baigne et conroie. — V. 436-7. Le ms.
porte ce vers fautif omis par Méon : Cil li charge jusqu'à un mois — Et pain et
vin jusqu'à un mois. — V. 473, lire : L'uns a l'autre dit et consoille : « O el
prant ce dont s'aparoille ?» — V. 477, l. chainse ridé. — V. 548, h Et a toz
ces sore lo met. — V. 550, dont el n'ait. — V. 567, N'ot en l'escole si. sic dans
le ms.; lire si sachant. — V. 574, lire Au borjois vialt tolir lo chanje. — V. 610,
pas nel despant. — V. 635, ms., 5o:ç soi. — V. 639, mises. — V. 651, T'an va.
— V. 656, ttis., apovriz. — V. 669, ne quant. — V. 675, Ja n'ert prodom
dedanz son soil; As riches cors panré. — V. 684, Se puis encor del lor, sic dans
le ms. Lire : Se puis encor avoir del lor. — V. 689, Mettre un point au lieu du
point d'interrogation, — V. 701, et plus tost het, — V. 702, qui li agret. — V.
718, ms. Encor la te reproverai. — V. 726, corriger, avec le ms. : qu'ele ne te
raame. — V. 744, ms. De lor servir. — V. 754 ms. Veit s'en. — V. 777, des.
— V. 779, 7ns. que il voit. — V. 787, ms. O qui veigne. — V. 792, Voiz a;
bien chante et farin parole. Lire peut-être, malgré le ms. : et bien parole. — V.
801, ms. Plus que nus hom. — V. 813, Ne en besa. — V. 854, de ci c'a. —
V. 855, N'avra. — V. 862, lo tonleu. — V. 947, ms. a soposte. — V. looi,
ms. en chant a orne (?). — V. 1005. Il li rant. — V. 1024, Car moult semés.
— V. 1039, ^' poroit. — V. 1045, ms. bêle, mais n'estoit. — V. 1076, n'en
sachent mot. — V. 1096, trait. — V. 1115, di. — V. 1186, revien. — V.
1188, conroi. — V. 1199, nel tochcnt. — V. 1241 , herdie sui. — V. 1296,
Li uns respont : Dame Florie.
LES
ANNALES LAURISSENSES MINORES
ET LE
MONASTÈRE DE LORSCH
Par GABRIEL MONOD
Si les Annales Laurissenses Minores méritent l'attention de l'histo-
rien , ce n'est point par l'importance de leur contenu , mais uni-
quement parce qu'elles sont le premier essai qui nous ait été
conservé d'une histoire abrégée des princes carolingiens, inspirée
par le désir d'exalter leurs mérites et composée d'extraits des
annales contemporaines. Le viii^ siècle avait vu éclore une série
4'annales dont le seul objet était de noter au fur et à mesure les
événements importants qui frappaient l'imagination des contem-
porains , et dont les auteurs n'étaient guidés par aucune préoc-
cupation de composition ni de style. Ils notaient des faits, mais
ne composaient pas une histoire. Il est même difficile de discer-
ner chez eux quelque intention politique. Telles sont les Annales
Petaviani, Alamannîci, Guelfcrbytani , Sancti Amandi , Lobbienses ,
Laureshamenses ; et même les plus amples de toutes, les Lauris-
senses majores. Toutefois la restauration de LEmpire, coïncidant
avec la renaissance littéraire due aux maîtres de l'École du Palais,
devait ébranler les imaginations, élargir les esprits et suggérer
l'idée d'œuvres plus réfléchies, inspirées à la fois par la grandeur
des événements qui venaient de s'accomplir et par le désir d'imi-
ter les écrits des anciens. Le poème sur Léon et Charlemagne
attribué avec vraisemblance à Angilbert, sans parler d'un grand
nombre de pièces de vers d'une moindre étendue, est une preuve
MELANGES.
34 G. MONOD
de l'impression extraordinaire faite sur les esprits par l'expédition
d'Italie de l'an 800. Les historiens prennent une conscience plus
claire de Tenchaînement des faits, de la grandeur des temps où
ils vivent, des progrès accomplis dans l'art d'écrire. Le moment
n'est pas encore venu où Einliard écrira la vie de Charles, en
s'inspirant des biographies des douze Césars; mais la préoccu-
pation historique et littéraire à la fois qui a inspiré le remanieur
des Annales Laurissenses est un remarquable témoignage du
progrès qui s'est fait dans les esprits. Les fragments annalistiques
dits de Vienne , de Dusseldorf , de Berne sont probablement des
débris d'œuvres du même genre. Plus d'une compilation dut
alors voir le jour, qui a péri sans retour. Le récit des règnes de
Pépin et de Charlemagne dans les Annales Mettenses reproduit
certainement des fragments d'une chronique qui s'étendait jus-
qu'à 805 environ. Nous en avons une preuve directe par la com-
paraison de leur texte avec celui des Annales Guelferhytani dont
le ms. est du ix^ s. Les années 801 à 805 dans ces dernières ne
sont qu'un extrait mutilé et informe du texte que nous retrou-
vons dans les Annales Mettenses et celui-ci est indispensable à leur
intelligence. Si le fragment de Bâle (de 769-772), publié par
M. Bc-echtold en 1872, est, comme le croit M. de Giesebrecht^,"
tiré d'une compilation remontant à 714 et composée entre 802
et 805 avec les continuateurs de Frédégaire, les Annales Lauris-
senses, les Ann. Laureshamenses et d'autres encore, cette source
commune aux Ann. Mettenses et aux Ann. Guelf. aurait été une
chronique où la forme annalistique avait été remplacée par une
division en chapitres 2. C'est un premier essai de composition
littéraire, un effort vers l'unité, au moins apparente. Le moment
était venu en effet où des annales devaient sortir des chroniques,
c'est-à-dire des œuvres qui ont pour but moins de noter au
jour le jour les événements contemporains que de retracer les
1. Forschungen zur deutschen Geschichte, XIII, 627, etc. Cf. Simson,
Forschungen, XX, 385.
2. Le fragment de Bâle est divisé en chapitres, de 56 à 59. Ces chapitres, il
est vrai, correspondent à des années.
/
LES « ANNALES LAURISSENSES MINORES » 35
événements passés en soumettant les documents à un choix et
à des combinaisons, et en suivant un certain plan, soit que
l'on compose une histoire universelle comme le feront Fréculf,
Adon ou Réginon, soit que l'on écrive seulement une histoire
des rois. Ces chroniques pourront ajouter des annales con-
temporaines au récit du passé, elles pourront même suivre ser-
vilement leurs sources et conserver assez fidèlement la forme
d'Annales, elles n'en seront pas moins inspirées par une concep-
tion différente. Tandis que le premier auteur des Annales Lau-
rissenses, qui pourtant est un compilateur et a déjà des préoccu-
pations historiques et politiques, ne prend pas même la peine, en
74 T, de dire que Pépin et Carloman succèdent à leur père et
paraît surtout soucieux de noter dans ces premières années ce
qui a été omis ou mal rapporté par d'autres, le chroniqueur
pourra négliger beaucoup de faits, laisser de graves lacunes, mais
il marquera du moins bien nettement les faits saillants, ceux qui
forment le cadre même de l'histoire, et, avant tout, les avène-
ments et les morts des rois.
I
Le premier spécimen qui nous ait été conservé d'une chro-
nique ainsi conçue est l'écrit de peu d'étendue connu générale-
ment sous le titre d'Annales Laurissenses minores ^ mais à laquelle
M. Waitz a donné le nom plus exact de Petite chronique de Lorsch\
C'est le manuscrit de Valenciennes , pris par M. Waitz pour
I. Editions : Lambecius, Comm. mss. Bihl. caes. Vindobonensi , II, c. 5. —
Kollar, Anaïecta, I, 549 ; — Muratori, SS. rer. Ital., II, 2, 98 ; — D. Bouquet,
Historiens de France, II, 645; V, 63 ; — Pertz, Mon. Germ., I, 112 et II, 196 ;
— Waitz, Berichte der K. Akad. der Wissenschaften 7^11 Berlin, XIX. Phil. hist.
classe, 13 août 1882: Ueber die kleine Lorscher Franken Chronik.
Manuscrits : Bruxelles 15835 (s'étendant de 682 à 814, provenant de St-
Vaast, reproduit par Lambecius, Kollar, Muratori, Bouquet. Collationné dans
Pertz, II); Valenciennes (de 687-807, provenant de St-Amand, reproduit
par Waitz); Berne (687-817 provenant de Reims), et Vienne hist. prof.
515 (de 687-817, provenant de Fulda, publiés par Pertz, I); Palat. 243 (de
3 6 G. MONOD
base de son édition, qui représente le texte le plus pur. La
Chronique commence par une introduction en quelques lignes
sur Pépin d'Héristall. Les sentiments d'attachement et d'admira-
tion pour la £imille carolingienne qui ont inspiré la composition
de l'ouvrage y éclatent. Testry est, pour l'auteur, le point de
départ de l'histoire de la dynastie nouvelle, et les rois Mérovin-
giens ne sont que des rois de parade qui régnent sans gouverner :
« Pépin , duc des Franks , fils d'Ansigise , gouverna l'Austrasie
après la mort du duc Wultoad; il gouverna pendant 27 ans le
royaume des Franks avec les rois Clovis , Childebert et Dagobert
qui lui furent soumis. Il meurt la seconde année de l'empereur
Anastase, 714 de ^Incarnation. »
Remarquez que, pour donner la date de la mort de Pépin,
l'auteur n'emploie pas l'an de règne d'un des rois franks, Dago-
bert ou Chilpéric, considérés comme sujets (sibi subjecti) de
Pépin, mais l'an de règne de l'empereur d'Orient, seul supérieur
du duc d'Austrasie. Les divisions de l'œuvre sont marquées par
les noms des chefs carolingiens et les années sont indiquées par
le chiffre des années de leur gouvernement. Après les mots
« Charles régna 27 ans », chaque paragraphe est numéroté de i
à 27 et comprend un an de règne ; les 7 ans de Pépin et Carlo-
man sont annoncés et comptés de même, et la même série de 8
à 27 continue pour les 20 ans de Pépin seul; les 3 ans de
Charles et Carloman sont annoncés comme ceux de Pépin et
Carloman. Si pour Charlemagne le titre habituel manque, c'est
que la chronique a été écrite avant sa mort et les ans de son
règne sont numérotés à la suite des 3 années de son association
avec Carloman. A la 38'' année, en 806, le chroniqueur s'arrête
687 à 817; analogue à Berne). Les annales de Hildesheim ont aussi transcrit
les Annales Laur. min. jusqu'à la 39e année de Charlemagne (807).
Consulter outre la préface de l'éd. de Waitz, Dûnzelmann, Isleiies Archiv dcr
Gescllschaft fur Kunde der deutschen Geschichte, II, 537 ; — Manitius, Die Annales
SitJHenses, Laurissenses minores et Enhardi Fuldenses, Dresde, 1881 ; — Bernays,
Zur Kritik karolingischer Annalen, Strasbourg, 1883; — Pùckert, Ueher die kkine
Lorscher Frankcn Cbronik, seine verîorene Grundlage und die Annales Einhardi.
(Berichte der sa;chsisch. Ces. des Wissenschaften. Hist. phil. Cl. 29 juill. 1884).
f
LES « ANNALES LAURISSENSES MINORES » 37
au moment du partage de l'Empire de Charles entre ses trois fils.
Ce partage suivant de si près la restauration de l'Empire, cet acte
solennel par lequel le vieil empereur semblait ouvrir d'avance
son héritage en présence de tous les grands de son royaume et
cherchait à prévenir des discordes fatales, fut sans doute l'événe-
ment qui provoqua la composition de notre chronique.
Partout l'auteur a soin de constater l'impuissance des rois
mérovingiens. Quand Charles Martel fait couronner Clotaire III,
celui-ci est roi « nomine, non potestate ». Il ne prend point la
peine de noter la mort de Thierry IV, ni le rétablissement de la
royauté en 743, pour Childéric III. Celui-ci n'est mentionné
qu'après le sacre de Pépin dans des termes dédaigneux :
« Pépin est appelé roi et Childéric, faussement appelé roi, est
tonsuré et cloîtré. » Cet avènement de Pépin forme le centre de
la composition. Au lieu d'abréger le texte de ses sources, ici le
chroniqueur le développe et y joint un tableau de l'oisiveté et de
l'impuissance des rois mérovingiens qui fait contraste avec l'acti-
vité belliqueuse de Pépin : « L'an 750 de l'Incarnation, Pépin
envoya des messagers à Rome auprès du pape Zacharie pour
l'interroger au sujet des rois des Franks, qui étaient de race
royale et étaient appelés rois, bien qu'ils n'eussent aucun pou-
voir dans leur royaume. Les chartes et privilèges étaient, il est
vrai, rédigés en leur nom, mais ils n'avaient rien de ce qui
constitue l'autorité royale ; ils faisaient tout ce que voulait le
maire du palais; le jour du Champ de Mars où, selon l'antique
coutume, on offrait aux rois les dons annuels, le roi siégeait sur
son trône au milieu de l'armée, le maire du palais devant lui, et
il promulguait ce jour-là tout ce qui avait été décidé par les
Francs. Le lendemain et tous les autres jours, il restait dans sa
demeure. » Ce morceau, écrit avec une exagération et un parti
pris évident, n'a pas manqué de frapper les contemporains.
Eiinhard l'a imité et développé dans sa Vita Caroli. Les autres
passages saillants sont , indépendamment de quelques détails
d'un intérêt tout local sur lesquels nous reviendrons tout à
l'heure, la campagne d'Italie de 774 et 786, la révolte des
Romains contre Léon III, le couronnement de Charlemagne à
38 G. MONOD
Rome et le partage de 806. Le chroniqueur ajoute même
quelques détails originaux à ceux que nous fournissent les
autres sources. Remarquons enfin que les seuls événements poli-
tiques dont il nous donne la date précise sont : la mort de Pépin,
la mort de Charles Martel, la consultation du pape Zacharie par
Pépin, le couronnement de Charlemagne. Les autres dates se
rapportent à des événements qui intéressaient le monastère où
vivait l'auteur. L'ouvrage auquel on a donné le nom d'Annales
Laurissenses minores est donc une chronique composée tout
entière à une époque précise, après 806 et avant 814, avec
l'intention ouvertement manifestée d'exalter les victoires, la puis-
sance et les mérites des Carolingiens , et de montrer leur avène-
ment au trône en 75 1, à l'Empire en 800, comme la conséquence
naturelle et consacrée par TEglise de l'autorité qu'ils exerçaient
et des services qu'ils rendaient depuis la fin du vii^ siècle.
n
De quelles sources s'est servi l'auteur de cette chronique ? Les
travaux de MM. Dûnzelmann, Manitius, Waitz et Pûckert me
paraissent l'avoir mis en lumière avec une clarté suffisante,
malgré l'incertitude où nous restons et devrons rester sur un
certain nombre de points. Les passages vraiment originaux,
qui ne se retrouvent dans aucune source connue et ne sont pas
de simples ornements de style sont peu nombreux et se rap-
portent tous à l'histoire de Charlemagne. Nous pouvons retrouver
tous les autres renseignements donnés par la chronique dans les
continuateurs de Frédégaire, dans les Annales Laureshamenses ^ et
dans les Annales Laurissenses majores. L'auteur a eu certainement
sous les yeux les continuateurs de Frédégaire et les Annales
Laureshamenses, mais il n'est pas sûr qu'il ait connu directement
les Annales Laurissenses majores. M. Waitz a montré que le
I, M. Waitz dit que le texte des Ann. Lauresh., suivi par le chroniqueur
de Lorsch, est celui qui se trouve au Vatican (Christ. 213) à la suite des conti-
nuateurs de Frédégaire.
LES « ANNALES LAURISSENSES MINORES )) 39
texte de la chronique se rapproche souvent beaucoup plus de
celui des Annales Meitcnses et des Ann. Lohienses que de celui
des Laurissenses ; M. Pûckert et M. Bernays, de leur côté, ont
fait ressortir les rapports avec les Ann. Maximini et la chro-
nique de Saint- Waast qui fut compilée à la fin du ix'^ s. d'après
les mêmes sources que les Annales Metteuses. M. Waitz pense
que la Chronique de Lorsch s'est servie de la compilation men-
tionnée plus haut, dont la comparaison des Ann. Guelferbytani
et des Ann. de Metz nous atteste l'existence, et qui se
rapprochait beaucoup par le fond des Annales de Lorsch;
M. Bernays pense au contraire que la Chronique de Lorsch a
puisé directement, comme les Annales Lauriss., comme les Annales
Mettenses et comme la Chronique de Saint-Waast , dans les
Annales de la cour et dans des Ann. perdues imaginées par
Arnold ^ comme source des Annales Petaviennes, Maximiniennes
et Mosellanes jusqu'en 771. — Je ne crois ni possible ni utile
d'arriver à une opinion précise sur ces questions ; car rien ne
nous prouve que l'auteur de la chronique de Lorsch n'ait pas eu
sous les yeux les Ann. Laurissenses - et que , d'autre part , les
auteurs du Chronicon Vedastinum et des Ann. Mettenses ne se
soient pas servis directement de la chronique de Lorsch ou des
extraits de cette chronique faits par les Annales de Fulda. Ce
qui nous importe, c'est que cette chronique n'est pas une source
originale, mais depuis 741 se sert des Ann. Lauriss. et des Ann.
Lauresh. ou d'annales dont le fond est identique.
III
Nous savons donc pourquoi et comment la chronique de
Lorsch a été composée; nous savons aussi avec certitude que
c'est à Lorsch qu'elle a été composée. A l'année 26^ de Pépin est
rapportée la translation, par Chrodegand, des reliques de Saint-
1. Bcitrage x^ur kritik Imrolingischer Annalen, Kœnigsberg, 1878.
2. M. Bernays, p. 71, a montré avec raison que le passage relatif à Tassillon,
à la fin de l'année 19'de Charlemagne, semble prouver un rapport direct.
40 G. MONOD
Nazaire in monasterio nostro Laureshaim\ A la huitième année de
Charlemagne nous lisons que le roi vint en personne célébrer la
dédicace de l'église de Saint-Nazaire, in monasterio nostro Lau-
reshaim, et la date de ce fait mémorable (i" sept. 774) est une
des huit dates d'année et des deux dates de jour (l'autre est la
date de la mort de Pépin) que donne la chronique. Le monastère
de Lorsch dépendait du diocèse de Mayence , aussi l'établisse-
ment de saint Boniface , comme légat du Saint-Siège , a-t-il
obtenu dans cette histoire si concise une notice de sept lignes
rédigée avec une certaine emphase ; la fondation des diocèses de
Wurzbourg et d'Eichstedt est aussi mentionnée, ainsi que la
participation de saint Boniface au sacre de Pépin; enfin, la date
du martyre de saint Boniface et de son remplacement par Lull est
une des huit dates fournies par la chronique.
Qui était le moine à qui nous devons cette histoire de l'ori-
gine et des premiers temps de la dynastie carolingienne ? Nous
ne croyons pas nous tromper en disant que c'était probablement
un moine anglo-saxon ou tout au moins un élève fidèle des
maîtres anglo-saxons. J'en veux pour preuve non seulement la
place excessive accordée à la personne de saint Bonifoce, mais
aussi le fait que la chronique de Lorsch est une continuation de
la chronique de Bède% que la date de la mort de Bède (730) est
une des huit dates qu'elle nous donne, qu'enfin elle fait l'éloge
d'Alcuin à la 26" année de Charlemagne (794) : « Alcuinus,
cognomento Albinus, diaconus et abbas sancti Martini, sancti-
tate ac doctrina clarus habetur. » On sait l'influence considérable
exercée par les Anglo-Saxons sur l'empire franc au viii^ siècle
par leurs missionnaires d'abord, puis par leurs maîtres. Les Anglo-
1. M. Manitius croit et nous croyons aussi que ce passage a été emprunté
par la chronique de Lorsch aux Gesia episcoporum Mettensium de Paul Diacre.
Cet emprunt ne peut étonner quand on connaît les relations étroites de Lorsch
avec le siège épiscopal de Metz. Toutefois le souvenir de la translation des.
saints Gorgon, Nabor et Nazaire devait être précieusement gardé à Lorsch, et
une note identique sur ce fait pouvait être conservée à Gorze et à Lorsch.
2. Après avoir transcrit la chronique de Bède, le moine de Lorsch ajoute :
« Hue usque Beda chronica sua perducit : cui nos ista subjiciamus. »
LES « ANNALES LAURISSENSES MINORES » 41
Saxons, et Alcuin plus que tout autre, unissaient un sentiment
monarchique très vif, ce sentiment qui persiste encore en Angle-
terre sous le nom de loyalisme, à un dévouement passionné pour
le Saint-Siège. Ce sont ces deux sentiments avec l'attachement
au monastère de Lorsch et l'admiration pour Bède, Boniface et
Alcuin que nous retrouvons dans la chronique de Lorsch.
Ce monastère de Lorsch, fondé par Chrodegand dans le voisi-
nage des résidences impériales de Tribur, Worms et Ingelheim,
protégé par Charlemagne et en relation constante avec les sièges
épiscopaux de Mayence, de Worms, de Trêves et de Metz, avait
une situation privilégiée. On peut trouver dans cette situation
un argument en faveur de l'opinion qui place à Lorsch la com-
position des Annales Laurcshamenses et de la première partie des
Laurissenses. La composition de la chronique de Lorsch, l'inspi-
ration politique à laquelle elle a dû naissance sont un puissant
argument a posteriori à ajouter à l'argument a priori que nous
venons d'indiquer. Il n'y a pas d'invraisemblance à supposer que
ce monastère a été le berceau de ce qu'on a appelé l'historiogra-
phie officielle carolingienne. Nous pouvons faire observer, pour
confirmer cette opinion, que la révolte et la soumission de Tassi-
lon tiennent ici, comme dans les Annales Laureshamenses et dans
les Ann. Laurissenses, une place relativement très grande (années
16, 19 et 20 de Charlemagne). Le lien entre les trois sources est
évidemment très étroit et elles devront toujours être étudiées et
consultées simultanément. Ce sont elles qui fournissent l'ensemble
de renseignements le plus complet sur les événements du règne
de Charlemagne, sur le gouvernement de ses états, sur les senti-
ments inspirés aux contemporains par la dynastie carolingienne
et par la restauration de l'empire d'Occident.
IV
La chronique de Lorsch ne s'arrête que dans deux manuscrits
à l'année 807 ^ Elle continue dans les autres jusqu'en 814 et 817.
I. Valenciennes, Ann. Hildesheimenses.
42 G. MONOD
Dans les manuscrits de Berne et de Rome, les additions sont
insignifiantes et n'ont pour but que d'indiquer les morts et avè-
nements des princes et des papes; mais, dans celui de Vienne, ce
sont de nouvelles annales qui sont ajoutées à la chronique, et, de
plus, le texte de la chronique a été modifié aux années 788, 790,
798, 794, 801, 802, 804. Ces modifications et ces additions ont
été faites à Fulda, qui dépendait comme Lorsch du diocèse de
Mayence et qui était uni à ce siège archiépiscopal par des liens
encore plus étroits. C'est de Fulda que vient le manuscrit
qui nous a conservé le texte ainsi modifié. Il nous rapporte la
consécration de Raban Maur comme diacre, la mort des abbés
de Fulda et des archevêques de Mayence , il nous renseigne sur
les épidémies et les dissensions survenues dans le monastère de
Saint-Boniface ou de Fulda, Il quafifie, d'ailleurs, en 812, ce
monastère de nostrum, tandis qu'il supprime, en 774, cette épi-
thète appliquée à Lorsch.
C'est sous cette forme nouvelle que la chronique de Lorsch eut
la plus heureuse fortune. Le monastère de Fulda grandit en
importance sous Louis le Germanique et ses successeurs; les arche-
vêques de Mayence tinrent le premier rang à la cour des Caro-
lingiens d'Allemagne; ils furent les chanceliers et les premiers
conseillers des rois. Fulda en profita et devint pendant quelque
temps une sorte de monastère royal comme l'avaient été Saint-
Germain et Saint-Denys pour les rois niérovingiens. Son rôle
grandit encore quand son abbé Hraban Maur occupa le siège de
Mayence. Quand on entreprit, à Fulda, d'écrire des Annales
royales, on ne se contenta pas, comme en France, de transcrire
et de continuer les Annales de Lorsch ; on prit pour point de
départ la chronique de Lorsch , interpolée à Fulda, et l'on y
ajouta des extraits des Annales Laureshamcnscs . C'est ensuite par les
Annales de Fulda que la chronique de Lorsch fut connue et uti-
lisée par les historiens du moyen âge.
CHANTS POPULAIRES
DE LA BASSE-NORMANDIE
RECUEILLIS PAR
JOSEPH COURAYE DU PARC
I
Le fils du roi il a juré,
Gué farlarira dondé
De ne pouvoir fille épouser
Fart in far ton farlaridon
Dongué farlaridondaine
Gué farlariradondé.
De ne pouvoir fille épouser,
Qu'elle n'ait les cheveux dorés.
La belle s'en va chez Tdoratier.
« Bonjour, ami le doratier.
Voudrais-tu mes cheveux dorer ? »
« Oui-dà, la belle si vous payez. »
« Combien prends-tu, beau doratier? »
« Pour chaque cheveu, un sou marqué.
Pour le chignon, un doux baiser. »
« Ah ! c'est trop cher, beau doratier,
44 " ^ J- COURAYE DU PARC
Je renonce à me marier
Plutôt qu'embrasser l'doratier. »
Vire. — Cf. [Pavec]. Chants populaires de la Haute-Bretagne, recueillis
par un guérandais de iSo(}, hahitajit Savenay depuis jo ans, 1884, 11° 22,
p. 34.
II
Ah! si j'étais petite alouette grise {bis^,
Je volerais sur les mats du navire.
Pourquoi serai-je pas donc
L'amie de ces vigne, vigne.
Pourquoi serai-je pas donc
L'amie de ces vignerons ?
Je volerais sur les mats du navire
J'entendt'rais tous les mariniers dire :
« Sire le roi, donnez-moi votre fille. »
« Beau marinier, tu n'es pas assez riche. »
« Sire le roi, je suis bien que trop riche ;
J'ai trois vaisseaux dessus la mer jolie,
Un chargé d'or et l'autre d'argenterie,
L'autre de fleurs pour promener ma mie. »
« Beau marinier, va tu auras ma fille. »
« Sire le roi, je vous en remercie. »
Car mon père est l'empereur de Russie
Et ma mère est la reine de Hongrie.
Vire. — Cf. Bujeaud. Chants et Chansons populaires des provinces
de VOucsl, Joli fondeur, I, p. 279. — E. Rolland. Almanach des tradi-
CHANTS POPULAIRES DE LA BASSE-NORMANDIE 45
tions populaires. Ah! si fêtais belle alouette, V^ année, p. loi et 104 :
deux versions de Lorient.
III
CHANSON DE NOCES
« Nous sommes venus ici de Basse-Normandie ;
C'est pour chanter le bail, s'il plaît la compagnie. »
« Chantez, messieurs, chantez, notre bru vous en prie
Vous lui ferez plaisir et à la compagnie. »
« Sur le pont d'Avignon j'ai oui chanter la belle,
Qui par son chant disait une chanson nouvelle. »
« J'ai perdu mes amours, je ne puis les requerre ;
Ils sont dessus la mer dans un bateau de verre. »
« Que donnerez-vous, la belle, à qui vous les requerre,
Ces jolis doigts si chers qui sont perdus, la belle ? »
« Je donnerais, Paris, Rouen et La Rochelle,
Encor qui bien mieux vaut, cent acres de ma terre.
Et mon petit cheval moreau ^ qui va comme l'hirondelle,
Qui va toujours chantant à la porte de la belle.
Puis quant vous serez là, mettez le pied à terre ;
Frappez trois petits coups à la porte de la belle ^.
Ouvrez votre porte, ouvrez, nouvelle mariée.
Car si vous ne l'ouvrez, vous serez accusée
Par trois fieffés galants qui vous ont avisée
Au milieu des champs jouant à la dérobée. »
1. Il faut corriger d'après les autres versions : Bride^ le cJieval moreaii.
2. Ou frappe à la porte ou quelquefois on tire trois coups de fusil.
46 J, COURAYE DU PARC
« Comment vous l'ouvrirai-je, moi qui suis couchée,
Dans les bras de mon mari, la première nuitée ?
Attendez à demain , à la fraîche matinée.
Que mon mari soit levé à voir ses ouvriers, »
« Comment attend^rai-je ? J'ai la barbe gelée,
La barbe et le menton, la main qui tient l'épée,
Les fers de mon cheval collés à la gelée.
Qui sont ces pigeons-là, à la plume dorée ?
Sur la maison du roi, ont pris leur reposée ;
Ils ont volé si haut, la mer ils ont passée
La mer et les poissons et toute la marée '.
Rossignol sauvage, messager des amants,
Va-t'en dire à ma belle, celle que j'aime le mieux;
Oh! va-t'en, va; fais lui bien mon message,
Car c'est bien là où j'ai mis mon courage. »
L'oiseau prit sa volée, au logis il s'en va,
Trouve la belle endormie sous une branche de lilas.
« Réveillez-vous, votre amant est en peine
Si vous l'aimez autant comme il vous aime. »
« L'aimer autant qu'il m'aime, cela ne se peut pas ;
L'amour est incertain (?), Dieu ne le défend pas.
Mais ce galant a toujours espérance
De m'emmener demain dans la ville de Nantes.
Dans la ville de Nantes, non, non je n'irai pas.
Grand Dieu! qu'y ferai-je? Mes parents n'y sont pas.
Que l'on me ramène en grande diligence;
Car c'est à Clécy où est ma résidence. »
I. On ouvre.
CHANTS POPULAIRES DE LA BASSE-NORMANDIE 47
Messieurs, la compagnie ne vous déplaira pas
De nous donner votre bru que voilà.
Donnez, donnez-nous la votre bru si jolie,
Donnez, donnez-nous la, par amour je vous prie.
Nous dirons à la vielle ainsi qu'au violon,
Nous lui dirons qu'il sonne et puis nous danserons.
Nous danserons deux ou trois tours de danse
Et au lieu de pleurs nous prendrons réjouissance.
Ce chant nuptial a été recueilli à Clécy (Calvados) par M. Denis du
Désert qui a bien voulu m'en laisser prendre une copie. Un premier
chœur, composé de jeunes gens, chante à l'extérieur de la maison ;
les jeunes filles qui accompagnent la nouvelle mariée répondent de
l'intérieur; je manque des renseignements précis pour indiquer les
passages alternativement chantés par chacun de ces chœurs; cette
cérémonie a lieu après le repas avant de commencer les danses. —
Cf. E. Legrand. Chansons populaires de Fontenay le Marmion, La
Chanson des Oreillers, dans la Romania, X, p. 387. Aux recueils de
Tarbé, Beaurepaire, Bladé et Bujeaud auxquels renvoie la Romania,
on peut ajouter : E. Rolland. Recueil de chansons populaires, IV.
Sur le pont d'Avignon, j'ai oui chanter la belle, p- 65. Quatre versions :
a, environs de Nantes; b, version de la Romania, c et d, Charente. —
Vaugeois. Histoire des Antiquités de la ville de Laigle, 1841, p. 583.
IV
Trois écoliers s'en allant au bois tous les trois.
Au bois, au bois jolie coudrette,
Pour y cueillir la noisette.
A leur chemin ont rencontré
Une jolie fille à leur gré.
Elle était si belle et si blonde
Qu'elle en ravissait tout le monde.
48 J, COURAYE DU PARC
Mais le premier ne lui dit rien,
Et le second la salua,
Et le troisième lui dit : « La belle.
Passerez vous le bois seulette ? »
« Je suis la fille d'un laboureur ;
Mon père m'envoie où ce qu'il veut.
Il m'envoie à la ville de Nantes
Porter une lettre à ma tante.
J'ai de l'or, aussi de l'argent.
Des anneaux d'or et des diamants :
Prenez les tous, je vous les donne, •
Mais ne touchez pas à ma personne. »
« Ce n'est pas ton or, ni ton argent,
Ton anneau d'or, ni tes diamants,
Mais c'est ton joli cœur pour gage,
Là haut, là bas, sous ce feuillage. »
« J'ai un couteau dedans ma poche
Qui servira à mon destin. »
Elle s'en frappe un coup dans la gorge ;
Aussitôt la belle tomba morte.
« Adieu, mon père, adieu, ma mère.
Tous mes parents, tous mes amis ;
Pour mon honneur, je suis victime ;
Vous ne verrez plus votre fille. »
Alors le jeune dit au plus vieux :
« Retirons nous de ces bas lieux ;
Retirons-nous, car il est temps ;
Contre nous son sang crie vengeance. »
Buvons un coup, buvons en deux
A la santé des amoureux,
A la santé des jeunes filles.
Qui sont si foibles et si timides.
CHANTS POPULAIRES DE LA BASSE-NORMANDIE 49
Cette version défigurée et très incomplète d'un thème qu'on
rencontre assez rarement, a été recueillie à Annoville (Manche). Le
dernier couplet est une addition incohérente comme on en remarque
quelquefois à la fin des chansons incomplètes. — Cf. E. Rolland. L'an-
neau de la fille tuée dans les bois, III, p. 55 : version du département du
Gard. — Smith. Chants populaires du Velay et du Forez. Le passage du
bois, dans la Romania, X, p. 205. — Damase Arbaud. Chants populaires
de la Provence. La doulento, I, p. 120. — Ch. Guillon. Chansons popu-
laires de l'Ain, La fille d'un cabaretier, p. 165. — Nigra. Canti popolari
del Piemonte. La ragana assassinala, p. 85 : trois versions. — Ferraro.
Canti popolari monferrini. La vergine uccisa, p. 17. — F.-J. Child.
The english and scottish popular ballads. Bahylon : or the bannie
bank 0 Fordie, I, p. 170; et les nombreuses versions du Danemark, de
la Suède, des îles Feroë, d'Islande et de Norwège citées par M. F.-J.
Child ; l'une d'elles empruntée aux recueils de chants des îles Feroë
de Lyngbye, a été traduite par X. Marmier, Chants populaires du Nord,
Le chant de sainte Catherine, p. 79.
V
« Bonjour, Lisa ; apprends-moi la chanson
Que tu chantais en gardant tes moutons Qis),
En gardant tes moutons. »
« Oh ! oui, monsieur, je vous l'apprend^rai,
M'y promettant de ne pas vous fâcher ;
C'est votre belle, belle comme le jour,
Qui accouche d'un fils, il n'y a pas trois jours. »
« Si tu dis vrai, cent louis tu auras.
Si tu dis faux, la mort tu subiras. »
— « Hélas, ma fille, en malheur tu es née.
Voilà ton prince qui vient pour t'épouser. »
« Hélas, ma mère, présentez lui ma sœur
Qui me ressemble de la bouche et des yeux. »
ÉLANCES. 4
50 J. COURAYE DU PARC
Et donnez lui mes beaux habillements,
De par dessous mes beaux clochers d'argent. (?)
— « Bonjour, la belle
Ce n'est pas vous que mon cœur aime tant. »
— « Hélas, ma fille, en malheur tu es née,
Voilà ton prince, ta sœur est refusée. »
« Hélas, ma mère, donnez moi mes habits.
Et qu'on m'habille en toilette de nuit. »
— « Bonjour, la belle, belle aux pâles couleurs.
Dedans ton cœur, il y a de grand' douleurs. »
Il a tiré sa belle épée d'argent
Et égorgea la belle au même instant.
« Sonnez, clairons, tambours et violons,
De ma maîtresse, j'en ai eu la raison. »
« Sonnez, les cloches, bien vite et tristement.
Ma fille est morte à l'âge de quinze ans.
Annoville (Manche). — Cf. E. Rolland, La sœur substituée à h
femme devenue enceinte pendant V absence du mari, IV, p. 70 : version des
environs de Redon. — E. Legrand. Romania, X, p. 367. — Luzel.
Gwerziou Breiz-Izel. Le comte Guillou, II, p. 6, 12 et 558 : trois ver-
sions et l'analyse d'une quatrième, p. 15. — Quellien. Chants et danses
des Bretons. Le comte de Weto, p. 73. — Nigra. La fidan\ata infidèle,
p. 197 : deux versions. — Ferraro. L'adultéra, p. 5. — Child. Gil
Brenton, 1, p. 62 ; les versions des langues Scandinaves sont très nom-
breuses et il n'est peut-être pas, d'après M. F.-J. Child qui les énu-
mère, d'incidents plus souvent répétés dans les ballades du Nord que
ceux qui forment le thème de cette chanson.
d
L- LA MESNIE HELLEQUIN
IL — LE POÈME PERDU DU COMTE HERNEQUIN
IIL — QUELQUES MOTS SUR ARLEQUIN
Par GASTON RAYNAUD
I
La Mesnîe Helkquîn, dont on trouve de nombreuses mentions
dans les textes français et latins du moyen âge, se rattache à une
légende répandue dans toute l'Europe. Pendant certaines nuits
de violent orage, principalement aux changements de saisons,
alors que la nature tout entière est bouleversée par le vent et la
pluie, la croyance populaire, en cela toujours pareille à elle-
même % attribue ce fracas et cette ruine à une troupe d'esprits
fantastiques, qui, montés sur des chevaux rapides, accompagnés
de chiens bruyants, sont condamnés en punition de leurs péchés
à chevaucher ainsi jusqu'à la fin du monde.
Cette tradition qui, suivant les pays et les provinces, porte
différents noms, représente sans doute, à son origine, l'hiver fai-
sant place à l'été 2. Le mythe a bientôt été transformé et adopté
par la religion. Le paganisme des peuples germaniques en a fait
en Suède la Chevauchée des Dieux 3 et dans le nord de l'Allemagne
la Chasse de Wuotan^, le dieu de la guerre.
1 . Au moyen âge « on continuait de tenir les ouragans et les tempêtes pour
(t l'ouvrage des esprits mauvais dont la rage se déchaînait contre la terre ».
(Alfred Maury, La magie et l'astrologie, 3e édition, 1864, p. 102.)
2. F. Liebrecht, Des Gervasius von Tilbury otia imperialia (Hanovre, 1856),
p. 173-198.
3. Frederika Bremer, Guerre et Paix, trad. par M^'e R. du Pujet (2e édition,
1872), p. 65-65.
4. J. Grimm, Deutsche Mythologie (4c édition, 1877), p. 766-767.
52 G. RAYNAUD
Avec le christianisme, la tradition de la Mesnîe furieuse se
modifie : elle se personnifie tout d'abord dans certains person-
nages bibliques ' (le Chariot de David en Bretagne , la Chasse
d'Holopherne en Franche-Comté, la Chasse Macchabée dans le
Blaisois), puis dans les héros plus ou moins légendaires de
l'épopée (la Chasse du roi Arthur en Bretagne 2, le Carrosse du roi
Hugon en Touraine 3) ; plus tard elle s'identifie avec des person-
nages historiques tels que Jean de Hackelnberg, duc de Brunswick,
qui, bien que vivant au xvi^ siècle, est devenu en Saxe et en
Westphalie , sous un nom légèrement changé , le type du chas-
seur noirci enfin, comme dans la plupart des provinces de France,
elle perd tout caractère personnel pour s'appeler la Chasse gallerie
dans le Poitou 5, la Grande chasse en Lorraine, la Chasse sauvage
dans les Alpes ^, la Chasse briguet en Touraine et le Grand
Veneur dans la forêt de Fontainebleau 7. Par contre, la Chasse
Hennequin en Normandie^ et les formes altérées de Marie
Hennequin dans les Vosges 9 et ai Arlequin en Champagne ^°, rap-
pellent encore aujourd'hui la Mesnie Hellequin du moyen cage ".
1. A. Wesselofski , Giornah storico délia Letteratura italiana , t. XI (lî
P- 334-
2. Mélusine, t. III (1886-1887), col. 373-374.
3. Grimm, loc. cit., p. 786.
4. Ibid., p, 767-770. — Pour les variantes de la Mesnie furieuse dans les
pays étrangers, voy. Grimm, loc. cit., p. 765-793; Liebrecht, loc. cit, p. 173-
211; Mélusine, t. I (1878), col. 567, et de Puymaigrc, Archivio pcr le tradiiioni
popolari, t. III, p. 104-105.
5. Grimm, loc. cit., p. 786.
6. Savi-Lopez, Leggende délie Alpi (1889), dans Mélusine, t. IV (1888-1889),
col. 456.
7. Grimm, loc. cit., p. 786.
8. Voy. L. Dubois, Recherches archéologiques, historiques, biographiques et litté-
raires sur la Normandie (1843), p. 308-310, et Am. Bosquet, La Normandie
rmnanesque et merveilleuse (1845), p. 60-83.
9. Liebrecht, loc. cit., p. 199, note 76. — Mélusine, 1. 1 (1878), col. 457 et 477.
10. « Dans mon pays (l'ancien Rémois), les petits enfants s'effrayent mutuel--
« lement à l'approche de la nuit en criant à tue-tête : Arlequin sur nos
talons! » (P. Paris, Les mss. fr. de la Bibliothèque du Roi, t. I, 1836, p. 324.)
11. Victor Hugo, avec sa puissance ordinaire, a donné une description de la
Chasse infernale dans la Légende du Beau Pécopin (le Rhin, lettre XXI).
LA MESNIE HELLEQ.UIN 53
C'est à la fin du xi^ siècle, en Normandie, que nous rencon-
trons pour la première fois une allusion à la Mesnie Hellequin
dans un passage célèbre de l'historien anglais Orderic Vitale Le
prêtre Gauchelin, du diocèse de Lisieux, assiste, durant une nuit
de janvier 1092, au défilé de la Chevauchée infernale, cortège
d'âmes captives entraînées par le démon en punition de leurs
péchés ; parmi elles, il en reconnaît quelques-unes avec lesquelles
il s'entretient. « Kœc sine dubio familia Herlechini; a multis eam
« olim visam audivi; sed incredulus relationes derisi, qui certa
« indicia nunquam de talibus vidi. » Remarquons que l'idée
d'expiation introduite ici par le christianisme, n'existe certaine-
ment pas à l'origine de la légende. C'est au même ordre d'idées
qu'il faut rattacher le châtiment de ces Saxons condamnés à
danser une année entière pour avoir osé, la nuit de Noël, se
réjouir et danser dans un cimetière 2.
Ce sont encore deux auteurs de race anglaise qui, au xii^ siècle,
nous renseignent sur la Mesnie Hellequin, Pierre de Blois et Gautier
Map. Le premier traite de milites Herleiuini ' les gens qui se
donnent trop au monde, et mériteront ainsi de faire partie, après
leur mort, du cortège infernal. Le second, Gautier Map, nous
parle des phalanges noctivagœ quas Herlethingi dioehanf^, bien
connues en Basse-Bretagne, et nous apprend qu'elles ont cessé
de se montrer en Angleterre et dans le pays de Galles pendant
la seconde année du règne de Henri II, c'est-à-dire en 1155-
Au xiii'^ siècle, les textes deviennent plus nombreux et appar-
tiennent dès lors en propre à la littérature française. Quelques-
uns de ces textes conservent encore à la Mesnie Hellequin son
1 . Orderici Vitaîis, angligena, cœnolni Ulicencîs monachi, historia eaksiastide lihri
tredecim (éd. Le Prévost), t. III (1845), p. 371-372.
2. Cette légende est fameuse au moyen âge (Bibl. nat., ms. lat. 18600, fol.
1-2). Voy. L. Delisle, Journal des Savants, année 1860, p. 578-579, et
Edelestand du Ménil , Eticde sur quelques points d'archéologie et d'histoire littéraire
(1862), p. 472 et 498-502.
3. Patrologie latine de Migne, t. CCVII, col. 44.
4. Gualteri Mapes de ntigis Curialiuni distinctioms quinque (éd. Th. Wright,
Londres, 1850), p. 180.
54 G. RAYNAUD
caractère de Chevauchée infernale, entre autres un passage de
Guillaume de Paris ^, où la troupe de Hellcquin en France est
rapprochée de Vexercitus antiquus de l'Espagne, et aussi les vers du
Tournoiement Antecrist ^ de Huon de Mery, où le poète s'exprime
ainsi :
De la maisnie Hellequin
Me membra quant Toï venir ;
L'on oïst sun destrier henir
De par tut le tornoiement.
Toutefois la tradition tend déjà à se modifier. D'une part, à
propos de hfamilia Allequini, nous voyons apparaître dans Etienne
de Bourbon 3 l'idée de chasse et le nom ôi Arthur, qui occupent
une si grande place dans le développement subséquent de la
légende. D'un autre côté, en quittant le domaine populaire pour
entrer dans le domaine littéraire, en se séparant des traditions
orales des campagnards pour se fixer dans les livres des écrivains,
la légende se rapetisse. Ce n'est plus accompagnée des grands
bruits de la nature , des hennissements des chevaux , des aboie-
ments des chiens que les poètes nous représentent la Mesnie
Hellequin : elle s'avance plus modestement au son des clochettes,
comme nous le voyons par un vers de Renart le Nouvel et le
passage suivant du Jeu de la Feuillà d'Adan de la Haie ^ :
J'oi la mesnie Hielekin
Mien ensiant qui vient devant
Et mainte clokete sonnant.
1. Guillelmus Parisiensis, de Universo (part. II, chap. 12), cité dans Du
Gange, s. vo, Helleciuinus.
2. Bibl. nat., ms. fr. 25407, fol. 219 a.
3. Anecdotes historiques , légendes et apologues tirés du recueil inédit d'Etienne de
Bourbon, par A. Lecoy de la Marche (1877), p. 321.
4. Vers 531, dans le t. IV de l'édition du Roman de Renart de Méon.
5. Monmerqué et Michel, Théâtre français au moyen âge (1839), P- 7 5 "74 5
De Coussemaker, Œuvres complètes du trouvère Adam de la Halle (1872), p. 3 19 ;
A. Rambeau, Die dem Trouvère Adam de la Halle lugeschriebcnen Dramen (1886),
p. 88. — A propos de ce passage d'Adan de la Haie, M. Bédier, dans le
LA MESNIE HELLEQ.UIN 55
Quelle différence entre cette entrée en scène tant soit peu
comique et l'ancienne Chevauchée injernale, mystérieuse et fan-
tastique !
Bien plus, l'expression abstraite de Mesnie Helkqum, dans
laquelle le mot Helkquin semble avoir perdu tout sens précis
depuis le xi^ siècle, et qui représente encore assez vaguement,
aux yeux des gens du xii°, une réunion d'âmes damnées con-
duites par un démon anonyme, prend au xiii^ la signification de
famille diabolique :
Mais savés com serés helé
De la maisnie Hellequin,
Car avoec les diables sans fin
Serés en enfier tourmenté '.
Dès lors le nom de Hellequin s'applique tout particulièrement
à un diable, mauvais conseiller^,
le gringneur
Prinche qui soit en faerie?,
que nous voyons successivement en Picardie et en Normandie
se fiancer avec la fée Morgue 4 et avec la sorcière Luque la
Maudite 5. Le mot se généralise bientôt au sens de batailleur
dans un passage de la Chronique rimée de Godefroy de Bouillon,
commenté par Cachet ^ :
Et li rois de Taffurs, o luy si Hakgrin,
Qui plus aiment bataille que li glous ne fait vins 7.
numéro du 15 juin 1890 de h Revue des Deux-Mondes, a cité un certain nombre
de textes déjà connus relatifs à la Mesnie Hellequin.
1. Vers de Job (Bibl. de l'Arsenal, ms. 3142, fol. 167 d).
2. Les Miracles de saint Eloi (éd. Peigné-Delacour, 1859), p. iio.
3. Théâtre français au moyen dge, p. 81.
4. Ibidem, p. 77-82.
5. Romania, t. XII (1883), p. 224-226.
6. Glossaire roman... (1859), p. 252-253.
7. Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur,... publiés par le
baron de Reiffenberg, t. II, p. 118, vers 6247.
s 6 G. RAYNAUD
Mesnie Hellequin devient alors synonyme de lutte, mêlée, dispute,
comme nous le montrent quelques vers du Mariage des filles au
diable ' :
Avocat portent grant damage,
Pour quoi metent leur ame en gage.
Lor langue est plaine de venin :
Par aus sont perdu héritage
Et desfait maint bon mariage
Et mal fait por .i. pot de vin;
C'est la maisnie Hellequin :
Il s'entrepoilent com mastin.
Au xiv^ siècle, la littérature continue à conserver à Hellequin
le sens de diable ^ et de mauvais génie 3 ; mais à cette époque 4,
jusqu'au xv^ et même au xvi^ siècle "-> , à côté de l'idée de
1. Fr. Michel, Chronique des ducs de Normajtdie, t. II (1838), p. 336-337;
Ach. Jubinal, Nouveau recueil de fabliaux, t. I (1839), p. 284-285.
2. Dans un passage d'un manuscrit du roman de Fauvel (Bibl. nat., fr. 146,
fol. 34 vo), cité par P. Paris (L« mss.fr., t. I, p. 324-325), des personnages
qui se livrent à un charivari sont comparés à Hellequin et à sa mesnie; on voit
aussi intervenir dans ce passage des Helleqnines, qui donnent leur nom à un lai.
3 . Songe doré de la Pucelle, dans le Recueil de poésies fr. des xve et xvie siècles
d'A. de Montaiglon, t. III (1856), p. 224.
4. « La meignée de Hellequin, de dame Habonde et des esperis qu'ils appellent
« fées, qui apperent es estables et es arbres. » (Raoul de Presles, de Civitate
Dei, liv. XV, chap. 23, cité dans Du Cange, s. v». Hellequinus). — « De la
« Mesnie Helquin je te di communalment ce sont deables qui vont en guise de
« gent qui vont a cheval trotant « (Bibl. nat., ms. fr. 2458, fol. 40 vo,
cité par Leroux de Lincy, Livre des légendes, p. 240). — Le mot Hanncquin est
donné comme exemple dans VArt de dictier d'Eustache Deschamps (édition
Crapelet, p. 267-268).
5. Deux proverbes similaires que nous trouvons dans Leroux de Lincy
(Livre des Proverbes, t. II, p. 42) :
Des Hennequins
Plus de fous que de coquins,
et « La maignée Hennequin, tant plus en y a et pis vault », ne se rapportent pas
directement à notre Mesnie Hellequin, mais, comme le montre le ms. Dupuy 673
de la Bibliothèque nationale (fol. 124), à la famille Hennequin, célèbre au
xvie siècle durant la Ligue et baptisée par ses adversaires, peut-être en souve-
LA MESNIE HELLEQ.UIN 57
démon ^, persiste toujours le souvenir de la Chevauchée infer-
nale ^.
A partir du xvi'-' siècle, la légende s'efface progressivement, et
le mot Hellequin disparaît de la langue courante pour se can-
tonner dans les patois où il vit encore, avec quelques-uns des
sens qu'il a eus autrefois. C'est ainsi qu'en Champagne 5
Arlequin signifie aujourd'hui un feu follet, et qu'en Normandie 4
l'expression de hannequin s'applique à un enfant désagréable,
un vrai diable, comme l'on dit populairement.
II
Qu'est-ce donc que cette Mesnie Hellequin et quelle est son
origine? D'où vient Hellequin, ce personnage qui finit par
s'identifier avec le démon ? Le moyen âge s'était déjà posé
cette question et dès le xiii^ siècle y avait répondu plus ou moins
exactement.
Un passage d'Hélinand, cité par Vincent de Beau vais 5 et for-
mant un Exemplum de familia Hellequini dans un manuscrit
de la Bibliothèque nationale ^, explique Hellequin par Karkkin :
« Corrupte autem dictus est a vulgo Hellequins pro Karlehns. »
nir de la mesnk Hellequin, du nom de race maiLdite. Un de ses membres les plus
fameux, Nicolas Hennequin du Perray, président du Grand Conseil, fut banni
par Henri IV en 1594.
1. « Hsec ille res clamât spectra fuisse diabolorum... quam avorum memo-
« ria solebant vocare familiam Hellequini » (M. Ant. Delrio, Disquisitionum
magicanim lihri sex, Mayence, 1606, t. I, p. 704).
2. Voy. un fragment du Roman de Richart fil^'^de Robert le Diable, publié par
Leroux de Lincy (Livre des légendes,]^. 343-345) et le passage de Jean Raulin
cité par P. Paris (Les mss. fr., t. I, p. 324) : « Numquid me velis antiquam
« illam familia Harleqidni revocare , ut videatur mortuus inter mundan;^ curias
« nebulas et caligines equitare ? »
3. P. Paris, ibidem, p. 324.
4. Cachet, Glossaire roman, p. 253.
5. Dans F. Liebrecht, Des Gervasius von Tilbury otia imperialia, p. 198.
6. Ms. latin 18600, fol. 15.
58 G. RAYNAUD
Le texte ajoute que Karkldn ou Charles Quint dut subir une
longue pénitence à cause de ses péchés.
A la fin du xi\"^ siècle, nous trouvons quelques nouveaux
détails sur ce Charle Quint : « Le Ouint Charles qui fu en France
« si emprint une grant bataille et mourut. Après sa mort l'en
« vit pluseurs au champ ou la bataille avoit esté aussi comme
« une grant assemblée de gens trotans a Charles; et disoit on
« que c'estoit le Quint Charles qui estoit mort et qu'il revenoit
« au champ ou il avoit esté mort, lui et sa gent, et pour celui
« Charlequin, c'est a dire le Quint Charles, l'en dit Helquin ' . »
Le xv^ siècle va plus loin, et ne fait qu'un seul et même
personnage de ce Karlequin {Charles Quint) et de Charles V, roi
de France, que nous voyons aussi faire pénitence de ses fautes
en compagnie d'autres chevaliers et s'apprêter à « combattre
« sur les mescreans Sarrazins et âmes dannées ^ », pour racheter
ses péchés.
Les auteurs modernes qui ont cherché à déterminer le sens de
l'expression Mesnie Hellequin n'ont tenu aucun compte des
passages que nous venons de rappeler, et ont discuté de pré-
férence l'étymologie du mot Hellequin. P. Paris ' et après lui
Génin ■* rapprochent de Hellequin le nom du cimetière des
Aliscamps près d'Arles; Génin cite aussi l'étymologie Erlenkœnig,
roi des aunes 5 ; Diez suppose que le nom propre néerlandais
Helleken, Hellekin vient de la forme allemande helle (hôllè), en
français enfer ^^ Liebrecht, s'appuyant sur l'exemple unique,
Herlethingus , du passage de Gautier Map, donne à ce mot le
1. Bibl. nat., ms. fr. 2458, fol. 40 vo-41, cité par Leroux de Lincy, Livre
des légendes, p. 241-242.
2. Extrait des Chroniques de Normandie (Rouen, 1487), cité dans Fr. Michel,
Chroniqtie des ducs de Normandie, t. II (1838), p. 336-341, et dans Théâtre
français au moyen âge, p. 73-76 (en note).
3. Les mss.fr., t. I (1836), p. 322-323.
4. Variations du langage français depuis le XIF siècle... (1845), p. 454-461.
5. Ibidem, p. 462.
6. Etymologisches Wôrterhuch (3e édition, 1870), t. II, p. 343 (la !« édition
est de 1853).
LA MESNIE HELLEQ.UIN 59
sens de Todesheer, armée de la mort ^ ; enfin tout dernièrement
M. A. Wesselofski, confondant en une seule les deux légendes
d'Hérode et de Helkquin, fait de ce dernier mot un diminutif
d'Hérode^
Aucune de ces hypothèses ne peut s'admettre, car Helkquin
n'est autre chose qu'un nom propre, celui de Hernequin, comte
de Boulogne, personnage historique qui fut au moyen âge le
héros d'un poème dont nous retrouvons la trace dans une énu-
mération de chansons de geste faite par un trouvère du Nord en
tête d'une de ses œuvres. Nous lisons, en effet, dans un chan-
sonnier bien connu du xiii^ siècle ?, un petit poème "^ assonance,
relatif à la prise de Neuville par les Flamands. Le poète, tout
entier à son sujet, apprend à ses auditeurs, dans sa première laisse,
qu'il renonce pour le moment aux héros ordinaires de l'épopée :
Charlemagne, Pépin, Guillaume d'Orange, etc. :
Assés l'avés oït van 5 Gerbert, van Gerin ,
Van Willaume d'Orenge qui vait le chief haiclin,
Van conte de Bouloigne, van conte Hoillequin
Et van Fromont de Lens, van son fils Fromondin,
Van Karlemaine d'Ais, van son père Pépin
Cette citation prouve indubitablement qu'il existait au
xiii^ siècle une chanson de geste consacrée à Hoillequin, co7nte
de Boulogne. Ce comte de Boulogne, dont le nom Hoillequin,
Hellequin et plus ordinairement Hernequin, n'est qu'un diminutif
germanique de Johannes^, a joué durant sa vie un rôle consi-
1. Ztir Volkshunde aîte und mue Aiifsàt^e (1879), p. 28.
2. Giornah storico délia Letterattira italiana, t. XI (1888), p. 334.
3. Bibl. nat., ms. fr. 12615, fol. 213 ro.
4. Ce poème a été signalé à deux reprises par Fr. Michel, qui semble ne
pas s'être aperçu de l'existence de la Chanson du comte Hernequin de Boulogne
(Chronique des ducs de Normandie, t. II, p. 337, et Théâtre français au moyen
âge, p.. 76, en note).
5 . Le poète artésien ou flamand substitue partout van, conjonction tioise, à
de, conjonction française.
6. « Hennekinus qui antiquo Theutonismo sonat Joannem parvum » (le
P. Malbrancq, De Morinis et Morinorum rébus, t. III, 1639, p. 314).
6o G. RAYNAUD
dérable, et s'est particulièrement distingué dans les guerres
soutenues contre les invasions normandes du ix^ siècle. Neveu
de Baudouin, comte de Flandres, Hernequin avait épousé
Bertlie, fille aînée de Helgaud I", comte de Ponthieu et de
Boulogne'; ce mariage, qui apportait en dot à Hernequin
certaines terres relevant du comte de Flandres, devait être plus
tard une cause de conflits entre l'oncle et le neveu.
En 871 % Helgaud meurt, et Hernequin devient comte de
Boulogne par sa femme ; peu de temps après, il est forcé de faire
hommage de la terre de Merk à son oncle le comte de Flandres.
« En icel tans, » c'est-à-dire en 882 3, nous dit le chroniqueur 4,
« vinrent Gormons et Iscmhars en ceste terre , et li quens Herne-
« quins de Boulogne ala encontre a tout xxx"' homes a armes et a
« ceval por warder le païs de Boulogne. Mais li Sarrasin qui vinrent
« d'Angleterre et arrivèrent par leur force et par leur violence a
« Wimereuc, et prirent Boulogne par force, [et ochisent] x"'
« homes des xxx"' homes que li quens Hennequins avoit. » Nous
retrouvons dans ce texte, déjà impressionné par la légende, les
noms de Gormond et d'Isembart, chefs normands à moitié fabu-
leux, bien connus dans l'épopée française, dont la défaite à Sau-
court, en 881, avait été un triomphe pour l'empereur Louis III,
triomphe célébré par un lied germanique et par la chanson de
geste du Roi Louis s. Dans cette chanson, comme dans notre
texte, les Normands sont des Sarrasins.
1. Nous empruntons la plupart de nos renseignements historiques sur
Hernequin à une Généalogie des couites de Boulogne, dont il existe plusieurs
versions, une latine entre autres que Reiffenberg a déjà citée (Chronique rintée
de Philippe Mousket, t. II, p. viii-ix). La Généalogie française que nous utilisons
est la traduction du texte latin; elle a été publiée par P. Paris (Les mss. fr.,
t. III, p. 201-209).
2. Cette date est donnée par de Rosny, Histoire du Boulonnais (1868), t. I,
p. 364.
3. Art de vérifier les dates (édition 1784), t. II, p. 760.
4. P. Paris, Les viss.fr., t. III, p. 203-204.
5. Voy. Ronianische Studien, t. III (1878), p. 501-596; cf. aussi G. Paris,
dans VHistoire littéraire de la France, t. XXVIII (1881), p. 239-253. Ce poème,
désigné souvent sous le nom de Gormond et Isembart, est mentionné sous le
LA MESNIE-HELLEaUIN él
Vaincu une première fois par les Normands, Hernequin met
en sûreté dans l'abbaye de Samer sa femme et ses enfants, passe la
Canche et arrive sur les bords de l'Authie; là, il trouve des ren-
forts, mais les Normands venant de la Somme, battent de nou-
veau l'armée chrétienne qu'ils anéantissent. Blessé grièvement,
Hernequin vient mourir à Tabbaye de Samer, où meurent avec
lui sa femme, son fils aîné et son écuyer.
Tels sont les éléments historiques mêlés de merveilleux qu'a-
vait à sa disposition le trouvère mconnu auteur de la Chanson du
comte Hernequin. Cette chanson, nous en connaissons déjà
quelques éléments par le passage d'Hélinand et les textes posté-
rieurs mentionnés plus haut', où nous voyons le comte Herne-
quin, appelé à tort Karlcquin, vaincu et tué dans une grande
bataille, et en compagnie de ses chevaliers, « revenant au champ
ou il avoit esté mort, » pour faire pénitence de ses fautes passées.
Mais nous jugerions imparfaitement de ce que devait être ce
poème, si, par un heureux hasard, le résumé ne nous en avait
été conservé par Walter Scott dans les notes qu'il a jointes à
son ouvrage sur la poésie écossaise ^. Très amateur d'anciens
romans de chevalerie, Walter Scott avait dû lire ce poème,
aujourd'hui perdu pour nous, dans une traduction en prose fran-
çaise ou dans une imitation anglaise, qui jusqu'ici n'a pas été
retrouvée ; nous devons donc nous contenter de son analyse que
nous abrégeons encore :
« Le comte Hellequin , ayant dépensé au service de l'empe-
« reur tout ce qu'il possédait, n'avait pas vu son zèle récompensé.
« Méprisé de son souverain, attaqué par ses vassaux, il prit un
titre de Roi Louis dans le fabliau des Deus trmeors ribaui {Recueil des fabliaux,
p.p. A. de Montaiglon et G. Raynaud, t. I, p. 12). Dans ce poème, Gormond
est tué en 881 ; nous le voyons revivre dans notre texte en 882. Comme le
dit à ce propos Reiffenberg {Chronique riDiée de Philippe Moiisket, t. II, p. ix),
« les trouvères ont encore une fois confondu tous les temps et tous les faits. »
1. Voy. p. 57-58.
2. Minstrelsy of the scottish Border (Edinburgh, -y^ édition, 1812), t. II,
p. 129-130. Ce passage a déjà été cité par Leroux de Lincy {Livre des légendes,
p. 149), qui se borne à le traduire sans commentaire.
62 G. RAYNAUD
« parti désespéré, et accompagné de ses fils et de ses écuyers ' (de
« sa mesnie, comme l'on disait alors), il se fit chef de brigands et
« ravagea le pays. Longtemps vainqueur des troupes impériales,
« Hellequin et sa mesnie périrent enfin dans un combat sanglant.
« En punition de leurs fautes, le chef et les compagnons furent
« condamnés à errer jusqu'au jugement dernier, sans renoncer
« cependant à leurs mœurs guerrières et à leurs luttes anciennes, »
En comparant le récit historique de la vie du comte Hernequin
et le résumé qu'on vient de lire de la chanson dont il est le héros,
on voit facilement comment le poème peut dériver de l'histoire,
pour peu qu'on tienne compte , d'un côté , du laps de temps qui
s'est écoulé entre la date des événements historiques et la confec-
tion de la chanson, et, de l'autre, des conditions toutes particu-
lières dans lesquelles se produit habituellement l'épopée française.
Il est évident que, dès 882, l'imagination populaire avait
été vivement frappée par l'écrasement de l'armée chrétienne et
aussi par la mort du comte Hernequin, suivie, à si courte
échéance, de celle de sa femme, de son fils et de son écuyer. A
une époque de superstition facile, on avait certainement vu dans
ce désastre et dans ces morts consécutives un châtiment de Dieu
punissant une fomille maudite. D'autre part , il est probable qu'à
l'occasion de ses différends avec Baudoin, comte de Flandres,
Hernequin avait porté la dévastation et la ruine dans le pays de
son suzerain; il s'était peut-être même livré, avec sa mesnie^ à un
véritable brigandage, qui n'avait pris fin qu'à la suite d'une vic-
toire de Baudouin et d'un accord, qui, nous l'avons vu, forçait
Hernequin à rendre hommage à son oncle.
Ces actes de violence et de déprédation avaient dû faire
craindre, tout particulièrement dans les provinces du Nord, le
nom de Hernequin et de sa mesnie, qu'on tremblait de voir
arriver à l'improviste ; aussi leur mort fut-elle tout naturellement
considérée comme une punition de Dieu , et la tradition s'établit
d'une Mesnie Hellequin, où se confondaient, dans un châtiment
I. Le texte anglais dit : « with his sons and followers. »
LA MESNIE HELLEaUIN 63
commun, les compagnons de brigandage du comte et les
membres de sa famille morts en même temps que lui.
Quand , au xi^ siècle , le poète , s'inspirant des traditions
locales, composa son poème, l'invasion normande et les luttes
féodales intestines étaient à peu près oubliées. Aussi ne faut-il
pas s'étonner de voir, suivant les lois de l'épopée, le comte
Hernequin déclaré vassal rebelle, non plus envers Baudoin de
Flandres, mais envers l'empereur, le suzerain par excellence ';
de même est-ce dans une bataille contre l'armée impériale qu'il
trouve la mort, punition de ses fautes. Le trouvère ne semble
pas avoir jugé la punition assez forte : dominé par la terreur
mystérieuse qu'avaient toujours inspirée Hernequin et sa niesnie,
troublé peut-être par le souvenir de quelque violent ouragan ,
contemporain du désastre chr-étien, influencé par la crainte des
revenants qui hantait le moyen âge , poursuivi par l'idée de la
vieille légende anonyme, connue sous le nom de Chevauchée
infernale et apportée en France par les Normands, il confond les
deux traditions en une seule; et la Mesnie Helkquin, condamnée
à errer à jamais, devient une des formes de la Mesnie furieuse,
qui se trouve ainsi , dès le xi^ siècle , personnifiée dans le comte
Hernequin , comme plus tard au xv!*" siècle , elle devait se con-
fondre avec le duc Jean de Hackelnberg^ Dès lors, grâce au
poème, l'expression de Mesnie Helkquin se répand dans toute la
littérature française; bientôt elle devient populaire, se présente
isolément dans les textes et subit peu à peu toutes les transfor-
mations de sens que nous avons étudiées dans la première par-
tie de ce travail.
Le poème, venu du Nord, passe en Normandie, puis en
Angleterre, où, sous une forme très abrégée, Walter Scott nous
l'a conservé. Du reste, il ne paraît pas avoir eu grande vogue. Il
n'est pas cité dans l'énumération des poèmes donnée dans le
1. Les règnes de Louis le Bègue et de Louis III et Carloman sont du reste
marqués par la lutte continuelle soutenue par le pouvoir royal contre les
empiétements des vassaux, devenus de plus en plus puissants.
2. Voy. plus haut, p. 52.
6/[ G. RAYNAUD
fabliau des Deus traveors ribau^ % et la seule allusion qui y soit
faite, dans la littérature du moyen âge ^, est le vers, cité plus
haut, du chansonnier de la Bibliothèque nationale (fr. 12615),
encore bien qu'il ne s'agisse très probablement pas de la chanson
primitive, mais d'un remaniement du xiii*^ siècle. Ce vers, men-
tionnant le comte Hoillequin de Boulogne, nous a fourni le
point de départ de cette étude.
III
Nous avons vu qu'à partir du xvi^ siècle, Helleqidn, de même
que sa mesnie, disparaît peu à peu de la littérature française.
Transporté en Italie au xiv^ siècle, il nous revient cependant au
xvi^ avec une forme spéciale et un sens tout particulier, en revi-
vant sous le masque de V Arlequin de la Commedia delV Arîe 3.
C'est Dante qui le premier, imprégné, comme tous les écri-
vains de son époque, des idées et de la langue françaises, intro-
duisit en Italie le diable HeUequin sous le nom à'Alichino'^ dans
une longue énumération de démons inconnus à la poésie fran-
çaise, mais qu'on retrouve pour la plupart dans les Sacre Rappre-
senta:^ioni '> : Ciriatto, Calcabrino, Farfarello, Rubicante, etc. Les
diables jouent, en effet, dans la littérature dramatique religieuse
de ritahe , un rôle beaucoup plus effacé que dans les Mystères
français 6, où ils sont d'ordinaire chargés de la partie comique.
1. Recueil des fabliaux, t. I, p. 3-4 et 11-12.
2. Faut-il voir dans un passage de Chrestien de Troies reproduit par Chres-
tien Legouais (G. Paris, Histoire littéraire, t. XXIX, p. 493) une allusion au
poème ou simplement une citation de l'expression consacrée, Mesnie HeUequin}
3. P. Paris. Les mss. fr., t. I (1836), p. 323-324; Génin, Variations du
langage français (1845), p. 451-454; A. Graf, Giornalc storico délia Letteratura
italiana, t. IX (1886), p. 48 (en note); A. Wesselofski, ihidew, t. XI (1888),
p. 386.
4. Enfer, ch. XXI, vers 1 18-123. Littré, dans sa traduction de V Enfer en
vieux français, a rendu Alichino par Aile-clin (2^ édition, 1879, P- 271).
5. Al. d'Ancona, Origini dcl teatro in Italia, t. II (1877), p. 6, note i.
6. Ibidem, t. II, p. 13.
LA MESNIE HELLEQUIN 65
Les auteurs italiens en prennent donc à leur aise avec des com-
parses passant presque inaperçus , et changent à leur fantaisie
leurs noms consacrés et, par suite, immuables dans les Mystères.
C'est ainsi que nous venons de voir sous l'inspiration de Dante
toute une légion de nouveaux démons s'introduire dans le théâtre
italien ; c'est ainsi qu'il faut supposer que le diable Hellequin ,
bien qu'il n'ait laissé en France qu'une trace légère dans la mise
en scène théâtrale des xv^ et xvi'= siècles^, a pu et a dû, comme
les diables ses compagnons dans VEnfcr de Dante, apparaître sous
le nom d'AIicbiiio dans les Sacre Rappresmtazjoni.
A la fin du xvi^ siècle , Arlecchino se montre pour la première
fois 2 dans les Scenari de Flaminio Scala 3, où, en compagnie de
Pedrolino {Pierrot) , il tient l'emploi des Zanni (valets de comé-
die). A côté des Zanni nous voyons aussi figurer Pantalone et le
capitaine Spavento; chacun de ces personnages a déjà le cos-
tume, le langage et le caractère qu'il conservera durant tout le
xvii^ siècle. Arlecchino, valet sot et peureux, porte le masque
1. Sous le premier étage des échafauds servant aux représentations des
mystères « était la caverne de l'Enfer, fermée par un grand rideau qui repré-
« sentait une tête hideuse, qu'on voit quelquefois désignée sous le nom de
Chappe d'Hdlcquin » (P. Paris, Journal de l'Instruction publique, année 1855,
30 mai, p. 304). Ne faut-il pas voir une plus ancienne mention de la Chappe
d' Hellequin dans un passage du ms. latin 18600 (fol. 13) de la Bibl. nat.,
où l'on demande à un clerc couvert d'une chappe très lourde (par allusion au
poids de ses fautes), s'il ne fait pas partie de la Mesnic Hellequin ? L'expression
Chappe d'Hellcquin n'a point passé en Italie ; elle a dû se conserver par
tradition chez les gens de théâtre, puis aux xvie et xvn^ siècles, lors de l'arrivée
di! Arlequin en France, changer de nom en même temps que de forme. Le
souvenir de cette origine est aujourd'hui perdu, et le nom de la draperie
que l'on désigne dans nos théâtres modernes sous le nom de Manteau d'Arle-
quin s'explique d'une tout autre façon. C'est, nous dit M. Pougin {Diction-
naire historique et pittoresque du théâtre, 1885, p. 494), entre cette draperie et
le rideau qu'Arlequin venait pendant les entr'actes parler au public. Que
devient dans cette explication le mot manteau ?
2. Le mot arlecchino ne paraît dans le dictionnaire de la Crusca qu'au
xviiie siècle (4c édition, Florence, 1729).
3. // teatro délie favole rappresentative (Venise, 161 1). Ce théâtre contient
50 journées ou pièces.
66 G, RAYNAUD
comme la plupart des types de la Comniedia Ml' Arte; son costume,
composé de loques ' de toute nature, de toute couleur et de toute
dimension, cousues entre elles sans ordre, n'a pas encore la régu-
larité de bigarrures que nous lui connaissons aujourd'hui; ce
n'est encore que le vêtement d'un misérable paysan bergamasque,
dont on tourne en ridicule le langage et la balourdise.
Comment reconnaître en ce personnage le diable des Sacre
Rappresentaxjoni, VAlichmo de Dante? La chose serait assez difficile
à admettre, si nous ne remarquions que le masque noir de V Arle-
quin, dès cette époque jusqu'au xviii^ siècle, porte à sa partie supé-
rieure la trace d'une corne, qui n'existe plus, il est vrai, qu'à l'état
embryonnaire, mais qui trahit ainsi son origine diabolique ^
Force nous est donc de supposer que V Arlequin de la comédie
italienne n'est que le diable Alichino transporté à la scène. La
transition a dû se faire par le moyen des farces italiennes du xv^
ou du xvi^ siècle. Nous croyons, en effet, qu'il a existé un cer-
tain nombre de pièces populaires, farces, monologues, etc., où le
personnage du diable Alichino, emprunté aux Sacre Rappresenta^ioni ,
jouait un rôle tout particulier. Ce démon devait servir d'inter-
médiaire entre la terre et l'enfer, où il allait en ambassade cher-
cher quelque damné. C'est ainsi qu'un monologue du xvr siècle,
cité par M. Emile Picot >, nous montre Arlequin descendant aux
1. P. Paris et Génin voient dans le costume bariolé d'Arlequin une
représentation fantastique de la mort et des flammes de l'enfer. Voy. Jal,
Dictionnaire critique de hiographic et d'histoire (2^ édition, 1872), s. vo. ARLEauiN.
2. Grâce à l'obligeance de M. Nuitter, nous avons pu voir à la Bibliothèque
de l'Opéra un masque d'Arlequin du xviiie siècle. Il est en cuir noir et porte
à la partie supérieure droite un commencement de corne semblable à celle
d'un jeune chevreau ; de plus , comme le dit Riccoboni (Histoire du théâtre
italien, t. I, p. 5), il « n'a point d'yeux, mais seulement des trous fort petits
« pour voir. »
3. Response di geste d'Arlequin au poète fils de ma dame Cardine (E. Picot,
Remania, t. XVI, 1887, p. 538). Ce monologue est de 1585, et le nom du
personnage est écrit Harlequin, comme le plus souvent au xvii^ siècle. Cet H,
contraire à l'orthographe italienne, mais conforme à la véritable étymologie, a
sans doute provoqué la bizarre opinion de Ménage qui fait d'Arlequin un
diminutif de Harlay.
LA MESNIE HELLEQUIN 67
enfers pour délivrer M'"" Girdine, célèbre entremetteuse du
temps. Cette satire improvisée a été certainement coulée dans un
moule dramatique souvent utilisé jusque-là, et que depuis la tra-
dition n'a pas repoussé, puisqu'au xviii^ siècle le poète Regnard en
offre encore un renouvellement bien effacé dans la Descente d'Arle-
quin aux enfers ' .
Ce genre de pièces habitua le public à la présence d'Arkcchino;
d'autres farces furent faites, où l'on négligea de mettre le person-
nage en communication avec l'enfer : il resta alors sur terre chargé
des rôles de servidore, comme dans la farce de la Rommiesca % où
il paraît sous le nom (ÏAnicbino K
C'est donc à la farce italienne qu'un acteur de la Commedia
deir Arte, en quête d'un nom de guerre sous lequel il pût jouer
son rôle de servo ou :(anni, dut emprunter un jour le nom
d'Arlecchino; il lui empruntait en même temps son masque et ses
cornes qui allaient diminuer et disparaître plus tard; par contre,
il donnait au personnage un nouveau caractère, celui du valet
niais et malfaisant; il le gratifiait même d'une patrie, Bergame,
dont les habitants avaient le don de faire rire à leurs dépens les
autres Italiens.
Le nom d'Arlecchino, adopté peut-être pour la première fois
dans la Commedia delV Arte par Simon de Bologne '^, ne s'est pas
généralisé en Italie, où il ne se rencontre originairement que
1. Cette pièce, dont nous ne possédons que les scènes françaises, porta
d'abord le titre de Descente de Menetin aux enfers lors de sa première repré-
sentation en 1689, époque à laquelle Dominique étant mort, le rôle d'Arlequin
n'avait pas de titulaire. Quand, peu de temps après, Gherardi eut pris l'emploi,
le titre fut restitué tel que nous le citons. Voy. le Théâtre italien de Gherardi
(1700, t. II, p. 561-405) et les Œuvres complètes de Regnard (Paris, Brière et
Baudouin, 1826, t. V, p. 111-152).
2. La Romanesca, farce de Giovanmaria Cecchi, composée en 1585 et
publiée (2'= édition), par Luca G. Mimbelli (Livourne, 1880).
3. Les formes Alichino, Arlecchino et Anichino sont phonétiquement iden-
tiques.
4. Adolfo Bartoli, Scenari inediti delta Commedia delV Arte (Florence, 1880),
p. CXXXIII.
6b G. RAYNAUD
dans le Nord K II semble, du reste, n'avoir été porté que par des
acteurs appartenant à des troupes allant jouer en France, tels que
Simon de Bologne, Tristan Martinelli % Giuseppe Domenico
Biancolelli (le fameux Dominique), etc. Nous ne trouvons pas
mention, avant le milieu du xviii^ siècle, d'un Arlequin ayant joué
uniquement en Italie 3. Avant cette époque, Dominique avait
d'ailleurs déjà changé de nouveau et amplifié le caractère du rôle,
faisant du valet niais et stupide un fourbe souple et avisé, donnant
une importance de premier ordre à son emploi, et supprimant les
allusions à la balourdise bergamasque, peu compréhensibles du
public ou tout au moins du populaire français •*.
Dès lors Arlequin était naturalisé français et faisait naître dans
notre pays toute une Httérature dramatique, à laquelle ne dédai-
gnaient pas de s'associer les écrivains les plus connus. Ce fut
le point de départ d'une vogue européenne pour Arlequin , qui
eut aussi un renouveau en ItaHe, son ancienne patrie.
De nos jours , quoique bien oublié , Arlequin revit encore
dans la pantomime. En voyant apparaître sur une scène pari-
sienne le personnage gracieux et élégant de notre Arlequin, qui
voudrait croire qu'on a devant les yeux le représentant moderne
du lourd et farouche chevalier du ix^ siècle, du vieux comte
Hernequin, ayant changé après bien des vicissitudes, sa pesante
épée contre la batte légère ?
1. Le personnage d'Arlequin ne se retrouve ni dans les Scenari inediti (voy.
la note précédente), ni dans les titres des Scenari de Basilio Locatelli (voy.
Fr. Bartoli, Notiiie istoriche de' comici italiani, Padoue, 1781, t. I, p.' 291-295),
ni dans les nombreuses pièces de Gio. Batt. Andreini.
2. Sur cet Arlequin célèbre de son temps en Italie et en France, inconnu
cependant à Francesco Bartoli, vo)-. A. Baschet, Les Comédiens italiens à la
Cour de France (Paris, 1882), et Al. d'Ancona, // teatro Mantcrvano nel
secolo XVI (dans le Giornale storico délia Letteratura italiana, t. V, p. 1-79;
t. VI, p. 1-52 ; 313-351, et t. VII, p. 48-93)-
3. Voy. Adolfo Bartoli, Scenari inediti... p. clxxiv-clxxix), et Francesco
Bartoli, Notifie istoriche.,. (2 vol.) passiui.
4. Œuvres complètes de Regnard (Paris, 1826), t. V, p. 17.
OBSERVATIONS
SUR LE
(( JEU DE LA FEUILLÉE
D'ADAM DE LA HALLE
Par MARIUS SEPET
En terminant l'analyse du Jeu de la feuillée d'Adam de la Halle
dans son précieux tableau de la littérature française au moyen âge'^,
M. Gaston Paris fait cette observation, selon nous fort impor-
tante, et dont il y aurait lieu de tenir grand compte pour l'étude
d'autres monuments de cette même littérature : « Il est permis
de croire .que nous avons perdu bien des compositions du même
genre, sinon de la même valeur. » — Cela étant, il semble que
l'on soit assez naturellement amené à se demander quel était ce
genre dramatique, dont la pièce d'Adam de la Halle ne serait
qu'un échantillon, et s'il ne serait pas possible d'en retrouver par
conjecture l'origine et la destinée. Quelques remarques se sont
présentées sur ce sujet à notre esprit ; nous demandons la per-
mission de les soumettre aujourd'hui aux juges compétents et,
entre tous , au maître éminent à qui ce volume doit être offert.
Il nous paraît difficile qu'un lecteur attentif du Jeu de la feuillée,
s'il se place au point de vue de la recherche dont il s'agit, ne
soit pas frappé de la place considérable que tient dans cette com-
position l'idée de folie, envisagée selon les divers sens que cette
idée , comme le mot qui la représente , peut prendre dans notre
esprit. La folie y est directement représentée par un personnage
I. Deuxième édition (Paris, Hachette, 1890), p. 191.
yO M. SEPET
spécial, le dervé, dont les extravagances ont un caractère à la fois
comique et satirique, et s'expriment sous une forme qui rappelle
manifestement celle de hfatrasie et du coq-à-i'âne. Mais ce per-
sonnage lui-même , qui figure la folie proprement dite, avec ses
incohérences mêlées parfois de saillies malicieuses, vient s'inter-
caler dans une scène ou un tableau plus étendu, auquel l'idée de
folie sert encore de centre et de lien. Un moine venu de l'abbaye
d'Haspre, lieu de pèlerinage en l'honneur de saint Acaire, parti-
culièrement invoqué par la piété populaire pour la guérison des
gens privés de leur raison, apporte avec lui des reliques du saint
et invite les personnes présentes à se faire guérir'. De là une
revue satirique de fous supposés, c'est-à-dire de personnes que
l'extravagance ou le vice de leur conduite fait considérer comme
en rupture avec le bon sens.
Les autres scènes du Jeu de la feuillée sont aussi, selon nous,
en rapport avec l'idée de la folie , mais cette idée s'y présente à
notre esprit d'une façon moins directe. Ce n'est plus de la folie
réelle ou supposée qu'il s'agit, mais de la folie voulue et, pour
ainsi dire, imitée; de rette exubérance joyeuse et un peu inco-
hérente à laquelle nous' faisons allusion quand nous affirmons de
quelqu'un, sans nier d'ailleurs la santé habituelle de son esprit,
qu'en telle ou telle circonstance il a dit ou fait des folies. Les per-
sonnages du Jeu de la feuillée ne cessent guère, durant toute la
pièce, de lâcher ainsi la bride à une verve folle qui, dans ses
propos sarcastiques, fait bon marché d'eux-mêmes aussi bien que
du prochain. L'auteur de la pièce, qui en est aussi l'un des per-
sonnages et en fut l'un des acteurs, commence par s'égayer et par
égayer les spectateurs à ses propres dépens, à ceux de sa femme
et de son père; après quoi, il ne se sent que plus à l'aise pour
dauber comme il le fait, expressément et nominalement, sur les
I. Ce moine errant et colporteur de reliques représente, croyons-nous,
avec plus ou moins d'exactitude, un des traits du relâchement des mœurs
ecclésiastiques et monastiques constaté à la fin du xn^ siècle et persistant au
delà, mais auquel étaient venus s'opposer, dans la première moitié du xiiF, le
zèle et la pauvreté apostoliques des ordres nouveaux de Saint-Dominique et de
Saint-François.
OBSERVATIONS SUR LE « JEU DE LA PEUILLÉE » 7I
avares, les ivrognes, les débauchés, les femmes querelleuses, les
clercs dégradés d'Arras et des environs, La consultation médicale
donnée à maître Henri et à Douce Dame par le Fisiscien qui inter-
vient tout à coup dans le jeu est une invention folle. Le même
esprit de bouffonnerie exubérante et satirique se retrouve encore
dans les scènes de cabaret qui forment la dernière partie de la
pièce et dans le tour que l'on y joue au moine endormi en le
chargeant de tout l'écot. N'est-ce pas enfin une sorte de folie
poétique que l'introduction bizarre , quoique fort agréable, de la
mesnie Hellequin (dont le courrier porte ici le nom significatif
de Croqucsot) et des fées Morgue, Arsile et Maglore, au milieu
des personnages très réels, clercs et bourgeois d'Arras, qui sont
en train de se réjouir et de médire sous la feuillée? Peut-être est-
il bon de noter encore , comme un trait assez caractéristique , le
retour à la fin de la pièce du vrai fou, le dervé, et de sz fatrasie.
Pour essayer de retrouver le genre auquel on pourrait ratta-
cher le jeu d'Adam de la Halle il en faut aussi considérer certaines
circonstances extérieures. « La scène, dit M. Gaston Paris, est
tout le temps sous la feuillée, c'est-à-dire sous une de ces
tonnelles de verdure qu'on élevait pour célébrer la fête de mai,
la fête du printemps revenu : c'est à cette fête que se rattache la
pièce elle-même. » La fête de mai , d'origine païenne , avait
pourtant pris place parmi les fêtes joyeuses acceptées ou du moins
tolérées par l'Eghse au moyen âge, et que célébraient notam-
ment les clercs d'ordre inférieur et les écofiers. M. Ebert a fliit
à cet égard de très utiles remarques. Recherchant l'origine des
jeux dramatiques de la Basoche, il rapporte en partie cette ori-
gine aux déguisements et mascarades auxquels se livraient à cer-
tains jours les étudiants et les jeunes membres du clergé. L'une
des fêtes ordinaires de la Basoche se célébrait, remarque-t-il, vers
le temps de la fête des trois rois, originairement sans doute à
cette fête même; une autre, à la fête de mai. Or, les déguise
ments « momeries » étaient très usités au moyen âge à ces deux
fêtes. La fête des trois rois était spécialement célébrée par les étu-
diants de l'Université de Paris au moyen de déguisements et de
représentations dramatiques. La veille, ils élisaient un rexjaluorum.
72 M. SEPET
La célébration de cette fête fut, à ce qu'il semble, dit M. Ebert,
immédiatement empruntée à la vie universistaire par la Basoche,
dont les clercs se recrutaient parmi les écoliers de l'Université. Il
se demande ensuite pourquoi la Basoche célébrait aussi, et même
avec prédilection, la fête de mai. La question ne lui paraît pas
encore éclaircie'. Rien n'empêche, croyons-nous, d'y voir éga-
lement un emprunt aux coutumes universitaires, issues elles-
mêmes des coutumes scolaires et populaires antérieures. La fête
des fous n'avait pas peut-être pour date nécessaire et exclusive la
période de réjouissances qui marquait la fin du mois de décembre
et le commencement du mois de janvier. Elle pouvait aussi trou-
ver place parmi les réjouissances traditionnelles primitivement
destinées à célébrer le retour du printemps. Il est vraisemblable
même qu'au moins en certaines locaHtés, on dut transporter
plus volontiers à cette époque de l'année la fête des fous, quand
elle fut, pour ainsi dire, sécularisée, c'est-à-dire quand élargis-
sant son caractère primitif de parodie ecclésiastique et liturgique
et son personnel , d'abord seulement clérical , ells s'assimila les
éléments subsistant d'autre part des vieilles joies païennes et
populaires ^.
Une autre circonstance importante à noter pour essayer de
déterminer le caractère du Jeu de la feuillée , c'est qu'il fut com-
posé pour le Puy d'Arras et représenté par les membres ou
quelques-uns des membres de cette association littéraire. Selon
l'opinion, qui nous paraît assez vraisemblable, de M. Léopold
Bahlsen, les associations de ce genre, nées dès le xii" siècle, se
développèrent, fleurirent et se sécularisèrent dans la première moi-
tié du XIII^ Elles étaient d'abord, la plupart du temps, composées
1. Jahrhucl) fur romanischc iind cnglischc Litcratiir, t. I, pp. 230 suiv.
2. Ce sont, en réalité, les vieilles joies païennes et populaires qui avaient
d'abord fait invasion dans TEglise et dans la liturgie et y avaient introduit, dès
les temps barbares , l'usage des mascarades et des parodies connues sous le nom
générique de fête des fous; mais ensuite il y eut récurrence, et la fête des fous
sécularisée conserva des traces manifestes de son passage et de son séjour dans
le monde et les coutumes ecclésiastiques. Cf. Du Cange aux mots Kaknd^c ,
Ahhas Conardonim et Ahhas Esclaffardoruui.
OBSERVATIONS SUR LE « JEU DE LA FEUILLEE » 73
uniquement de clercs, mais elles admirent peu à peu un person-
nel de plus en plus laïque : écoliers, artistes, avocats, marchands,
et se composèrent alors essentiellement de jeunes dilettantes
appartenant à la meilleure bourgeoisie des grandes villes du
Nord de la France. En ce qui concerne notamment Arras,
l'existence d'une association littéraire y est attestée dès la fin du
xii^ siècle. Cette confrérie, d'après M. Bahlsen, fut d'abord con-
sacrée uniquement à célébrer la sainte Vierge. Les membres
composaient et récitaient des poésies en son honneur à ses prin-
cipales fêtes. Mais, sous l'influence des jeux de la niéiiestrandie ,
très goûtés du peuple, la pieuse société se transforma en une
association d'objet et d'allure beaucoup plus profanes. Cette
transformation était achevée peu de temps avant l'époque où
Adam de la Halle en devint un des principaux membres '. Il est
certain que, tel que nous le présente un trouvère artésien du
xiii^ siècle, Vilain d'Arras, le Puy de cette ville ne nous apparaît
pas précisément sous les traits d'une confrérie religieuse, mais au
contraire comme un centre et un foyer de divertissements pro-
fanes :
Beau m'est del Pui que je voi restoré ;
Pour sostenir amour, joie et jovent
Fu establis et de jolictc,
En ce le voil essauchier boinement \
D'autre part, cette association comptait encore dans son sein des
clercs ou demi-clercs, tels qu'Adam de la Halle lui-même, ayant
certainement pris part aux réjouissances aussi bien qu'aux exer-
cices de la vie scolaire du temps, et en rapport de pensées et
d'habitudes avec les usages des grandes écoles de Paris, où même
Adam, au début de sa pièce, nous annonce l'intention, peut-être
1 . Adam lie la Haïe' s Dramen . imd das Jus du Pèlerin , par Léopold Bahlsen
(Marbourg, 1885. — xxvii^ fascicule des Aiisgahen luul Abtjundlungen ans dem
Gcbiete der roinanischen Philologie, publiées par M. E. Stengel), pp. 35-58.
2. Monnierqué et F. Michel, Théâtre français au moyen âge, p. 68. Cf. Bibl.
nat., ms. fr. 12615, fol. 59 v^.
74 M. SEPET
fictive^, d'aller reprendre ses études, ébauchées à Vaucelles et
interrompues par son mariage. Dans ces conditions on ne peut
pas, croyons-nous, considérer comme une chose étonnante que
le Puy d'Arras prît, au milieu du xiii'^ siècle, une part active aux
réjouissances de la fête de mai, et qu'il y transportât ou se plût
à y mettre en œuvre quelque chose de Tinspiration générale, et
même des habitudes et, pour ainsi dire, de la physionomie
spéciale de la fête des fous. Des observations qui précèdent,
nous sommes donc, quant à nous, très disposé à conclure que
le genre littéraire, dont le Jeu de la feuillée est un si remarquable
échantillon, se rattachait étroitement, par son origine et son
I. Ce qui nous porte à considérer comme une invention dramatique plutôt
que comme un projet bien arrêté l'intention annoncée par le poète au début du
Jeu de la feuillée, c'est le don que lui fait ensuite la méchante fée Maglore,
furieuse de n'avoir pas été aussi bien traitée que ses deux compagnes :
MAGLORE.
Je di que Riquiers soit pelés
Et qu'il n'ait nul cavel devant.
De l'autre, qui se va vantant
D'aler à l'escole à Paris,
Vœil qu'i soit si atruandis
En le compaignie d'Arras
Et qu'il s'oublit entre les bras
Se feme, qui est mole et tenre,
Et qu'il perge et hache l'aprenre
Et mèche se voie en respit.
ARSILE.
Aimi ! dame, qu'avés vous dit?
Pour Dieu ! rapelés ceste cose.
MAGLORE.
Par l'ame où li cors me repose !
Il sera ensi que je di.
{Li Jus Adam, vers 682-695, dans l'édition de M. A. Rambeau : Die deiii Trou-
vère Adam de la Haie lugeschriehenen Dramen (Marbourg, 1886. — LvnF fasci-
cule des Ausgahcn und Ahhandlungen.) — M. Bahlsen fait observer avec raison
(ouvrage cité, pp. 61-63) qu'on a trop souvent pris pour argent comptant tous
ce qui est dit dans le Jeu de la feuillée , où il faut faire largement la part de la
fantaisie et de l'espièglerie du poète.
OBSERVATIONS SUR LE « JEU DE LA FEUILLÉE )) 75
caractère, à la fête des fous généralisée et laïcisée. Provisoire-
ment, et en réservant la conjecture qui va suivre, nous propo-
serions volontiers, comme une juste appellation de ce genre, le
nom de folie drainaliquc.
Mais ici une nouvelle question se pose. Dans le développement
ultérieur de la littérature dramatique du moyen âge, y a-t-il ou
non un genre que l'on puisse considérer comme ayant un lien
d'origine et de filiation avec ces folies représentées et dialoguées,
dont nous regardons la pièce d'Adam de la Halle comme un
spécimen ? Il est difficile, ce semble, de ne pas penser à. la sottie,
qui, comme personne ne l'ignore, constitue, avec la moralité et
la farce, le triple mode sous lequel s'est produit en France, dans
les derniers siècles du moyen âge, le genre littéraire désigné par
l'antiquité grecque sous le nom de comédie. En ce qui concerne
l'appellation même de la branche dont il s'agit, l'identité avec
la folie n'est pas douteuse. Qui dit sottie dit folie. Les sots en
français du moyen âge, ce sont des fous, et le mot même est
employé avec cette signification dans le feu de la feuillée :
LI MOINES :
Segneur, me sires sains Acaires
Vous est chi venus visiter ;
Si l'aprochiés tout pour curer
Et si mèche chascuns s'offrande.
Qu'il n'a saint de si en Irlande
Qui si bêles miracles fâche ;
Car l'anemi de l'orne encache
Par le saint miracle devin,
Et si warist de l'esvertin
Communément et ses et sotes... "
Et à la fin de la scène, après le départ du dervé, l'un des com-
pagnons d'Adam, Riquece Aurris, ne s'exprime pas autrement :
Qu'est che? Seront hui mais riotes?
N'arons hui mais fors sos et sotes ' ?
1. Edition citce, vers 322-351.
2. Vers 557-558.
76 M. SEPET
Le dervé lui-même, qui est un fou proprement dit, et même
par instants un fou furieux, est appelé sot par le moine :
Aimi, Dieus ! qu'il fait bon oïr
Che sot là, car il dit merveilles '.
Mais l'identité de nom de h folie d'x\dam de la Halle (à sup-
poser que Ton admette avec nous que cette appellation convient
au Jeu de la feuillà) avec la sottie postérieure correspond-elle à
une identité de genre ou, tout au moins, à une ressemblance
réelle d'origine et de filiation ? Il fliudrait renoncer à poursuivre
cette conjecture si Ton prenait dans un sens trop absolu et trop
exclusif la thèse soutenue par M. Emile Picot dans son savant
et utile mémoire intitulé : La sottie en France-. Cette thèse, du
reste, a été contestée par un érudit dont la compétence en pareille
matière est généralement reconnue :
« Dans une remarquable étude sur la sottie, dit M. Petit de
Julleville, M. E. Picot nous paraît avoir beaucoup trop rétréci
les limites du genre, et en avoir diminué à tort l'importance.
Il le rattache à la fatrasie , ce coq-à-l'âne du moyen âge ; mais
la sottie ne peut être sortie tout entière de cette courte ineptie
qui s'appelle la fatrasie; la fatrasie n'est tout au plus qu'un des
éléments comiques qui entrèrent dans la sottie, où ce genre de
plaisanterie n'est pas rare , en effet. Mais il y a bien d'autres
choses dans la sottie que des coq-à-l'âne. Il s'y trouve autre
chose encore qu'une parade; et c'est à quoi pourtant M. Picot
voudrait réduire tout le genre...
« Une célèbre définition de la sottie par Jean Bouchet montre
bien que le genre avait, dans l'esprit du moyen âge, une portée
plus grande et presque un rôle social. Ayant parlé d'abord de la
satire d'une façon générale, Jean Bouchet ajoute ces vers, sou-
vent cités, mais parfois inexactement :
En France elle a de Sotie le nom,
Parce que Sotz des gens de grand renom
1. Vers 520-521.
2. Romania, t. VII (1878), pp. 236 et suiv.
OBSERVATIONS SUR LE « JEU DE LA FEUILLÉE » 77
Et des petits jouent les grands follies
Sur eschaffaux en parolles polies ;
Qui est permis par les princes et roys,
A celle fin qu'ils sçachent les derroys
De leur conseil, qu'on ne leur ause dire;
Desquelz ils sont advertiz par satire.
Le roy Loys douziesme desiroit
Qu'on les jouast à Paris; et disoit
Que par tels jeux il sçavoit maintes faultes
Qu'on lui celoit par surprinses trop caultes.
« Ainsi, pour Jean Bouchet, la sottie, c'est la satire universelle,
transportée sur la scène et représentée par des sots, que leur
capuchon de folie met à l'abri des rancunes et des colères que
pourrait soulever Taudace de leurs médisances ' . »
M. Petit de Julleville admet un lien direct de filiation entre
la sottie et la fête des fous : « Selon toute apparence, dit-il, les
sots sont les anciens célébrants de la fête des fous, jetés hors de
l'Eglise par les conciles indignés, et rassemblés sur la place
publique ou dans le prochain carrefour pour y continuer la
fête. La confrérie des sots, dans toutes les villes où elle existe,
c'est la fête des fous sécularisée. A la parodie de la hiérarchie et de
la liturgie ecclésiastiques, ils font succéder la parodie de la
société tout entière. C'était d'ailleurs une idée fort répandue
à cette époque de libre jugement et de libre parole (les matières
du dogme seules exceptées) que le monde était surtout composé
de fous et que la folie de ces fous était principalement faite de
sottise et de vanité. Lcâchez sur la scène une troupe de fous de
tout habit et de tout rang, roi, juge, abbé, gentilhomme ou
laboureur, toutes les absurdités qu'ils y pourront faire offriront
une assez juste image de la société humaine. De cette idée,
au fond pessimiste, mais féconde en inventions joyeuses,
naquirent les sots ou fous, et la sottie qui n'est qu'une farce jouée
par des sots 2. »
1 . La Cot)iédic et les mœurs en France au moyen a'ge (Paris, Léopold Cerf, i{
pp. 69-72.
2. Ouvrage cité, p. 68, 69. Cf. Les Comédiens en France au moyen âge, par le
même (Paris, Cerf, 1885), pp. 29-41, 145 et suiv.
yS M. SEPET
Il est juste de reconnaître que M. Emile Picot avait indiqué,
quoique un peu différemment, cette même filiation au début
de son mémoire : « Les sots, qui occupent une si grande place
dans notre ancien théâtre, tirent évidemment leur origine des
réjouissances de carnaval, des fêtes grotesques si fort en honneur
au moyen âge... Les cérémonies de l'Eglise purent être impu-
nément parodiées le jour des Saints Innocents; les fous jouirent
du privilège de faire entendre la vérité aux rois; enfin la sottie
transporta sur la scène la satire dirigée contre les diverses classes
de la société. »
Peut-être maintenant ne nous jugera-t-on plus aussi témé-
raire si, étant données les rémarques faites ci-dessus relativement
à la place qu'occupe dans le Jeu de la feuillée l'idée de folie, nous
proposons de considérer cette pièce comme une des variétés de
la sottie dramatique primitive, issue dès lors de la fête des fous
étendue et sécularisée. Nous ne méconnaissons pas d'ailleurs
les différences très sensibles qui existent entre l'œuvre d'Adam
de la Halle et les sotties du xV et du xvi* siècle, qui ont fait
l'objet du travail de M. Picot. Mais de ce que ce genre fittéraire
n'a pas encore pris au xiii'' siècle la forme spéciale et conven-
tionnelle qu'il devait recevoir plus tard, de ce qu'il est plus libre,
plus vivant, et, si l'on nous passe l'expression, moins Jîgé, moins
cristallisé, s'ensuit-il qu'il n'existe pas ?
Nous pensons d'ailleurs qu'outre l'inspiration générale qui
leur est commune, il y a entre la sottie d'Adam de la Halle et
les sotties postérieures des ressemblances particulières assez
caractéristiques, pour qu'il soit permis de les rattacher au même
genre et à la même branche littéraire, en les plaçant toutefois
à des étages divers de l'arbre généalogique sorti de la fête des
fous. Il nous paraît que le Jeu de la feuillée est avant tout une
satire dialoguée, mais une satire directe plutôt qu'une repré-
sentation de scènes comiques préexistantes, plutôt qu'une narra-
tion grotesque dramatisée, où la satire se montre seulement
d'une manière indirecte et par interprétation. Or tel semble
bien être précisément le caractère qui sert à distinguer dans
l'ensemble des drames comiques du moyen âge la sottie de la
OBSERVATIONS SUR LE « JEU DE LA FEUILLÉE » 79
farce '. Les allusions aux événements récents de l'ordre religieux
et de l'ordre politique, la mention voilée ou nominale des
personnages qui y ont pris part, sont aussi un des traits
remarquables de la sottie. Nous le trouvons dans la pièce
d'Adam de la Halle, notamment dans le long passage relatif
aux clercs dégradés par application de la bulle qu'avait fulminée,
le 13 février 1260, le pape Alexandre IV '^, et dans celui qui a
rapport aux favoris actuels ou disgraciés du comte d'Artois 5. Ce
dernier passage se trouve dans la curieuse scène allégorique où
le poète met sous les yeux des spectateurs la Fortune et sa roue
fameuse :
CROKESOS
Dame, qu'est che là que je voi
En chele roë ? Sont che gens ?
MORGUE
Nenil, ains est esamples gens.
Et chele qui le roë tient
Chascune de nous apartient ;
Et s'est très dont qu'ele fut née
Muiele, sourde et avulée,
CROKESOS
Comment a ele non ?
MORGUE
Fortune.
Ele est à toute riens commune
Et tout le mont tient en se main ;
L'un fait povre hui, riche demain ;
Ne point ne set cui ele avanche.
Pour chou n'i doit avoir fianche
1. La limite entre les deux genres est loin, à la vérité, d'être infranchis-
sable et il y a bien des pièces, au xve et au xvie siècle, qui flottent entre l'un
et l'autre. A plus forte raison ne faut-il pas s'étonner de rencontrer, au
xnie siècle, dans la sottie d'Adam de la Halle, des scènes qui pourraient aussi
appartenir à une farce. Telles notamment les scènes de cabaret à la fin du jeu.
2. Vers 434-519.
3. Vers 782-824.
80 M. SEPET
Nus, tant soit haut montés en roche
Car se chele roë bescoche
Il le couvient descendre jus '.
Or il se trouve précisément que l'emploi de l'allégorie est
un des caractères particuliers de la sottie, qui la distingue de la
farce et la rapproche au contraire en ce point de la moralité. Bien
que cet usage soit loin encore d'avoir dans la pièce d'Adam de
la Halle l'importance excessive qu'il a prise dans la sottie posté-
rieure, où il a malheureusement acquis la valeur d'une forme
presque consacrée, il est curieux de noter son apparition dans
le Jeu de la feuillée. Nous avons déjà remarqué plus haut, dans
le rôle du dervé, l'emploi de h fatrasie, dont M. Emile Picot a
mis en lumière, avec un peu d'excès peut-être, le lien étroit
avec la sottie. Selon le même savant, ce genre dramatique était
appelé aussi Jeu de pois piles ^. Or il est deux fois question de
pois piles dans l'œuvre d'Adam, et deux fois par rapport à la
folie. Saint Acaire, s'écrie un des personnages que l'on invite à.
vénérer les reliques du saint qui guérit les fous :
Donne me assés de poi piles,
Car je sui, voi, un sos clamés 3.
Et le père du dervé dit en parlant de son fils, qui veut se jeter
sur lui :
Aimi ! or tien che croqiiepois *.
Il semblerait même résulter de ces deux passages que la purée
de pois piles était considérée comme un aliment propre aux
fous, peut-être comme un remède à la folie, tel qu'autrefois
l'ellébore. Nous ne proposons d'ailleurs que timidement cette
explication de l'origine d'une expression plus tard très usitée
dans la littérature comique, et encore employée au xvii^ siècle
parmi les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne.
1. Vers 766-781.
2. Mémoire cité, pp. 237, 241, 242, 243.
3. Vers 343-344-
4. Vers 1087.
OBSERVATIONS SUR LE « JEU DE LA FEUILLEE » 8l
Presque tous les érudits qui se sont occupés du Jeu de lafeuillée
ont remarqué l'analogie qui existe entre cette pièce et les
comédies d'Aristophane. Si l'on admettait notre conjecture,
cette ressemblance s'expliquerait assez naturellement, La comédie
ancienne des Grecs, à laquelle le génie d'Aristophane a donné
une si grande valeur poétique, est un genre littéraire directement
issu des fêtes de Bacchus, de la partie de ces fêtes où éclatait
en mascarades bouffonnes et en joyeux sarcasmes la liberté
extravagante de l'ivresse, qui est une folie passagère., Considérées
de ce côté, les réjouissances dionysiaques, avec lesquelles la
comédie d'Aristophane a conservé un lien si étroit, peuvent
être regardées comme une vraie fête des fous. Aussi, par
comparaison, le nom de sotties conviendrait-il assez bien aux
satires dévergondées du poète attique et à ses attaques directes
contre les hommes et les choses de son temps. On trouve même
dans son Plutus une conception allégorique assez semblable à
celles dans lesquelles nos sotties se plurent souvent à s'enfermer
dans la dernière période de leur existence. Si l'on admettait ces
rapprochements, que l'on pourrait peut-être pousser plus loin,
ce serait un nouveau témoignage de la lumière que peuvent
jeter l'une sur l'autre l'étude de la littérature grecque et l'étude
de la littérature française du moyen âge.
MÉLANGES.
UNE PIECE ARTESIENNE
DU Xnp SIÈCLE
Par ALFRED JEANROY
Le morceau suivant £iit partie de la collection des vingt-
quatre pièces artésiennes, morales ou satiriques, qui sont
transcrites vers la fin du ms. fr. 126 15 (fol. 197-216) et dont
Paulin Paris a dit un mot (Hist. Litt., XX, 601). Peut-être
leur seul mérite littéraire, qu'il ne fout cependant point trop
rabaisser, ne suffirait-il pas à leur mériter l'honneur d'être
publiées '; mais elles en vaudraient la peine à titre de document
I. Plusieurs, il est vrai, le sont déjà : en voici l'indication, dans l'ordre où
le ms. nous les présente :
No I (fol. 197 ro) Arras est escole : Hist. Lit., XXIII, 580; Jubinal, Nouveau
Recueil, II, 377; Dinaux, Trouvères... III, 15; Monmerqué et Michel, Théâtre
fr. ail m. âge (Préface du Jeu de la Feuillée) ; Bartsch et Horning, Langue et Litte'r.
franc., 522.
No 2 (197 vo) De canter ne me puis tenir : Jubinal, II, 579; Dinaux, III,
158.
No 3 (198 ro) Arras ki ja fus : Jubinal, II, 382; P. Meyer, Recueil, no 45.
No 5 (199 ro) Il n'est miracles ki rataigne : Dinaux, III, 256.
No 10 (202 yo) Nostres sires li rois poissans : P. Meyer, Rec, no 28.
No 20 (210 ro) Le Camus ki est né d'Arrai : i\ Meyer, Rec, no 29.
No 22 (211 vo) Laurens Wagon a en couvent : Scheler, Trouvères belges,
II, 162.
No 23 (213 ro) Siggeur, or escoutés : Scheler, ibid., 170.
Celle que je publie est la 13e de la série (fo 204 ro). M. Godefroy a dépouillé
ces pièces au point de vue lexicographique ; il a cité un grand nombre de
passages de plusieurs d'entre elles, et notamment du no 24 (d'après la copie
de l'Arsenal, Poètes français avant ijoo) dont il fait l'œuvre tantôt de Thibaut
de Champagne (s. v. brionel et manel), tantôt de Gillebert de Bernevile
(s. v. griesche), sans qu'aucune raison justifie l'une ou l'autre de ces attribu-
tions.
84 A. JEANROY
linguistique et liistorique : elles fourniraient, en effet, d'innom-
brables renseignements sur l'état moral et social de la ville
d'Arras à la fin du xiii^' siècle et formeraient comme un com-
mentaire perpétuel des autres productions artésiennes de cette
époque, dont quelques-unes sont si remarquables; on y ren-
contre, par exemple, à chaque pas les mêmes noms que dans
les Congés d'Adam de la Halle et de Baude Fastoul, et le Jeu de
la Feuilîée ; elles permettraient donc probablement de fixer d'une
manière plus rigoureuse qu'on n'a pu le faire jusqu'à présent
la chronologie de ces œuvres ^ .
J'ai choisi, pour la publier, la pièce ci-jointe, malgré les
difficultés qu'elle présente, et que je n'ai pas réussi à résoudre
toutes, parce qu'elle se rapporte aux mêmes événements que
deux autres morceaux déjà connus qu'elle complète d'une
manière frappante -, et que, soit le texte, soit le commentaire
dont il sera accompagné, pourront jeter quelque lumière sur ces
événements passablement obscurs.
Elle se rapporte à une taxe injustement répartie et irrégulière-
ment perçue, qui, peu de temps avant 1270, à ce qu'il semble,
mit en grand émoi la ville d'Arras ' : « Le roi, dit P. Paris, ou
plutôt le comte d'Artois, neveu du roi de France, avait, à titre
de subside extraordinaire, demandé aux habitants une somme
considérable que l'évêque, alors seigneur temporel, et les éche-
vins de la ville furent chargés de répartir entre tous les citoyens.
1. C'est une recherche que j'entreprendrai peut-être un jour; mais il me
manque en ce moment quelques-uns des matériaux qui seraient indispensables
pour la mener à bien.
2. Ces morceaux sont les nos 2 et 3 de la liste dressée ci-dessus (p. 83).
3. P. Paris qui a caractérisé ces troubles (Joe. cit.) en termes très expressifs,
mais qui me paraissent un peu trop précis (peut-être avait-il entre les mains
des documents que je ne connais pas), les place vers 1260; sans pouvoir en
fixer la date d'une façon tout à fait exacte, j'inclinerais à l'avancer un peu.
En effet, nous voyons plusieurs des personnages le plus gravement compromis
dans cette affaire entrer dans la Confrérie des Jongleurs et Bourgeois d'Arras.
entre 1265 et 1270 (voy. ms. fr. 8541 et la note sur le vers 42); or il n'est pas
probable qu'ils eussent demandé à y être admis après que ce scandale eut
éclaté.
UNE PIÈCE ARTÉSIENNl' DU XIll'^ SIECLE 85
La taxe parut injuste, exorbitante; on se plaignit, et bientôt on
découvrit que (soit par le fliit du prélat, soit par l'infidélité des
échevins) la somme livrée dépassait grandement la limite que le
comte avait fixée... »
Ces incidents, en agitant profondément la ville, excitèrent la
verve des poètes : ceux-ci se jetèrent avec ardeur dans la mêlée
et allèrent grossir les différents partis ; on trouverait donc repré-
sentées, dans les pièces du ms. 12615, les diverses nuances de
l'opinion; mais, comme on pouvait s'y attendre, la satire y
tient plus de place que l'apologie ; et la médisance, probablement
aussi la calomnie, s'y donnent libre carrière : s'il fallait en croire
les pamphlétaires, on ^.'aurait pu trouver à Arras un seul bour-
geois qui eût les mains nettes, et les échevins prévaricateurs
auraient eu toute la ville pour complice. Cette fureur d'accu-
sation doit nous inspirer quelque défiance à l'égard des accusa-
teurs : la passion populaire exaspérée en était arrivée à voir par-
tout des coupables. Mais, s'il est bien difficile de fliire aujour-
d'hui à chacun sa juste part de responsabilité, il y a un fait qui
paraît incontestable, et qui n'est pas sans importance pour l'his-
toire littéraire : c'est que ceux sur qui pèsent les plus graves pré-
somptions, ceux du moins qui sont attaqués unanimement dans
les pièces satiriques, sont précisément ceux que nous connaissons
d'ailleurs pour avoir été les promoteurs ou les protecteurs de
cette poésie courtoise qui fleurit à Arras pendant un demi-siècle
environ : ce sont notamment, pour citer des noms, les membres
des familles Pouchin, Wion, Verdière, et un « sire Audefroi »
(qui n'a rien de commun avec l'auteur des Romances) '.
I. Ce sont les mêmes personnages — et non seulement des membres diffé-
rents des mêmes familles — que nous trouvons attaqués dans les pamphlets et
mentionnés comme protecteurs attitrés des auteurs de chansons courtoises ;
voici quelques témoignages :
Audefroi est pris à partie dans un grand nombre de pièces satiriques ; c'est
peut-être sur son compte que leur accord est le plus frappant (v. les n°^ 2, 13,
24, etc.). D'autre part, une chanson de J. Bretel lui est adressée (Passy dans
Bihl. de l'Èc. des Chartes, 1858-59, p. 471); il compose en commun avec le
même Bretel deux jeux partis (Passy, 473) et il est appelé à en juger une
86 A. JEANROY
Les plus compromis furent obligés de s'exiler ' ; d'autres
furent probablement frappés de fortes amendes. Le dénouement
de cette triste affaire dut marquer le déclin de la société bour-
geoise, brillante et prodigue, protectrice des artistes et des poètes
douzaine d'autres (Passy, 20, 23, 26, 28, etc.). — Il s'agit bien du même
personnage, car il est appelé sire de part et d'autre (v. Passy, 330, 337, 476).
Les Pouchin étaient trois frères (Fastoul, Congés, 31-48) ou peut-être quatre
(v. pièce no 2, c. 6, Jubinal II, 380). Nous trouvons deux d'entre eux dans
les pamphlets et dans les pièces courtoises : Simon est nommé d'un côté dans
la pièce sat. no 2, et de l'autre dans les Congés de Fastoul, v. 38 (imprimé
Lymoit) ; enfin il est appelé à juger divers jeux partis (Passy, 25, 324, 345). —
Jakes est cité dans la même pièce satirique ; il est nommé dans les Congés
d'Adam, v. 100 (il y est qualifié d'aîné) et peut-être dans ceux de Fastoul
(v. 37; faut-il lire Jaket au lieu de Paket?); il juge enfin plusieurs jeux partis
(Passy, 24, 25).
Wagon Wion, attaqué dans la 14e pièce, est destinataire d'une chanson de
Cuvelier (Passy, 36) et juge de jeux partis (Passy, 36, 354). Cf. dans Adam
de la Halle (7e ch., édition De Coussem., p. 31) « le Wionois d'onorance ».
Une dame Tasse li Anstiere, connue par des documents historiques (Passy,
500, note 18), est attaquée dans notre 24e pièce. D'autre part, une dame
Tasse Wagon est souvent louée par les poètes courtois (Passy, 318-9); cf.
Raynaud et Lavoix, Motets, 1, 232, 256). C'est probablement, comme le pense
M. Passy, la même personne, qui avait épousé un Wagon.
Les Verdière formaient toute une dynastie (Passy, 325); un Bertoul Verdière
est attaqué à plusieurs reprises : c'est probablement de lui qu'il s'agit dans un
passage de la 3^ pièce (P. Meyer, n° 45) : <( Ainques n'i prist quaille, —
N'aloe cantant ; — Ains prist tel verdière; — Aine ne vi si kière; — Por ce
en dirai : gniaiif. » Il y a là un méchant jeu de mots (on sait que la verdière
est un petit oiseau) qui nous est expliqué dans la 24e pièce (v. 124) : « (Wague
Wion) avant ier perdi .II. oisiaus, — Hé Diex, ki est uns damoisiaus — C'on
apele Bertoul Verdière. »
I. La pièce 24 nous dit que, sur douze échevins coupables, quatre sont
morts, et huit se sont retirés « en estrange païs ». C'est probablement cet exil
que déplore en termes si émus Adam de la Halle (De Coussem., 245 ; Motets,
I, 224) ; les expressions dont il se sert (« dont Arras mehaingne ») nous font con-
naître qu'il appartenait, comme les autres poètes courtois, à la faction dont cet
exil fut le châtiment. La fidélité aux échevins était, du reste, pour lui une tradition
de famille; dans It Jeu. de la Feiiillée (De Couss., 316), son père nous apprend
qu'il a été longtemps attaché à leur service (Bodel l'avait été aussi, évidemment
à un titre différent; v. Romania, IX, 216) et dit qu'il perdrait plutôt cent sous
que « d'issir de leur acort » (le trait est caractéristique, car Maître Henri est pré-
UNE PIÈCE ARTÉSIENNE DU XIII= SIECLE 87
qui avait fait revivre dans son sein, non sans éclat, semble-t-il ,
les mœurs chevaleresques ' et joué un rôle analogue à celui des
aristocraties commerçantes de Gênes et de Venise, Si on réfléchit
que c'est précisément à partir de cette époque que la poésie
courtoise cesse d'être cultivée en Artois (il n'y a pas une seule
chanson qu'on puisse affirmer être postérieure à 1270 ou 1275),
on sera tenté d'établir un rapprochement entre ces deux faits ; il
est au moins possible que ce petit incident d'histoire locale n'ait
pas été sans influence sur l'extinction totale de la poésie lyrique
courtoise en langue d'oui, puisque la ville d'Arras était le dernier
asile où, tombée depuis longtemps en décadence dans les milieux
chevaleresques qui l'avaient vue naître, elle continuait à vivre,
d'une vie du reste passablement factice , et qui n'eût pu , dans
aucun cas, se prolonger bien longtemps.
E ! Arras vile,
De vos naist li ghile
Dont vos estes en tel doleur;
Tresk' en Sezile,
N'a gent si nobile
Com d'Arras, ne de tel valeur;
4 Ms. Sébile.
sente comme fort avare). Il est donc très probable que c'est à la suite de ces
événements que Maître Henri et son fils, partageant la fortune des échevins, se
retirèrent à Douai avec plusieurs autres habitants d'Arras. Cette hypothèse
soulève pourtant une difficulté :'Baude Fastoul, qui nous fait connaître cet exil
dans un passage de ses Congés (v. 470 sq), cite dans la même pièce une foule
d'autres bourgeois qui devaient être beaucoup plus compromis que Maître
Henri et son fils, et il parle d'eux comme s'ils continuaient à habiter Arras et à
y jouir paisiblement de leur fortune ou de leur haute situation. On voit com-
bien il serait important , pour la chronologie des œuvres artésiennes , de fixer
exactement la date des événements qui nous occupent.
I. V. Hist. Litt., XXIII, 612.
88 A. JEANROY
Mais li ruihote
A no cité morte,
Ce dient li plaigneur.
Tailleur lo
Ont fait taille vilaine a peu d'honneur.
n
Ains sainz Roumacles
Ne fist teux miracles
Com, Diex, fait le moiiene gent :
Troi home u. IIII. 15
Voloient abatre
Arras, et tout sucier l'argent.
Mais Diex de gloire
A fait tel estoire,
Si vos dirai comment : 20
Tourment
I a fait avenir par leur grant vent.
III
Cil de l'Estrée
Ont honi leur contrée;
Par foi ensi leur met on sus ; 25
Cose est outrée,
Raisons est mostrée
Dont ne se poent traire en sus ;
Par lor afoire
Ont fait taille faire. 30
Dont Arras est esmus.
Trop mus
En est sire[s] Audefrois li camus.
12 saint. — 19 i a f. — 30 O. f. tel t.
UNE PIÈCE ARTÉSIENNE DU XIII"^ SIECLE 89
IV
Ki ke se plaigne,
Aucuns a engaigne, 3 5
Par foi, sour aucun eskevin.
Tresk'en Bretaigne
Set on bien l'ensaigne
De le taille et de l'orde fin;
L'uns fait le moe, 40
Li autres s'en loe;
Willaume as Paus, Frekins,
Crespins
Li mainsnés fist couronne sans orpin,
V
Tresk'en Galisse 43
Set on le malisse
D'Arras, de le grant traïson;
Par Saint Morisse,
Ne doit en offisse
Demourer ki fait mesprison. 50
Puis c'on le troeve
Ovrant en laide oevre,
Oster lues l'en face on;
Façon
Doit avoir ensignie d'un poucon. 55
VI
Par felenie
A on dit vilenie,
Si m'aït Diex, del bon abé ;
Jhesus maudie
35 Aucuns en a. — 40 Li uns. — 43 Crespin.
90 A. JEANROY
i Qui tel ribaudie 60
A du preudome a tort gabé
Ne de nos dames;
Sour ex gist li blasmes,
Et li ont fait viuté;
Pité 65
Est de feme mesdire en crueuté.
VII
Dehait cornelle
Qui toute nuit velle
Por un preudome décevoir;
Quant drois soumelle, 70
Li maus se resvelle,
Saciés ke j'ai dit de çou voir;
Li cose est voire :
Legierement croire
Fait maint home doloir; 75
Movoir
Fait sen cuer si k'il pert l'autre savoir.
VIII
Foraine ordure
Saciés que peu dure ;
Ensi com je l'os tesmoignier, 80
Viande sure
Ne vins de raspure
Ne honist point le mal megnier.
Raisons divise,
Li cose est asise 85
U parent doit glacier;
Trader
Doit tant k'ele truist voie a hors mucier.
74 Le dernier mot n'est pas dans le ms.; mais la mesure et le sens le
demandent également, — 77 J'ajoute si pour rétablir la mesure.
UNE PIÈCE ARTÉSIENNE DU XIII'-' SIECLE 9I
IX
Mais felenie,
Orgueus et vilenie 90
Celé qui naist dedens le cors,
Pautonerie
Qui la s'est no u rie
Saciez n'en porroit issir fors.
Cose est certaine, 95
Sainie de vaine
Ne li est nus confors ;
C'est tors
Se l'ame de tel home est en repos.
NOTES ET REMARQUES SUR LE TEXTE
Vers 9. Cf. le début de la pièce 3.
V. 12. Il faut croire que ce saint était fort honoré en Artois à cette
époque. Cf pièce 5 : « Voirs est me sire S. Roumacles — Et sains
Eloys font grans miracles, » etc.
V. 14. C'est en effet la bourgeoisie qui est continuellement attaquée
dans nos satires ; la noblesse y apparaît à peine.
V. 17. D'autres pièces nous font connaître la somme que les échevins
étaient accusés d'avoir dissimulée pour se l'approprier : elle aurait été
soit de 20.000, soit de 27.000 livres tournois : « Et trespassé leur
sairement — Sont il d'avoir XXVII tans, — K'il ne nomaissent a leur
tans — Entour XXVII mile livres — Troeve on lisant ens en leur
livres ; — Trop malement voir s'avillierent — Quant a leur tans ensi
taillierent ; — Par leur mesfais fisent tel taille — Dont Arras est en tel
bataille. » (Pièce 24, f° 216 r.) — Cf. pièce 2 : « XX mile livres de
tornois — Cousta ceste vintaine. » On voit qu'ici il y a vingt person-
nages mis en cause; dans la pièce précédemment citée, il était fait
allusion à douze ; si on relevait les noms de tous ceux qui sont person-
92 A. JEANROY
nellement accusés, le chiffre en serait très supérieur à cent. Notre
auteur fait donc preuve de modération en ne croyant à la culpabilité
que de « trois ou quatre ».
V. 22. Dans toutes ces pièces, le mot vent est synonyme de trompe-
rie, fourberie. Sur cette équivoque repose une foule incalculable de plai-
santeries et en particulier toute la pièce que M. Scheler a eu le tort
d'attribuer à Laurent Wagon (ce personnage est , non l'auteur, mais
une des nombreuses victimes du poète); la plaisanterie y consiste à
faire de chacun des bourgeois dont on suspecte l'honnêteté une des
pièces d'un moulin à veut (voir surtout les vers 42, 61, 91, 105, 127,
143, 188, 200). Cf. une foule de passages des autres pièces : k Nus
chevaliers n'est mais prisiés — S'il ne devient fors bareteres, — Mau-
vais paiieres et venteres. » (Pièce 16, fol. 206 r°.) — « N'est nus si os ki
laiens entre — N'ait d'un soufflet par mi le ventre — Et s'oï dire et
tesmoignier — Il i covient de jors mengnier, — Ke candole n'i puet
durer. — Tant le sace on bien en murer. » (Même pièce, fol. 206 V.)
V. 2 3 . « L'Estrée » est évidemment un quartier ou un faubourg d' Arras,
où nous savons par une autre pièce qu'il y avait un hôpital (v. fol.
211 v°). « Ceux de l'Estrée » sont attaqués ailleurs; cf. Scheler, II,
167 : « On dist qu'en païs n'en contrée — N'a tant (juot effacé) com en
l'Estrée; — Blankes gens i doivent manoir... » (Dans le langage de
l'auteur, Uanc signifie aussi trompeur, et il y a une foule de plaisante-
ries sur les gens qui habitent ou devraient habiter Blaugi , village qui
existe réellement aux environs d'Arras. Cf. Scheler, II, 346, 164
(v. 51, 78, etc.) et Passy, 335, note 2.
V. 33. Le nom d'Audefroi revient à chaque instant : v. pièce 2 et
passim. Sa femme même est attaquée (13'^ pièce); en revanche, ses
deux fils sont loués par Baude Fastoul (v. 350) à qui ils avaient « du
lor preste et raplegié ».
V. 42. Willaume as Paus est aussi l'un de ceux contre qui l'opinion
était le plus excitée. Voy. pièce 2; cf. Scheler, II, 164: « De
Willaume as Paus ferai arbre; — N'a si menteur dusk'en Calabre. »
Son nom figure sur le Registre des fougleurs et Bourgeois à l'année 1269
(Pentecôte).
V. 42-4. Frckin et Crcspin sont deux personnages distincts. Les •
Frekinois sont mis dans la pièce 2 sur la même ligne que les Pouchi-
nois ; un Jakemin, fils aîné du seigneur Frekin, est nommé par Baude
Fastoul (v. 316). — Les Crespin étaient très nombreux; ils comptaient
UNE PIECE ARTESIENNE DU XII^ SIECLE 93
parmi les plus riches bourgeois d'Arras et les plus attachés aux poètes :
Jean Erart, déplorant le dommage que lui fait subir la mort d'un certain
Gérart, se recommande, en même temps qu'à « Pieron Wyon et Wagon »,
à Henri Robert Crespin : « Bien est raisons kc ma joie demec[h]e —
Puis que tu m'as tolu et jeu et ris. — Bien m'i deust reconforter
Henris — Robers Crespins, ou j'ai mon espoir mis; — En ceaus ne sai
nule mauvaise teche. » (12615, fol. 130 v^; Raynaud, Bibl., n° 485).
Un Crespin (« fils de Baude Crespin ») est cité par Fastoul (v. 314)
dont il était cousin. Un Jehan Crespin est nommé dans le Jeu de la
Feiiillée (De Couss., p. 315). Nous ne savons malheureusement quel
était ce « Crespins li mainsnés » mentionné ici. Peut-être n'est il autre
que cet Ermenfroi Crespin, désigné par Adam de la Halle comme dévoré,
ainsi que beaucoup d'autres, par « le mal c'onclaime avarice » (p. 304),
et comme étant de ceux qui se trouvent au sommet de la roue de
Fortune (p. 329). Quelques années plus tard, cet Ermenfroi Crespin
est mentionné comme créancier du comte d'Artois (Passy, 500,
note 10).
V. 44. « Orpin... est une vaine de terre... qui a couleur d'or. »
{Livre des propriétés des ehoses , cité par Godefroy) ; cf. Littré. L'expres-
sion doit être métaphorique ; il faut probablement entendre : « à eux
trois ils forment une couronne qui n'a pas grande valeur »(?).
V. 55. Je ne connais pas le mot^o//ro;/ et tout ce vers m'est obscur.
V. 58. Ce personnage joua un très grand rôle dans toute ces affaires :
il fut un de ceux qui succédèrent aux échevins prévaricateurs (« Li
eschevin devant l'abé — Coment k'il nos aient gabé », pièce 24, fol.
216 r°); ce serait lui qui aurait découvert la fraude en vérifiant les
comptes de ses prédécesseurs; c'est ainsi du moins que je comprends
la fin de la 2^ pièce : « Taille couvint refaire , — De coi li abes fu
déçus, — car ses contes fu fous hoçus ». Cf. un peu plus haut : « Il
(Audefroi) eut bien tesmoignage, — Par foi, k'il fist le taille a point
(ironique) ; — Mais li abes après l'en point » . Il encourut naturelle-
ment l'inimitié de ceux dont il avait dénoncé les malversations, et
Ceux-ci l'attaquèrent en justice; mais il semble, d'après les pièces sati-
riques, qui sont unanimes à le défendre, qu'il ait dédaigné ces accusa-
tions : « Li abes en fu mal baillis, — Et a le court trop asaillis ; — S'il
avoit cuer de lui deffendre, — 11 les poroit trestous reprendre. »
(Pièce 24, fol. 216 r°; ce passage suit immédiatement celui qui est cité
dans la note sur le v. 17). C'est évidemment de lui aussi qu'il est ques-
tion dans un passage curieux des Vers de la Mort de Robert le Clerc, où
94 A. JEANROY
l'auteur semble l'engager à réformer dans un sens démocratique un
système d'impôts défavorable aux pauvres :
Mors, entre les boins soie piue !
S'ara li abes d'Arras triue
Que lonc tans as espaventé...
Abes, quant tout ert craventé,
Se sor boin estoc n'as enté,
Tes covens t'ert moût povre aiue.
Renonce a celé volenté
Dont li povre sont desrenté!
Fai tant que boine oevre te siue.
(Edition Windahl, str. 99.)
M. Windahl hésite, quant à la date de ce poème, entre les années
1250 et 1270 (les exhortations à la croisade qu'il renferme forcent,
dit-il, à admettre l'une ou l'autre de ces dates); le rapprochement
qui précède prouve qu'il faut opter pour la seconde, comme l'avait
pensé P. Paris (^Manuscrits français, III, 228-36). M. Windahl (p. xxxvii)
croit devoir réfuter l'opinion du même critique qui avait d'abord
attribué les Vers de la Mort à Adam de la Halle (loc. cit.) ; mais
P. Paris y avait renoncé de lui-même peu de temps après (Hist.
Litt., XX, 797). Le véritable auteur de ce poème, Robert le Clerc
(V. G. Paris, La Litt.fr. au m. âge, 2^ édition, p. 311) est nommé dans
une de nos pièces satiriques (fol, 207 v°); M. Windahl a lui-même cité
ce passage (p, xxxviii, note), mais sans le comprendre, comme le
prouvent les points d'exclamation dont il fait suivre des mots parfaite-
ment clairs : Robert le Clerc est donné là comme le doyen (lire diiens
et non dijens) d'une confrérie plaisante dont font partie les maris
aveuglément soumis à leurs femmes. Nous trouvons confirmé dans ce
passage un renseignement que Robert le Clerc nous donne sur lui-
même (str. 170), à savoir qu'il avait été envoyé à Rome, probablement
pour y défendre les intérêts de sa corporation (« Iceste gent que je
Vou nome — Ont pieça envoie à Rome »).
V. 66. Non seulement un grand nombre de traits satiriques sont
dirigés contre les femmes des bourgeois incriminés (v. note sur le
V. 33), mais plusieurs pièces sont composées presque uniquement
contre elles (v. notamment les pièces 15 et 17, fol. 205 v° et 207 r°,
et note précédente).
V. 77. Je ne comprends pas bien cette phrase.
UNE PIÈCE ARTESIENNE DU XIII° SIECLE 95
V. 78 sq. Ces deux dernières strophes sont médiocrement claires :
il me semble du moins certain qu'elles contiennent une opposition
entre un mal purement extérieur, qui disparaît de lui-même par la
simple opération de la nature (v. 86-88), et une maladie profondément
enracinée, et contre laquelle ne peuvent rien les remèdes les plus
énergiques. Dans la huitième strophe, il n'y a qu'un développement
de rhétorique de la première partie de l'idée, sur laquelle l'auteur
insiste un peu complaisamment, et il ne faut pas chercher un rapport
étroit entre toutes ses paroles et les événements qui font le sujet de la
pièce. La conclusion pratique de la neuvième strophe est qu'il faut
porter le fer et le feu dans la plaie, c'est-à-dire, comme il l'avait déjà
demandé plus haut, se débarrasser des coupables. — Notre pièce est
donc antérieure à celle où nous avons vu que ceux-ci se rendirent
justice en s' exilant.
V. 81-3. On voit bien à peu prés comment cette phrase se rattache
au sujet : l'auteur veut dire : « Il ne suffit pas d'un détail défectueux
pour jeter le discrédit sur tout un ensemble » ; mais je ne saisis pas
bien le sens précis du proverbe (le v. 80 prouve que c'en est un).
Faut-il comprendre : « Le maître d'hôtel (mansionariiis) — ou le mar-
chand (jnagnarius — marchand en gros; v. Du Cange, s. v°) — n'est
pas déshonoré par la nourriture médiocre et le vin aigrelet qu'il aurait
servi, — ou vendu » ? (Mais pourquoi ce megnier serait-il qualifié de
mauvais ?) — Le vin de raspure doit être une sorte de vin « de seconde
cuvée » ou de faible qualité auquel on essayait de rendre un peu de
force en y faisant fermenter quelques nouveaux grains de raisin
(V. Du Cange : Raspetimi, raspaticium, et Mistral, Raspat).
V. 86. Mot-à-mot : « Le mal a son siège à un endroit d'où il sera
expulsé par une voie quelconque (parent); il cheminera jusqu'à ce
qu'il trouve cette voie et s'échappe au dehors ». Nous avons ici deux
expressions rares, mais dont le sens n'est pas douteux; sur parent,
(= simplement per inde), voy. Schcler,/m« de Condé, I, 454 ; ajoutez le
passage suivant de Robert de Clari (éd. Hopf, p. 37) : « De seur chu
pont avoit une porte ou parent li Griu passèrent et s'en fuirent en
Constantinople. » Le mot ne se trouve, comme on le voit, que dans
des textes du nord. Sur hors niiicier, voy. Scheler; ibid., II, 352.
aUELdUES
DISSERTATIONS INÉDITES
DE CLAUDE FAUCHET
Par ERNEST LANGLOIS
Les cinq dissertations qui suivent se trouvent dans le manus-
crit du Vatican Reg. 734 ^ L'intérêt qu'elles offrent consiste
bien moins dans l'explication même des expressions dont l'auteur
cherche à déterminer le sens et l'origine que dans les nombreux
et curieux renseignements de toute nature qu'il aime à donner
à ses lecteurs, selon son habitude, cette fois plus encore que
jamais. Ce ne sont pas tant des dissertations d'un savant que
des causeries d'un vieillard aimable, instruit, pas du tout pédant,
qui a beaucoup lu et beaucoup voyagé. Donc, aucun apparat
scientifique dans « ces chapitres de recueil qui naissent comme
en devisant », et où sont rassemblés des souvenirs qui « pour
leur nouveauté et gaillardise réveillent l'esprit assommé de
méditations. » Fauchet les a écrits, non pour faire œuvre d'éru-
dit, mais « pour ce qu'il est besoing de quelquefois esgaier son
esprit las d'une estude plus sévère », et pour se distraire du
vacarme dont l'étourdissaient, d'un côté, « mille batouers de
lavandières tout le long du quay », et d'autre part, « sept cloches
de Saint Germain l'Auxerrois, presque pendues dans son estude »,
qui, ce jour là, de quatre heures à neuf heures du soir, n'ont
cessé de sonner le glas funèbre.
I . Voir la description de ce manuscrit dans' les Notices et Extraits des mamiS'
crits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques, XXXIII, 11 (1889),
p. 37-41.
MÉLANGES. • 7
98 E, LANGLOIS
Ces confidences nous font connaître, au moins approximative-
ment, où habitait Fauchet. Ce ne sont pas les seuls renseigne-
ments que l'auteur nous donne pour sa biographie. Il nous
apprend aussi que son aïeul maternel était « maistre Jehan Andri,
tiré par le roi Louis XJI de la chambre des comptes de Paris
pour estre à Milan maistre des comptes. »
Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale fr. 24726 (anc.
S. Victor 997), écrit tout entier de la main de Fauchet, contient,
entre autres choses, une trentaine de chapitres, réunis sous le
titre de Veilles et Observations de plusieurs choses dignes de mémoire en
la lecture d'aucuns autheurs français par C F. P^ La plupart de ces
chapitres, revus et considérablement corrigés, surtout diminués,
ont été publiés par l'auteur, en 1581, dans son Recueil de l'Origine
de la langue et poésie française ^. Le manuscrit de Paris et celui de
Rome ne sont pas, comme on pourrait le croire, deux fragments
d'un même volume. Les dissertations contenues dans le premier
sont datées de 1555 et 1556; celles du manuscrit du Vatican
ont été écrites beaucoup plus tard, après la publication du
Recueil de VOrigine de la langue. Fauchet y parle, en effet, comme
de deux ouvrages connus du pubhc, de ses Antiquité^, dont la
première édition est de 15795, et de sa traduction de Tacite,
parue en 1582 '^.
Du MOT Marmouset. Chap. 5 5.
L'on m'a voulu persuader que les favoris des grands (autrefois appe-
lés marmousets) etoient les vilains pusiones des Latins et cathamiti des
1. Ce manuscrit a été plusieurs fois mis à profit par M. Paul Meyer (Cf.
Komania, XIII, p. 3).
2. Recueil de l'origine de la langue ei poésie française, ryme et romans, plus les
noms des œuvres des 12"] poètes français vivans avant l'an ijoo. Paris, chez
Mamert-Patisson. 1581, in-40.
3. Recueil des Antiquités Gaulaises et Françaises. Paris, chez Jacques du Puys.
1579, in-4-
4. Les Œuvres de Cornélius Tacitus, Chevalier Romain. Paris, chez Abel
l'Angelier. 1582, in-fol.
5 . Les notes indiquées par * sont de Fauchet ; les autres de l'éditeur.
aUELaUES DISSERTATIONS INEDITES 99
Grecs, car encore par desdain l'on nomme ainsi les petits enfants
importuns.
Fauchet cite ici plusieurs passages de Froissard qu'il est inutile
de rapporter : IIP volume, chap. XXIIII. « Mais voirement le
terme... »; Chap. LXI : « Il n'a nulz marmousetz... »; Chap.
LXXVII : « Nous en avons conseil... »; Chap. LXXIX : « Et
que le roi Richard... »; Chap. XXXV : « Et fit a ses valetz... »
Le passage qui s'ensuit, pris du Roman du Pellerinage de l'ame,
composé par damp' [Guillaume] de Guilleville, moine de Chaalis,
vivant environ MCCCXXX.
Vielle (dis je) ton nom me di :
Qui es tu ? de quoi sers aussi?
De quel lignage et nation
Tu es? et de quel région?
Qui est et de quoi sert t'idolle*,
A cui servir veux que m'afolle ?
N'est pas raison qu'à marmouset,
Qui est sord, aveugle et muet,
Je serve ne que face homage,
Qui sui de noble et franc lignage.
Et s'ainsi est que le servir
Doie, por poor ** de mourir,
Si te dis je que veux savoir
Qui il est, ainsi que de voir
Savoir veux qui tu es et d'ond.
Si te pri tantost me respondz.
Et par là vous voiez qu'il entend quelque chose de peu, et auparavant il
avoit dit que cette vielle avoit plusieurs mains :
En la quinte avoit un crochet.
Et sus sa teste un Mahomet
* Ton idoUe.
** Poeur.
I . Fauchet a laissé en blanc l'espace qui devait être occupé par le prénom de
DiguUeville. Cet auteur vivait encore en 1358.
100 E. LANGLOIS
Portoit, qui ses yeux encliner
Li faisoit jus et regarder.
C'est-à-dire : elle avoit une image si pesante qu'elle lui faisoit baisser
la teste , car nos antiens , cuidans que Mahomet fut idolâtre, appelloient
Mahons tous les images antiques qu'ilz trouvoient cachées, et les
médailles mesmes tousjours marquées de figures ou testes des consuls,
empereurs ou dieux paiens , comme encores les ignorans orfèvres en
plusieurs provinces de ce roiaulme et principalement vers Normandie.
Ainsi donc par ces vers il semble que Marmouset signifie un homme
de néant, monté en grand honneur sans mérite. En mesme significa-
tion (c'est-à-dire par mespris) se prent le proverbe qui dit : « Le roi
vient », ou : « Il est demain feste, les marmousetz sont aux fenestres »;
si ce n'est que quelque mal affectionné aux images l'aie dit pour celles
des églises que l'on metoit en aucuns endroitz pour baizer. Car le
mot commun dit (quand en resvant on fait des traitz de peinture sus
du papier) : « Il fait des Marmousetz », pour il fait de vaines et folles
peintures. Et quand Guilleville a parlé d'idolle, il entend chose de
néant, comme encores nous' appelions idoUe ung homme de belle
apparence, sans parolle et sans eftect. Mais Marmouset peut encores
venir de mauvais musar, d'autant que mar jadis signifioit mal, comme
l'a pris le chastelain de Coucy en sa première chançon qui dit :
A moins mar vi ceux qui vous ont trahie '
pour à mon malheur, tellement qu'il signifiroit mauvais musart et
resveur. Car ils disoient aussi marvoié, pour mal avoié. Ce seroit trop
grecistre que faire venir marmouset de Mopp.oj, jaçoit qu'il signifioit
masque ou espouvantail.
J'adjousterai ceci pour nos antiquitez de Paris, dont j'ai fait un projet
(et je le dis pour prier ceux qui en ont des pièces de m'en aider, s'il
leur plaist), que la rue qui en la cité de Paris porte le nom des
Marmousetz le peut avoir pris des Images ou Médailles qui autres fois
se sont trouvées en cet endroit de la ville, pour ce qu'encores sus une
porte prochaine d'icelle rue et qui fait un coing de celle des Hermites,
I . Dans son Recueil , Fauchet cite la chanson AU amours, corn dure départie
2ie de l'éd. F. Michel), comme étant la première du Châtelain de Coucy.
Dans cette chanson, ni d'ailleurs dans aucune autre des éditions de Laborde,
F. Michel et Fath, je n'ai trouvé le vers citéici par Fauchet.
aUELQJJES DISSERTATIONS INÉDITES lOI
pour aller dans celle du Cocalrix % sus le seuil et linteau d'une porte
carrée, l'on void un esclave entre un lion et un ours tailliez à demi
reliefs. Et au bout de la dicte rue du Cocatrix, une figure tenant un pot
et présentant une couppe à une autre qui tient un chapeau ou guir-
lande, comme lui voulant mètre sus la teste ou chief, et à costé, deux
cocqs qui en la queue ont chascun un visage d'homme ou femme.
Mais un petit par delà, on void sus le portail de l'église de Saint Pierre
deux très longues et grosses pierres représentant deux beufs, que
feu mon aïeul maternel, maistre Jehan Andri (tiré par le roi Louis XII
de la chambre des comptes de Paris, pour estre à Milan maistre des
comptes, et se tenoit là près), disoit avoir servi d'estable aux bœufz
employez à charicr la pierre de l'édifice du temple de Nostre Dame ;
mais je me fai doubte qu'elles n'aient esté tirées du reste de quelque
théâtre, d'autant qu'une maison voisine, qui a servi de grenier et de
cave au chapitre de Paris, et est très antienne, semble avoir gardé
l'architecture d'un théâtre, par l'ordonnance de certains petis arcz du
front de la dite maison, qui représentent ceux qui sont soubz la
voulte des deo-rez d'un théâtre. Car nous avons témoignage de
Grégoire de Tours que Chilperic fit des jeux de cirque à Paris, lesquelz
il ne fault douter d'avoir esté accompagnez de ceux du théâtre, pour
rendre la feste entière. Toutes-fois d'autres disent que l'église de Saint
Pierre aux beufz a pris son nom de Jehan aux beufz, qui la fist bastir.
Des motz Feminie. Des caoursins. Chap. 6.
Je ne puis oublier deux bons motz du dit Guilleville, lequel, intro-
duisant un homme pressé de plusieurs femmes, lui fait dire :
Ne sçai si suis en femenie,
Ou femmes ont la seigneurie.
Parlant comme d'un païs ou les femmes comendoient. C'est un
mot bien inventé et digne d'estre ramené en usage. Car pourquoi
n'en userons nous ? puisqu'on a dit latinus de latini, grecus de graecia
I. Aucune de ces trois rues, qui se trouvaient dans la cité, n'existe plus. La
première n'a rien de commun avec celle qui porte aujourd'hui le même nom,
et qui se trouve dans le quartier des Gobelins. Lefeuve (Les anciennes maisons
de Paris, III, 69) dit que la rue des Deux-Ermites s'appelait encore, en 1640,
rue des Deux-Serviteurs. Fauchet nous fournit la preuve du contraire.
102 E. LANGLOIS
(sic), Romanie (c'est Thrace d'alentour de Constantinople), pour les
Romains qui vindrent y demeurer, amenez par Constantin, et lesquelz
pour ce transport ne voulurent perdre le nom de Romain, ains firent
apeller Romanie le voisinage, pour plus grande authorité, et laquelle
l'empereur des Turcz a tellement agréable qu'il met en ses tiltres
Rom Papissat, c'est-à-dire en son langaige, empereur romain.
Le dit Guilleville, parlant aussi d'avarice et de gens qui lors estoient
diffamez d'usure :
Tu doi savoir que née fu
U* val de l'infernal palu,
Li Satanas m'y engendra
Et d'iluec** il m'aporta
A Caliors, ou il me nourri,
Dont Caoursine dite sui.
Aucuns m'apellent Convoitise,
Et aucun(e)s autres Avarise ***.
Quant à ce qu'il dit qu'elle fut appellee Caoursine à cause de
Cahors, ce ne fut pour l'avarice du pape Jehan XXII, eslu pape l'an
MCCCXIIII et nai en la dite ville, auquel après sa mort il fut trouvé
deux millions d'escus contans; car il appert par de vielz mémoires de
la Chambre des Comptes des poursuites faites contre des usuriers ja
nommez Cahoursins avant qu'on eut descouvert le grant trésor de ce
pape. Tellement qu'il fault dire que ceux de la ville de Cahors estant
plus coustumiers d'exercer une usure alors excessive en diffamèrent
leur ville.
Pour le mot Bonnes et meschantes gens. Chap. (sic).
Ces motz s'entendoient pour les hommes riches, aisez et bien
nourris. Au roman du Chevalier des Dames, fait par le Dolent Fortuné,
environ l'an MCCCC, il est dit :
Mais grant domage fut, pour voir ****,
D'aucunes gens qui y estoient,
* P. au.
** P. d'illec.
*** P. avarice.
**** P. vérité.
dUELQUES DISSERTATIONS INEDITES IO3
Car moult à nobles gens sembloient,
Et à gens partis de bon lieu,
Dont pitié fut qu'ilz se metoient
O les mauvais mauditz de Dieu.
Et
après
Vous pouvez croire et n'en douter
Qu'il y avoit grant compagnie
De nobles et de redoutez,
Si bien que de meschant lignie,
Puis en bataille bien rengiee.
Vers noble cuer tous s'aprochoient.
Devant il avoit dit, soubz la personne de... (sic)
Si en a fait
Maint livre qui defFait
Mon honneur, dont il me desplaist,
Qu'il me faut endurer son plait ;
Car mainte prose
A mis au Roman de la Rose,
Que ilz en tienent
Leurz escolles ou ilz convienent*.
Pour leur faulce erreur qu'ilz maintienent ;
Mais j'ai espoir que nus n'i vienent,
Fors meschans gens.
Car les haultz nobles et les gentz**
Ne furent onc si negligens '.
Là ou l'autheur entend par le mot de meschans les gens de vile et rotu-
rière condition, comme les roix appellent bonnes villes celles qui leur
sont de profit, ainsi que Paris, Roan, Boulonge, Lion et aultres, qui
ordinairement aux letres du roi sont appellees bonnes villes, Froissart,
au premier volume de son histoire, parlant des Jaques de Beauvoisis (ce
furent des paysans mutinez), dit : « Car aucunes gens des villes cham-
pestres, sans chef, s'assemblèrent en Beauvoisis, » etc. Puis il adjouste :
ce Et ces meschantes gens assembleez sans capitaines , sans armeures ,
* S'assemblent,
** P. gentishommes.
I . Il y a plusieurs lacunes dans ce passage.
104 E. LANGLOIS
roboient, ardoient et occioient tous gentishommes », etc. Aussi, quand
en la chancellerie le roi dit : « Nos bonnes gens, » il entend ceulx des-
quelz il peult tirer profit, comme meschans gens estoient jadis nommez
ceux qui ne paioient rien ou bien peu, estans ainsi nommez pour ce qu'ilz
n'aidoient point le public. Mesme, à Paris, l'on a aultrefois, par mocque-
rie, appelle Franc bourgeois les gueux, d'autant que leur mandicité les
rendoit francz de toutes levées, empruntz et impositions. Philipes de
Commines appelle gens de bien les grans et riches seigneurs, en son
histoire du roi Louis XI. Parlant de la bataille de Mont le Heri :
« Messire Phelipes de Lallain s'etoit mis à pied, car entre les Bourgui-
gnons lors s'etoient les plus honorez que ceux qui descendoient avec
les archers et tousjours si en mettoient grande quantité de gens de bien,
affin que le peuple fut plus assuré. » Encore parlant du siège de Liège,
il dit : « Par trois jours fu desparti le vin qu'on donnoit chez le duc
pour les gens de bien qui en demandoient à coups de coigniees, etc. »
En un aultre endroit : « Et 5^' estoit monsieur le Connestable et tous les
grands chefs de ce royaulme et nos grand maistre, amiral, mareschal,
seneschaux et largement gens de bien. » Mesmes aujourd'hui les habi-
tans sus la rivière de Loire, voiant une personne emmaigrie plus que
de coustume, par maladie ou aultrement, disent qu'elle est enmeschan-
tie, entendans pour desfaite, foible ou desnuee de chair suffisante à
couvrir les os de son corps, pour le rendre vigoureux et fort.
L'autheur du fabliau d'Auberee de Compiegne, parlant d'un jeune
filz qui vouloit espouser une pauvre fille, introduit son père qui lui
dit:
Elle n'est pas de ton affaire
Ne digne de toi deschaucier;
Je te vouldroi miez souhaucier,
Queque il me doie couster,
Car je te voudroi adjouster
As meilleurs gens de ce païs ^...
Coustume et usage. Chap. 8.
Les antiens seigneurs françois imposoient en leurs terres (lorsque
Hugues Capet fut contraint de sousfrir leur anarchie) aucunes cous-
I. Vers 38-43 du texte publié par MM. A, de Montaiglon et G. Raynaud
(Recueil général et complet des Fabliaux des xiii^ et xiv^ siècles, V, p. 2).
Q.UELQ.UES DISSERTATIONS INEDITES I05
tumcs deshoncstcs, voire focheuscs. Entre aultres il convenoit à tous
passans à Guingant et à Huitier (places de Bretagne) escremir et luittier.
Ce dit Raoul de Houdanc, au roman du Songe d'enfFer :
Mais tout ainsi com se feusse
A Guimelant et à Huitier,
M'estuet * escremir et luittier.
Et pour ce en tous les romans vous voiez que les chevaliers de la
Table Ronde combatent pour oster les mauvaises coustumes. En
aucuns lieux de Normandie il falloit dire des nouvelles, temoing le
Dictellet du Secretain de Cluni, composé par Jehan Chapellain, qui
dit:
Usages est en Normandie
Que qui herbegies est qu'il die
Fable, ou chançon die à l'hoste.
Geste coustume pas n'en oste :
Sire Jehan le Chappellain
Voulra conter du Soucretain.
Li roman du Chevalier des Dames, composé par le Dolent Fortuné,
parlant des diz chevaliers errans, dit :
Je sui un homme d'aventure,
Traversant villes, bourgs, passages,
Qui hai de ma propre nature
Tous mauvais et villains usages.
Contre je le veux entreprendre.
Pour à jamais de vous desfendre,
Que jamais plus céans ne tiegne
Coustume sur grand ne sus mendre,
De quelque part qu'il tiegne ou viegne.
Dans ce livre du Chevalier des Dames, il y a plusieurs assez bonnes
et belle manières de parler pour le tems; lesquelles pourront estre
agréables à d'aucuns qui font cas de l'antiquité, comme moi, et pour
ce meritans d'estre conservées, du moins tant que ce livre durera.
Entre aultres ces vers m'ont semblé assez bons :
Leurs lances toutes se rompirent
Et les tronçons en l'air volèrent,
* Pour convient.
I06 E. LANGLOIS
Mais s'aucune engoisse en sentirent,
Semblant monstrer ilz ne vouloient, .
Et ainsi qu'ilz s'entremesloient,
Hz coquerent leurs corps enssemble
Si durement que ce sembloient
Deux tours que mal encontre assemble.
Outre ceste belle comparaison de tours, le mot de coquerent pour
choquèrent est à considérer, car je croi qu'il vient de la comparaison
des coqs combatans, lesquelz, se retirans arrière pour plus grand effort,
se vienent puis après heurter ou plustost coquer pour choquer, à
l'imitation des coqs. Cest autre trait n'est pas de moindre invention,
parlant d'une extresme laydeur et difformité :
Tant estes vous abominable
Et de ville ordure amassez
Que pour devenir un diable
Vostre corps n'est pas digne assez,
Car en tant vous les surpassez
De puantise et de laidure
Que d'auprès de vous les chassez,
Et vous fuient de votre ordure.
Des cloches et clochers, horologes et cadrantz. Chap. io.
Il n'i a guieres que ceux qui sont logez soubz les clochers, comme
moi, qui ai sept cloches de Saint Germain l'Auxerrois presque pendues
dans mon estude, et d'autre costé raille batouers de lavandières tout
le long du quay, qui blasment cette mal plaisante harmonie. Car l'on
ne peult nier que l'usage n'en soit utille à une ville, voire à l'église
mesme, quand ce ne seroit que pour plus facillement assembler les
chrestiens espars en divers endroitz des grandes citez ou parroisses des
champs. Ceux qui ont fait de longs volages marins ou habité en
Levant et lieux esquelz ilz n'en ont point d'usage sçavent quel
plaisir c'est que d'en ouïr. Durand, au livre intitulé Rafionale divinorum
officiorum (comme il trouve tousjours quelque mot de l'escripture
pour confirmer les cérémonies de nostre Eglise), dit qu'elles ont
succédé aux trompetes et haut-bois des lévites d'Israël, mais avec
meilleure commodité, puisqu'elles se font entendre plus loing. Cet
aUELaUES DISSERTATIONS INEDITES 107
instrument fut jadis et environ l'an... (sic) trouvé à Noie, ville de
Champagne de Naples, ce qui a fait appeller Nolas les petites sonnettes
à main , puis Campanum et finalement Campana les plus grosses, pour
la dicte campagne romaine ou napolitaine, là ou plus industrieusement
on les fondoit, ainsi qu'il est croiable. Le mesme Durand dit que
Savinian pape (il seoit à Rome l'an CCCCCCIIIII) commanda que les
heures de service divin fussent sonnées, je crois par les Campanes;
mais ce docteur fait différence entre campana, qu'il dit estre in cam-
panili, là ou le signum est in turri, possible comme plus gros et
double campane, car il les distingue et sépare en scilles, ou esquilles
(comme l'on parle à Toulouse) , qui se sonne (dit Durand) au refec-
touer; le cimbalum (je croi timbre), qui est touché au cloistre, comme
nola au coeur; la nonnula, qu'il dit estre double campane (contre les
règles de grammaire, qui en pareille diminution amoindrissent les
primitifz), à l'orloge; la campane in campanili, qui est le clochet; et le
signum in turri. Nos antiens les appelloient sins de signum, et
s'en aidoient en les esbranlant, pour anoncer les heures des prières.
Car Grégoire de Tours, au chapitre XXV du II livre, dit : « Aiant
menasse de le tirer de l'église par force, oiant sonner les seins pour
venir à matines. » Et au XV chap. du III livre : « Lequel, passant par
la rue, la cloche ou sein sonna pour aller à matines, car il estoit jour
de dimanche. » En Gascongne, le martellage qui se fait sus le timbre
d'une orloge ou beffroi public de la ville, ou le batement fréquent du
batail contre un seul costé de cloche s'appelle touque sin, c'est-à-dire
touchement de sin, et se fait tout exprès, afhn que tel son inusité face
acourir le peuple ; sçavoir si le public a besoing de son aide pour
estaindre le feu d'une ou plusieurs maisons embrasées, ou contre une
soudaine envahie d'ennemis, voire en France pour une joie publique.
Et le proverbe qui dit : « L'on n'en fera pas les seins sonner » s'entend
de quelque chose que l'on ne veult pas publiquement estre entendue.
Mais nous les appelions cloches , pour ce qu'en France elles sont
esbranlees, les faisant aller ça et là pour sonner plus harmonieusement
en volant, qui est un mot de mestier de sonneur, ce qui ne s'observe
par l'Italie, la Provence et Langue d'oc, ou la plus part des cloches
sont atachees à des roues, esquelles leur cordes sont entortillées,
comme les petites esquilles qu'en aucunes églises l'on tire pour admo-
nester le peuple de l'élévation du corpus Domini, et lesquelles enfer-
mées dans une cage frétée, c'est-à-dire barrée de travers, l'on
appelle (sic) Nous les avions bien grosses, puisque du vivant
I08 E. LANGLOIS
d'Abon (c'est-à-dire l'an VCCCLXXXVIII, représentant un assault que
les Normans donnoient à Paris, quand il dit :
Totiiis eccJesiae convexa hoanào tnetalla.
C'est :
De toutes les églises bondissoit le métal.
Et encores au II livre :
Templorum campana boant.
C'est :
Les campanes bondissent à ces voix esfroiables.
Ceux qui sont foibles de reins, pour ce qu'ilz se haucent et baissent
en marchant, à proprement parler clochent*, ce qui ne se dit pas
tant significativement d'un boiteux qui a son mal en la jambe, dite en
latin fihia, dont lui vient le nom de boiteux, aussi tost que de la
boiste de laquelle l'os seroit sorti. Mais les foibles de reins marchans
en s'esbranlant tout le corps ça et là, comme la cloche tirée pour
sonner et aller d'un costé et puis d'aultre, semblent faire (à propre-
ment parler) comme les boiteux des deux hanches. Il est vray que
telles gens s'appelloient aussi esclopez, ainsi que nous aprenons par le
Roman du Graal, là ou parlant d'Ypocras, il dit : « Car il fait les
avules (c'est-à-dire aveugles) veoir et les clops tout drois aller. »
.Mesmes nous l'aprenons par le jeu de Sure, auquel les enffans contre-
faisans un homme ou femme clochant des deux hanches en chantant
disent : « Clope, je n'i puis aller Sure, » qui est un jeu qui représente
quelque fable ou possible histoire bien antienne d'un mariage inégal,
qui m'est encore incongnu, aussi bien qu'un autre jeu des mesmes
enffans ou ils disent en chantant :
Qui est en ce château ? Oger. Oger.
Qui est en ce chasteau ? Ogerc, franc chevalier, etc.
et : « Ouvrez les portes Gloria », que je ne fais doute venir de l'imita-
tion de ce que l'église chante aux Rameaux, quand, les portes des Eglises
clauses, l'on chante « Gloria laus et honor », etc. Que neantmoins l'on
tient avoir esté composez par [Theodulphe] evesque d'Orléans, pri-
sonnier à Anger. C'est merveilles que contre le commendement de Char-
lemagne, qui en un de ses capitulaires deffend de baptiser clocas (que je
* Possible de claudicare.
dUEiaUES DISSERTATIONS INEDITES I09
pren pour nos cloches)*, environ l'an neuf cens soixante, nos François
les baptisèrent, chresmerent et leur imposèrent des noms, apro-
prians à un corps inanimé les premières marques de nostre Chres-
tienté. Car il se trouve que l'empereur Othon deuxième donna son
nom à une cloche de Saint Jehan de Latran de Rome, ce dit....
(sic). Et Hilgaud, moine de Saint Benoist sus Loire, escrivant la vie
monachalle de nostre roi Robert (car il ne parle guieres de ses faitz
roiaus), entre ses liberalitez faites aux églises environ l'an M., il dit
qu'il fit fondre un signum, sein ou grande cloche, pour saint Aignan
d'Orléans, poisant trois milliers, si j'ai bonne mémoire. N'estant
possible l'industrie encore trouvée de les fondre si grosses que
maintenant, ce que nous pouvons aprendre par le proverbe qui dit :
« Estonné (?) comme un fondeur de cloches ». Car après que le maistre
fondeur a fait son mousle, avant que laisser couler le métal qu'il a fait
fondre en son fourneau pour former sa cloche, l'église qui s'en doit
servir volontiers fait des prières afiin que l'ouvrage se trouve bon ;
admonestez par le fondeur d'aider son industrie de la perfection d'une
cloche contraire au diable, coustumier par tempestes et tonnoirrës
(que les cloches dissipent en fendant l'air par leur son) de molester et
fascher les hommes. Mais il n'est impossible que eux mesmes ne
le facent pour davantage faire valoir la marchandise. Tant y a qu'il
s'est trouvé de tant hardis en cet art que le gros timbre de l'orloge de
Rennes poise (sic) milliers. La cloche de Roan, que l'on appelle
Georges d'Amboise, qui la fit fondre, l'an M D, poise XXXIX milliers.
Et dit la chronique de Normandie que (sic) fondeur, fut tant
joieux de l'avoir tirée nette du fourneau qu'il mourut d'aise (sic)
jours après. Blond nous a laissé par escrit que (sic) duc de Venise,
l'an VCCCLXX, envoia douze cloches à (^fc), empereur de Grèce,
de la façon de celles d'Occident, comme chose nouvelle pour au
païs de Grèce et d'Orient, ou il pense que ces cloches furent les
premières que l'on y portast. Mais les Turcz les estèrent incontinent
des païs conquis, comme un instrument très propre à faire assembler
le peuple, les bannissant de leur tirannique seigneurie, fors des
quartiers du Mont Liban, ou les chrestiens Siriens en ont encores,
jaçoit que les Grecz vivans parmi eux n'usent que d'anneaux d'erain,
qu'ilz cliquent contre d'autre métal ataché aux portes de leurs églises,
pour appeller les chrestiens. Comme au contraire les Turcz, pour
* Qjae les Allemands nomment Cloc.
IIO
E. LANGLOIS
fournir à l'usage des cloches, montent sus les tours de leurs mosquées
(c'est-à-dire temples et lieux ou ilz font leurs prières), et là un ou
plusieurs Se bouchent les oreilles de leurs doitz, crient a plaine teste
leur allala (c'est leur invocation divine par Mahomet), pour signifier
les heures des prières du jour. Mais en rescompense les Anglois sont
très courageux sonneurs de cloches, et en leurs réjouissances s'i metent
hardiment à l'envy, jusques aux gentishommes , qui gaigent à qui
plus longuement tirera les cloches, qu'ils ont très bonnes et harmo-
nieuses, pour ceux qui s'en tiennent plus loing que je ne fais de celles
de Saint Germain l'Atixerrois, lesquelles toutes-fois ne m'empeschent,
quand j'ai l'esprit bendé à escrire, ainsi que maintenant, pour un glai
(je crois qu'il vient de clamor) de mort, qu'on porte en terre, mais
ne pouvans tant de cloches qu'il y a représenter le gla gla qu'ils font
volontiers aultre part en aucuns villages. Les timbres sont le Timpanus
(comme je croi) des antiens. Comme aussi le tambour ou tabourin
sont plus platz et esvazes que les cloches, volontiers plus haultes
que larges, aussi les timbres ne s'esbranlent pour sonner, ains se
martellent, comme nous voions en ceux des cloistres ou d'orloges.
Des quelles ' orologes (car nous les feisons féminins), je dirai ce mot :
que nous en avons l'usage en France assez tard et comme environ
l'an VCCLX, que (si j'ai bonne mémoire) Aaron, roi de Perse, envoia
pour présent au roi Charlemaigne, car les Grecz et Romains n'avoient
que des Helio-camittes (qui estoient des cadrans), atachez aux faistes
des cheminées, et les Romains des Solaires, aussi cadrans de soleil,
couchez en des places larges et spacieuses, pour monstrer les heures
par l'ombre que le soleil faisoit touchant les esguilles des cadrans
notez par nombres. Toutes-fois Vitruve a laissé quelque patron d'orloges
(ainsi appellees pour ce qu'elles sonnent les heures), par la clieute de
petites pillulles tombans dans un timbre, ainsi qu'il escrit en son
livre d'Architecture. Depuis l'envoi que le dit Aron, roi de Perse,
fit de l'orloge tant artificielle que ses ambassadeurs présentèrent au
dit empereur Charlemagne, nos gens (mais depuis les Allemans) en
sont devenus si grans maistres que celle de Strasbourg est réputée un
miracle digne d'atirer du bout du monde les hommes pour l'aller voir,
à cause de l'excellence de ses ouvrages. En laquelle , par art très
admirable, un ou plusieurs mequeniques (car l'on dit n'estre possible
qu'un seul en soit peu venir à chef, pour la longue contemplation
Fauchet avait d'abord écrit desquels.
aUELQUES DISSERTATIONS INEDITES III
qu'il y fault), ont représenté non seullement les heures, mais tout le
cours du ciel, comme le lever et coucher du soleil, de la lune et des
planètes et des estoilles errantes ou fixes, avec plusieurs statues se
mouvans d'elles mesmes. Des chansons et accords de musique, voire
la figure d'un coq chantant et bâtant ses aisles, et rendant une voix
tant aprochant de la naturelle que les vivans lui respondent. Le tout sans
autre aide que de contrepoidz et resortz qu'à certaines heures le garde
et conducteur de cette machine remonte ou bande, quand les roues des
resortz ou contrepoidz sont prestes d'avoir dévidé leurs cordes jusques
au bout. Jadis il y avoit au Temple de Paris, ou sont les chevaliers
de Malthe ou les Hospitaliers de Jérusalem, des roues (je croi d'orloges)
tant bien dressées que par leurs mouvementz elles rendoient une
harmonie très douce, ce dit Osmond, en son livre de l'Image du
Monde, composé l'an MCCXLV, ou se trouvent les vers qui s'en-
suivent... (i/c).
Du MOT Hapelourde. Chap. (sic).
Les faulces pierres jadis mises en œuvre d'argent ou de cuivre com-
munément sont appellees Hapelourdes quand elles sont mises en or,
pour ce que les pipeurs, putiers et aultres qui ne cherchent les
femmes que pour en tirer du plaisir, les présentant à des ignorantes,
souvent parvienent à leurs intentions , abatans ces lourdes et sotes
femmes qui pensent estre grandement récompensées de la vente de
leur chair en prenant pour bons ces faux joiaux. Tout de mesme que
celles qui se laissent emporter par mariage fait avec quelque homme de
belle aparence, mais ou ignorant ou inutille ou fait d'amours. Ce que
je pense un jour avoir assez bien aproprié à un certain homme, lequel
ne portant bien la leçon que longuement il avoit estudiee, avec encore
meilleure mine faisoit croire qu'il fut grand homme de conseil , jaçoit
qu'il ne sceut presque rien et s'aidast du travail d'autrui, comme il
aparut quand sus l'heure il fut mis hors de sa matière par un de la
compaignie, qui ne l'aimoit guiere, et lui voulut arracher le masque
pour (à sa honte) monstrer qui il estoit. Sus mesme occasion nous
appellerons happe-lourdz ces idolles qui atrapent d'autres lourdaux et
ignorantz, et ce d'autant plus facilement qu'en cet endroit Similes
hahent îahra laducas. J'ai voulu dire qu'il n'i a que les asnes qui mangent
des chardons pour laictues^ et aussi qu'il n'i a que les avaritieux et sotz
qui se laissent piper par les autres sotz et avaritieux. Car il n'i a que
112 E. LANGLOIS
les bestes qui longuement soient abusées par les autres bestes, comme
les perdrix à la tornelle et au chevaletz et les aultres oiseaux à la pipee
ou par d'autres mis en cage et aprivoisez. Pour ce que les habilles
hommes qui hantent le monde au long aller connoissent les ignorans
et en fin les descouvrent qu'ilz sont, tout de mesme que les lapidaires
par les bonnes s'aprenent à connoistre les meschantes et faulces pierre-
ries. Quant à moi je croi qu'on peult nommer Happe-lourdz et Happe-
lourdes ces beaux filz inutilles, aussi tost que champignons ceux qui
sont faitz grans par les princes ou aultres faveurs extraordinaires, sans
qu'ilz le méritent pour vertu qui soit en eux. Pour ce que c'est chose
certaine que malaisément aucun parvient à des biens desmesurez
sans le domage d'autrui, lequel estant pourchassé par ce cham-
pignon quant et quant lui oste la qualité d'homme de bien.
Possible aucun, voiant ces fatras, dira : « Fauchet avoit bien grand
loisir. » Mais jà me pardonneras, lecteur, si tant de choses légères
m'eschapent parmi tant d'autres bonnes que j'ai recueillies. Car les livres
ne se font pas guieres aultrement, pour ce qu'il est besoing de quelquefois
esgaier son esprit las d'une estude plus severe ; avec ce que je voulois
me consoler du bruit que les cloches m'ont fait depuis quatre heures
jusques à neuf heures au soir, et que je te vouloi asseurer qu'en cet
œuvre et aultre pareilz (car il y a plus de poine et de travail d'esprit en
la composition de mes Antiquitez ou Translation de Tacite qu'en ces
fatras, ou il n'i a point de guet à pens (comme l'on dit en proverbe),
ains ces chapitres de recueil naissent comme en devisant, ou quand,
lisant des vielz livres, les matières se présentent, qui aucunes fois,
mais presque tous jours, pour leur nouveauté et gaillardise, reveillent
l'esprit assommé de méditation, et puis, si je ne le disois point, la
façon dont ilz sont escritz (trop légère) l'ont assez monstre pour me
desmentir, le voulant celer. Contente-toi donc, lecteur, de ceci tel
qu'il est; et si d'autant mauvais bois tu rencontres d'aussi bonnes
flèches ou marqueterie , tu ne seras pas mauvais artiller ou menuisier.
Et Dieu te garde, lecteur, et moi aussi, me faisant reconter (sic) le preux
Alexandre pour bienfaiteur en ma viellesse , ou la mort sans douleur,
mais en espérance d'une meilleure vie.
Fin du VII livre de Recueil.
CHRONOLOGIE
DE3
EPISTRES SUR LE ROMAN DE LA ROSE
Par ARTHUR PIAGET
Lors de la fameuse querelle du Roman de la Rose, Christine
de Pisan, qui s'intitulait modestement « simple et ignorant
entre les femmes », désireuse de n'être plus seule à défendre le
pauvre sexe féminin « contre si notables et esleus maistres »
tels que Jean de Montreuil et Gontier Col, avait réuni les épîtres
de ses adversaires et les siennes propres, et les avait envoyées à
la reine de France, Isabeau de Bavière, et au prévôt de Paris,
Guillaume de Tignonville. La lettre qu'à cette occasion Christine
écrivit à la reine est datée de « la veille de la Chandeleur, l'an
mil CCCC et VIL » On lit de même à la fin d'une lettre de
Gontier Col : « Escript hastivement... le mardi XIIL jour de
septembre, l'an mil quatre cens et VIL » C'est ainsi, du moins,
qu'ont lu M. Paulin Paris', et, après lui, presque tous ceux
qui se sont occupés du débat du Roman de la Rose ^, M. Robineau
en 1882 5, M. Fr. Koch en 1885-^, et enfin M. Roy dans
l'excellente édition des œuvres de Christine de Pisan qu'il
donne pour la Société des anciens textes 5 .
1. Hist. litt. de la France, t. XXIII, pp. 49 et 50; Mss. fr. de la Bihl. du
roy, t. V, pp. 173 et 174.
2. Méon {Roman de la Rose, I, v) et Thomassy {Essai sur les écrits politiques
de Christine de Pisan) ont lu 140 1.
3. Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres. Saint-Omer, 1882.
4. Lelen u. Werke der Ch. de P. Goslar, 1885.
5. Œuvres poétiques de Ch. de P., 1, p. IX. — J'ai moi-même daté de 1407
la lettre de Ch. de P. à Isabeau de Bavière dans Martin le Franc, Lausanne,
1888, p. 73.
MÉLANGES. 8
ri4 A. PIAGET
Cette date de 1407, cependant, n'était pas sans présenter
quelques difficultés.
Dans sa lettre à Pierre Col, datée du 2 octobre 1402, Christine
de Pisan, fatiguée du long ef fastidieux débat du Roman de la
Rose, manifeste bien nettement son intention de ne plus y
prendre part; elle rentre dans la solitude et renvoie les admi-
rateurs de Jean de Meun à Gerson ou à d'autres docteurs, qui,
mieux qu'elle, sauront défendre la cause de la justice et du
bon droit. « Et quant a moy, dit-elle, plus n'en pense a faire
escripture qui que m'en escrise, car je n'ay pas empris toute
Saine a boire. Ce que j'ay escript est escript... Mais mieulx me
plaist excerciter en aultre matière mieulx a ma plaisance. » On
lit dans la même lettre : « Si feray fin a mon dittié du débat
non hayneux commencié, continué et fine par manière de
soûlas, sans indignacion a personne. » On ne voit pas, dès lors,
sans étonnement, Christine de Pisan, retirée de tout débat en
1402, supplier cinq ans plus tard, en 1407, Guillaume de
Tignonville de lui venir en aide dans sa lutte contre les partisans
du Roman de la Rose, adversaires des femmes. « Pour ce, dit-elle
au prévôt de Paris, requier vous tressçavant que, par compassion
de ma femmenine ignorance, vostre humblesse ' s'encline a joindre
a mes dittiez vrayes oppinions, par si que vostre sagesse me
soit force, aide, défense et appuyai contre si notables et esleus
maistres , desquelz les soubtilles raisons avroient en petit d'eure
mis au bas ma juste cause, par faulte de savoir soustenir, et pour
ce, comme bon droit ait mestier d'aide, soubz vostre aliance soie
plus hardiement inanimée de continuer la guerre encommencee
contre les diz puissans et fors. Et de ce vous plaise n'estre refu-
sant pour consideracion de leur grant faculté et la moye petite^. »
1 . Ce mot ne fait-il pas contre-sens ?
2. C'est probablement à Guillaume de Tignonville que Christine adressa le
ronde! qui commence par ces vers :
Mon chier seigneur, soiez de ma partie.
Assailli m'ont a grant guerre desclose
Les allez du Romans de la Rose
Pour ce qu'a eulx je ne suis convertie.
Ed. Roy, t. I, p. 249.
CHRONOLOGIE DES « EPISTRES SUR LE ROMAN DE LA ROSE » 1 1 5
Dans sa lettre à Guillaume de Tignonville , Christine s'excuse
d'écrire en prose , tandis que tous ses autres ouvrages sont en
vers : « Aussy, chier seigneur, ne vous soit a merveilles, pour ce
que mes autres dittiez ay acoustumé a rimoyer , cestui estre en
prose ; car comme la matière ne le requière , autressi est droit
que je ensuive le stile de mes assaillans, combien que mon petit
savoir soit pou respondant a leur belle éloquence. » Or, avant
1407, Christine de Pisan avait écrit plus d'un ouvrage en prose,
par exemple , les Faits et bonnes mœurs du roy Charles V, qu'elle
présenta le i" janvier 1405 au duc de Berry. Pourquoi donc
Christine s'excuse-t-elle d'écrire en prose, pour la première fois,
semble-t-il ?
La date de 1407 ne convient pas non plus à la lettre de Gontier
Col. Gontier Col, ayant entendu parler de la longue épître que
Christine de Pisan avait nouvellement écrite pour répondre à Jean de
Montreuil, épître qui commence par ces mots : « Révérence, hon-
neur avec recommandacion,... » désira vivement la lire. Comme
je « n'en puiz avoir, dit-il à Christine, copie ne original, te pri et
requier sur l'amour que tu as a science que ta ditte euvre telle quelle
me vueilles envoyer par cest mien message ou autre tel comme
il te plaira. » Christine aussitôt fit remettre à Gontier l'épître
qu'il demandait. Deux jours après, le 15 septembre, ce bouillant
défenseur de Clopinel récrivit à Christine de Pisan, l'invitant à faire
prompte rétractation, et l'accusant peu courtoisement àe folie, de
démence, âiQ présomption et à' outrecuidance. Or, l'épître que Christine
avait adressée à Jean de Montreuil et qui excitait si fort l'indigna-
tion de Gontier Col, est de 1401 : en 1402, le frère même de
Gontier, Pierre Col, en fit une réfutation que nous possédons.
Gontier Col pouvait-il, au mois de septembre 1407, écrire à
Christine de Pisan : « Je viens d'apprendre que tu as nouvellement
écrit un traité contre Jean de Montreuil, ... » et pouvait-il répondre
à ce traité six ans après sa composition , lorsque toutes les lettres
du débat de la Rose que nous avons se succèdent à intervalle de
quelques mois et même de quelques jours?
Dans les deux cas , mil cccc et vii est une erreur de lecture pour
mil cccc et un. Les manuscrits de Londres, Harl. 4431, et de
Il6 A. PIAGET
Paris, Bibl. nat. fr. ii']']^, donnent mil cccc et ung, ce qui tranche
la question. M. Paulin Paris a été induit en erreur par le ms. de
la Bibl. nat. fr. 604 : le copiste de ce ms., prenant le un de 1401
pour un vii, a écrit, avec deux points sur les jambages de Vu, mil
cccc et vii, c'est-à-dire, sans aucun doute, 1407.
Mais, remarquera-t-on, si, en 140 1, Christine de Pisan envoie
ses Epistres sur le Roman de la Rose à la reine Isabeau de Bavière ,
que faire de la lettre datée d'octobre 1402 ? M. Fr. Beck, qui a
publié', en 1887, quelques-unes des lettres du débat, a bien lu
1401 2; mais cette date l'a conduit aux résultats les plus inatten-
dus. La lettre de 1402 l'embarrassant, M. Beck l'a tout bonne-
ment déclarée inauthentique. Ce serait perdre mon temps que
de réfuter l'opinion de M. Beck, les pages dans lesquelles il
essaye de prouver l'inauthenticité de la lettre de 1402 ayant autant
d'erreurs que de mots 3.
Voici brièvement comment il faut étabUr la chronologie des
Epistres sur le Roman de la Rose '^ :
I. Le débat commença par des discussions orales entre
Christine de Pisan, Jean de Montreuil et un anonyme 5. Le
1. D'après 3 mss. de la Bibl. Nat. fr. 604, 835 et 12779.
2. Les Epistres sur le Roman de la Rose lU Christine de Pisan. Neuburg, 1887.
3. M. Beck n'admet pas l'authenticité de l'épître de 1402, parce que, dit-il,
la lettre de Pierre Col que Christine réfute n'existe pas. (M. B. n'avait qu'à
ouvrir le ms. Bibl. Nat. fr. 1563, dont il parle, pp. V, VIII et 22 de sa
brochure, et il aurait trouvé, f" 185, la lettre de Pierre Col.) La lettre de
Christine, datée d'octobre 1402, a été, suppose M. B., composée par un lecteur
des Epistres pour remplir les feuillets blancs du ms. 835 ! Quelques mots
suffiront pour donner une idée du travail de M. Beck. M. B. identifie Pierre Col
avec Gontier Col ; il ne sait pas que Jean Johannes est Jean de Montreuil, et
il le prend pour un personnage inconnu ; il ignore que du temps de Christine
l'année commence à Pâques, ce qui lui fait dire, p. VIII : « Les Epistres sur le
Roman de la Rose se placent de la Chandeleur 1401 au 15 sept, de la même
année. » Les connaissances paléographiques de M. B. sont minces également :
il parle dans toute sa brochure de Giiille de Tignonville qu'il identifie gravement,
p. X, à Guillaume de Tignonville.
4. Je ne m'occupe pas ici des lettres latines de Jean de Montreuil publiées
dans le tome II de V Amplissima collectio de don Martène, ou encore inédites.
5. Cet anonyme est probablement Gerson. Cf. ce que Pierre Col écrit à
i
CHRONOLOGIE DES « EPISTRES SUR LE ROMAN DE LA ROSE » I 1 7
prévôt de Lille, voulant convertir cet anonyme aux beautés du
Roman de la Rose, écrivit, en 1400 ou au commencement de
1401, un traité, aujourd'hui perdu ', qu'il envoya du même
coup à Christine de Pisan. C'est là ce que nous apprennent les
manuscrits des Epistres de Christine : « Comme ja pieça paroles
fussent meues entre monseigneur le prevost de Lisle, maistre
Jehan Johannes, et Christine de Pizan, touchans traittiez et livres
de plusieurs matières, esquelles dittes paroles le dit prevost ramen-
tut le Rommant de la Rose, en lui attribuant tresgrant et singu-
lière louenge et grant digneté, de laquelle chose en répliquant et
assignant pluseurs raisons la ditte Christine dist que, sauve sa
révérence, si grant louenge ne lui appartenoit aucunement, selon
son avis ^.
« Item, après pluseurs jours, envoya le dit prevost a la ditte
Christine la copie d'une epistre, laquelle adreçoit a un sien ami,
notable clerc, lequel dit clerc, meu de raison, estoit de la meisme
oppinion de la ditte contre le dit romans, et pour lui ramener
avoit le dit prevost escript la ditte epistre, moult notablement
aournee de belle rethorique, et pour estre en deux pars valable
envoya a la ditte Christine ycelle. »
II. Réponse de Christine au traité de Jean de Montreuil.
Lettre qu'il faut dater de 1401. J'en cite un passage qui nous
renseigne sur l'origine du débat : « Et comme il vous ait pieu de
vostre bien, dont vous merci, moy envoyer un petit traictié,
ordonné par belle rethorique,... je, ayant leu et considéré
vostre ditte prose et compris Teffet selon la legiereté de mon
petit engin, combien que a moy ne soit adreçant ne réponse ne
requiert, mais meue par oppinion contraire a voz diz, et accor-
dant a l'especial clerc soutil a qui vostre dicte epistre s'adrece,
Christine au sujet du Roman de la Rose : « Si n'ay je sceu personne qui l'ait
blasmé par avant toy ne par après, se non celuy qui a composé la Plaidoierie
dame Eloquence. »
1. Voy. la thèse de M. A. Thomas, De Joannis de Monstcrolio vita et operibus.
Paris, 1883.
2. « Car d'aventure avint le commencement et non mie de volenté proposée,»
dit Christine en parlant du débat dans sa lettre à Pierre Col du 2 oct. 1402.
Il8 A, PIAGET
vueil dire , divulguer manifestement que , sauve vostre bonne
grâce, a grant tort et sans cause donnez si parfaite louange a celle
dite euvre. »
III. Gontier Col prie Christine de lui envoyer l'épître qu'elle
vient d'écrire ci Jean de Montreuil. Lettre datée du 13 sept. 1401.
IV. Nouvelle épître peu respectueuse de Gontier Col à Chris-
tine, datée du 15 sept. [1401].
V. Réponse de Christine de Pisan à Gontier Col, dont voici un
fragment : « Comme j'ay sceu par tes premières lettres a moy
envolées (III) tu désirant avoir la copie de un petit traittié en
manière d'epistre (II), de par moy ja envoyé a sollennel clerc,
monseigneur le prevost de Lisle , ouquel est traittié et dit au
long, selons l'estendue de mon petit engin, l'oppinion de moy
tenue a la sienne contraire de la grant louange qu'il attribue a la
compilacion du Rommans de la Rose, comme il m'apparut par
un sien dittié (I) , adrecé a un soubtil clerc, docteur, sien amy,
contraire a sa ditte oppinion a laquelle la moye se confère, et
pour vouloir emplir ton bon mandement le t'ay envoyé. Par
quoy, après la veue et visitacion d'ycellui , comme ton erreur
estoit pointe et touchée de vérité, meu de impacience, m'as
escript tes deusiesmes lettres, plus injurieuses (IV), reprochant
mon femmenin sexe. . . »
Voilà les pièces du débat que Christine fit remettre à Isabeau
de Bavière et à Guillaume de Tignonville , la veille de la
Chandeleur 1401, c'est-à-dire le i'^'' février 1402 (n. s.). Et ce
sont les seules épîtres qu'on trouve, — sauf, bien entendu,
le traité de Jean de Montreuil, — dans plusieurs manuscrits
des œuvres de Christine de Pisan, avec ce titre : « Cy com-
mencent les Epiltres du débat sur le Rommant de la Rose entre
notables personnes maistre Gontier Col, gênerai conseillier du roy,
maistre Jehan Johannes, prevost de Lisle, et Christine de Pi^an ' ».
Remarquons également que Christine, énumérant ses adversaires
dans la lettre qu'elle écrivit à Guillaume de Tignonville, ne
parle pas de Pierre Col, mais ne mentionne que Gontier Col et
I. Ms. Bibl. Nat. fr. 604.
CHRONOLOGIE DES « EPISTRES SUR LE ROMAN DE LA ROSE » 1 19
Jean de Montreuil : « Savoir vous faiz, dit Christine au prévôt
de Paris, que soubz la fiance de vostrc sagesse et valeur suis
meue a vous signifier le débat gracieux et non hayneux, meu
par oppinions contraires entre solennelles personnes maistrc
Gontier Col, a présent gênerai conseillier du roy nostre sire,
et maistre Jehan Johannes, prevost de Lisle, secrétaire du dit
seigneur, duquel débat vous pourrez ouir les prémisses par les
epistres envoyées entre nous, et par les mémoires qui de ce
feront cy après mencion. » L'épître de Pierre Col, en effet,
et la réponse de Christine furent écrites un peu plus tard et dans
d'autres circonstances.
Le 18 mai 1402 parut la Vision de Gerson. Comme Christine,
quoique partant d'un point de vue différent, le grand chancelier
condamnait le Roman de la Rose et le jugeait digne du feu.
C'est alors que Pierre Col, frère de Gontier, chanoine de Paris
et de Tournay, pris d'un beau zèle pour Jean de Meun et le
Roman de la Rose, écrivit une longue épître dans laquelle il
s'efibrçait de réfuter à la fois la Vision de Gerson et le traité de
Christine à Jean de Montreuil (II). Faisant d'une pierre deux
coups, il envoya son épître à Christine et à Gerson '.
La réponse éloquente de Gerson à Pierre Col est imprimée
dans l'édition d'Anvers des œuvres du grand chancelier : Joannis
Gersonii responsio ad scripta cujusdam errantis ^.
La réponse de Christine à Pierre Col est datée du 2 octobre
1402. Christine nous y apprend qu'elle n'a pas reçu sans éton-
nement la « nouvelle escripture » de Pierre Col « touchant
certain débat, pieça meu a cause de la compilacion du Romant
de la Rose ». Et, continue-t-elle, « combien que occupée soye
autre part, ne mon entencion n'estoit de plus escripre sur ce,
encore te respondray en gros et rudement , selon mon usage ,
vérité sans paliacion. » Tes raisons bien conduites, dit-elle à
Pierre Col, v non obstant ta belle éloquence, ne meuvent en
1. Ce traité de Pierre Col se trouve dans le ms. Bibl. Nat. fr. 1563, fo 185.
2. T. III, col. 293. — Je me permets de renvoyer à mon Martin le Franc,
pp. 71 et 72.
120 A. PIAGET
riens mon courage, ne ne troublent mon sentement, au contraire
de ce que autrefois ay escript sus la matière, dont présentement
et de nouvel me veulx poindre. » Le ms. Bibl. Nat. fr. 1563
renferme encore un court fragment ' d'une réponse de Pierre
Col à la lettre de Christine du 2 octobre 1402. Elle commence
pas ces mots : « Combien que tu aies proposé de n'escrire plus
reprehension ou blasme contre la compilacion du Rommant de
la Rose, comme sage et ravisée qui ses et appersois que humaine
chose est de pechier, mais persévérance est euvre de deable, pour
tant ne retarderas tu ma plume qu'elle ne te resplique. »
I. po 199 ; 7 pages sont laissées en blanc dans le ms.
VIVIEN D'ALISCANS
ET LA LÉGENDE DE SAINT VIDIAN
Par ANTOINE THOMAS
La petite ville de Martres-Tolosanes , située au pied des Pyré-
nées, près de la rive gauche de la Garonne, a pour patron saint
Vidian, un saint absolument inconnu des grands calendriers et
dont la notorité toute locale a quelque peine à arriver même
jusqu'à Toulouse. Cependant, si saint Vidian est peu connu, ce
n'est pas la faute de la population de Martres : tous les ans, le
dimanche de la Trinité, elle célèbre en l'honneur de son patron une
fête moitié religieuse, moitié militaire qui, par l'originalité du
programme et l'éclat de l'exécution, laisse bien loin derrière elle
toutes les fêtes patronales de la région. Cette fête est destinée à
perpétuer le souvenir du martyre de saint Vidian , tué , dit la
légende , auprès de la fontaine qui porte son nom , dans une
grande bataille contre les Sarrasins, au temps de Charlemagne.
J'ai eu le plaisir d'y assister en 1885 et j'ai pu constater l'exacti-
tude de la description pittoresque qu'en a faite M. Roschach en
1862. Je ne puis mieux faire que de mettre cette description sous
les yeux du lecteur :
« Dans les environs de la fontaine on célèbre chaque année, en mémoire
des exploits de saint Vidian, une fête assez curieuse que termine une
petite bataille entre les Maures et les chrétiens. Presque toute la popu-
lation virile et valide fait partie de la confrérie et joue un rôle actif dans
le tournoi. On prétend que le costume fantaisiste des Sarrasins exerce
une attraction irrésistible sur la jeunesse et que l'on brigue avec une
préférence marquée l'honneur de prendre du service chez les infidèles.
122 A. THOMAS
Néanmoins , les deux armées présentent un effectif à peu près égal de
cent vingt-cinq hommes chacune, dont cinquante cavaliers.
Voici la description des uniformes. La cavalerie sarrasine porte un
turban d'étoffe blanche et rouge à ganses d'argent; plastron vert avec
un large croissant jaune sur la poitrine; veste orange doublée de rouge;
ceinture en soie écarlate et pantalon bleu à bouffantes. L'infanterie,
moins scrupuleuse en fait de couleur locale , concilie le pantalon blanc
à la hussarde avec la veste orange des mamelouks. Les chevaliers chré-
tiens, plus modestes, ont le casque noir en carton, chargé d'une croix
d'argent sur le timbre , la tunique bleue et la cuirasse de fer-blanc.
Quant aux fantassins, leur uniforme est évidemment sacrifié : longue
capote bleue, pareille à celles de l'infanterie russe, avec croix d'argent
sur la poitrine, pantalon, manches et sous-gorge de toile grise. Tous
les champions sont armés de lances à flammes , et chaque armée a son
étendard : les chrétiens, bannière bleue ornée de l'image de saint Vidian ;
les Maures, drapeau mi-parti de vert et d'orange avec des croissants
argentés.
La cérémonie commence par une grand'messe à laquelle tous les
combattants assistent, les soldats de l'Islam y dérogeant de bonne
grâce aux traditions intolérantes de leurs ancêtres et présentant les
armes à l'offertoire sans aucun souci du prophète. La messe finie, le
tambour de la commune prodigue ses plus héroïques roulements et le
cortège s'achemine en procession vers la fontaine miraculeuse. Le
clergé marche en tête , portant les reliques , et chante l'hymne de saint
Vidian. Pendant cette marche solennelle, les bonnes âmes voient perler
des gouttes de sueur sur le buste doré du martyr. Parvenu sous les
pittoresques ombrages de la source, le célébrant y lave l'image du che-
valier en mémoire de ses blessures, et les deux armées se déploient face
à face dans un champ dont on a loué la récolte pour l'année.
Aussitôt commence une série d'évolutions guerrières : les flammes
rouges et noires, blanches et bleues, flottent à tous les vents, les cui-
rasses lancent des éclairs, les vestes oranges, les turbans rouges
resplendissent dans la verdurej et les chevaux de ferme, affranchis pour
un jour de leurs serviles corvées, représentent du mieux qu'ils peuvent
les fines montures des infidèles et les destriers des paladins. Dans cette
lutte archéologique, Maures et chrétiens se prennent parfois d'un
acharnement si moderne qu'ils finissent par se traiter en vrais mécréants.
La bataille se termine par la capture du drapeau des Maures que la
bravoure de ses défenseurs ne peut différer au delà d'un terme tradi-
VIVIEN d'aLISCANS ET SAINT VIDIAN I23
tionnel : le cortège reprend sa route et le champ de bataille s'endort
pour un an dans la solitude et le silence '. »
En même temps que cette description, M. Roschach donne la
légende de saint Vidian d'après la tradition ; Du Mège avait fait de
même, en 1860, dans son Archéologie pyrénéenne (tomell, p. xxxviii
à xl), et tous deux 2 avaient été précédés par un autre voya-
geur ami des anciennes histoires, Cénac-Moncaut (Voyage archéolo-
gique et historique dans l'a?tcien comté de Comminges, Tarbes et Paris,
1856, p. 44-46). La tradition, en cette occurrence, réside dans une
plaquette de vi-54 pages, publiée à Toulouse, chez Bon et Privât,
en 1840, et dont voici le titre tout au long : Vie de saint Vidian,
martyr, patron de Martres, diocèse de Toulouse, avec une notice historique
en forme de préface, et suivie de pièces justificatives et de l'office du saint,
par Melchior f animes , curé de Martres. C'est donc au curé de
Martres qu'il faut demander ce que l'on sait, ou du moins ce que
l'on croit savoir, de la vie de saint Vidian. Laissons de côté la
phraséologie édifiante de l'excellent ecclésiastique pour nous en
tenir au fond. Voici les faits qu'il nous raconte :
Vidian vivait au temps de Charlemagne. Son père, duc d'Alen-
çon, était prisonnier des Sarrazins à Lucéria ou Lucerne, ville des
bords du golfe de Gascogne. Les démons, consultés par les prêtres
sur le sort qu'il - fallait lui faire subir, conseillent de rendre
la liberté au duc, à condition qu'il donne son fils en otage. Le
duc accepte. Vidian quitte Paris, où sa mère Stace surveillait son
éducation, pour aller se constituer prisonnier. Le duc d'Alençon
une fois remis en liberté, le souverain de Lucéria, au lieu de faire
1. Foix et Comminges, par Ernest Roschach (Paris, Hachette, 1862), p. 165
et s.
2. Notons cependant que Du Mège avait déjà parlé de la légende de saint
Vidian dans ses Recherches sur Calagurris des Convenu, mémoire lu à l'Académie
des sciences de Toulouse en 1826 et imprimé en 1830 dans les Mémoires,
26 série, t. II, 2e partie, p. 366. Dans ce mémoire, il cite des extraits du texte
latin que nous publierons plus loin. Il mentionne aussi saint Vidian en 1829 dans
sa Statist. gèn. des départ, pyrénéens, t. II, p. 381, et il dit que « chaque année
une fête religieuse et guerrière rappelle et son courageux dévouement et son
glorieux trépas ».
124 A. THOMAS
périr Vidian, le vend comme esclave : une marchande anglaise
l'achète, l'emmène en Angleterre et en fait son fils adoptif. Devenu
homme, Vidian organise une croisade et, à la tête d'une flotte,
débarque à Lucéria , extermine tous les habitants et détruit la
ville elle-même. Cela fait, il revient à Paris jouir de la renommée
que lui vaut un pareil coup d'éclat, Charlemagne le nomme duc.
Sur ces entrefaites, Abou-Saïd envahit le midi de la France à la
tête d'une armée musulmane et vient assiéger Angonia, au sud
de Toulouse. Accouru cà la tête d'une armée, le duc Vidian lui
livre bataille sur les bords de la Garonne : il met les Sarrasins en
fuite et s'acharne à leur poursuite. Harrassé de fatigue, atteint de
plusieurs blessures, il descend de cheval auprès d'une fontaine
pour se reposer et laver ses plaies. Un détachement ennemi sur-
vient à ce moment et Vidian périt accablé par le nombre. La nou-
velle de cette mort ranime le courage des Sarrasins qui détruisent
toute l'armée chrétienne et s'emparent d'Angonia. Lorsque le
flot de l'invasion eut passé, les fidèles enterrèrent les restes de
Vidian et de ses compagnons : des miracles se firent immédiate-
ment sur leur tombeau et le nom d'Angonia fut remplacé par
celui de Martres ou ville des martyrs.
Il est impossible de méconnaître la parenté du récit que nous
venons de résumer avec certaines parties de la légende épique de
Vivien, neveu de Guillaume d'Orange, célébré par d'anciennes
chansons de geste françaises'. Nous retrouvons dans la Vie de
saint Vidian les traits essentiels ou épisodiques de deux chansons
de geste : les Enfances Vivien et Aliscans.
Dans les Enfances, Vivien a pour père Garin d'Anseûne et pour
mère Eutace. Fait prisonnier à Roncevaux, Garin a été emmené
à Luiserne-sur-Mer, et on ne consent à lui rendre la liberté que
s'il donne son fils en échange. Vivien arrive à Luiserne et prend
la place de son père; au moment où Vaumassor va le faire périr
sur un bûcher, le roi Gormond et ses pirates débarquent et
I. L'existence de la légende de saint Vidian m'a été signalée, au mois de
mars 1885, par M. Bertrand Lavigne, auteur de plusieurs publications histo-
riques, mort récemment à Toulouse. C'est aussi à M. Lavigne que je dois de
posséder la Vie de saint Vidian de l'abbé Jammes, qui est devenue fort rare.
VIVIEN d'aLISCANS ET SAINT VIDIAN 12 5
délivrent Vivien, mais pour le vendre à une marchande qui le fait
longtemps passer pour son fils. Plus tard, Vivien s'empare de
Luiserne et tue Vaumassor pour venger la dure captivité de son
père '.
L'épisode de la mort de Vivien dans la chanson d'Aliscans est
trop connu pour qu'il soit nécessaire de l'analyser :
Viviens est en l'aluè de Larchant,
Joste la mer, par dalés un estanc,
A la fontaine dont li rui sont corant...
Comme dans la légende de Martres, c'est bien sur le bord d'une
fontaine que meurt Vivien, mais il meurt, dans les bras de
Guillaume d'Orange, des quinze blessures qu'il a reçues pendant
la bataille , sans que les paiens viennent abréger ses derniers
moments ^.
L'affrontement de ces deux récits ne peut manquer de piquer
vivement la curiosité de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de
l'épopée française du moyen cage. Deux hypothèses contradictoires
se présentent naturellement à Tesprit : ou bien la légende de saint
Vidian de Martres-Tolosanes a été composée avec celle du per-
sonnage épique de Vivien d'Aliscans, ou bien, au contraire, cette
légende est autochtone, et alors il faut admettre que la légende
épique vient de Martres-Tolosanes. Voyons à quel résultat nous
conduira une étude critique sur saint Vidian.
Il est à peine besoin de dire que l'abbé Jammes ne peut être
soupçonné d'avoir puisé directement son récit de la vie de saint
Vidian ni dans les anciennes chansons des Enfances et d'Aliscans,
qui n'ont été publiées que longtemps après l'apparition de sa
brochure, ni dans une version en prose dû xv^ siècle de la geste
de Guillaume d'Orange signalée par M. Léon Gautier (Bibl. nat.
franc., 1497). La seule indication de source qu'il donne est la
1. Les Enfances Vivien, p. p. Wahlund et Feilitzen, Paris, 1886. Cf. L.
Gautier, Epopées françaises, 2^ édition, IV, p. 410 et s. — On peut admettre
que ce nom à'Anseïine , déjà obscur au moyen âge , a été remplacé soit arbitrai-
rement, soit à cause d'une vague consonnance, par celui d'Alençon.
2. Aliscans, p. p. Guessard et Montaiglon, Paris, 1860, vers 395 et s.
126 A. THOMAS
suivante, qu'on lit à la fin de son livre (p. 40 et 41) : « L'histoire
du mart}Te de saint Vidian telle, quant aux faits, que nous
venons de la rapporter fut trouvée, par monseigneur Jean-Louis
de Berthier, écrite sur trois coffres dorés qui renfermaient les
reliques, et qui étaient dans le tombeau de Loratoire du saint
martyr. Elle fut imprimée avec approbation de monseigneur
l'évêque, qui voulut, pour lui donner plus d'autorité, la munir
de son seing et du sceau de ses armes. L'histoire de la vie et du
martyre de saint Vidian, imprimée par ordre de monseigneur
l'évêque de Rieux, Jean-Louis de Berthier, le 23 septembre 1634,
doit faire foi aux yeux de ceux qui croient encore aux traditions
historiques. »
Jean-Louis de Berthier fut évêque de Rieux, diocèse dont
dépendait Martres-Tolosanes , de 1620 à 1662. L'abbé Jammes
nous apprend que c'est lui qui fit faire, en 1635, les châsses en
chêne sculpté dans lesquelles on conserve encore aujourd'hui les
reliques du saint et de ses compagnons. Quant à l'histoire impri-
mée par ordre de J.-L. de Berthier, elle n'a jamais existé que dans
l'imagination du curé de Martres. On lit en effet dans le procès-
verbal officiel de la visite de l'église de Martres, faite le 24 avril
1634 par J.-L. de Berthier, qu'on trouva trois coffres de reliques
dans une armoire de la chapelle de saint Vidian : ces coffres en
fort mauvais état, dit le texte du procès-verbal, « paraissent avoir
éféfait:^ de menuzerie, paint^ et dorés , avec remarque qu'il y avait des
escripts que le temps avoit consumé. » Le prélat ordonna qu'on ferait
de nouveaux coffres « et lorsque lesdits coffres seront faits , nous en sera
donné advis, mesmes des caractères qui estoient autour desdits coffres qui
se pourront lire^ ». Ainsi, des écriteaux consumés par le temps,
quelques caractères devenus presque illisibles, voilà à quoi se
réduit l'histoire « écrite sur trois coffres dorés ^ ».
La véritable source de l'abbé Jammes, bien qu'il ne l'ait pas
1. Arch. dép. de la Haute-Garonne, fonds de l'évêché de Rieux, reg. no 5 ,
p. 174 et s.
2. Cénac-Moncaut, qui se garde bien de citer la brochure de l'abbé Jammes,
renvoie imprudemment à « la vie de S^ Vidian imprimée par ordre de Mgr
l'évêque de Rieux le 23 septembre 1634. »
VIVIEN d'aLISCANS ET' SAINT VIDIAN 127
indiquée, est une plaquette de 15 pages publiée à Toulouse en
en 1769 et intitulée : Les indulgences, la vie et les miracles de saint
Vidian, martyr, patron de l'église de Martres-Tolosanes, au diocèse de
Rieux \ En tête, se trouve la traduction d'une bulle d'Urbain VIII
(13 nov. 1630) conférant des indulgences aux membres de la
confrérie de saint Vidian, martyr : rien dans cette bulle ne fait
allusion à la légende. Puis vient la légende elle-même, assez
courte pour que nous puissions la reproduire textuellement , sauf
la fin, qui est sans intérêt pour nous :
« Puisque le martyre est un des plus grands mérites qui se puisse
acquérir en l'Eglise militante, à cause que c'est un acte de la plus par-
faite charité que l'on puisse témoigner à Dieu : aussi faut-il croire que
ceux qui ont souffert les supplices pour l'amour de lui, sont maintenant
recompensez d'une précieuse couronne marquée d'une grande gloire,
laquelle fait reconnoître leur pouvoir dans les Cieux. Tel a été reconnu
depuis neuf siècles passez ce grand Duc de France, Saint Vidian mar-
tyr, ainsi que les Calendrier de S. Sernin en Toulouse, et manuscrits
anciens des églises du diocèse de Rieux, rendent témoignage de cette
vérité, soit pour la vénération de ses vénérables Reliques que pour les
fréquentes merveilles que Dieu manifeste journellement par ses inter-
cessions. Or, afin que sa sainteté soit manifeste à tous les fidèles, pour
la plus grande gloire de Dieu et confirmation de la Foi orthodoxe, ce
présent Sommaire a été corrigé fidèlement de l'Office et manuscrit
ancien dudit Saint, où est contenu le narré de l'histoire qui suit.
Saint Vidian fut natif de la très-noble et très-illustre Maison de
France, nommée maintenant AlançOn, Ses parens étoient si nobles et
vertueux qu'il servoient d'un très-bon exemple, à cause de leur bonne
vie. La mère s'appeloit Stace. Le Père ètoit duc de la maison de France,
et comme il ètoit un grand guerrier il batailla constamment à l'encontre
des Sarrasins pour la défense de la Foi; si qu'après avoir triomphé
I. J'ai appris l'existence de cette plaquette par l'ouvrage de feu le P. Caries,
intitulé : Mémoire sur le Proprlum Sanctorum de la sainte église de Toulouse, avec
la vraie légende des saints et plusieurs anciens offices, Toulouse, 1880, p. 215.
Après l'avoir longtemps cherchée sans succès, j'ai su par M. l'abbé Sengès,
curé de Martres-Tolosanes , qu'elle avait été réimprimée récemment, et je la
cite d'après la réimpression (Toulouse, impr. Hébrail, 1887, 16 pages), que
M. l'abbé Sengès a eu l'obligeance de m'adresser.
128 A. THOMAS
maintes fois de leurs armes, il fut un jour arrêté prisonnier de guerre
et livré entre les mains d'un Roi Sarrasin , qui regnoit en la Cité de
Lucerne (autrement nommé Luceria) ville anciennement située dans la
Galice, à la côte de la mer Oceane, où il fut traité rudement et enchaîné
dans les cachots affreux d'une prison obscure. Mais comme il étoit un
ferme appui de la sainte Milice, il endura toujours les tourmens avec
une grande patience pour l'amour de son cher maître Jésus-Christ :
aussi bien fut-il redimé des mains de ce Barbare par un moyen du tout
merveilleux; car Dieu le permettant ainsi, il arriva qu'un jour ce Roi
idolâtre consultant les idoles, entendit la voix du Démon, qui lui
repondit comme ce Prince françois qu'il tenoit captif, avoit un enfant
qui viendroit un jour si puissant, qu'il seroit le fléau des Sarrasins et la
ruine totale de Lucerne, si on ne trouvoit expédient de l'avoir et de le
faire mourir. Le Conseil du Roi s'étant assemblé sur ce sujet, donna la
vie sauve au Duc de France avec condition de bailler son fils pour
otage : il est contraint de l'envoyer quérir en France par un courier qui
fit diligément cette dépêche. Sa femme très vertueuse et noble ne reçut
pas si-tôt cette nouvelle, qu'elle envoie son fils à Lucerne pour le
racheter de prison, non toutefois sans beaucoup d'afiliction, prévoyant
le danger et de l'un et de l'autre. L'amour marital néanmoins prévalut
à celui de son fils, et le fils s'estima trop heureux de rendre ses devoirs
aux dépens de sa vie propre. Car il ne fut pas si-tôt à Lucerne qu'il se
livra lui-même entre les mains des Sarrasins pour rançonner son Isaac,
et servir de victime à cet holocauste. Il fut ce Joseph mystique , lié et
garrotté dans la Citerne profonde des prisons de Lucerne, pour être mis
à mort, et sacrifié au Temple des idoles. Le Conseil inique des démons
y avoit déjà délibéré , et leurs fauteurs idolâtres avoient déjà prononcé
cet arrêt. Mais Dieu, qui préside toujours sur toutes les puissances,
surveilla tellement pour la défense de son fidèle serviteur, qu'il le
voulut préserver de l'exécution fatale de cet arrêt qui minutoit sa mort.
D'autant qu'il le reservoit pour la manifestation de sa plus grande
gloire, et pour être le fléau de ces iniques pervers. Voilà pourquoi le
tyran Sarrasin mit eh oubli le dessein malheureux qu'il avoit fait de le
faire mourir. Qu'il ne soit ainsi, la merveille parut ensuite, parce que
certaine Marchande, fort oppulente et riche, fut inspirée divinement
aux Iles d'Angleterre, cingla heureusement les mers jusques au habre
de Lucerne, où elle fit caler les voiles de son navire, et jeter les ancres
pour faire un assortiment de toutes sortes de marchandises. Cependant
l'avarice insatiable qui dévoroit les entrailles du Roi Sarrasin aveugla
VIVIEN d'aLISCANS ET SAINT VIDIAN I29
tellement son esprit, que, sans avoir égard à la prédiction de son
Oracle, il exposa au marché ce Joseph mystique Vidian. C'étoit un
jeune adolescent, beau comme un Ange, bien élevé et instruit en la foi
Catholique, si arrêté en ses actions et en ses mœurs, que sa légende le
qualifie de ce titre, Doctor morum ; il avoit un esprit assuré, et un juge-
ment si solide, que dans un Hymne de son Office on lit ces paroles :
Viàianus mente sanus digno vocatur nomme : La pureté lui étoit si chère,
qu'il conserva toujours sa virginité, comme dit son Antienne, Aiigelicce
puritalis colhur. Cette marchande ne l'eut pas si-tôt vu, qu'elle recon-
nut la vertu de cet enfant par une secrette inspiration de Dieu, qui
l'obligea de le racheter à dessein de le faire son fils adoptif. Etant de
retour en Angleterre, elle en fit un présent à son mari, qui ratifia
l'adoption pour être leur héritier, à cause qu'ils n'avoient point aucun
enfant de leur légitime mariage. Ils l'occupèrent quelque tems au
négoce de la marchandise. Mais comme il avoit porté son esprit à
négocier le trafic du Ciel , et marchander pour la maison de Dieu , et
comme il étoit de si noble extraction, à mesure qu'il s'avançoit en âge,
aussi de môme son désir s'augmentoit de rechercher l'occasion
d'employer sa vie et son courage pour la défense de la foi de Jésus-
Christ. Si que rédigeant en sa mémoire les injures que les Sarrasins
faisoient aux fidèles Chrétiens, et particulièrement au Royaume de
France, comme un autre Phinées conduit par le Saint-Esprit, il gagna
le cœur d'un grand nombre de marchands , et les persuada si puissam-
ment, qu'il leur fit prendre les armes pour la querelle de Dieu, en
renonçant aux magasins de leur marchandise. Son armée grossissoit de
jour en jour de telle sorte , qu'il se rendit assez fort d'aborder au port
de Lucerne. Il surprit d'abord cette ville, renversa les Temples des faux
Dieux, extermina ce Roi idolâtre et son peuple, et mit l'incendie par
toute la ville : enfin il la ruina de fons en comble, à cause de son ido-
lâtrie et des péchés détestables qui se commettoient en icelle : ses
ruines témoignent aujourd'hui son iniquité. Ayant ainsi rendu témoi-
gnage de ses exploits généreux , s'en retourna glorieux et triomphant
au Royaume de France avec son armée.
Ses parens tressaillirent de joie à son arrivée, car ils le considéroient
comme s'il fût ressuscité de la mort. Qu'on se représente les caresses
et les embrassemens d'un père et d'une mère qui n'avoient autre appui
que cet unique fils. Mais quel contentement à eux de le voir revenir de
la captivité avec le triomphe de si braves guerriers qui l'avoient suivi
toujours pour venir un jour consoler sa maison. Le Trés-Chrétien Roi
130 A. THOMAS
de France Charlemagnc qui regnoit de ce taras (comme k tradition et
l'histoire nous apprend) fut assez informé du mérite et valeur de Saint
\'idian : voilà pourquoi il l'institua Duc en son Royaume. Mais ce
Saint personnage qui ne faisoit point état que des grandeurs du Ciel ,
ayant à mépris les grandeurs de ce monde, ne voulut point humer
long-tems l'air de la Cour, d'autant qu'à la première occasion présen-
tée , et la nouvelle étant arrivée que les Sarrasins avoient repris leurs
forces , et fait glisser une puissante armée dans la Gascogne (laquelle
menaçoit déjà la ruine du Royaume de france), il abandonna les
délices et passe-tems mondains, et adressa des ferventes prières à Dieu
qu'il lui donnât le courage d'abattre et détruire l'impiété de cette mau-
dite secte sarrasine. Son oraison fut exaucée, car il fit un tel effort avec
ses armes contre l'ennemi de la foi qui {sic) les repoussa courageuse-
ment, et les serra de si prés qu'il les mit en fuite jusques au lieu
nommé vulgairement le Champêtre, qui est une plaine scituée en
l'Évêché de Commenge, au bord du fleuve de Garonne. 11 rendit en
ce lieu un combat si sanglant avec sa sainte Croisade , qu'il vainquit
généreusement le Sarrasin, et abattit ses forces. Jusques à ce que Dieu
le voulant recompenser de la Couronne du Martyre, permit qu'il fut
blessé cruellement parmi le chamaillis des armes. Etant poursuivi par
ces bourreaux carnassiers, ennemis jurez des Chrétiens, il se réfugia
auprès d'une fontaine qui est au bord de Garonne, nommée à présent
la Fontaine S. Vidian, dans le terroir de Martres, où il lava ses plaies
pour donner quelques rafraîchissemens à l'ardeur du mal qu'il enduro it
patiemment pour l'amour de son Dieu : en témoignage de quoi Dieu a
permis que depuis son lavement , cette fontaine produit quantité de
pierres toutes ensanglantées. Le Martyre de cet Agneau immolé fut
accompli et terminé par les tourmcns rigoureux et par le glaive tran-
chant de ces loups affamez qui se ruèrent sur lui avec tant de furie et
cruauté qu'ils firent rougir la ville de Martres, et l'empourprèrent de
son sang par les coups mortels qu'ils firent grêler sur sa précieuse tête
pour avoir défendu constamment la querrelle de Jesus-Christ. Plusieurs
autres de ses compagnons furent martyrisez en ladite Ville et endurèrent
diverses sortes de supplices. Il y en eut qui furent brûlez, et d'autres
hachez à coups de coutelas : à cause dequoi ladite Ville porte le nom
de Martyrs, parce que auparavant elle s'appeloit Angonia : c'étoit une
grande Cité fort fleurissante et riche , et une des plus anciennes de la
Province de Gascogne, ainsi que les antiquitez et ruines d'icelle le
témoignent assez. »
VIVIEN D ALISCANS ET SAINT VIUIAN I 3 I
La concordance du récit qu'on vient de lire avec celui de
l'abbé Jammcs est à peu près parfaite. Sauf la mention intem-
pestive de Paris comme capitale de la France sous Charlemagne,
et le nom d'Abou-Saïd donné au chef des Sarrasins , le curé de
Martres n'a en effet rien ajouté, quant aux fliits, à la légende qu'il
a eue sous les yeux '.
Si nous remontons de quelques années , nous trouvons une
légende latine de saint Vidian dans les Officia propria sanctorum
ecchsiiC el dioccsis Rivensis , illustrissimi ac rcvcrcndissimi domini
Doniini Joannis Marice de Caiellan, episcopi Rivensis, curis ordinata
atque édita, ouvrage publié à Toulouse en 1764. Voici la partie
essentielle de ce texte ^ :
« Die XXVII augusti. Sancti Vidiani mart3'ris, duplex.
Lectio IV. Vidianus e regio Gallorum principum sanguine , ut anti-
qua fert traditio, ortus , pro liberando pâtre suc, qui in bello contra
Agarenos seu Saraccnos in Hispania captus ab ipsis in servitute detine-
batur, adhuc puer obses datus, ab infidelibus in carcerem detrusus ,
variisque affectus fuit cTsrumnis, quas omnes invicta toleravit patientia :
sed ab illis, imo ab ipsa morte quam ci Rex infidelium paraverat, mira-
biliter ereptus, et in regiones exteras deportatus, post data varia et
insignia tam pietatis christianag quam bellica; virtutis signa tandem ad
aulam Caroli Magni veniens, ibi bénévole excipitur, et ab ipso Carolo
Dux militii^ constituitur. Non multo post, cum audiisset Saracenos,
superatis Pyr^eneis raontibus, in Galliam prorupisse, variasque ejus
provincias devastare, pn-esertim eas qua: ad meridiem sitx' illis mon-
tibus viciniores existunt , non minus zelo fidei et tuendo; relisionis
ardore, quam patriae amore incensus, comparato sibi exercitu , contra
illos fesîinanter accurrit , ut eos è finibus illis penitus exturbaret, et
ultra montes ejiceret.
Lectio V. Cum hostes quos qua:;rebat Vidianus esset assecutus'in ea
1 . L'abbé Jammes ne parle pas , et c'est regrettable , du nom donné par les
récits du xvnie siècle à l'endroit précis où aurait eu lieu la bataille sur les bords
de la Garonne. Ces agri qui dicuntur Campestres — qui deviennent dans le récit
français de 1769 le lien noiniiié vulgairement le Champêtre — n'auraient-ils pas
une certaine parenté de nom avec Aliscans ?
2. Le même récit a été reproduit dans le Breviarinin Riveusc, publié en 1776,
parte astiva, p. 562.
132 A. THOMAS
parte comitatus Convenensis quce vicina est Garumnce fluvio, in agris
qui dicuntur Campestres prœlium atrox committitur, in quo dum
Vidianus non solum ducis optimi, sed et strenui militis partes ageret,
in medio certamine hue et illuc discurrens , ut suos et verbo et exem-
ple ad fortiter bellandum accenderet, cumque jam hoste debilitato ac
ferme profligato, Victoria pênes Christianos mox futura appareret, ipse
gravissime vulneratus ab acie secedere cogitur et ad fontem non longe
distantem, qui etiamnunc nomen sancti \'idiani retinet, cum aliquot
sociis confugere, ut quid lenimenti doloribus suis inveniret. Cum
igitur ibi decumbens vulnera sua aqua fontis lavando cruorem ex eis
manantem conatur extinguere, a superveniente infidelium turma una
cum sociis suis gladio percussus intcriit, et omncs simul martyrii
corona donantur. »
Comme il est facile de le remarquer, le texte latin de 1764 est
beaucoup plus succinct que le texte français de 1769 . Non seulement
il ne donne ni le titre du père de Vidian, ni le nom de sa mère, ni
le nom de la ville d'Espagne où Vidian alla remplacer son père en
prison, ni le nom ancien de la ville de Martres-Tolosanes , mais
encore il ne parle pas de l'expédition faite en Espagne par Vidian.
Le récit du Propriuni ne peut donc être considéré comme la source
de la biographie française ; toutefois, dans ce récit, rien n'est en
contradiction avec la biographie. L'écrivain latin ne raconte pas
l'expédition de Vidian à Lucerne, mais il laisse entendre
qu'il la connaît par ces mots : post data varia et insignia tam pic-
tatis chrisiiame quam hcJUcct virtutis signa; l'on comprend de
reste qu'une expédition de ce genre n'ait pas sa place marquée
dans un Propriuni sanctorum. On peut donc considérer les deux
récits comme dérivés de la même source, et, par suite, les rame-
ner à l'unité : j'inclinerais même à les attribuer au même auteur.
Maintenant, si l'on cherche à savoir quelque chose de la légende
de saint Vidian avant 1764, on ne trouve qu'une seule indication,
mais en contradiction absolue avec le récit du Propriuni et des
Indulgences. Le plus ancien auteur qui ait connu et mentionné
saint Vidian paraît être André Du Saussay qui, dans son Martyro- ■
logiuni Gallicanum (1637), à la date du 9 septembre, lui consacre
cQs quelques mots : « In Aquitania, territorio Rivensi, S. Vidiani
i
VIVIEN D ALISCANS ET SAINT VIDIAN 133
mai'tyris, in loco qui Martres vulgo dicitur, a Gothis Arianis
propter orthodoxx> iidci professionem impie trucidati'. » Tous
les auteurs ont répété, jusqu'en 1764, que saint Vidian a été mar-
tyrisé par les Goths ariens, et sur cette donnée, la seule qu'on
possédât alors, les BoUandistes ont proposé de fixer au v^ siècle
l'existence de saint Vidian, puisque c'est la seule époque où les
Wisigoths aient possédé la région où il a été martyrisé 2. Parmi
les témoignages qui concordent avec celui de .Du Saussay, deux
ont pour nous une valeur particulière, à cause de leur prove-
nance :
1° A la fin du xvii'^ siècle, Simon de Peyronet, curé du Taur,
à Toulouse, répète ce qu'a dit Du Saussay et se borne à faire
remarquer que le saint qu'on appelle en latin Vidianus s'appelle
vulgairement dans le pays Vcsian ' ;
2° Le Propriuni de l'église de Saint-Sernin de Toulouse, à
laquelle appartenait le prieuré de Saint-Vidian de Martres-Tolo-
sanes, donne l'office du saint à la date du 27 août, et dans cet
office, non seulement nous ne trouvons rien qui se rapproche du
Proprium de Rieux, mais nous voyons que la tradition recueillie
au xvii*^ siècle par Du Saussay est pleinement acceptée-^.
En présence des faits que je viens de signaler, une conclusion
paraît s'imposer, c'est que la légende de saint Vidian, telle qu'elle a
cours aujourd'hui, ne remonte guère au delà de 1764 : c'est sans
doute aux environs de cette date qu'on a imaginé d'adapter au
patron de Martres-Tolosanes , qui n'avait pour ainsi dire point
d'histoire, l'histoire légendaire des exploits de Vivien, neveu de
Guillaume d'Orange, dans les chansons de geste françaises. Mais
dira-t-on, comment, vers 1764, et au diocèse de Rieux, pouvait-
il exister un homme connaissant les données des anciennes chan-
1. Cité dans les Acta SanctoriDit, sept. III, p. 261.
2. Acta Sanctorum, sept. III, p. 261 (publié en 1750)
3. Catalogus sanctoniui, Toulouse, 1706 (publication posthume).
4. « Ut quid non possumus et nos cum belto Vidiano, ob veram fidei con
fessiohem a Gothis Arianis occiso, Christi bibere calicem? » Officia sanctorum
propria insigiiis ecclesicc ahhatialis sancti Satuniini martyris Tolosaïue civitalis, Tou-
louse, sans date (permis d'imprimer de 1759), p. 123.
134 ^- THOMAS
sons de geste des Enfances et d'Aliscans, pour les appliquer ainsi à
saint Vidian? La chose est surprenante, je l'avoue, mais non
absolument impossible. Quelque jour peut-être on saura le nom
de ce savant homme et on trouvera la source où il a puisé sa
science. Tout ce que nous pouvons faire aujourd'hui, c'est de le
complim.enter sur le succès déjà plus que séculaire qu'a obtenu
son pieux remaniement de deux de nos anciennes chansons de
2;este '.
I. Je résume ici, en quelques mots, d'assez longues recherches auxquelles
je me suis livré à propos de saint Vidian, sans que les résultats de ces recherches
éclaircissent beaucoup la question traitée dans le mémoire qu'on vient de lire.
Le plus ancien témoignage relatif au culte du saint à Martres-Tolosanes, et à son
existence même, se trouve dans une charte du cartulaire de Saint-Sernin de
Toulouse que M. Antoine Du Bourg a bien voulu me signaler à une époque
où le cartulaire était encore inédit. Dans cette charte (no 47, page 33 de
l'édition du cartulaire pubHée en 1888 par M. l'abbé Douais), un certain
JVilhdiims Raiiiiindi, ses fils et ses neveux, font donation à Saint-Sernin de l'église
de Martres : « et est ipsa ecclesia in pago Tolosano , in loco qui vocatur Mar-
tras, in honore béate Dei genitricis Marie, et ibi corpus sancti Vidiani cum aliis
sanctis. » La charte n'est pas datée, mais elle doit être des premières années du
xiic siècle au plus tard, puisque l'église Sainte-Marie de Martres figure dans une
bulle de 11 19 parmi les possessions de Saint-Sernin. — Le rédacteur du cartu-
laire de Saint-Sernin, dans le titre placé en tête de la charte no 47, appelle l'église
de Martres ecclesia saiicte Marie de Martirihiis : cela à la fin du xiie ou commen-
cement du xiiF siècle. La charte elle-même, comme on l'a vu, dit : Martras,
et il ne fout voir dans la traduction de Martirilnis qu'une fantaisie étymolo-
gique sans valeur. — Le nom Vidianus est assez fréquent dans le Midi de
la France au moyen-âge : il y en a trois exemples dans le cartulaire de
Saint-Sernin pour le xif siècle : Beriiardus Vidianus (charte 24) , Fidiamis
Artns (chartes 305 (de 1145) et 334), ArnaUiis Cornélius et fratres sui ,
Pelrus et Vidianus (charte 557, de 1148). La forme romane est Vi^ia^n), plus
tard Veiia(n).l\ est donc dictinct du nom français Vivien, qui représente Vivianus
(plus anciennement Bilnanus) , nom d'un saint évêque de Saintes (ve siècle) ,
dont le culte a été assez répandu dans la région du Sud-Ouest. Les scribes les
ont parfois confondus : ainsi, une charte de 1251, émanée de l'évêque de Tou-
louse, appelle l'église de Martres « ecclesia sancti Viviani de Martis » (orig.
arch. dép. de la Haute-Garonne, fonds de Saint-Sernin). — Le dimanche de la
Trinité on célèbre à Martres la translation des reliques de saint Vidian, mais cette
date ne remonte qu'à une décision du cardinal de Clermont-Tonnerre , arche-
vêque de Toulouse (mort en 1850) : auparavant elle se célébrait le mercredi de
la semaine de Pentecôte. La fête proprement dite se célèbre le 27 août, jour anni-
VIVIEN D ALISCANS ET SAINT VIDIAN 1 3 5
versaire du mart}'rc de saint Vidian. On remarquera que Du Saussay et d'autres
hagiographes la placent au 9 septembre. La date du 27 août ne proviendrait-elle
pas d'une confusion avec saint Vivien de Saintes, honoré le 28 ? — En dehors
de Martres-Tolosanes , saint Vidian était icté à Saint-Ybars, S. Eparchius
(Ariège), église qui avait obtenu, avant 1635, une parcelle des reliques du
saint. Je n'ai trouvé le nom de saint Vidian dans aucun martyrologe manuscrit
du moyen âge : c'est dire que son culte a toujours été confiné dans les bornes
les plus étroites. — J'indiquerai enfin, comme pouvant donner lieu à des
études 'critiques, quelques saints pyrénéens peu connus, qu'on a rattachés tant
bien que mal aux invasions des Sarrasins en France sous Charlemagne. Ce
sont : saint Aventin, saint Cizy, saint Frajou, saint Gordian et saint Sabin.
Le plus intéressant est saint Cizy, sur lequel je compte revenir quelque jour.
PROCLAMATION D'UN HÉRAUT
EN
DIALECTE MONTPELLIERAIN
(1356)
Par m. DANIEL GRAND
Le document qui fait l'objet de la présente notice ' n'est pas,
à proprement parler, inédit. Il est contenu dans une charte du
Cartulaire de l'Université de Montpellier % mais , comme un
document philologique pourrait passer inaperçu dans le recueil
où il se trouve , où beaucoup de philologues ne songeraient pas
à le chercher, nous avons pensé qu'on nous saurait gré de le
faire connaître par une notice spéciale et que nous ne pouvions
choisir une meilleure occasion que celle qui nous était offerte
par la présente publication. Le dialecte montpelliérain a déjà été
l'objet d'une étude très détaillée de M. Mushacke \ Le docu-
ment que nous publions, qui n'est que du xiV^ siècle, ne sera
pas une contribution bien importante pour l'étude du dialecte ,
mais il offre un document littéraire d'un genre assez rare.
La proclamation du héraut est de l'année 1336, mais la charte
qui la contient n'est que du commencement du xv^ siècle : c'est
un vidimus des divers privilèges de l'université par le bayle de
Montpellier, fait à Montpellier le 31 mai 1410. Ce vidimus, qui
1 . Ce document a fait l'objet d'une communication au Congrès d'études lan-
guedociennes de Montpellier, dans sa séance du 29 mai 1890.
2. Cartulaire de l'Université de Montpellier, t. I (Montpellier, imp. Ricard fr.,
1890, in-4), p. 709.
3. W. MusHACEK, Geschichtliche Entivicklung der Mundart von Montpellier,
Heilbronn, Henninger, 1884, in-8.
138 A. GRAND
forme un grand rouleau de parchemin , fliit partie de la collec-
tion de M. A. de Massilian, à Montpellier (chartes, n° 9), Il est
exécuté avec beaucoup de soin et n'offre qu'un petit nombre de
fautes de copie et qu'un nombre relativement restreint, étant
donnée la longueur de la pièce, des bourdons si communs dans
lès actes des notaires et qui étaient corrigés, en renvoi, à la fin
des actes. Ces conditions nous donnent le droit de supposer que
le texte en langue d'oc a été aussi respecté dans la transcription
qui en a été faite.
Quelques explications sur les circonstances dans lesquelles
cette proclamation est faite sont nécessaires. Le document latin,
qui contient la proclamation du héraut et qui forme la première
pièce du vidimus de 1410, est le procès-verbal de la procédure
de publication des lettres de sauvegarde de Charles IV le Bel, du
mois de mars 1326 ou 1327, en faveur de la Faculté de Droit
de Montpellier (Montpellier, 8 février 1336, n. st.) '. Les lettres
de sauvegarde de Charles IV sont d'abord présentées au sénéchal
de Beaucaire par le bedellus generalis de l'Ecole de Droit , qui le
requiert d'en assurer l'exécution et de protéger l'école contre les
officiers du roi de Majorque, qui, tam de die quam de nocte, predic-
tos scolares , hcdellos , gentes et familiarcs ipsorum supeditant , vexant ,
injuriant et perturbant multis modis. Le sénéchal de Beaucaire
envoie alors ses sergents apposer les penonceaux royaux chez lé
recteur de l'École de Droit, chez plusieurs professeurs et à divers
locaux de l'École de Droit, en signe de la protection accordée par
le roi de France, et fait enjoindre au bayle du roi de Majorque à
Montpellier de publier à son tour les lettres de sauvegarde accor-
dées à l'École de Droit par le roi de France. Le bayle du roi de
Majorque cède à l'injonction du sénéchal de Beaucaire et foit
publier les lettres de sauvegarde par son héraut , Guillelmus
Lauri, preco seu inquantator juratus. Le héraut du bayle du roi de
Majorque foit sa proclamation, que nous reproduisons plus loin,
en langue vulgaire de Montpellier, d'abord devant le tribunal du
bayle, puis sur les principales places de la ville, sur le plan de
I. Cart. de l'Univ. de Montpetlier, t. I, pp. 706-712 (Appendice, n" 6).
PROCLAMATION d'uN HÉRAUT EN DIALECTE MONTPELLIÉRAIN I39
l'Herberie, devant la maison du consulat ou hôtel de ville, sur
le plan de la Pelleterie, au milieu du marché, à l'église N.-D. des
Tables, etc.
Le document que nous venons d'analyser nous fait assister aux
conflits de juridiction fréquents qui éclataient entre les divers
pouvoirs en présence à Montpellier dans le premier tiers du
xiv'^ siècle ' et qui signalèrent particulièrement la fin de la domi-
nation aragonaise. On voit pour ainsi dire constatés, par cette
proclamation conservée par le soin d'un notaire, un pressenti-
ment de rinvasion du français du Nord et une protestation en
faveur des droits de la langue du pays.
Voici le texte du document :
« Baros, manda la cort de nostre senhor lo rey de Malhorgas,
senhor de Montpeylier, a la requesta de mossenhor lo senescalc
de Belcaire et de Nemse et fa a saber a tota persona , de qualque
condecion que sia, estranha o privada , que neguns no sia si
ausartz que ausé far ni f.ir flir emjuria, violencia, ni oppressions
ne neguna novitat , en neguna manieyra , non degudas , als
senhors scolars, studians de la Universitat de l'Estudi de Mon-
peylier en Dreg, ne a lurs fimiliars ne a lurs bedels del dig
Studi de Monpeylier , quar els e lurs bes et lurs bedels e lurs
familiars son en la salvagarda spécial de nostre senhor lo rey de
Franssa. Et qui encontra ayso fara, la cort y faria so que far y
deuria, ses tota merce. »
Remarques. — Au commencement du texte, le mot Montpellier est
abrégé Mon tplr et écrit plus bas, deux fois, en toutes lettres, Monpeylier.
L'original porte Belcarie, au lieu de Belcaire.
Le mot et., dans les deux premiers cas (24*^ et 27^ mots), est abrégé
au moyen du signe spécial usité au Moyen-Age. Il est écrit plus loin,
en toutes lettres, tantôt et , tantôt e-.
1. La ville, représentée par ses consuls. ; le roi d'Aragon, représenté par le
gouverneur et par le hayle, avec son juge et son viguier; l'évêque de Mague-
lone , puis le roi de France (à Montpelliéret) , représenté par l'officier appelé
recteur. Voy. Germain, Histoire de ta commune de Montpellier, 185 1, t. I, ch. V.
2. Plus bas, dans la phrase qitar ch e lurs hcs e lurs hedels et lurs familiars ,
140 A. GRAND
Dans l'expression Univcrsitai de l'Eshtdi, on a un exemple de la tra-
duction littérale de l'expression latine nuiversitas stiidii, dont le cartu-
laire de l'université de Montpellier offre de nombreux exemples et qui
s'applique, tantôt à l'ensemble de l'université, tantôt à une seule
fliculté, comme c'est le cas dans cet exemple. Dans les confirmations de
privilèges de Philippe de Valois, de 13 31, rédigées en français, Esiiide
est également pris dans le sens d'université \
Le notaire qui a transcrit l'acte, malgré l'application qu'il a apportée
à la transcription, a donné à quelques mots leur forme savante : scolars,
studians, shidi à côté de estudi. Les mots « quar els e lurs bes et lurs
bedels » sont au nombre des bourdons commis par le copiste et ne
figurent pas dans le texte de l'acte, mais sont rejetés en renvoi à la fin
de la pièce. Ce bourdon est le plus long de toute la pièce.
A la fin de la pièce, l'ori'ginal porte soh toîa mené, au lieu de ses iota
merce.
une nouvelle collation du texte nous a fait constater que et doit être rétabli
comme nous venons de l'indiquer. .
I, Cart. de l'Univ. de Montpellier, t. I, pp. 284 et 285.
LE COMPAGNONNAGE
DANS
LES CHANSONS DE GESTE
Par JACQUES FLACH
PREMIÈRE PARTIE. — INTRODUCTION.
Chapitre I. — compagnonnage et féodalité.
Le compagnonnage est une institution célèbre. Tacite, en le
décrivant dans sa Germanie, en a fliit le point de mire des investi-
gateurs de nos lointaines origines. Quel historien n'eût été frappé
de la similitude profonde entre cette forme archaïque d'associa-
tion et les types plus jeunes, plus complexes, plus brillants, qui
se sont épanouis au moyen âge ? Pouvait-on ne pas rapprocher
le compagnon et le vassal, l'émancipation par les armes et Tadou-
bement du chevalier? Mais à la réflexion les objections jaillirent.
La féodalité et la chevalerie n'étaient-elles pas des institutions
distinctes, trop dissemblables pour dériver d'une même source ?
Et quelle source? Une organisation rudimentaire, barbare, sépa-
rée par sept siècles de l'établissement féodal, par neuf siècles de
l'institution de la chevalerie. Si la féodalité est sortie du compa-
gnonnage germain, pourquoi a-t-elle mis une si longue durée de
temps à s'établir ? La prépondérance de l'aristocratie à l'époque
mérovingienne ne fut-elle pas aussi forte que sous les successeurs
de Charlemagne ; pourquoi donc le fief n'a-t-il pas apparu dès
alors ?
Montesquieu a donc été logique en reportant sous les Méro-
vingiens la première naissance de la féodalité. L'école aile-
I42 J. FLACH
mande contemporaine, dont Roth fut l'initiateur, ne l'a pas été
moins en soutenant que le compagnonnage privé s'était éclipsé,
avait disparu sous les Mérovingiens; que les rois seuls, à ce
moment , pouvaient s'entourer de compagnons , d'antrustions ,
mais qu'il y a eu, au ix'= siècle, sur le modèle de l'antrustionnat,
une résurrection du compagnonnage ancien d'où est sorti, à très
brève échéance, le régime des fiefs.
S'il était vrai que le compagnonnage eût subi une transforma-
tion si spontanée et si complète, il n'y aurait qu'à opter entre
l'opinion de Montesquieu et celle de Roth. Mais cela est-il vrai,
et ne £tut-il pas, au contraire, les rejeter toutes deux? Toutes
deux se ramènent, en effet, à cet exposé fort simple. D'après
Tacite, les Germains se choisissaient librement un chef auquel
ils s'attachaient, auquel ils engageaient leurs services et leur
dévouement, et duquel ils recevaient, en échange, des libéralités
de toute nature, l'entretien, des armes, un cheval. Plus tard (dès
le vi" siècle suivant Montesquieu, au ix'-" siècle suivant Roth), ces
libéralités sont devenues des terres et elles ont été faites à charge
de service : le fief était créé et le compagnonnage avait disparu.
— Avait-il disparu ? En d'autres termes, la relation personnelle qui
est sa caractéristique a-t-elle fait place presque subitement, dès
que les conditions se trouvèrent favorables, à la relation réelle,
foncière? Chartes et chansons de geste me paraissent démontrer
le contraire. Elles me persuadent que, jusqu'au xi^ et même au
XII'' siècle , le lien personnel est resté un facteur essentiel de la
société, que lui seul peut expliquer tout un côté, le plus impor-
tant peut-être, de l'organisation féodale : l'hommage lige, la
pairie, les rapports entre co-vassaux, \afoi. Ce n'est que plus tard,
à mesure que Tinféodation se multiplia et se compliqua, que le
lien réel prit définitivement le dessus.
Je ne puis songer dans ce mémoire , offert à mon cher maître
et ami Gaston Paris, à étudier la question dans son ensemble.
Qu'il me suffise d'en avoir posé les termes. Mon but est de
montrer, à l'aide des chansons de geste, le compagnonnage sur-
vivant à l'époque que l'on considère comme le triomphe de la
féodalité, survivant avec ses formes et ses effets anciens, non pas
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I43
comme une institution stérile et surannée, mais en pleine sève et
en pleine vigueur, et, pour tout dire, comme un organe de vie
du régime seigneurial.
Esquissons d'abord à grands traits, avec toute la précision pos-
sible, le premier terme du parallèle, le compagnonnage primitil.
Chapitre II. — le compagnonnage primith-.
§ I. — Le coin il ai gcrnut'ui.
Les historiens n'ont pas, en général, attribué à la remise des
armes, chez les Germains, son vrai sens, sa pleine portée. Ils
n'ont envisagé qu'une de ses faces, la cessation de l'étroite dépen-
dance où l'enfant se trouvait au regard du père de famille,
l'émancipation en un mot. L'autre face, la naissance de rapports
nouveaux , de rapports de compagnonnage , entre le père et
l'enfont, leur a presque entièrement échappé ^
Il Elut partir de ce fliit historique que les Germains étaient
des peuplades guerrières chez lesquelles l'organisation militaire
déterminait, en la recouvrant, l'organisation sociale. Chaque chef
de fomille était un chef militaire, faraiiian; quand il comman-
dait à divers groupes unis^ par le sang , il devenait un chef de
clan. « Non casus nec fortuita conglobatio turmam aut cuneum
flicit, sidd fai)iiliac et propiiiquitatcs ^. »
Quels étaient les guerriers que le chef de fiimille avait sous ses
ordres ? Evidemment ses fils, ses petits-fils, ses collatéraux immé-
diats, sans doute aussi ses afi:ranchis. L'autorité qui lui appartenait
sur toutes ces personnes découlait de sa puissance paternelle.
Mais, sauf pour les affranchis qui restaient dans un mundium plus
étroit , elle ne pouvait être la même que la puissance sur des
enfonts, les esclaves et les femmes. Les parents valides étaient
des compagnons de guerre , ils étaient forcément aussi des com-
1 . Je me reproche à moi-même d'avoir laissé ce côté dans l'ombre dans mes
Origines de l'ancienne France, t. I, p. 67.
2. Tacite, Germania, cap. 7.
144 J- FLACH
pagnons de table. Partageant les périls, ils partageaient les joies,
aidant à conquérir le butin, ils avaient leur part de profit.
Quand donc le chef de fiimille admettait un de ses fils au
nombre de ses hommes, il changeait sa condition, il transfor-
mait l'autorité despotique qu'il avait sur lui en une autorité miti-
gée. C'était le mundium encore, mais un mundium affaibli.
Le père ne pouvait, procéder seul à cette transformation. Il
s'agissait en somme de faire entrer un jeune homme dans l'armée
et de plus dans les assemblées de la nation, puisque tous les
guerriers et les guerriers seuls les composaient. Il fallait donc,
au préalable, que le jeune homme eût fait ses preuves, qu'il fût
jugé par ses contribules apte à porter les armes. Voilà pourquoi
la remise des armes par le père est un acte solennel fait en plein
mallum. En élevant le fils au rang de compagnon de guerre et de
table du père, elle en fait un membre de l'armée et de l'état.
Néanmoins elle le laisse toujours placé sous l'autorité du chef de
famille considéré comme chef militaire.
Un tel chef s'est-il signalé par sa bravoure, a-t-il acquis un
abondant butin à la guerre, dispose-t-il de grandes ressources,
est-il investi enfin de fonctions électives , ce n'est plus seulement
parmi ses descendants divers ou ses collatéraux les plus rappro-
chés qu'il recrute ses guerriers. Il s'adjoint, au moment où ils
sont jugés propres à la guerre, des jeunes hommes choisis dans
sa parenté étendue Çpropinquitas) ou dans d'autres familles
illustres '. C'est lui qui se substitue au père. La remise des armes,
c'est lui qui l'accomplit et, ce fiiisant, il opère une véritable adop-
tion, il acquiert le même mundium que le père aurait eu. L'adop-
tion par les armes était très répandue chez les Germains, même
après qu'ils furent établis en Italie et en Gaule ^. Cassiodore nous
en a conservé la formule ' .
1. « Vel principum allquis vel pater vel propinqui scuto frameaque juvcnem
ornant » (Tacite, Gcrmania, cap. 13).
2. Voyez les textes cités par Du Cange dans sa XXII'; dissertation sur
Joinville. « Des adoptions d'honneur en fils. »
3. « Et ideo more gentium, et conditione virili, filium te praesenti munere
procreamus et competenter per arma nascaris filius, qui bellicosus esse dignosce-
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I45
A côté de ces jeunes recrues se présentent des guerriers déjà
éprouvés. Ils veulent s'attacher à un autre chef que leur chef de
famille, -- que celui-ci soit mort ou qu'il les ait autorisés à le
quitter. Pour eux, il ne peut plus être question de l'acte solennel
de remise des armes, accompli depuis longtemps, mais ils entrent
dans le mundium, dans la famille du chef, en plaçant leurs mains
jointes dans les siennes et en lui promettant par serment l'affec-
tion et le dévouement qu'un fils doit à son père, exactement
comme devait le faire le jeune homme qui était adopté par les
armes % comme nous verrons aussi se lier par un serment réci-
proque ceux qui contractent une fraternité fictive.
Tous les guerriers ainsi groupés constituent donc une même
famille. Ils forment une maison, ils marchent derrière la même
enseigne, effigie grossière de quelque bête sauvage fixée au bout
d'une perche 2, ornée parfois d'une banderolle {fano, gundfano,
bandvà)', ils sont nourris, équipés, entretenus par le chef; ils sont
ses enfants (^Degeii)', il est leur ancien, Vealdor pfgna , le senior
pmrorum ^. Le serment de fidélité qu'ils prêtent isolément, en les
plaçant sous le mundium du même chef de famille, crée déjà
entre eux le lien de fraternité. Ils fortifient ce lieu et le resserrent,
aux yeux de tous, quand, dans des occasions graves ou périlleuses,
ils renouvellent leur serment d'un commun accord, en entrecho-
quant leurs armes '>.
ris. Damus quidem tibi equos, enses, clypeos et reliqua instrumenta bello-
rum... ))
1. Etre adopté c'est, suivant l'expression significative de l'Epitome de St Gall,
« ad alinm patrem se commenâarc » (Haenel, Lex Romana Wisigoth., p. 321,
col. 6).
2. Tacite, Gcrmania, cap. 7 : « Effigiesque et signa quaedam detracta lucis in
prœlium ferunt. » Hist. IV, cap. 22 : « Depromptae silvis lucisque ferarum ima-
gines, ut cuique genti inire prœlium mos est. »
3. Dans Heliand et dans Beovulf, cités par Schrôder, Lehrbuch âer deutschen
Rechtsgeschichte, 1889, p. 26, note 42.
4. Beovulf, V. 1645.
5. C'est le vapnatak. Au xi^ siècle encore, chez les Anglo-Saxons et les
Normands , le vapnatak engendre une fraternité , il fait des fratres conjnrati de
tous les sujets d'un même roi. (Voyez les textes cités par Ducange dans sa
XXIe dissertation sur Joinville, à la suite du Glossaire, t. VII, p. 81, col. 2.)
MI-LANGES. 10
14e J. FLACH
Là ne se bornent pas les liens qui peuvent s'établir soit entre
le chef et les compagnons, soit entre les compagnons eux-mêmes.
Tacite nous dit expressément qu'il y a des degrés, gradus, dans
le compagnonnage % que les compagnons peuvent être plus ou
moins rapprochés du chef, donc plus ou moins étroitement liés
à lui , plus ou moins ses égaux. Les Saga du Nord , avec les-
quels concordent sur ce point les traditions de presque tous les
peuples anciens, nous fournissent une illustration précieuse de ce
passage de l'écrivain latin. Précieuse, elle l'est d'autant plus que
nous retrouvons dans nos chansons de geste les traits essentiels
de l'institution qui nous est décrite par les Saga.
§ II. — La fraternité Scandinave.
Quand deux ou plusieurs hommes, quelquefois un grand
nombre , voulaient s'unir avec force , mettre . en commun leur
existence présente et leur destinée future , leurs biens et leurs
maux, leurs gains et leurs pertes, s'assurer l'assistance pendant la
vie, la vengeance après la mort, ils recouraient à des rites symbo-
liques qui créaient entre eux une fraternité fictive.
Voici en quels termes ces rites sont décrits dans la Gisla Saga ^ :
« Ils coupent dans la terre une bande de gazon de telle
manière que les deux extrémités restent fortement attachées à la
terre et ils la lèvent sur une lance dont un homme puisse avec
la main atteindre le fer. Les quatre hommes se placent sous la
bande de gazon, ils font couler simultanément leur sang dans la
terre entr'ouverte et mélangent sang et terre. Après quoi ils
tombent à genoux, promettent par serment que chacun vengera
l'autre comme son frère, et en prennent tous les dieux à
témoin. »
Ces rites se ramènent, comme M. Pappenheim l'a remarqué,
1. Gennania, cap. 13 : « Gradus quin ctiam ipse comitatus habet judicio cjus
quem sectantur ; magnaque et comitum aemulatio, quibus primus apud princi-
pem suum locus. »
2. Le texte est reproduit par Pappenheim, Die altdànischen Schuligilden
(Breslau, 1885), p. 21-22.
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I47.
à trois actes successifs : i° le passage sous la voûte de gazon
{ganga uiidir jardaruieri) ; 2" le mélange dans la terre du sang
répandu en commun; 3" un serment, sous l'invocation des
dieux, de se venger mutuellement en frères. Tous trois con-
courent à créer une fiction de parenté. La terre est la mère com-
mune ' ; se réunir dans son sein ^ et y confondre son sang ' c'est
devenir frères, — c'est même devenir jumeaux, — prendre les
dieux à témoin qu'on exercera le premier devoir de la fraternité,
la vengeance, c'est mettre le sceau à l'alliance contractée.
La fiction ne se borne pas à imiter la réalité, elle la dépasse.
Les devoirs sont plus stricts, l'union est plus étroite, en prin-
cipe elle est indissoluble.
Comme dans les familles primitives, les frères par le sang ont
tout en commun. Il s'établit entre eux une communauté univer-
selle de biens présents et futurs, mifélag +, — Je cite une saga :
« Là se rendirent Porir et les neuf frères nourriciers, et tous se
jurèrent une fraternité de sang. Chacun devait venger l'autre; ils
devaient avoir en commun bien acquis et bien à acquérir, sitôt
qu'ils l'auraient acquis et conquis \ » — Ils se doivent une fidé-
lité, un dévouement qui, en cas de conflit, l'emporte souvent
1. Tacite, Gerinaiiia, cap. 40.
2. Remarquez, en effet, que la bande de gazon doit continuer à faire corps
avec la terre. Cela est dit tout aussi expressément dans une autre saga. — J'adopte
l'interprétation donnée de cet acte par M. Pappenheim. Elle me paraît de beau-
coup la plus plausible.
3. Ce symbole est clair. Nous le retrouvons plus expressif encore chez
d'autres peuples. On ne se contente pas de mêler le sang extérieurement, on le
boit. Ducange en a réuni de nombreux exemples dans sa XX.h Dissertation sur
Joinville. Michelet en ajoute d'autres dans ses Origines du droit français, p. 197
suiv.
4. Pappenheim, op. cit., p. 41, 46, 84. — Le mot félag se survit dans le mot
anglais /t7/ou'. D'après Skeat il est formé de/f', propriété, et de lag = laiu , il
signifie donc ou propriété légale ou droit dans la propriété (voyez W. W. Skeat,
An Etymological Dictionary of thc English Language (Oxford, 1882), vo FcUoiv ,
vo Laiu). Ainsi le terme qui est devenu technique pour désigner le fief se
retrouve dans la qualification primitive de la communauté née du compagnon-
nage. Cela mérite attention.
5. Gull-Poris Saga. Texte dans Pappenheim, p. 46.
148 J. FLACH
sur l'assistance due aux vrais parents par le sang. Enfin, ils sont
associés dans la mort, comme ils le sont dans la vie. Le compa-
gnon-frère ne doit pas survivre à son compagnon , ils doivent
mourir ensemble, comme ensemble ils ont vécu'.
Ce n'est qu'avec l'adoucissement des mœurs primitives que ce
dernier devoir se restreignit. Il en subsiste dans les légendes poé-
tiques l'obligation d'ensevelir le frère mort avec une partie de ses
richesses, et de rester assis auprès de son corps dans le tombeau
l'espace de trois nuits-.
hz fraternité par k sang se juxtapose à la flunille naturelle, elle
ne la supplante pas.
L'obligation des frères-compagnons de poursuivre la ven-
geance, leur droit de réclamer la composition légale ne s'exercent
qu'à défaut d'un parent plus rapproché, un père ou un fils'.
Communs en biens , ils n'héritent pas nécessairement pour cela
les uns des autres-^. Quand l'un d'eux vient à mourir, sa part
dans la communauté revient à ses héritiers les plus proches,
parents réels ou fictifs.
Si je retourne à Tacite, tout me porte à croire que le premier des
degrés qu'il mentionne correspondait à la fraternité que je viens
de décrire , que le chef avait des compagnons dont il foisait ses
pairs, ses égaux, ses frères. Il ne se dessaisissait pas de toute
autorité sur eux, mais la subordination était d'autant moins
1. Saxo GrammaticLis, Hist. Dan., p. 243, 244 (éd. Mûller et \''elscho\v,
cité par Pappenbeim, p. 43, note i) : « Convictu paulisper habito ad confir-
mandum inter se amicitiae cuhuni omnibus conjurare votis, qucmcumque
eorum vita prolixior excepisset, mortuo contumulandum fore. Tantus enim
societatis eorum atque amicitiae vigor extabat, ut neuter, altero fatis absumpto,
lucem prorogare statueret. » — Rapprochez de ce passage Tacite, Gcrniaiiia,
cap. 14 : « Jam vero infâme in omnem vitam ac probrosum superstitem prin-
cipi suo ex acie recessisse... » et César parlant des dévot l , soldurii , gaulois :
« Quorum haec est condicio, uti omnibus in vita commodis una cum lis friian-
tur, quorum se amicitiae dediderint, si quid bis per vim accidat, aut cundem
casumuna fcrant, aut sihi iiiortciii coiisciscant. » (De heJlo Gatl., III, 22.)
2. Cf. Pappenbeim, p. 42-43.
3. Voyez le texte cité par Pappenbeim, p. 86-87.
4. Cf. Pappenbeim, p. 84.
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I49
rigoureuse, que la fidélité réciproque l'était davantage, les devoirs
réciproques plus étendus.
Je résume et je conclus. Le compagnonnage primitif repose
tout entier sur la parenté naturelle ou sur une parenté fictive qui
a ses degrés comme la première, qui est, comme elle, collatérale
ou directe. C'est la finnille naturelle qui est le noyau, le centre
autour duquel les compagnons se groupent pour participer à ses
avantages et à ses charges.
Chapitre III. — le compagnonnage sous les rois francs.
Le compagnonnage s'est certainement maintenu à l'époque
mérovingienne. La recommandation gallo-romaine n'était pas de
nature à l'éliminer, elle ne pouvait que s'y fondre en le renfor-
çant. Ne procédait-elle pas elle-même, en partie au moins,
d'un compagnonnage identique, de la clientèle gauloise'?
Sans doute les rois mérovingiens' s'évertuèrent à faire tourner
à leur profit les forces que le compagnonnage pouvait fournir.
Ils n'eurent pas seulement leurs antnistions, qui étaient les véri-
tables compagnons étroitement liés, les frères fictifs, ils vou-
lurent de plus que tous leurs sujets fussent considérés comme des
compagnons ordinaires , des fidèles , et astreints au serment. Cela
n'a rien d'anormal : le pouvoir du roi n'était, en effet, qu'une
extension, un prolongement du mundium familial 2. Mais le ser-
ment de fidélité, ainsi exigé de tous les sujets, ne faisait nul
obstacle à ce qu'ils fussent engagés dans des liens plus étroits avec
d'autres personnes, placés sous le inimdiuiii, dans le compagnon-
nage d'un autre chef, pas plus qu'il ne fliisait disparaître l'autorité
du chef de famille sur les siens». N'est-ce pas précisément le
1. Voyez, sur cette clientèle et ses divers degrés, mes Origines de l'ancienne
France, t. I, p. 55 suiv.
2. Je l'ai montré dans Origines de l'ancienne France^ I, p. 79 suiv.
3 . Roth a fait de vains efforts pour écarter les textes invoqués par Pardessus en
faveur de l'existence du compagnonnage à l'époque mérovingienne. Mon savant
ami M. Viollet l'estime comme moi {Hist. des institutions politiques, I, p. 422,
150 J. FLACH
compagnonnage privé qui a fait la force de l'aristocratie méro-
vingienne, qui lui a permis de réduire la royauté h l'impuis-
sance ?
Dans la première période de la dynastie carolingienne, nul ne
conteste plus l'existence du compagnonnage. Nous le retrouvons
avec ses traits originaux. Le chef est un véritable chef de famille
ou de clan, un ancien, un senior, auquel affection, dévouement et
assistance, d'un mot h fides , sont dus, les compagnons sont les
membres d'une même famille, des pairs, des égaux, qui se doivent
protection, aide et conseils Mais ne fut-ce là qu'une apparition
éphémère ? Le compagnonnage s'est-il évanoui devant le régime
féodal, comme une vapeur légère au lever du soleil? J'arrive
ainsi à la question soulevée au début de ce mémoire.
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre L''. — les éléments constitutifs de la
PUISSANCE seigneuriale EN DEHORS DU FIEF.
Je veux rechercher, dans cette seconde partie, si le lien person-
nel, le lien familial, dont je viens de retracer l'histoire, cessa
d'être la base principale des relations politiques, s'il fit place dès
le ix'^ siècle au lien fondé sur la concession d'une terre , conces-
sion par laquelle le seigneur se serait acquitté de ses obligations
et dont le retrait toujours possible aurait retenu le fidèle dans
le devoir.
Ailleurs déjà je crois avoir fourni la preuve du rôle immense
note 2). Ecarter ces textes n'aurait pas même suffi. Il eût fallu prouver que le
compagnonnage est inconciliable avec les autres documents de l'époque. Cette
preuve n'a pas été tentée, par l'excellente raison qu'elle ne pouvait aboutir-.
I. Voyez les textes que j'ai cités, Origines de l'ancienne France, p. 231, et
aussi les pages 224 et suiv. du bon livre de M. Emile Bourgeois, Le Capihilaire
de Kicrsy-sur-Oisc (1885).
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE 1 5 I
que, contrairement à l'opinion commune, le lien personnel a
joué dans la constitution de la justice, aux x'= et xi"' siècles ^
Interrogeons les chansons de geste pour apprendre si un rôle
analogue n'a pas continué à lui appartenir, à la même époque,
dans l'ensemble des relations sociales.
Chapitre IL — le lien personnel. — la parenté.
Le seigneur féodal, quand il est puissant, a des vassaux mili-
taires nombreux qui détiennent des terres concédées par lui, des
fiefs, de même qu'il a des sujets de toute catégorie qui lui doivent
des redevances et des services de corps, à raison de l'occupation du
sol. Mais ces diverses classes de personnes, si elles sont ses hommes,
tenus à des services définis, sont aussi ses fidèles, c'est-cà-dire des
membres, à des titres divers, de safamilia, de sa famille étendue,
placés dans saf^i. Tous ils lui doivent un serment de fidélité qui
les lie personnellement à lui. Quand dans nos chansons de geste
un seigneur prend possession d'un domaine , il reçoit le serment
de fidélité de tous les hommes qui l'habitent ou en dépendent,
tenanciers , bourgeois ou chevaliers :
« Si li ont fait homaige et féauté
Cil dou païs volen tiers et de gré :
Et haut et bas devindrent si privé. » ^
Ce n'est pas tout. Si l'on veut éprouver la véritable nature des
rapports féodaux, il faut se demander ce qui fait, aux x^ et
xi^ siècles, la force, la puissance du seigneur féodal. Seraient-ce
les fiefs qu'il a concédés ? Nullement. C'est avant tout sa parenté.
C'est dans elle, dans le pavage, dans une parenté nombreuse,
robuste et vaillante, qu'elle réside. Le fief n'off'rait ni au seigneur
ni au vassal sécurité suffisante. Le premier pouvait être aban-
1. Origines âcV ancienne France, Livre II, chap. 7-13.
2. Girard de Vianc, éd. Tarbé, p. 43.
152 J. FLACH
donné de tous ses vassaux % sous prétexte d'un service exces-
sif % le second dépossédé de son vivant ou à sa mort par un abus
de pouvoir du seigneur 5 .
Des rapports plus fixes et plus stables étaient produits par la
parenté. Une solidarité étroite d'intérêt et d'honneur unit tous
les membres d'une même famille. Dans Ogier le Danois, la nom-
breuse parenté d'Ogier s'interpose entre Charlemagne et lui K
Dans la chanson de Roland, tous les parents de Ganelon prennent
sa défense et trente d'entre eux partagent sa mort quand Pinabel
est vaincu. Dans Girard de Viane, nous assistons à la prise d'armes
de tout un vaste lignage pour venger l'honneur d'un des siens :
« Quant ensamble iert la riche parentés,
X L. M. seront tuit adoubé. »
(Gir. de Viane, p. 105 5.)
Je multiplierais les preuves si chacun ne savait que c'est l'his-
toire des fltmilles, des gestes, et non l'histoire des seigneuries que
chantent nos trouvères.
1. Les exemples en sont nombreux. J'en cite un :
« Karles estoit à Aiz plains de duel et de rage,
Quar tuit li sont failli et privé et sauvage ;
Mandez avoit ses homes...
XIIII rois poissanz dont avoit seignorage :
Chascuns l'ot desfié et rendu son homage. »
{Chanson des Saisnes, I, p. 64).
2. « Poi aime son seignor...
Qui par fause achoison de lui servir se part. »
(Ihid., I, p. 33).
3 . Tel est le point de départ de plusieurs de nos chansons de Geste , Raoul
de Cambrai, Aiol, etc. Voyez aussi les offres faites à Guillaume d'Orange et
qu'il repousse. {Charroi de Nîmes, éd. Jonckbloet, p. 81 suiv.)
4. Chevalerie Ogier, éd. Barrois, v. 9530 suiv., 9560 suiv.. 9586, 9590 suiv.,
9680, etc.
5. Cf. Chanson des Saisnes, II, p. 49-50 :
« Se je et mes lignages et mes granz parentez
Estoient avec moi. et cil c'ont amenez,
Plus de. L. M. seriens d'adobez. »
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I53
Chapitre III. — le compagnonnage naturel.
Le seigneur féodal reste, nous l'avons vu, un chef de flunille
ou de clan'. Il a comme alliés naturels, comme « charnels
amis - » , les autres seigneurs de sa parenté, il a sous son autorité
directe non seulement ses fils, mais des collatéraux, frères ou
neveux ou parents plus éloignés. Cette autorité, il la doit parfois
à sa seule valeur personnelle, i\ son courage, à son audace, à sa
force musculaire. Guillaume d'Orange s'impose comme chef à
ses frères, quoiqu'il ne soit pas l'aîné et que leur père vive
encore : « Par mon chef, dit-il, fussiez-vous cent chevaliers, tous
fils d'Aimeri, je serai partout votre chef: c'est moi qui vous
guiderai et qui vous donnerai châteaux et villes et riches
fiefs ^. »
Il se forme ainsi au sein de la famille des groupes naturels que
nous pouvons comparer au compagnonnage primitit des Ger-
mains. Les quatre fils Aymon en sont le type parfliit. Ils se sou-
tiennent, ils s'appartiennent à la vie et à la mort :
« Ançois somes tuit frère, près nos apertenon,
mult nos entr'amion. «
(Ren. de Montauban, p, 179-180, éd. Michelant.)
Quand l'un d'eux est blessé, en apparence mortellement , par
Girard de Valcormont, celui-ci s'écrie :
1. Orderic Vital, pour tracer le portrait d'un puissant seigneur, s'exprime
ainsi : « Hic nimirum in saeculo miles fuerat magnae sublimitatis, hostibus terri-
bilis et amicis fidelis. Filios et Jratres multosqne nepotes in aiiiiis patentes hahiit,
hostihusqiu' vicinis seu. longe positis valde féroces. » (Hist. eccîes., liv. III, cap. 2, éd.
Le Prévost, t. II, p. 15.)
2. Ren. de Montauban, p. 367, et passini.
3. Premières armes de Guillautne (Jonckbioet , Guillaume d'Orange, t. III,
p. 30). — Orderic Vital nous apprend de même que Guillaume, le second fils
de Giroie, fut le chef de ses six frères : « Willermus in ordine nativitatis secun-
dus diu vixit, omnique vita sua cunctis fratribus suis imperavlt » {Histoire
eccksiast., liv. III, éd. Le Prévost, t. II, p. 26).
154 J- ï'LACH
« Or sont dcscoinpaignié li IIII fil Aymon. »
(Rcn. de Montauhan, p. 189, v. 14.)
Ils reconnaissent l'un d'entre eux pour chef. Ce n'est pas l'aîné,
Alart, c'est Renaud, le plus brave. Il devient leur seigneur, leur
sire :
« Vos estes nostre sire et nostre confanon. »
(p. 180, V, 2.)
« Tant com Renaus vivra, tant gariromes nos ,
Mais puisqu'il sera mors, jà n'en eschaperon. »
(p. 184, V. 28-29.)
Ils s'offrent à mourir pour lui :
« N'ert mie grant damage, se nos III i moron.
Et VOS en ires, sire, broçant a esporon. »
(p, 193, V. 29-30.)
Mais le dévouement, la foi, est réciproque, Renaud répond :
« U nos i garrons tuit, u nos tuit i morron.
Jà nus ne faudra l'autre, tant comme nos vivons. »
(p. 194, V. 4-5.)
Chapitre IV. — la maisnie.
Les parents, groupés autour d'un chef, forment le noyau d'un
compagnonnage bien plus étendu , dont l'importance ne me
semble pas avoir été mise en suffisant relief par les historiens, la
maisnie, la maison du seigneur, son corps d'élite, le centre de
résistance de son armée, son meilleur conseil, son entourage de
chaque jour. La maisnie se complète, en dehors de la famille,
par les fils des vassaux ou des alliés les plus fidèles. Ils sont
nourris , élevés , instruits au métier des armes , avec les fils , les
neveux, les autres parents. Arrivés à l'âge d'homme ils sont,
comme eux, armés chevaliers par le seigneur.
Comment ne pas reconnaître ici l'ancienne adoption germa-
nique, l'entrée dans la famille, l'entrée dans le compagnonnage ?
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I55
Il naît, en effet, une sorte de parenté entre le 7îourri et le sei-
gneur qui l'a élevé, entre Vadoubé et le seigneur qui lui a donné
les armes ^ Elever un enfant c'est prendre la place du pèrc^,
l'armer chevalier c'est se porter garant , pour la vie , de sa bra-
voure et de son aptitude à manier la lance et à diriger un cheval.
Il n'est plus d'autorité publique pour juger de cette aptitude :
le seigneur nourricier d'ordinaire en décide. Au nouvel adoubé
à se montrer digne de la confiance mise en lui, capable de se
servir de l'armement qu'il a reçu : il lance son cheval au galop,
il frappe la quintaine, ou, si l'on est devant l'ennemi, il pro-
voque un adversaire. L'approbation publique suit, elle ne pré-
cède plus :
« Dist l'uns a l'autre : « Ci a boin chevalier ' ! »
Nourriture et adoubement engendrent ainsi une affection et une
fidélité toutes familiales :
« Si seront à ma cort ses II enfans nourri ;
Chevaliers les ferai, si seront mi ami. »
{Renaus de Montauban, p. 383, v. 13-14.)
« Chevalier les fera, seront de sa maisnie. »
(Ibid., p. 384, V. 7.)
1. Ceci n'a pas échappé à Lacurne de Sainte-Palaye. « Je crois avoir entrevu,
dit-il, que ceux qui avoient conféré la chevalerie étoient regardés comme autant
de pères de famille ; les conseillers ou assistants comme les parrains des nou-
veaux chevaliers et ceux-ci comme les enfants d'un même père » {Mémoires sur
l'ancienne chevalerie, 3e partie, p. 226, Paris, 1759).
2. M. Sumner Maine a fort bien montré pour l'Irlande comment \q fosterage
y produisait une parenté fictive entre l'enfant et le père nourricier (Institutions
primitives, p. 298). — Dans les Saga, les frères nourriciers furent assimilés aux
frères jurés par le sang (svarahrôdir) et finirent même par leur donner leur
nom (fôstbrôdir). Cf. Pappenheim, op. cit., p. 36, note 3.
3. Girard de Viane, p. 22. De même Raoul de Cambrai :
« Dient François : « Ci a molt bel enfant! »
(v. 515, éd. Meyer et Longnon.)
« Dist l'uns a l'autre : « Cis est molt bel armez ; » t>J
(v. 591.)
156 J. FLACH
Les nourris reviennent sans cesse dans nos chansons. C'est sur eux
que le seigneur compte avant tout et toujours :
« Sa mesnie apela où mielz se pot fier. »
(Rcn. de Montauhan, p. 35e, v. 30.)
« O lui troi cent de chevaliers hardis
Nés de sa terre que il avoit norris »
(Garin Je Loherain, éd. Paulin Paris, I, p, 38.)
« En courant vienent cil que il ot norris,
Lor droit seignor ne volent pas guerpir. «
(Ibid., p. 39.)
« C'est du côté de Girart que se trouvaient les plus hardis :
C'était sa mesnie, ceux qu'il avait nourris. »
(Girard de RoussiJJon, tr. Paul Meyer, § 320, p. 159.)
« Quel deuil pour les mesnies de Charles et de Girart, qui
s'étaient engagées par serment à combattre jusqu'à la mort. »
{Ihid., § 390, p. 191.)
« A sa maisnie comença à tenchier :
« Malvaise gent, dist Turpin li guerrier,
Norris vos ai et tenu forment cier :
Par saint Rémi ! mult l'ai mal emploie ! »
(Chevalerie Ogier, éd. Barrois, v. 9320 suiv.)
« ...se conbat à petit de maisnié,
N'avoit od lui que cinq cens chevaliers;
Cil sont si home, ne l'osèrent laissier. «
(Ibid., V. 5375 suiv.)
L'affection, ici aussi, est réciproque. Si la dernière pensée de
Roland est pour son seigneur qui l'a nourri :
« De plusurs choses à remembrer li prist :
De dulce France, des humes de sun lign,
De Carlemagne, sun seignur, ki l'nurrit. »
(^Chanson de Roland, éd. Gauthier, v. 2377 suiv.)
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE 157
Charlemagnc, à son tour, voudrait ne pas survivre à sa maisnie :
« Si grant docl ai que ne vuldreie vivre,
De ma maisniée ki pur mei est ocise. »
(Chanson de Roland, v, 2936-2937.)
Des libéralités incessantes entretiennent, avivent le dévouement
de la maisnie. Etre libéraf est la maîtresse vertu du seigneur
féodal :
iD'-
« Donez l'or et l'argent et le vair et le gris,
Qar doner est la rien qi plus monte à haut pris. »
ÇCh. des Saisnes, éd. Fr. Michel, I, p. 86.)
Le seigneur nourrit sa maisnie, il l'équipe, lui distribue armes,
vêtements et fourrures, palefrois et destriers, or et argent'. Ce
n'est souvent qu'après de très longs services que le fidèle de la
maisnie est pourvu d'un fief. Guillaume d'Orange a vieilli au
service de l'empereur Louis, comme son compagnon le plus
dévoué :
« Tant t'ai servi que j'ai chenu le chief. »
(Charroi de Nîmes, éd. Jonckblœt, v. 254.)
lui dit-il, et Louis le reconnaît :
« Gardé m'avez et servd par amor
Plus que nus homs qui soit dedenz ma cort. »
(Ibid., V. 307-308.) •
Pourtant il n'a obtenu encore nulle concession de terre. Il le
reproche à Louis :
« De cel servise ne vos membre-il prou.
Quant vos sanz moi des terres fêtes don. »
(^Ibid., V. 202-203.)
I. Voyez, par exemple, Ch. des Saisnes, II, p. 37. Ogier, v. 10601, suiv.,
V. 10615. ^iol, p. 108. Couronn. Louis, p. 103, et le passage à'Aspmnont cité
infrà, p. 160.
158 J. FLACH
L'empereur lui répond qu'il est loin d'être le seul :
« Encor ai-ge LX de vos pers
A qui ge n'ai né promis né doné. »
(^Charroi de Nîmes, v. 281-282.)
Pour prendre part aux largesses en servant un seigneur géné-
reux et puissant, pour obtenir, en guise de récompense finale,
des terres, se présentent sans cesse des recrues nouvelles. Le
seigneur lui-même en sollicite et en attire quand il a besoin
d'hommes ; il leur offre deniers et chevaux :
« Tuit cil qui servent as povres seignorez
Viegnent a mei : ge lor dorrai assez,
Or et argent et deniers moneez.
Destriers d'Espaigne et granz muls sej ornez. »
(Cour. Louis, éd. Langlois, p. 103.)
Il leur offre surtout de les armer chevaliers % et défend même
à ses vassaux de lui faire concurrence en cela :
« Ne se penst jà nus bons itel pensée
Que chevalier i face en sa contrée;
Veigne à la cort quant ele iert asenblée
Chascuns aura et cheval et espée
Et bon haubert et ventaille fermée
Et bonne robe de soie gironnée ;
Se il tant fait qu'il viengne à l'asenblée
Chevaliers iert tantost, se lui agrée. »
(Aspremont, éd. Gauthier et Guessard, p. 3, v. 19 suiv.)
Les nouveaux venus commencent par faire hommage. C'est
l'ancien mundium qui vit toujours, c'est la primitive recomman-
dation qui les fait entrer dans la fltmille , dans la maison du sei-
I. « Et ki armes vora, je l'en donnai asses. »
(Ren. de Montauban, p. 138, v. 25.)
« S'o moi s'en vienent...
... si seront adoubé. »
(Charroi de Nîmes, v. 652, 657.)
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE 159
gneur. Remarquez, en effet, qu'il n'y a pas ombre de conces-
sion de fief. Girard de Viane et son frère Renier arrivent à la cour
de Charlemagne. Ils veulent s'engager à son service :
« Vos servirons volentiers bonemant,
I an ou II. ferons vostre commant,
Et s'il vous plait III. ou IIII. en avant,
Por conquester onor et garnemant. »
(Girard de Viane, p. 19.)
Charlemagne , sur le conseil de Gautier l'Alemant , consent à
les retenir auprès de lui, et aussitôt ils lui font hommage :
« Et dist li Rois : « Or viegnent donc avant.
Et deviegnent mi home ! »
Li damoisel firent molt à prisier :
Devant le Roi se vont enjenoilier
Font li homaige voiant maint chevalier. »
(Jbid., p. 20.)
L'adoubement suit pour l'un, est ajourné pour l'autre :
« Premièrement adouberai Rainier :
Et de Girars ferai mon escuier,
Armes aura, s'il me sert volentiers. »
Chemise et braies on aporte à Rainier, etc. «
(Jhid., p. 21.)
Quelquefois l'inverse se produit. Un fils de roi, au moment où
il a été adoubé, demande à un vassal éprouvé de son père d'entrer
dans sa maisnie. Tel Louis s'adressant au duc Naismes :
« De ma maisnie soies, je vous em pri. «
(Ogier, V. 7325.)
Il y a donc dans la maisnie des classes, des catégories nom-
breuses de personnes. Il y a des degrés comme dans le comitat
ancien. Au premier rang les parents les plus proches et les com-
pagnons les plus fidèles, puis les nourris, les adoubés, les servi-
teurs qui attendent l'aboubement. Suivant leur importance sociale,
r6o J. FLACH
ils sont hommes de haut parage, .chevaliers, bacheliers, damoi-
seaux, écuyers. La rémunération varie à proportion du rang^ :
« Les dras de soie de paile Alexandrin,
Les bons henas et les copes d'or fin,
Les biax ostors, les faucons montardin.
Tel avoir done Karles li fix Pépin
As gcntis homes qui sunt de riche lin.
Les palefroiz, les chevax, les deniers,
Ce done Karle as poures chevaliers ;
Le vair, le gris et les corans destriers.
Les sors faucons, les muez esperviers,
Ce done Karle as bacheliers Icgiers,
As damoisiaus, as vilains sodoiers. »
{Ch. d'Aspremont, p. 2, v. 71 suiv.)
Le maisnie s'étend même, on le voit, jusqu'aux soudoyer s ,
jusqu'aux mercenaires, troupes souvent nombreuses que les
seigneurs féodaux entretenaient et qu'ils Élisaient venir de pays
étrangers 2 :
« Si mandes par la vile les vallans chevaliers
Et des estranges tieres mandes les sodoiers. »
(Ren. de Montauhan, p. 14T, v. 6-7.)
Cette circonstance ne doit pas trop surprendre, car chevaliers
et damoiseaux s'engageaient, eux aussi, comme soudoyers :
« Fouque s'est renforcé de mille chevaliers, et Fouchier de
quatre cents damoiseaux légers, pris les uns et les autres comme
soudoyers. »
{Gir. de Roussillon, § 127, p. 69.)
1 . Comme chez les Germains, c'est souvent le partage du butin : « Girart et
les siens prennent le butin. Il en donna à ses hommes autant qu'il le devait,
de telle sorte que depuis lors aucun d'eux ne lui manqua au moment critique. »
(Gir. de RonssUhn, § 91, p. 44.) « Seigneurs je vous ai toujours nourris. Je vous
ai enrichis de tout mon bien. Vous avez pris pour moi maint palais dont je
vous ai distribué les richesses. » (Ilnd., p. 159-160.)
2. « Girart a une mesnie bonne et nombreuse de soudoyers bavarois et alle-
mands. » (Girard de Roussillon, trad. P. Meyer, § 470, p. 219-220.)
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE l6l
Et, de plus, les soudoyers étaient liés par un serment de fidélité :
« Li saudoier Aiol l'ont esgardé
Cui il avoit l'avoir abandoné,
Et dist li uns à l'autre : ....
« Et ja li somes nous sor sains juré
Que ja ne li faurons en notre aé. »
{Aiol, éd. Normand et Raynaud, p. 129-130.)
Quand Auberi le Bourgoing s'offre comme soudoyer au comte
de Flandre Baudoin, il se déclare prêt à devenir son homme, à se
recommander à lui :
« Or sui venus ci a vos por garant
Je et mes nies serons en vo comant. »
{Auberi, éd. Tobler, p. 23, v. 31-32.)
A vrai dire, la solde, plus ou moins déguisée, se retrouve à
chaque pas. Elle est plus fréquente que la concession de terre,
elle la remplace ou s'y joint ; parfois elle lui est préférée.
Telle que je l'ai décrite et même abstraction faite des merce-
naires proprement dits, la maisnie pouvait comprendre des
miniers d'hommes :
« Je verrai la mesnie qu'aura Fouchier : il peut, dit-il, mener
contre moi mille chevaliers, et sa terre n'a pas mille pas. »
{Girard de Roussillon, trad. P. Meyer, § 127, p. 68.)
« Vous me devez servir en France a .IIII. rois,
Chascun doit de mainie .M. chevaliers avoir. »
{Ren. de Montauban, p. 262.)
C'étaient des combattants toujours prêts à marcher, qu'il
n'était pas besoin de semondre au loin par brefs et messagers ',
I . «Ne la grant guerre ne m'estoit or mandée ;
Ne n'ai o moi fors mesnie privée ! »
(Aîiberi h Bourgoing, éd. Tarbé, p. 9.)
« Charles se rendait à Roussillon avec sa mesnie privée. Il n'avait pas con-
voqué son ost, et pourtant sa chevauchée n'était pas si petite. » (Gzr. de
Roussillon, § 448, p. 210.)
MÉLANGES. H
l62 J. FLACH
dont le service ne se restreignait pas à quarante jours ou deux
mois comme pour beaucoup de vassaux. — C'étaient, en outre,
des conseillers toujours présents. — Le seigneur tenait avec les
plus importants d'entre eux, « les meilleurs de ses hommes % »
son conseil et ses plaids ordinaires. Dans les affaires seulement
d'une gravité extrême ou à certaines époques déterminées de
l'année, à Pâques ou à la Pentecôte ^, ce conseil s'accroissait, en
cour plénière ou proclamée, des vassaux résidant sur les fiefs. —
C'étaient des servants de tout ordre, sénéchaux, échansons, porte-
mets : Rainier, quoique chevalier et conseiller de la chambre de
Charlemagne, et son frère Girard de Viane s'acquittent de
pareils offices K — Ils maintenaient l'ordre dans le palais.
Charlemagne s'adresse en ces termes à sa maisnie :
« Prenés le moi (un délinquant), ma mainie privée.
Se vos ne l'faites , vos fois avés faussée !
Mar s'en ira par nule trestornée.
Qui ma cort a honie ! «
{Girard de Viane, p. 63.)
Ils publiaient les ordres du seigneur :
« Par sa maisnie a fait un ban huchier. »
(Cour. Louis, p. 70, v. 1503.)
Ils étaient enfin ses compagnons de chasse, de chevauchée, de
plaisir :
« Girart gorge son faucon ; autour de lui un millier d'hommes
de sa mesnie, vêtus de hoquetons bordés d'orfroie et de jupons
de soie vermeille. »
{Girard de Rouss., § 48.) *
Entre eux, ils se devaient une assistance et une affection fra-
ternelles :
1. Girard de Roussilîon, § 259, § 261, § 265, etc.
2. Ibid.,$2'ii,S 35.
3. Girard de Viane, p- 25.
4. Adde, ibid., $ 268, etc.
Le compagnonnage dans les chansons de geste 163
« Damoiseaux de ma mesnie, aimez-vous mutuellement. »
(Girard de Rouss., § 307.)
Le terme ancien de compagnon ' s'est conservé.
« Bien sont d'une maisnie jusqu'à. M. compaignon. »
(C/;. des Saisnes, I, p. 141.)
« Ses veront mes maisnies et mes compainges. »
{Aiol, p. 189, V. 6504.)
Il a seulement, par l'usage, perdu de sa rigueur. Il est rem-
placé souvent par les mots équivalents ou plus vagues de pair 2,
privé, dru 5, ami juré et pkvi, accidentellement '^ par un terme
déformé (abhaicJj) paraissant venir du moè ainbactus dont César
se sert pour désigner les clients et les compagnons gaulois.
La maisnie est loin d'être la seule forme de compagnonnage
qui subsiste vivace à côté du fief. Il en est de plus larges, il en est
de plus étroites, de plus éphémères et de plus durables.
Chapitre V. — le compagnonnage d'aventure.
Un guerrier audacieux qui veut entreprendre une expédition,
une conquête, groupe autour de lui des milliers de compagnons
qui lui engagent leur foi et leurs services. Ainsi fait Guillaume
d'Orange quand il veut conquérir l'Espagne que l'empereur
Louis lui a donnée en fief. La scène est pleine de mouvement
et de vie 5.
« Seur une table est Guillaumes montez,
A sa voiz clère commença à crier :
1. Cf. Lex Salica, LXIII (Cod. 6 et 5, édit. Hessels) : « Si quis in hoste in
conpanio de conpagenses suos hominem occiderit... in triplo conponat. »
Cod. 10 : « Si quis hominem ingenuum qui lege salica vivit in hoste, in com-
panio, de companiei suorum occiderit... in triplo conponat. »
2. D'où l'expression fréquente : « pair et compagnon. »
3. A rapprocher de trustis.
4. Girard de Roussillon, p. 138.
5. Charroi de Nîmes, v, 636 suiv,
164 J. FLACH
« Entendez-moi de France li barnez...
Ce vueil-ge dire as poures bachelers,
As escuiers qui ont dras dépanez,
S'o moi s'en vienent Espaigne conquester
Et le païs m'aident à aquiter...
Tant lor dorrai deniers et argent cler,
Chasteaus et marches, donjons et fermetez,
Destriers d'Espaigne, si seront adoubé. »
Trente mille hommes répondent à cet appel :
« Quant cil Toirent si sont joiant et lié,
A haute voiz commencent à huichier :
« Sire Guillaume, por Deu ne vos targiez !
Qui n'a cheval o vos ira a pié. »
Qui donc véist les poures escuiers,
Ensenble o els les poures chevaliers !
Vont à Guillaume le marchis au vis fier.
En petit d'eure en ot trente milliers,
A lor pooirs d'armes apareilliez.
Oui tuit en ont juré et afichié
Ne li faudront por les membres tranchicr. »
D'autres fois c'est la bravoure dont un chevalier a fait preuve,
le renom dont il jouit, qui le fait reconnaître spontanément
comme chef par de nombreux compagnons. Auberi le Bourgoing
trouve à la cour de Baudoin de Flandre cent chevaliers français
qui vont à lui et lui demandent à devenir ses hommes. Comme
il allègue qu'il est pauvre et n'a rien à leur donner, ils répondent :
« Ne prendons pas garde à la poureté,
Mais au grant sens et a la grant bonté,
A la prouece et a la loiauté,
S'estes haus home et de grant parenté...
Recheves nos en droite loiauté.
Et nos serons vostre home et vo(i) juré
Ne vos faurons por home qui soit né(s). »
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE 165
Auberi consent. Le serment est prêté :
« Auberis a si saiiement parlé
Qu'il li ont tuit et plevi et juré,
Ne li fiiudront ; ensi l'ont créante. »
(Chanson d' Auberi, éd. Tobler, p. 27-28.)
Dans Macaire, le bûcheron Varocher, armé chevalier pour ses
exploits, voit accourir mille compagnons prêts à le servir en lui
engageant leur foi :
« Tel mil d'entre eus qui vuelent gaaingnier
En sa compaigne vont à lui s'ajoster
Et si li jurent l'aideront sans fauser.
Et Varochers les a pris volentiers,
Dist Varochers : « Ne le vos quier celer,
Cil qui venront o moi à guerroier
Ja del gaaing ne lor quier un denier;
Mais vos estuet estre vaillant et fier.
Que en tel lieu vos vorrai je mener
Où troverons tante arme et tant destrier
Et tant avoir, que d'or que d'argent cler.
Plus en aurés n'en saurés demander. »
(Macaire, éd. Guessard, v. 2541, suiv.)
Chapitre VI. — la fraternité fictive.
Les liens créés par la parenté, par la niaisnie, par le compa-
gnonnage que j'ai appelé « d'aventure » se renforcent, soit entre
chef et compagnon, soit entre compagnons d'un même chef,
par des pactes d'une énergie croissante. Les mêmes pactes font
naître des rapports individuels d'une rare étroitesse entre des
hommes jusque-là étrangers l'un à l'autre. C'est la fraternité
fictive par le sang qui survit, comme a survécu le comitatus
dans son ensemble.
l66 J. FLACH
§ I. — Formes ci stipulations.
Dans le Roman de Lancelot du Lac, trois chevaliers se font
saigner ensemble et mêlent leur sang pour contracter une fra-
ternité'. Ce rite n'était plus que l'exception. Avec la douceur
plus grande des mœurs et sous l'influence du christianisme, le
serment s'était presque seul conservé.
La description la plus complète de la cérémonie nous est four-
nie, je crois, par la chanson de Girard de Viane. Il s'agit du
compagnonnage fameux de Roland et d'Olivier, qui se trou-
vaient, au moment où ils le .contractèrent, dans deux camps
ennemis. Ils parlent à tour de rôle. Chacun énumère les enga-
gements qu'il prend, en les plaçant sous l'invocation divine :
« RoUant parlât au corage aduré :
— Sire Olivier, ja ne vos iert celé.
Je vos plevîs la moie loialté
Que plus vos aim que home qui soit né^
Fors Karlemain li fort Roi coroné.
Puisque Deus veut que soions acordé,
Jamais n'arai ne chastel, ne cité.
Ne bosc, ne ville, ne tor, ne fermeté,
Que n'i partiez, /o/ que je doi à Dé!
Aude panrai, se il vos vient en gré ;
Et se je puis, ains IIII. jors passé.
Aurez au Roi et pais et amisté.
Et s'il ne l'fait tôt à ma volante.
Qu'il ne le voille otroier ne graer,
O vos irai léans en la cité,
Ne li faut guerre en trestot son aé. »
Olivier l'ot; si l'en a mercié.
Andous ses mains en ient vers Dame Dé,
— Glorious Sire, vos soies aoré !
I. Lacurne de Sainte-Palaye , Mémoires sur l'ancienne chevalerie, 3^ partie,
p. 227.
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE léy
Que vers ccst home mavés hué acordé.
Sire Rollant, ne vos soit pas celé,
Je vos aim plus que home qui soit né.
Ma suer vos doing volantiers et de gré
Par tel covant, com je vos ai conté
Que vers Karlon soiens bien acordé. »
(Girard de Viane, éd. Tarbé, p. 155.)
Ces engagements, principaux et accessoires, sont ratifiés
solennellement par une accolade et un serment :
« Tôt maintenant ont lor chief desarmé ;
Si s'entrebaisent par bone volenté ;
Puis sont assis sur la verde erbe ou pré ' .
Lors fois plevissent en bone volenté,
Et compaignie en trestot lor aé. »
Çlbid., p. 155-156.)
Si Roland et Olivier n'eussent été en rase campagne, ils
auraient prêté leur serment sur des reliques ou sur les livres
saints. Dans Aiol, le roi Louis propose au héros de la chanson
deux compagnons - :
« Or serés compaignon , vous et Jobert ,
Ylaires ert li tiers de saint Lambert :
L'autre jor m' en proierent a Saint-Marcel. »
{Aiol, V. 4512 suiv.)
Le pacte est ainsi conclu :
« Si se sont compaignie devant le roi ; »
1. Même attitude d'Ami et d'Amile :
« Or sont li come andui assiz sor l'erbe
Il s'entrafient compaingnie nouvelle. »
(Amis et Amiks, éd. Hofmann, v. 199-200.)
N'y aurait-il pas quelque vague et lointaine réminiscence de la bande de
gazon soulevée du sol ? Je n'ose insister.
2. Les récents (éditeurs de Aiol les ont pris à tort pour des écuyers (Jntrod.,
p. vu). Chacun des compagnons avait son écuyer. {Aiol, v. 4685-4686.)
l68 J. FLACH
« S or sain:{ se sont juré, plevi par foi,
Que l'uns ne faura Tautre por riens qui soit. »
{Aiol, V. 4519 suiv.)
Dans la chanson de Daurel et Béton, le serment est prêté
sur l'Evangile :
« So respont lo duc Boves : « Lo sagrament farom »
Fai aportar .j. libre on Ihi evangeli son,
Juran si companhia, Ihi bauzo sus el mento. »
{Daurel et Béton, éd. P. Meyer, v. 26 suiv.)
§ II. — Effets quant à la personne.
D'une façon générale, les effets du pacte de compagnonnage,
conclu comme nous venons de le voir, sont les mêmes que
produisait la fraternité Scandinave. En premier lieu, une affection,
une assistance, un dévouement jusqu'à la mort.
Berron et Ogier sont compagnons. La conséquence en est
clairement déduite :
« Conpains estoit Ogier le conbatant.
Par foi plévie, par itel convenant
Ne se falront dusquas menhres perdant. »
(Ogier, V. 5422 suiv.)
Berron dit à Ogier :
« Ne vus faurrai por morir à viltage »
{Ihid., V. 4990.)
Ce dévouement, cette affection peuvent s'accroître encore; le
compagnon peut devenir plus complètement un frère. Au fort
de l'effroyable mêlée de Roncevaux, Roland voit son compagnon
Olivier frapper de si merveilleux coups qu'il resserre les liens
qui les attachent, qu'il l'adopte en frère
« Ço dist Rollanz : Or vus receif jo frère. »
(jCh. de Roland, v. 1376.)
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE 169
Dorénavant c'est le nom qu'il lui donne ou qu'il ajoute à son
titre de compagnon :
« Oliviers frère » (v. 1395).
« Olivier, cumpainz, frère » (v. 1456).
Dorénavant telle est la solidarité entre eux que l'un ne pourra
plus survivre à l'autre :
« Ensemble od vus ci murrai, cumpainz frère. »
(laisse clxiii.)
« Q_uant tu les morz, dulur est que jo vif. »
(v, 2030.)
La foi des compagnons est naturellement exclusive :
« Je vos aim plus que home qui soit né »
{Girard de Fiane, p. 155.)
répètent Olivier et Roland. Roland excepte, il est vrai, son
seigneur Charlemagne, mais il ajoute qu'il l'abandonnera pour
suivre Olivier s'il ne consent pas à faire la paix. Aucun des compa-
gnons ne devait s'engager dans le lien d'un compagnonnage nou-
veau sans le consentement de l'autre. Dans la Chanson d'Amis et
Amiles, le traître Hardré propose sa compagnie à Amile :
« Compaing serons, sire, se l'otroiez. »
(v. 596.)
Amile répond :
« ...de folie plaidiez.
Mon compaingnon le plevi je l'autrier
Qu'a compaingnie n'aurai home soz ciel. »
(v. 597 suiv.)
En réalité, Ami lui avait seulement fait promettre de ne pas
prendre Hardré pour compagnon :
« Mais une chose voz voil je bien monstrer,
Que ne preingniez compaingnie a Hardré »
(v. 561-562.)
170 J. FLACH
Une règle analogue s'appliquait au mariage. Je montrerai
ailleurs les rapports étroits qui existent entre le compagnonnage
et l'union conjugale. Je puis me borner à remarquer ici que le
lien créé par l'un était de nature à nuire à l'autre. Le compagnon
avait donc besoin du consentement de son compagnon pour
se marier. Quand le pseudo-Amile doit épouser Bellissant, la
fille de Charlemagne, un chevalier énonce ainsi les termes du
serment de fiançailles de Bellissant :
« Vos jurrerez...
Que vos panrez Amile le baron
Au loement d'Ami son conpaignon
Ne antr'euls doui ne metere^ tanson. »
(v. 183 I suiv.)
Par contre, le compagnon assure à son compagnon le concours,
l'assistance de ses parents. Berron dit à Ogier qu'il lui amènera
de ce chef vingt mille hommes :
« Conpains, ne vos cremés :
Od vos irai et mes grans parentés ,
A vingt milliers seromes bien nonbrés;
Ne vos falroie, que je sui vos jurés. »
(Ogier ^ v. 4931 suiv.)
Le frère de Berron doit, à ses côtés, soutenir Ogier'. Et, en
effet, ils meurent ensemble en le défendant ^ C'est un acte de
loyauté 3 .
Un pacte entre deux personnes devient ainsi le point de
départ d'une vaste association.
Du reste, le devoir d'assistance mutuelle entraînait l'obligation
de ne pas s'exposer à la légère et sans un accord préalable.
Ainsi le compagnon ne pouvait accepter un combat singulier
sans l'autorisation de son compagnon. Celui-ci avait le droit,
s'il lui plaisait, de prendre sa place. Renaud de Montauban,
ayant provoqué Roland, reçoit de lui cette réponse :
1. Voyez Ogier, v. 5460 suiv.
2. Ihid., V. 5650 suiv.
3. Ibid., V. 5711-5712.
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I7I
« G'irai à. Olivier le congié demander.
Car il est mes compains plevis et afiés.
Ne puis prendre bataille vers home qui soit nés,
Que H quens ne la face, se il H vient à gré. »
(Ren. de Montauhan, p. 237, v, 4 suiv.)
Et Roland lui-même interpelle Olivier :
« Dites, sire Oliviers, se por nos la feres,
U mon cors u le vostre i covendra aler ? »
(Jhid., V. 22-23.)'
§ III. — Violation de la foi.
En règle, la compagnie était nouée pour l'existence entière :
(( Lors fois plevissent...
Et compaignie en trestot lor aé, »
{Girard de Viane, p . 155-156.)
Pour la faire cesser plus tôt, une rupture de foi, un défi, était
nécessaire. Nos chansons nous en présentent divers exemples.
Garnier, fils de Doon, et le duc Bérenger sont devenus com-
pagnons à la cour de Charlemagne :
« Et furent compaignon entre lui et Garnier. »
{Aye d'Avignon, éd. Guessard et P. Meyer, v. 24.)
Leur compagnie avait duré quatre ans sans trouble. Mais
Charlemagne donne à Garnier la main d'Aye d'Avignon déjà
promise à Bérenger. Aussitôt Bérenger met son compagnon en
demeure de renoncer à ce mariage sous peine de rupture de
leur association et sous menace de mort.
« Nel pensés, fet il, ja, sire compains Garniers,
Que vous prenez la famé ne la terre bailliez
Car hui départiront les nostres amistie:{.
Ja ne vivrez o li demi an ne entier
Que je ne vos en fiere de m'espée ens el chief. »
{Aye, V. 112 suiv.)
172 J. FLACH
C'est un défi conditionnel, dans le sens primitif du mot.
Garnier répond par une mise en demeure contradictoire :
« Vos estez mes compains passé IIII ans entier;
Je vous semons as noces qu'o moi venez mengier. »
{Ayc, V. 125-126.)
La foi est rompue, la compagnie a pris fin.
Dans Garin le Loherain, les deux fils d'Hervis, Garin et
Bègue de Belin, sont présentés à la cour de Pépin par leur oncle
et tuteur Henri, évêque de Châlons, lequel demande à Pépin
de les retenir auprès de lui. Pépin prend le conseil d'Hardré, et
Hardré, en même temps qu'il approuve, décide que les deux
jeunes gens deviendront compagnons de ses deux fils, Fromont
et Guillaume de Monclin,
« Compains seront à ambedeux mes fils »
Le poète ajoute :
« Compains Guillaume fu Begons li petis,
Fromons ses frères refu compains Garin. »
(Garin Je Loherain, éd. P. Paris, I, p. 63.)
Les mêmes jeunes hommes sont appelés plus loin compagnons
jurés :
« Li dux Garins est el palais montés :
Joste-lui Bègues, de qui il fut amés,
Fromons, Guillaumes, leur compaignon juré. »
(I, p. 80.)
Voici en quelles circonstances cette compagnie fut rompue.
La conduite d'une expédition contre les Sarrazins avait été confiée
par Pépin à Garin le Loherain, et l'enseigne de Saint-Denis
remise à la garde des quatre compagnons. Une fois en présence
de l'ennemi, Fromont et son frère Guillaume sont détournés
par leur oncle Bernard de Naisil de prendre part à l'attaque.
Garin le leur reproche comme une violation du pacte de
compagnonnage :
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I73
« Mes compains estes et pleivis et jurés.
Vos sairement, vos fiance acquitez,
Et el non Dieu avec moi en venez. »
(Garin le Loherain, I, p. 102.)
Et comme ils persistent dans leur défection , Garin dénonce à
son tour le pacte en déclarant à Fromont qu'il ne lui donnera pas
sa part du butin qu'il conquerra :
« Se je conquiers avoir, jà ni penrez. »
(I, p. 103.)
part qui sans cela, nous le verrons, eût été de moitié.
Il semble résulter de là que l'inexécution des clauses du
contrat en entraîne de plein droit la résolution. L'un des com-
pagnons a rompu la foi, l'autre est dégagé. C'est ce que dit
clairement aussi Garin en s'adressant plus tard à Fromont :
« Sire Fromons de Bordelle la grant,
Compaignons d'armes avons esté Ions tens,
Amé vous ai de fin cuer léaument;
Bien me montrastes à l'encommencement :
Puis en l'estour où j'entrai fièrement
Vous me guerpites et H votre parant. »
(Ibid., I, p. 124.)
§ IV. — Effets quant aux biens.
Les effets du compagnonnage quant aux biens ne se sont pas
conservés moins intacts que ses effets sur la personne. Comme
chez les Scandinaves, une communauté universelle naît entre
les compagnons. Le pacte conclu entre Roland et Olivier le
stipule expressément', mais c'est surtout dans la chanson de
Daurel et Béton que ce point est mis en pleine lumière.
Le duc Beuve d'Antone est un puissant et riche seigneur,
« un riche duc de Fransa; » son vassal le comte Gui ne possède
pour tout bien qu'un castel, le castel d'Aspremont.
I. Voyez siiprà, p. 166.
174 J- FLACH
« Cel que non na vila ne valor
Mas que sol hun castel c'um apela Aspremont. »
{Daurel et Béton, éd. P. Meyer, v. 9-10.)
Malgré cette inégalité de fortune et de condition , le duc
Beuve propose à Gui de former un pacte de compagnonnage,
et voici sur quelles bases :
« Lo meu alue vos solvi, e aujo lolh baro,
Et seret vos en gaun segner de ma mayzo.
Jurât mi companhia a totz jorns que vivo ab nos.
Mas s'ieu prengui molher e nom venh entanto,
S'ieu mori denan vos, companh, ieu la vos do,
Mos castels e mas vilas, ma tera e maio
Vos solvi, bels companh, eus meti a bando '. »
(Jbid, V. 15 suiv.)
Le comte Gui accepte; il stipule à son tour :
« Et jeu pren lo, si vos plas, ab aital gaserdo
Guidaray vostras ostz em metray a bando
Pertot on vos volres e lai on vos er bo. »
(v. 23 suiv.)
La conjuration est faite ensuite dans le palais, devant une
nombreuse assistance de barons :
« Ad Antona el palais si c'o viro .V^ »
(v. 32.)
Il ressort des stipulations de ce pacte que, du vivant des deux
compagnons, leurs droits sont égaux sur les biens l'un de Tautre,
quoique les apports soient inégaux. Le duc Beuve déclare que
Gui sera le seigneur de sa maison (^chef de mei, caput mansi,
comme le disent de Vaîné parager anciennes coutumes et cartu-
I . Je traduis : « Je vous cède mon alleu , que les barons l'entendent — Et
vous serez seigneur de ma maison — Jurez-moi compagnie pour tous les jours
de notre vie. — Si je prends femme dont je n'aie pas d'enfant — Et que je meure
avant vous, compagnon, ma femme je vous la donne — Mes castels, mes villas,
ma terre et ma maison — Je vous les cède, je vous les abandonne, beau com-
pagnon, »
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE 175
laires), le seigneur Je son alleu. Le comte Gui, à déiaut d'autres
biens que le castel d'Aspremont, promet des services exception-
nels; il se chargera de la direction de l'ost. Cette ost devient com-
mune comme les biens. L'accord, dit le poète, dura dix ans pen-
dant lesquels ils mêlèrent , ils confondirent leurs terres et leur
ost :
« E mesclero lor teras e lor ost assimen ' . »
(v- 3 5-)
Q.ue deviendra cette communauté à la mort de l'un des com-
pagnons? Sera-t-elle partagée également entre le survivant et
les héritiers du mort, ou bien reprendra- t-on de part et d'autre la
propriété des biens mis en commun ? En d'autres termes, est-ce
la pleine propriété ou le simple usufruit qui sont entrés dans la
communauté? Celle-ci est-elle vraiment une communauté de
tous biens, ou seulement une communauté d'acquêts ?
Remarquez d'abord le règlement fait par le duc Beuve pour
le cas où il viendrait à se marier et à mourir sans enfants. Son
compagnon doit avoir et la veuve et les biens. C'est l'appli-
cation de la règle ancienne ^ que le compagnon n'exclut pas un
parent plus proche, mais qu'il succède à son rang comme frère.
Il peut avoir ainsi l'intégralité de la fortune et alors la question
soulevée ne se pose pas. Elle se pose au contraire quand il y a
un héritier plus proche. Or il ne semble pas douteux qu'en
pareil cas la communauté se partage également entre l'héritier
et le compagnon. Cela résulte déjà de l'identité des termes dont
se sert le duc Beuve pour la mise en communauté et pour le
règlement de sa succession :
« Lo meu alue vos solvi
S'ieu mori denan vos...
Mos castels et m^ vilas, ma tera e maio
Vos solvi. . . »
1 . On retrouve la même expression dans Beaumanoir : « puisque li mueble
de l'un et de l'autre sont niellé ensanlle. » Coutumes de Beauvoisis , éd.
Beugnot, I, p. 305,
2. Voyez suprà, p. 148.
176 -J. FLACH
Cela résulte surtout des événements postérieurs. Le duc Beuve
se marie : il a un fils. Puis il est indignement trahi par son com-
pagnon, il est assassiné par lui. Celui-ci convoitait la femme de
Beuve et ses grandes richesses. Frappé à mort, le duc Beuve le
supplie de ne pas faire de mal à son fils, de ne le tuer ni le
déposséder, et de se contenter de la moitié de ses biens :
« De tôt cant a la meitat vulh aiatz. »
(v. 417.)
Comme cet entretien se passait sans témoins, il est impossible
d'y chercher un acte de dernière disposition. Il faut donc
admettre que la moitié était acquise de droit au compagnon :
c'était le résultat du partage égal de la communauté.
Chapitre VIL — le compagnonnage parfait.
CONCLUSION.
Je voudrais montrer encore le compagnonnage porté à sa
suprême puissance, en analysant le type le plus complet dans
lequel il s'est incarné, le type d'Ami et Amile '.
Ami et Amile ne sont pas parents , mais ils sont prédestinés à
l'être fictivement. C'est par la volonté divine qu'ils le seront. De
même que l'homme ne choisit pas ses parents naturels, de
même ici le compagnon ne choisit pas son compagnon :
« Huimais orrez de II bons compaingnons.
Ce est d' Amile et d'Amis le baron...
Ansoiz qu'Amiles et Amis fussent ne,
Si ot uns angres de par deu devise
La compaingnie par moult grant loiaute. »
(v. II suiv.)
Ils sont plus que des frères fictifs, ils sont des jumeaux fictifs,
et par la coïncidence exacte de leur naissance et de leur baptême,
I. Amis et Amiks, éd.Konrad Hofmann (Erlangen, 1882).
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE 177
et par leur ressemblance si parfaite qu'il est impossible de les
distinguer, même les voyant côte à côte.
« En une nuit furent il engendre »
(v. 22).
« Et en un jor furent ne li baron »
(v. 14).
« Et en un jor baptizie et levé »
(v. 23).
« Il s'entresamblent de venir de l'aler
Et de la bouche et dou vis et dou nés, etc. »
(v. 39-40).
« Tant s'entresamblent de vis et de menton
Dou contenir del nés de la raison.
Que les douz contes ne desseverroit hom,
Qui est Amiles ne Amis li baron. »
(v. 3 103-3 106.)
Le père d'Ami est seigneur de Clermont en Auvergne; le
père d'Amile réside en Berry, à Bourges. C'est à grande distance
que les deux enfants sont ainsi élevés; mais, dès qu'ils arrivent à
l'âge d'être armés chevaliers , ils éprouvent un besoin irrésistible
de se rejoindre. Ami part et se rend à Bourges, mais Amile est
parti de son côté pour chercher Ami. Ils parcourent, en quête
l'un de l'autre, l'Italie et la France, et ce n'est qu'après une péré-
grination de sept ans qu'ils finissent par se rencontrer.
Aussitôt se conclut, se noue, ou plutôt se consacre et se renou-
velle la compagnie à laquelle ils étaient prédestinés. Ils échangent
leur foi, ils se lient à jamais :
« Il s'entrafient compaingnie nouvelle. »
(v. 200.)
Voici les deux jeunes gens à la cour de Charlemagne. Ils y ont
fait des actions d'éclat, ils se sont concilié l'affection de l'empe-
reur et ses bonnes grâces. Par là ils ont excité la jalousie du
traître légendaire Hardré, de la lignée de Ganelon. Hardré veut
lyS J. FLACH
les séparer et en même temps les attirer à lui pour mieux les
perdre. Il offre une somme d'argent considérable, mille onces, à
l'un d'eux, à Amile, et il fait épouser sa sœur Lubias à Ami,
qui devient ainsi seigneur de Blaive.
Au moment où les deux amis doivent se quitter, nous voyons
le compagnon intervenir dans tous les actes de la vie de son com-
pagnon, le conseiller, le guider, lui dicter sa conduite.
Ami fait promettre à Amile qu'il ne liera pas compagnie avec
Hardré. Il lui donne des conseils d'ordre plus délicat : il le met
en garde contre les séductions de Belissant, la fille de Charle-
magne. Ses craintes n'étaient pas chimériques , car Belissant
s'introduit de nuit dans la chambre d'Amile, à son insu. Hardré
guettait l'occasion. Il dénonce Amile à Charlemagne comme
ayant déshonoré sa fille. Un combat judiciaire est décidé, mais
Amile obtient un délai et il en profite pour se rendre auprès
d'Ami lui confier son malheur. Il n'ose pas, en effet, affronter
lui-même le combat judiciaire; il craint de commettre un parjure
en affirmant sous serment que Belissant n'a pas été de nuit dans
sa chambre, et par suite d'être vaincu. Ami le console et décide
de prendre sa place. On ne le reconnaîtra pas, et il ne prêtera pas
de faux serment. Amile, de son côté, ira le remplacer auprès de
sa femme Lubias qui ne le reconnaîtra pas d'avantage. La loyauté
de l'un égalera le dévouement de l'autre. Amile mettra une épée
nue entre Lubias et lui quand il partagera son fit.
Cependant Ami se rend à ^la cour de Charlemagne où l'on
croit voir revenir Amile. Il combat et vainc Hardré. Charle-
magne ravi donne au vainqueur sa fille Belissant dont il a sauvé
l'honneur. Mais, cruel embarras! Ami n'est qu'un pseudo-
Amile et un pseudo-célibataire. Comment pourra-t-il se marier
une seconde fois sans encourir les foudres de l'église, ou prêter
le serment de fiançailles sans se rendre parjure. Ami espère s'en
tirer par une restriction mentale, jurant dans son for intérieur
au nom de son compagnon. Sa subtilité ne lui réussit pas. Un
ange lui annonce qu'il n'en a pas moins commis un parjure et "
qu'il en sera puni. A peine, en effet, a-t-il repris sa place auprès
de sa femme qu'il est frappé de la lèpre.
LE COMPAGNONNAGE DANS LES CHANSONS DE GESTE I79
Lubias, épouse indigne, digne sœur de Hardré, l'abandonne,
veut être séparée de lui, le relègue dans une cellule où il mour-
rait de £iim si son fils n'allait en cachette lui apporter de la
nourriture. Elle finit par le chasser hors de son domaine et
l'oblige à errer à l'aventure. La famille naturelle du malheureux
lépreux ne le traite pas mieux. Ses frères auxquels il va demander
asile le repoussent sans pitié. Mais il arrive à Riviers dont Amile
est le seigneur. Si défiguré qu'il soit par la hideuse maladie, si
redoutable que soit la contagion, Amile le reconnaît, l'accueille,
l'embrasse, l'entoure des soins les plus délicats, les plus tendres.
Il se désespère seulement de ne pouvoir le guérir, car le mal
ne cesse d'empirer. Enfin, un nouvel ange apparaît au lépreux ;
il lui indique un remède : que son compagnon consente à le
baigner dans le sang de ses deux fils, et il sera guéri. — N'est-ce
pas un emblème barbare de cette communauté du sang que le
compagnonnage devait établir et qui se manifestait dans les rites
primitifs par le sang versé et bu ?
Le moyen est si atroce qu'Ami garde le silence. Un jour
pourtant que son compagnon le voyant pleurer se déclare prêt à
tout lui sacrifier, jusqu'à sa femme et ses enfants :
« Se riens savoie en cest siècle vivant.
Qui voz poist faire assouaigement.
Se g'en dévoie, quanques a moi apant.
Vendre engaigier ou livrer a tornient
Nés mes douz fiz certez ou Belissant,
Si le feroiie, gel voz di et créant. »
(v. 2837 suiv.)
il lui laisse entrevoir qu'il y aurait un remède , tout en se
refusant à le faire connaître. Amile le conjure par la foi qu'il lui
doit de le lui révéler et Ami enfin s'y décide.
L'épreuve est terrible. Amile s'y soumet jusqu'au bout. Heu-
reusement qu'un miracle rend à la vie les deux fils qu'il a sacri-
fiés pour sauver son compagnon.
Ami guéri rentre dans son domaine et pardonne à sa femme,
puis les deux compagnons vont en pèlerinage à Jérusalem et, au
l80 • J. FLACH
retour, meurent ensemble à Mortain. La chanson d'Ogier nous
les montre succombant d'un môme coup, d'un coup de l'impla-
cable Ogier, On enterre leurs corps à un arpent de distance : ils
se rejoignent miraculeusement ^
Voilà le compagnonnage idéal dans toute son énergie et toute sa
pureté. Les compagnons ne font qu'un corps et une âme. Ce type
parfait, la fiction poétique Ta animé et personnifié : elle ne l'a
pas créé.
La réalité, sans doute, était souvent loin de l'idéal. Elle s'en éloi-
gna de plus en plus à mesure que la féodalité proprement dite prit
le dessus par la formation des grandes seigneuries et l'enchevêtre-
ment des petites, à mesure aussi que la chevalerie s'en détacha
comme une institution distincte. Le compagnonnage ne survécut
guère que comme un moyen offert à des chevaliers d'associer
leur fortune et de se soutenir mutuellement. Il devint la frater-
nité d'armes. Mais, £iit bien digne d'attention, bien propre à
montrer toute la vitalité qu'il recelait dans son sein, même alors,
il retint les traits caractéristiques des âges primitifs. Lisez, au
xiv^ siècle, le pacte de fraternité conclu entre deux vaillants
hommes de guerre, qui furent l'un et l'autre connétables de
France, entre Duguesclin et Olivier Clisson ^, et vous entendrez
l'écho à peine affaibli de ce compagnonnage, aux origines si
anciennes, aux manifestations si multiples, dont j'ai demandé à
nos chansons de geste la vivante et fidèle image.
1. Chevalerie Ogier, v. 5943 suiv.
2. « Sçavoir faisons que pour nourrir bonne paix et amour perpétuellement
entre nous et nos hoirs, ...voulons estrc alliez et nous alions à toiisjonrs à vous...
contre tous ceulx qui pevent vivre et mourir, exceptez le roi de France, etc.
...et vous promettons aidier et conforter de tout nostre povoir... Item voulons
et consentons que de tous et quelconques proufîtz et droitz qui nous pourront
venir et échoir dore en avant... vous aiez la moitié entièrement ...Item garde-
rons vostre corps à nostre pooir, comme nostre frère... Toutes lesquelles
choses... jurons sur les saintz Evangiles de Dieu corporellement touchiez par
nous et chacun de nous, et par les foys et sermens de nos corps tailliez l'un à .
l'autre... » (Voyez le texte entier dans Ducange, XXI^ Dissertât, sur Joinville.)
LA VERSION CATALANE
DE L'ENFANT SAGE
Par AMEDÉE PAGES
Je n'ai pas l'intention de remonter aux origines de cette
légende, qui sont, comme on le sait, orientales '. Je ne prétends
pas non plus examiner les rapports qui unissent cet entretien
avec les Secundi philosophi responsa ad inteirogationes Adriani ^ , ou
avec VAltcrcaîio Hadriani cum Epicteto\ ou encore avec la
Dispuîaiio Pippini ciim Albino'' , ou enfin avec les Joca inonachorumK
Pourquoi Secundus devient-il ici Epictetus, là Albinus (c'est-à-
dire Alcuin) ? Pourquoi Adrianus se transforme-t-il à son tour
en Pippinus ? A quelle époque enfin ce récit , primitivement
païen, du moins dans le texte grec qui nous en est resté, s'est-il
christianisé et est-il devenu la joie des clercs du moyen âge ? C'est
ce que d'autres, plus compétents, nous feront savoir quelque
jour. Au reste, un érudit russe, M. Boldakofi", prépare et
annonce un travail général sur l'histoire de VEnfant sage. A lui
de satisfoire notre curiosité.
Pour moi, je me propose simplement de fournir une petite
contribution à cette histoire en montrant que le dialogue d'Adrien
1. Vie et sentences de Secundus, d'après divers mss. orientaux, par M. E. Révil-
lout. Paris, Imprim. Nat. 1873. Consulter aussi E. Knust, Mittheihingen ans
dem Eslnirial, Stuttgart, 1879, p. 607 et suiv.
2. Mulhch, Fragmenta philosopborum grceconiin, l, 519.
3. Orelli, Opuscula Gracoriim vetenini sententiarnm, I, 230-239. — Mullach,
op. cit., I, 518-521.
4. Migne, Pat rologie latine, CI, 352 sqq.
5. P. Meyer, Bulletin de la Soc. des anc. textes français (1875), p. 72, et
Romania, I, 483.
l82 A. PAGES
et d'Epictète a été assez répandu au delà des Pyrénées; ce que
l'on ne savait pas encore d'une foçon très exacte.
Je publie ci-dessous le texte catalan de l'Enfant sage, d'après le
ms. G. 35. de la Bibliothèque de l'Académie de l'Histoire à
Madrid (fonds de D. Luis de Salazar y Castro'). Ce texte appar-
tient à la fin du xiv^ siècle.
Il existe aussi du même ouvrage une version castillane,
imprimée en 1540, sous le titre : Las Pregunîas que el emperador
Adriano hi:(o al infante Epitus^. Nous ne savons pas si l'opuscule
espagnol a été réimprimé depuis, mais la chose est peu probable,
car quelques-unes des solutions données par Epitus aux énigmes
d'Adrien parurent aux inquisiteurs espagnols contraires à la
saine doctrine de l'Eglise, et le livre fut condamné en 1559. Si
le conte de l'Enfant sage est maintenant inconnu en Espagne, il
n'en est pas de même en France où actuellement encore on le
réimprime et où il circule sous forme de plaquettes de colpor-
tage. Une des plus récentes a été imprimée en 1841, à Pont-à-
Mousson, chez A. Simone
On peut affirmer pour ainsi dire à priori que les versions
française et provençale du dialogus Adria.ii et Epicteti sont anté-
rieures aux versions catalane et castillane. Il ne m'a pas été
possible d'examiner le texte castillan; néanmoins, j'estime que
1. Voir, dans Roiiiania, XVIII, 239-244, la description complète que j'ai
donnée de ce manuscrit.
2. « El quai se enprimio en Burgos, en casa de Juan de Junta : en el ano
de mil y quinientos y quarenta (1540) anos. » In-40 de 12 ff. Un exemplaire
de cette édition fut vendue à la vente Heber (Bihliotheca hehcriana, t. IX,
p. 161) ; un autre exemplaire est décrit dans le Catàlogo de la hihlioteca de Salvà,
no 2132.
3 . Pour toutes les éditions françaises, en général, consulter Brunet aux mots
Enfant et Questions. A la Bibliothèque Nationale, on trouve la plupart des
éditions anciennes à la cote Z 2122, et quelques éditions modernes à la
cote Rp 1527 et 1528. La littérature bretonne possède aussi des versions
de ce petit dialogue. Nous en connaissons une, imprimée tout récemment sous
ce titre : Ar lugud fur da tri hloas. Montroulez, Haslé, 1874. 32 pp, in-12.
Le traducteur, M. Guillerm Duboishardy a, je ne sais pourquoi, remplacé
Adrien par Constantin.
LA VERSION CATALANE DE L ENFANT SAGE 183.
le provençal, sinon le catalan lui-même, a été le prototype du
castillan. En tout cas, le catalan est bien, selon toutes vraisem-
blances, traduit du provençal.
Comme l'a montré M. Paul Meyer % on possède en provençal
deux versions de VEnfant sage, qui dérivent évidemment de deux
originaux latins sensiblement différents. L'une, représentée par
un seul manuscrit (B. N. fr. 22,543) ^ ^^^ publiée par Bartsch,
Denkmàlcr der p7'0ven:(alischen Literatur, p. 306-10. L'autre se
rencontre dans trois manuscrits : Arsenal, 8315 (fol. 19 à 24 c);
B. N. fr. 1745 (fol. 153 à 156 h); et enfin B. N. fr. 25415
(fol. 36 à 40 c).
C'est à cette seconde version provençale que tient évidemment
de très près notre version catalane. J'ai pu m'en convaincre en
faisant une collation minutieuse des trois manuscrits provençaux,
que j'aurais publiée en regard du texte catalan si je n'avais craint
de donner trop d'étendue à cette étude. Je me suis contenté de
noter les principales différences qui séparent le texte provençal
du texte catalan. En général, le catalan est beaucoup plus bref
que le provençal.
DEL INFANT EPITUS^.
Una vegada fon un infant que havia nom Epitus. Aquell infant fon
acomanat a un princep, aquell princep acomanal a un bisbe, aquell
bisbe acomanal a un comte, aquell comte acomanal a un rey, aquell
rey acomanal a un emperador, aquest emperador enviai a un savi duch,
lo pus entes que fos en totes les terres d'Orient. E quant l'infant fon
en aquella ciutat, on era aquell savi duch, e no volgue venir davant
1. Bulletin de la Soc. des anciens textes français (1875), p. 72.
2. Ce n'est pas la seule déformation qu'ait subie le nom d'Epictète. Les mss.
latins, ayant abrégé Epictetus en Epitus (avec le t barré), on lut et on trans-
crivit tout simplement Epitus. Cette forme fut, à son tour, abrégée en ëps qui
représentait aussi l'abréviation du mot episcopus. C'est, en effet, le mot
cpiscopus que nous lisons en tête de la version provençale, publiée par Bartsch,
Denhnàler der proven:(alischen Literatur, p. 306-10. La forme Pictaiis, qui se
trouve dans le même texte et que Bartsch traduit par aus Poitou, est une
interprétation erronée du mot Epitus. Les trois autres versions provençales,
184 A. PAGES
ell. E digueren très cavalers d'aquell savi duch : aquest infant nons
coneix, anem lo veure, e parlera ab ell. E quant foren davant lo dit
infant, demanaren li don era vengut '.
Respon l'infant : yo so vengut de mon pare e de ma mare, e so
engenrrat e criât del manament de nostre senyor Deus.
E cils li demanaren : per quina rao est tu açi vengut ?
L'infant respos : yo so açi vengut per adoctrinar e per castigar los
homcns necgligents e no enteses en saviesa.
Aquells li digueren : donchs tu es[t] savi ?
L'infant respos : aquell es savi qui a ssi meteix castiga.
Aço fon comptât al emperador Adrian. L'cmperador de continent
envia per l'infant, e quant fon davant lo dit emperador, l'cmperador li
dcmana :
Infant, com es fet lo cel ?
L'infant respos : si lo cel fos fet, ja fora caygut.
Donchs, fon nat ?
L'infant respos : si fos nat, ja fora mort.
Donchs, quina cosa es lo cel ?
L'infant respos : cosa es sécréta ^ de nostre senyor Deus e sera per
tots temps.
L'cmperador li demana : quants son los ccls ?
L'infant respos : vij. Hu ni ha de la trinitat, on sta lo pare e lo fill
e l'Esperit Sant. Altre ni ha qu'es mes baix, que li dien enipcriitiii, que
es axi com foch. Altre ni ha que li dien cristalhim, que es axi com
cristall. Altre ni ha que li dien aun'iiin, que es axi com or. Altre ni ha
ainsi que la plupart des versions françaises traduisent Epitiis par petit. Toutefois
la version française, éditée par William Martin (Paris, Aug. Aubry, 1859,
in-80) d'après le ms. B. N. fr. 1164, contient pctit-fil:(, faute évidente provenant
de ce que le copiste a lu fili au lieu de fist. Une édition française du
xve siècle, citée par Brunet, à Ysinide Questions, nous offre la forme Apidus.
Enfin Kemble, The dialogue of Salomon and Saturn, London, 1848, cite la forme
plus bizarre de Ritheus.
1 . Ce début est sensiblement différent de celui que nous offrent les versions
françaises et provençales. Voir, pour ces dernières, P. Meyer, Bulletin de la
Société des anciens textes français (1875), p. 73. Le désaccord que l'on constate
ici entre le provençal et le catalan est une des raisons principales pour
lesquelles nous ne pouvons pas affirmer catégoriquement que le catalan a été
traduit directement du texte représenté par les trois mss. provençaux.
2. Provençal : Arsenal et B. N. fr. 25415 setiada; B. N. fr. 1745 asetiada.
LA VERSION CATALANK DE l'eNFANT SAGE 185
qu'es humanal via de Jhcsu Crist. Altre ni ha que li dien aiigcU saute
eccîesie ' .
L'empcrador li demana : que es Deus ?
L'infant respos : aqucll es Deus que tôt lo mon feu de no res e totcs
les altres coses del mon que te deius en son poder.
L'emperador li demana : que ixque primerament de la boca de nostrc
senyor Deu ?
L'infant respos : Sent Johan ho recompta en l'evangeli, en aquell
que diu : in pHncipio crat verlmm.
L'emperador li demana : que dix Deu primerament ?
L'inflint respos : sia feyta lum.
L'emperador li demana : quai lum fon feyta primerament ?
L'infont respos : los angels e los arcangels.
L'emperador li demana : quantes son les ordens dels angels?
L'inflint respos : viiij. La primera dien Chérubin \ la .ij.''* Séraphin; a
la .iij.^ Tronus, a la .iiij.^ Doiniuacious, a la .v.-"^ Principatns, a la .vj.-'
Potestats, a la .vij.^ Virtuts, a la viij.-'' Augeli, a la novena Arcaugeli.
L'emperador li demana : que feu Deus primerament ?
L'infant respos : los angels e los arcangels. Aquesta santa obra feu
Deus lo dia sant del mon. Lo dilluns feu Deus lo firmament. El dimarts
feu Deus la terra e la mar e les arènes, El dimercres feu Deus los
oçells e los peix. Lo digous feu Deus les besties. Lo divendres feu
Deus e forma Adam en Parais. Lo disapte, ell reposa, no perquc ell
fos canssat, mas perque havia sa obra acabada-.
L'emperador li demana : quina cosa es la mar ?
L'infant respos : carrera 5 incerta e maravellosa cosa.
L'emperador li demana : que es l'om ?
L'infant respos : ymatge de Deu.
L'emperador li demana : quina cosa es son ?
L'infan respos : ymatge de mort.
Q.uina cosa es la mort ?
1 . Il est à remarquer que tout ce passage sur le nombre des cirnx manque
dans les versions françaises. En outre, le provençal, comme le catalan,
n'énumère que six deux, après en avoir annoncé sept.
2. Le texte provençal renferme une question complémentaire ainsi conçue
(d'après B. N. fr. 1745) : Lo emperador demanda : per que paii:(eti h disapte cil
e tota sa ohra ? — L'efan dis : car en aqucll dia hcncii totas las causas que ell avîa
crcadas e formadas.
3. Les trois mss. provençaux ont serena, évidemment fautif; le français : voie.
l86 A. PAGES
L'infant respos : cosa es a que l'om no pot fogir per nenguna
manera ^ ,
L'emperador li demana : quai fon aquell que mori e no nasquc ?
L'infant respos : Adam.
L'emperador li demana : de quantes coses fon feyt Adam ?
L'infant respos : de .vij. Del lim de la terra, e de l'ayga de la mar, e
del sol, e dels nuvols e^ del cel, e del vent, e de les pedres, e del
Sperit Sant.
L'emperador li demana : en quina manera fon feyt de aquestes .vij.
coses ?
L'infant respos : del lim de la terra fon feyta la carn ; la sanch fon
feyta de l'ayga de la mar, los ulls del sol, que axi com lo sol es lum de
la terra, axi los ulls son lum del cors, dels nuvols foren feytes les
cogitacions, del vent fon feyt lo aie, de les pedres los ossos, e del
Sperit Sant fon feyta l'arma. Perque del lim es feyt, axi com mes va,
axi deu esser mes causât; per la mar deu esser molt noble; per lo sol
deu esser molt savi; per les nuus deu esser molt scas; per lo vent
molt lauger ; per les pedres deu esser molt dur, per l'Eperit Sant deu
esser molt bo [e] obedient a nostre senyor Deus [e] a sos manaments 3.
L'emperador li demana : a quina hora menga Adam lo fruyt que
nostre senyor li havia vedat ?
L'infant respos : a terça, e, a ora de nona, fon gitat de Parais.
L'emperador li demana : quants peccats feu Adam, per que nos altres
nos batejam ?
L'infant respos .vij. Superbia, sacrilegi, omicidi, furt, fornicacio,
avaricia, scusacion de penitencia,
L'emperador li demana : superbia, que vol dir4?
Superbia es aquell qui vol esser mes en sa voluntat que en la de
1. On lit encore dans la version provençale (d'après fr. 1745) : Lo anperador
demanda : que es sompni? — L'efan dis que causa es que doua alegrier ses profieg\
e triste^a ses dan.
2. A supprimer la conjonction e, comme le prouvent les provençaux qui
donnent tous : e de las nivols del cel.
3. Voici la phrase correspondante dans le provençal, toujours d'après fr.
1745 : Enayssi co fo fag:( del limo de la terra dec esser plus lis, e de l'ayga moti
savis, e del solelh moti noUes, e de las nivols mot^ cars (Ars. et 25415 escas), e del
ven viot:( laiigiers, e de las peyras mot^ durs, e del sant\ esperit:^ per que dec esser
tnot:( bos e moti hohediens a nostre senhor dieiis e als cieus mandamens.
4. La question manque dans les mss. provençaux.
LA VERSION CATALANE DE l'eNFANT SAGE 187
nostrc senj'or Dcus ; sacrilcgi es aquell lo quai no creeguc ço que
Deus li havia manat; homicidi es aquell qui mata si meteix e dampna
la sua anima; furt es perquc furta ço que Deus li havia vcdat; forni-
cacio, perques désespéra e no creeguc en lo manament de Deus e
creegue le diable; avaricia, pcrque demana mes que no mcrexia;
copdicia, perque copdicia ço que Deus li havia vedat; scusacio de
penitencia, e nos penedi quant hac fet lo peccat. E lavors li vcnch
nostre Senyor e li demana : « Adam, com stas? » Respos : <.< Senyor, he
hoida la tua paraula e he hauda paor e som amagat ». E per aquest peccat
stech Adam en los infernes .v. m, ccxxv. anys e .vj, ores, e tots los
homens justs e peccadors anaven en los inferns en poder del diable.
E per aço notre Senyor, qui es plen de pietat e de misericordia, envia
l'Esperit Sant en la gloriosa Verge maria, e nasque d'ella vertader Deus
e vertader hom, e volgue pendre mort e passio en l'arbre de la vera
creu per nosaltres peccadors salvar, e devalla als inferns e trague' n
Adam e tots los sants Pares. E après la resureccio sua envia sos apostols
preycar per tôt lo mon que fessen batejar les gents en nom del Pare e
del Fill e del Sant Sperit.
L'emperador li demana : quai cosa es que james nos pot fartar ?
L'infant respos : de guanyar.
L'emperador li demana : per quantes maneres tempta lo diable l'om ?
L'infant respos : per quatre, per mala sospita, per mala cogitacio, per
délit de avaricia e per gran copdicia.
L'emperador li demana : per quantes maneres pren seguretat lo
diable en l'om ?
L'infant respos : per très : la primera, que hom no satisfaça sos torts
quant es jove, mas que s'esper quant sia vell '; la segona es que li
fa encreent que altres han fet maiors peccats que ell ; la terça cosa
que li consella : « fes molts peccats, que gran es la misericordia de Deus
e perdonarlos t'a». E peraquestes .iij. coses leva lo diable les animes
dels homens als inferns.
L'emperador li demana : per quantes coses s'esta l'om de fer peni-
tencia 2 ?
1. Provençal (ms, fr. 1745) : la premieyra, que no fassa cofessio de sos peccat^
a nostre senhor dieus e dis lo diable : moti iest:^ encaras joves e he manifeslaras tos
pcccat:( e faras penitentia can seras viells.
2. Provençal (ms. fr. 1745) : lo etnperador demanda : per cantas causas esta
home que non co fessa ni penedensa (Ars et 25415 nis peneda de sos peccat^).
l88 A, PAGES
L'infont respos : per quatre : la primera es per necgligencia, la
segona es que ha vergonya de dir sos peccats, la terça es que per temor
de Deus haia a satisfer sos torts, la quarta es mala perscveracio d'cstar
en lo peccat.
L'emperador li deniana : quants son los peccats principals ?
L'infant respos : .vij., ço es superbia, avaricia, luxuria, ira, gola,
enveja, perea '.
L'emperador li demana : quantes son les coses que porten al hom
a Parais ?
L'infant respos : iij. Bona cogitacio-, bona paraula, bona obra.
L'emperador li deniAna : quantes son les coses que porten los
homens als inferns ?
L'infant respos : iij. iMala paraula, mala cogitacio, mala obra.
L'emperador li demana : quants son los senyors a qui l'om serveix ?
L'infant respos : quatre ; lo primer es va, lo segon es vil, lo terç es
mal, lo quart es ho. E per lo senyor va entenem aquest segle, e per lo
vil entenem lo cors, e per mal entenem lo diable, e per lo ho entenem
nostre senyor Jesus-Christ. Per ço servim al va, com demanam riquea
e honors, que les riquees ab trebayll son guanyades e ab gran dolor
son lexades, per que hom s'en passa d'aquest règne e de tal senyor
reeb hom guardo zw 3. A vil senyor servim, com demanam los délits
corporals, que com l'om mes viciosament viu, axi com es finat, pus
tost son podrides les sues carns : d'aquest senyor aytal reb hom vil
guardo. D'on lo mal senyor servim ab omicides e ab sacrilegis e ab
furis e ab injuries e ab moites d'altres maies obres : d'aquest senyor
aytal reeb hom mal guardo , perque leva l'arma als inferns. Lo hou
senyor servim, com anam a vigilics e a oracions e donam almoynes :
d'aquest senyor aytal reebem bon guardo, que porta l'anima dretament
a Parais.
L'emperador li demana : quants son los peccats que en aquest segle
ni en l'altre no son perdonats ?
L'infant respos : dos, la hu es que no creu la resurreccion de Jésus
Christ, l'altre ques désespéra de la misericordia de nostre senyor Deus.
1 . Le texte provençal est beaucoup plus développé ; il décrit chacun des sept
péchés capitaux.
2. Prov. : cocicncia.
3. Provençal (Arsenal) : cant^ Vome es passât:^ d'aqiiest:( setgle en l'autre e
d'aquest senhor rescep hom vaguaiardo.
LA VERSION CATALANE DE L ENFANT SAGE 189
L'cmpcrador li dcmana : quantes son les coses que mes plaen a
Deus ?
L'infant respos : iij. Abstinencia en joventut, e larguea en pobrea,
[e] abstinencia de peccat.
L'imperador li demana : per quantes mancres mor l'om ?
L'inflmt respos : per quatre. La primera es la mort del cors, la segona
com es mort en mala flmia, la terça com no ha part en los bcns de santa
mare Esgleya, la quarta com es morta l'anima.
L'emperador li demana : per quantes maneres ve ' l'om dreturera-
ment après sa mort ?
L'infont respos : per .iij.-'^ La primera es que es fînat en bona fama
com tots dien tôt bon exemple d'ell ^ ; la segona cosa es com es
parçoner dels bens de santa mare Sgleya; la terçera cosa es com la sua
anima haura vida de gloria 3 pera tots temps en Parais ab nostre senyor
Deus.
L'emperador li demana : a quantes coses val l'almoyna ques fara en
peccat mortal ?
L'infont respos : per .iij. coses. La primera cosa es que abans s'en
convertira a nostre senyor Deus; la segona es que Deus li'n retra bon
guardo en aquest segle e en l'altre; la terça es que, si moria en aquell
peccat, la sua anima no hauria tan gran pena.
L'emperador li demana : quantes coses son 4 ?
L'infant respos : .vj. Creador, creatura, e be, e mal, e resureccio, e
mort.
L'emperador li demana : quai cosa es pigor e mellor ?
L'infant respos : paraula.
E l'emperador li demana : quai es la cosa que mes desplau al hom ?
L'infant respos : la vida de son enemich 5.
L'emperador li demana : que es la cosa que no es certa ?
L'infant respos : la vida del home.
1. Prov. : Lo cmperador demanda : per cantas causas via bom drechurieyrauien
après sa mort:( ?
2. Prov. : L'efan dis : iij., la preinieyra es canti es passât^ d'aqnest^ setgh en
Vautre am bona fama.
3. Prov. (ms. fr. 1745) : vida durahla e gloria.
4. Mss. provençaux : Lo cmperador demanda : cals son las causas que so ajus-
tades de dos en dos ?
5. Cette question et cette réponse ne se trouvent pas dans les trois mss.
provençaux. Elles sont contenues dans la version française : Et l'empereur luy
190 A. PAGES
L'cmperador li demana : que es la cosa certa ?
L'infant respos : la mort.
L'emperador li demana : per quantes maneres ment l'ome ?
L'infant respos : per .v. Per poder, o per pobrea, o per ignorancia,
o per paor, o per iniquitat.
L'emperador li demana : quants fills hague Adam ?
L'infant respos : xxx. fills e .xxx, filles, menys de Cahim e d'Abell e
de Set.
L'emperador li demana : quants peccats feu Cahim en la mort de
son germa Abel ?
L'infant respos : vij. Lo primer, com no guarda que feya; lo segon
es perque veya que era son germa detrurer e'n havia enveja ; lo tercer
es que dix a son germa que fos al camp e alli lo mata; lo quint es com
anuncia a nostre senyor Deus com li demana : « Cahim, on es ton
germa Abel » ? respos Cahim : k yo no so guarda de mon germa » ; lo
six, com nos penedi quant hac feyt lo peccat ; lo sete, com se désespéra
de la misericordia de nostre senyor Deus ^.
L'emperador li demana : quai fon aquell qui primerament oferi
sacrifici a nostre senyor Deus ?
L'infant respos : Abel.
L'emperador li demana : qui feu primerament letres ?
L'infant respos : Set.
L'emperador li demana : quai fon lo primer pevere missacantant ?
L'infant respos : Melchisedech.
L'emperador li demana : quantes maneres hi ha d'ocells ?
L'infant respos : .lxxii.
L'emperador li demana : quai fon aquell qui mes nom a totes les
coses del mon ?
L'infant respos : Adam.
L'emperador li demana : que es la cosa santa e verge e pura ?
L'infant respos : los sants angels.
L'emperador li demana : quai fon lo primer hom que entra en
Paradis ?
demanda : quelle chose est qui plus desplait â l'homme? Et il dit : la vie de son ennemi
et son avancement. Mais, en revanche, voici un passage que contient seul le
provençal : Lo empcrador demanda : que es hoins joves ? — L'efan dis : la candela
canti art^ e pueys mor. (Ms. fr. 1745.)
I. Le texte que nous offrent ici les mss. provençaux est beaucoup plus
développé.
LA VERSION CATALANE DE L ENFANT SAGE I9I
L'infant respos : lo ladre, al quai nostre senyor pcrdona, quant li
dcmana merce en la creu.
L'emperador li dcmana : quais foren les pus honrades bodcs que
nunca foren ni seran james ?
L'infant respos : les de Architiclinus on fon Jésus Christ c santa
Maria e feu hi Deus de l'aygua by.
L'emperador li demana : quai es la pus grcu cosa d'aquest mon ?
L'infant resposi : lo cor del hom '.
L'emperador li demana : quai es la pus laugera cosa d'aquest mon ?
L'infant respos : lo pensament del hom.
L'emperador li demana : quai es la pus comuna cosa per als richs e
per aïs pobres.
L'infimt respos : lo naxer e lo morir.
L'emperador li demana : quai es la cosa que l'hom veu e no la pot
toquar per nenguna manera ?
L'infant respos : lo cel.
L'emperador li demana : quai cosa toqua hom e no la pot veure per
nenguna manera ?
L'infant respos : l'anima^,
L'emperador li demana : quina cosa es lo sol ?
L'infant respos : lum e claredat del dia.
L'emperador li demana : que fa lo sol de nit ?
L'infant respos : a vegades illumina porgatori, e a vegades illumina
la mar, e puixs ix en Orient e illumina tôt lo mon.
L'emperador li demana : que soste la terra ?
L'infant respos : aygua.
Qjae soste l'ayga ?
L'infant respos : pedra.
Que soste la pedra ?
L'infant respos : quatre evangelistas.
1 . Cette question et cette réponse manquent dans les trois mss. provençaux.
Mais nous trouvons dans le texte publié par Bartsch : Cal cailla es pus greu de
traire ? respos : cor d'orne et ira de rey. D'autre part , on lit dans la version
française publiée par W. Martin : Et V empereur luy demanda : qui est la moi)idre
chose de tout le monde ? Et l'enfant luy respondit que c'est le corps de l'honinie quant
l'aine en est dehors.
2. Provençal (ms. fr. 1745) : Lo emperador demanda cals es la causa que negun
home non la pot\ tocar e[n] neguna manieyra. L'ejan dis : lo cel, ni el ve:(er arma
d'orne.
192 A. PAGES
Que sostienen los quatro evangelistas ?
L'infant respos : foch.
Que soste lo foch ?
L'infant respos : abis.
Que soste abis ?
Respos l'infant : lo arbre que fon plantât en Parais en lo comença-
ment de nostre senyor Deus.
L'emperador li demana : quants forcn los anys del comcnçament del
segle fins al diluvi ?
L'infant respos : ij. M. CC. Lij. anys.
L'emperador li demanada (corr. demana) : quants anys havia Noe
quan comença a fer l'archa ?
L'iniltnt respos : .D.
L'emperador li demana : quants dies stigue l'archa sobre l'ayga ?
L'infant respos : .XL.
— En quin loch se posa l'archa ?
L'infant respos : en un puig que li dien Arachim que es en Erminia.
— Qui planta vinya primerament ?
Respos l'infant : Noe.
L'emperador li demana : quais son aquells qui son nats e no morran
entro a la fi del mon ?
L'infant respos : Elles e Enoch, que stan a la porta de Paradis e séran
entro al dia del juhi.
L'emperador li demana : quai fon aquell que fon concebut sens
correpcio ?
L'infant respos : Jésus Christ.
L'emperador li demana : quai fon la primera ciutat ?
L'infant respos : Ninive.
L'emperador li demana : quai romangue primer monestir ' ?
L'infant respos : Sent Paul.
L'emperador li demana : quai fon lo primer ermita ?
L'infant respos : Sent Antoni^.
L'emperador li demana : quai es lo sépulcre que non es trobat ?
L'infant respos : aquell de Moysen.
1 . Provençal : Lo empenuhr dcDiainhi : qui fes premkyrainens inonestier ?
2. Cette question et cette réponse ont été omises par les deux manuscrits
provençaux (mss. B. N. fr. 1745 et 25415); le ms. de l'Arsenal la contient,
mais la réponse est : San Paul au lieu de San Aiiloni, qui est la bonne leçon.
LA VERSION CATALANE DE L ENFANT SAGE I93
L'cmpcrador li demana : quai fon aqucll qui dcjuna très dies c très
nits, c no veu lo cel e la terra ?
L'infimt respos : Joanas en lo cors de la balena.
L'cmpcrador li demana : per quantes maneres dcu hom dcjunar los
divendres pus asenyaladament que neguns dels altrcs dies?
L'infant respos : per .viiij. La primera cosa es perque nostre scnyor
Deus feu e forma Adam en Parais ; la segona cosa, que en aquell dia
mata Caym son germa Abel ; la terça cosa es que en lo dit dia David
profeta mata Golics ; la quarta cosa, per tal com en dia de divendres nostre
senyor Deus vench en la glori[os]a verge Maria; la quinta cosa es que en
dia de divendres fon scapçat Sent Johan Babtista ;la .viij.^cosaes que en
dia de divendres fon crucificat nostre senyor Jésus Christ; la viiij'^cosa
es que en dia de divendres nostre senyor Deus vendra fer jutgament
als bons e als mais en la vayll de Josafat.
L'emperador li demana : quai fon aquell que mûri dues vegades e no
nasque sino una ?
L'infant respos : ■ Sent Lazer, lo quai nostre senyor Jésus Christ
resuscita.
L'emperador li demana : quais foren aquells que foren crucificats
ab nostre senyor Jésus Christ ?
L'infant respos : Dimas e Gescas,
L'emperador li demana : quai fon aquell que demana lo major do
que nengun hom pogues demanar ?
L'infant respos : Josep Abarimatia, com demana lo [cors] de nostre
senyor Jésus Christ, com fon crucificat, el posa en lo sépulcre.
L'emperador li demana : creus a Nostre Senyor tôt poderos ?
L'infant respos : hoc.
— E com creus tu en ell ?
L'infant respos : Yo creech en hu e en très.
— Com en très ?
L'infant respos : yo creech fermament en lo Pare, e en lo Fill, e en
l'Esperit Sant; perque es dit pare perque ha fill, perque es dit fill com
ha pare; e, ab l'Esperit Sant, son très persones e una vera santa
trinitat e un verdader Deus e un verdader senyor que viu e régna in
secula seculorum.
L'emperador li demana : creus que nostre senyor Jésus Christ vench
en la gloriosa santa Maria, c que nasque d'ella verdader hom, e que
reebe mort e passio en la vera creu per nos peccadors ?
L'infant respos : hoc.
MÉLANGES. ' 13
194 A. PAGES
Creus que resuscita lo dia de Pascua e que munta als cels lo dia de la
Assenssio, e lo dia de Cinquagesina que envia lo Sperit Sant sobre sos
dexebles, e que vendra dar juhi als bons e als mais en la vayll de
Josafat, e als uns dara vida e gloria per a tots temps en Parais, e als
altres dira pena e turment en los inferns d'en nunca ixiran ?
L'infant respos : hoc.
Ara preguem a nostre senyor Jesus-Christ e a la gloriosa mare sua
Santa Maria e a la cort celestial que ells nos donen obres a fer en
aostres animes, que les puxam salvar e viure e ajudar en la sua santa
Gloria. In secula seculorum. Amen ^
I. Provençal (ms. fr. 1745) Aras preguem dieus nostre senhor e nostra dona
santa maria que per la sua gracia nos gar de las penas de ifern e que nos meta en
paradis, hou son lo cieus fi\éls amies. Amen. — Ars. ajoute avant l'Amen : e
respondeti tug bonament de iona voïuntat amen. — Tu autem, rex glorios, que mort
presistpcr peccadors, nierce aias de trastot^ nos. Amen.
NOTES POUR SERVIR AU CLASSEMENT
DES
MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
Par LÉOPOLD CONSTANS
La présente étude a été commencée, il y a deux ans (voy.
Romania, XVIII, 340), en vue de la préparation d'une édition
critique de l'épisode de Troïlus et Briseïda dans le Roman de Troie,
cette édition partielle devant, dans notre pensée, rendre plus
facile l'édition complète de cet intéressant poème, La nécessité
de résoudre, pour l'édition critique depuis longtemps sous presse
du Roman de Thèbes, la question de l'attribution des deux poèmes
à Benoît de Sainte-Maure nous avait, du reste, obligé à une
étude de la langue de Troie, qui ne nous a pas été inutile dans
ces nouvelles recherches.
Notre étude avait d'abord porté principalement sur les v. 13495-
521 de l'édition Joly, en y ajoutant quatre vers qui manquent à
un certain nombre de manuscrits, soit en tout 31 vers, compa-
rés dans les 27 mss. connus. Sur ces entrefaites, M. P. Meyer
ayant publié le précieux fragment de Bâle (Rom.,XVlll, 70 sqq.),
qui contient justement une des parties de l'épisode auquel étaient
empruntés les vers étudiés par nous , il nous a semblé indispen-
sable de reprendre nos recherches, en les faisant porter sur un
nouveau passage emprunté à cette partie, d'autant plus que le
nouveau manuscrit pouvait, par son ancienneté, nous être d'un
utile secours et que nous nous placions dans les conditions les
plus favorables, puisque tous les manuscrits, plus un fragment
important, se trouvaient ainsi utilisés. Le second passage ainsi
étudié comprend les vers 14233-52 de l'édition, et l'étude a
19e L. CONSTANS
porté , comme pour le premier, sur 27 manuscrits , l'absence de
l'un des mss. étant compensée par la présence du fragment de
Bâle.
Donnons d'abord la liste des manuscrits complets (ou à peu
près) du Roman de Troie , ainsi que des fragments , avec l'indica-
tion des lettres destinées à les représenter. Pour les manuscrits
de Paris, nous avons gardé les lettres que leur avait assignées
M. Joly, sauf pour les deux mss. de l'Arsenal. Les autres sont
désignés par Pinitiale de leur lieu d'origine :
Paris, Bibl. nat., fr. 60 A
— - - 375 B
_ _ _ 782 C
— - - 783 D
— — — 794 E
— — — 821 F
— — — 903 G
— — — 1450 H
— — — 1553 I
— — — 1610 J
_ __ _ 2181 K
— — — 1 2600 L
— — — 19159 M
— — — Nouv. acquis, fr., 5094 (Frag-
ments) P
— — Arsenal, 3340 A ^
— — — 3342 A^
Bale, Bibl. de l'Université, et Bruxelles, Bibl. royale
(Fragments) B ^
Bordeaux, Bibl. municipale, 674 (Fragment) B ^
Cheltenham, Bibl. Phillipps, 8384 C '
Londres, Musée britannique, Harl., 4482 L^
— — Addit., 30863 L^
Montpellier, Bibl. de la Faculté de médecine, 251 .. . M'
Milan, Ambroisienne, D55..... M^
Naples, Biblioteca nazionale, XIIL c. 38 N
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE I97
Nevers, Archives départementales (Fragment) N'
PÉTERSBOURG (St), fr. 3 P ^
— fr. 6 P^
Rome, Cod. Regin. 1505 R
Strasbourg, Bibl. impér. de l'Université et de la Pro-
vince (Fragments) S
Venise, Bibl. Saint-Marc, fr. XVII V ^
— — fr. XVIII V^
Vienne, Bibl. impér. et roy., 2571 W
Nous allons maintenant transcrire, d'après tous les manuscrits,
les deux passages qui font l'objet de cette étude. Pour le second,
il suffira de donner la copie des principaux manuscrits et les
variantes des autres, la graphie de chaque manuscrit étant déjà
suffisamment connue par le premier passage.
I. — Vers i^4^^-^2i de l'édition {et 4 v. qui y manquent').
F. — B. N. fr. 821, f° 157 r° h.
Et d'autre part .Ix. ou plus,
Don li plus povre ert sire et dus.
La damoiselleplurefort,
Riens ne lipuet doner confort :
5 De Troylus a grant dolor,
Qe si s'aloigne de so (sic) amor.
An lui n'a joie, jeu ne ris :
Molts'en torne morne et pensis,
Et li fiz Tideûs l'an moine ;
10 Ançois an sofrira grant poine
Qil ne la baist et qu'il ni gise :
« Bèle, » fait il, « a droit se
[prise
« Cui vos amei : sani contredit,
« Lo cuer de vos et l'esperit
15 « Foudroie avoir voutiel couvant
« Que vostre fosse a mon
[vivant.
L. — B. N. fr. 12600, f° 84 Vf' a.
Et des autres .Ix. et plus :
Li plus povres fu cuens ou dux.
La danioiselle plorefort,
Rien ne li puet doner confort :
5 De Troylus a grant dolor.
Qui si s'eslonge de s'amor.
En lui n'a joie, jeu ne ris :
Ml'ts'en torne uiorne et pensis,
Et li filz Tydeûs l'en meine,
10 Qiii ainz en sofFerragrant peine
Ou il ne la hest ou qu'il ni gise :
« Bèle, » fait il, « a droit se
[prise
« Oui vos amei : sani contredit,
« Le cuer de vos et l'esperit
1 5 « Voldroie avoir par tel covent
« Qe vostres fuisse mon vivant.
198
L. CONSTANS
« Se por ce no[n] qe trop est
[tost,
« Et que trop somes près de
[l'ost,
« Et qe vos voi si desliaitie,
20 « Pansive cl morne et irie,
« Vos criasse por Deu merci,
« d'à chevalier et [a] ami
« Me ienissiei et an demoine,
« G'en voudroie soufrir grant
[poine
2 3 « Qe, se vos plest, qu'a ce n'an
[veigne;
a Mais miiit me dot et mult me
[creigne
« Qe vostre cuers soit liaïnos
« Vers moi et vers cez devers
[nos.
« S'auqiics scroi\ toi jo^X. amie,
31 vi De ce ne vos doit an blasmer. . ,
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et qe/rop somes prés del'ost,
« Et qe vos voi si dehetiée,
20 « Pensive, morne et iriée,
« Vos criasse por Dieu merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me retenissiei en demeine.
c< Je voldroie aini soffrir grant
[peine
25 « Qil (sic) vos plest qe ce
[aviégne;
« Mes ml't me dont et ml't me
[criéngne
« Que vostre cuers soit haïnos
« Vers moi et vers cels devers
[nos.
« A la gent qui vos a norrie
« Croi que toi jors serei amie :
31 « Decenevosdoitnushlasmer...
N. Naples, B. Naz. XIII. c. 38,
f° 80 v° b.
Et d'autre part .Ix. et plus,
Dont li plus povre ert cuens ou
[dus.
La damoisèle plore fort.
Rien ne li puet doner confort :
5 De Troylus a grant dolor,
Qui si s'esloime de s'amor.
An lui n'a joie, jou rie ris :
Molt s'an torne mornes, pansis,
Et li filz Tydeûs l'an moine,
B. N. fr. 903, f° 118 v° h.
La dannioi[se]Ue plore fort.
Rien ne li puet doner confort :
5 De Troylus a grant doulour,
Qui(se) si s'eslongne de s'anmour.
An lui n'a joie, jeus ne ris :
Molt s'an tourne doulans, pan-
[sis,
Et li filz Thideûs l'an mainne,
Variantes de Z,' (Londres, Harl.,.
estait d. — 7 En li na i. gieu.
î, fo 84 vo h), par rapport à A?. — 2 poures
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
10 Qlu ainz an sofcrra grant poine
199
Qu'il 11c la hmst cl qu'il n'/ gise :
« Bùle, » fait il, « a droit se
[prise
« Qui vos amei : sani conlredil,
<( Lo cuer de vos el l'esperil
1 5 « Foudroie avoir par tel covant
« Que vostres fusse mon zz/Vrt?//.
« Se por ce van (sic) que trop
[est tost,
« Et que Irop somes près de
[l'ost,
« Et que vos voi si deshaitiée,
20 « Pansive et morne et iriée,
« Vos criasse por Deu merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me tenissiei et an demoine.
« J'an voudroie aini sofrir grant
[poine
25 « Que, se vos plest, que ce ni an
\yeigne;
« Mes molt me dot et molt me
[crîgne (sic)
« Que vostre cuers soit haïnos
« Vers moi et vers cels devers
[nos.
« A la gent qui vos ont norrie
« S'auques seroi\ toi joi'S amie,
31 « De ce ne vos doit an blasmer, . .
10 Qui ains an soufferra grant
[painne
Qu'il ne la hai[s\t et qu'il n'i giso. :
« Belle, » fait il, « a droit se
[prise
« Que (lis. qui) vos av(c)roit :
[sani contredit,
« L'anmour de vos el les péris
(sic)
1 5 « Voldroie avoir par tel couvant
« Que vostre fusse a mon vi-
[vaut.
« Se por ce non que trop est
[to[s]t,
« Et que trop sommes prés de
[l'ost,
« Et que vos voi si deshaitie,
20 « Pansive, doutouse et irie,
« Vous criasse pour Dieu merci,
c< Qu'a chevalier et a ami
« Me retenîssiés an demaîne.
« Je voudroie ains souffri[7']
[grant painne
25 « Que, cil vos plai\j\t, qu'a ce
[ne viéngne;
« Mais ml't me doi (sic) et nil't
\nie criégne
« Que vostre cuers soit haïnos
« Vers moi et vers cex devers
[nos.
« A la gent qui vos ont norrie
« Sai que toi jors serais anmie :
31 ce Decenevosdoitonhl'xsiwdx...
17 ce. non. — 18 prest. — 23 Me prcissies. — 24 Je v. — 25 ce remaigne. —
26 crierne. — 30 Se vous estes ades a. — 31 d. nus Uamer,
200 L. CONSTANS
M^ — Milan, Ambrois. D 55,
fo 94 v° h.
E hîaus chevaliers liéls seisante :
El plus povre avcit riche conte.
La damaisèle {sic) plore fort ,
Riens ne lipiiet douer confort :
5 De Troïlus a grant àolor,
Qu'ensi s'esloigne de s'ainor.
En lui ne ra joie ne ris :
Moût s'en torne tristes., pensis,
E li fiz Tideûs l'en meine,
10 Qui ainz en soferra grant peine
Qil sol la hest ne qu'il i gise :
« Bêle,» fait il,« adreitse prise
« Oui de vostre amor est saisie :
« Vostre cuers et vostre esperii
1 5 « Fust ore miens par covenaut
« Que vostre fusse a mon
[vivant !
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Equewsummesprésderost,
« E que je vos sai desheité[e],
20 « Pensive e dotose e irée,
« Vos criasse molt grant merci,
« Qu'a chevalier e a ami
« Me rcceiissci\ tôt demaine.
« AiuT^ en voudrai sofrir grant
[peine
25 « Que, se vos pïest, a ce nen
[viénge;
« Mes molt me dot e molt me
[crièn ge
« Que vostre cuers seit haïnos
« Vers mei et vers celz devers
[nos.
A, — B. N. fr. éo, f° 91 ro d.
Et chevalier bien tel scssante :
Tout li plus povre iert riche conte.
La danièle pleure ml't fort.
Rien ne li puet donner confort :
5 De Troïlus a grant doulour.
Qui si s'eslongne de s amour.
En lui n a' ne joie ne ris :
Ml't s'en tourne monieet pensis.
Et li filz Tydeùs l'en mainne,
10 Qui ainz en soufFerra grant
[pain ne
Que seul la lèse (sic), qii'o lui
[gise :
« Bêle, » fêt il, « a droit se prise
« Qui de vostre amour est saisis :
« Le cuer de vous et les péris (sic)
1 5 « Voudroie avoir par convenant
« Vostre en fusse a mon vivant.
« Se pour ce non que trop est
[tost,
« Et que si sommes près , de
[l'ost,
« Et que je vous voi deshaitiêe,
20 « Pensive et douteuse et iriée,
« fe criasse ml't grant merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me receûssiei tout demainne.
« Ainien vourrai souffrir grant
[painc
2 5 « Que, cil vous plest, que ce nen
[viénge;
« Car ml't me dont et ml't me
[criéngnc
« Que vostre cuer soit haynous
« Vers moi et vers cens devers
[nous.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 201
« Alagcntquivousont nourrie
« Sai que sere^ tou\ jors amie ;
I « Deccncvousdoitonhhsmer...
« A la gent qui vos ont norrie
« Sai que sereii loijoix amie :
31 « De ce ii'osdcit hou jahhsmcr...
R. — Rome, Cod. Reg. 1505,
fo 103 v».
Et chevalers scisaiite et plus :
Li plus povreifu mens 0 dus.
La dauurisèle plorefort,
Riens ne li puet doter confort :
5 De Troïlus a grant dolor.
Qui [si] se strangc (sic) de s'a-
[wor.
En lui navra joie ne ris :
Molt s'en torne mornes et
[pensis ;
Et li fils Tihdheûs l'en maine,
10 Ki ainz en sofirira grant peine
K'ilja la hest ne qu'il i gisse :
« Bèle, fait il, « a droit se prise
« Chi de vosire amor est saissis.
« Li cuers de vos et les péris (sic)
1 5 « Voudrai aveir per convenant
« Ke vostre soie a mon vivant.
« Se pur ce non, ke trop est
[tost,
« Et ke si somes près de l'ost,
« Et ke je vos sai desaitée,
20 « Pensive et dotouse et irée,
« Je vos criasse ja merci,
« Ch'a chevaler et a ami
« Me receiissiei en domaine.
« Aini en voudrai soffrir grant
[paine
2 5 « Ke, ce vosplait, a ce ne viégne;
« Mas molt me dot et molt me
[criégne
« Ke vostre cuers seit aïnos
« Vers moi et vers cels devers
[nos.
« A la gent ki vos ont norie
« Sai ke seroi\ toi jors amie :
31 « De ce ne vos doit l'en blas-
[mer...
V. — Venise, Marc. XVII,
f° 105 r° a.
Et cJjevaliers bien tiéls sesainte :
Li lplus]povres ert riche conte.
La damoiselle plore fort.
Riens ne li puet douer confort :
5 De Troïllus a grant dolor,
Qu'ensi s'e[s]longe de s amor.
En lui navra joie ne ris :
Moût s'en tornemorneei pensis,
E li fiz Tydeûs l'an moine,
10 Qui einz en soufri[ra] grant
[poine
y 2, — Venise, Marc. XVIII,
f» 65 v° a.
[£■/] chevalier tel .c. por coûte,
Dont li plus povre'c rich\e^ conte.
La domoisclle plurefort{e),
Riens ne li polef] douer confort :
5 De Troïllus a grant dolor.
Oui si s'aslongc de s amor.
Troïllus n'a joie ne ris :
Ml't s'en torne trist e pensis,
[Et] li filz Thideûs ien (lis. l'en)
[meine,
10 Q.ui enz en sofrira grant peine
202
L. CONSTANS
Qe sol la best eu o U gise :
« Bêle, » fait il, « a droit se
[prise
« Oui de votre amor est smssi\ :
« Li cors de vos et li espri^
15 « Foudroie avoir per convenant
« Mètre (sic) en fusse a mon
[vivant.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« E que si somes prés de l'ost,
20
« Je criasse molt grant merci,
« Qe a chevalier et a ami
« Me redeuissiei (sic) tôt de-
[maine.
« Einçois en soufrerai grant
[paine
25 « Que, se vos plest, a ce nen
[yiégne;
« Mes molt me dot et molt me
[crieme (lis. crienje)
« Que vetre cuer soit aisnos
« Vers mei et envers [cens] de
[nos.
« A la gent qui vos ont norrie
« Sai que serois toi j^^X amie :
31 « De ce ne vos doit nus hlasmer...
I. — B, N. fr. 1553, f° 78 ^° ^•
Et tel chevalier chevalier (sic)
Ki assés font bien a proisier.
La damoisièle pleure fort,
Hom ne li puet doner confort :
5 De Troïlus a grant dolour,
Ki si s'esloigne de s' amour.
An[i] qu'il la best ne qui li (sic)
[gise :
« Bêle, » fait il, « a droit se
[prise
« Oui de vostre amor est sasi\ :
« Li cors de vos et li spiri\
1 5 « Voldroie avoir por convenant
« Que vostre fusse a mon vi-
[vaut.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« E que sûmes si près de l'ost,
« Et que [5î] vos voi desatiée,
20 « (E) pensive e dotose et iriée,
« Je vos criasse ml't merci,
« Que a chevalier et a ami
« Me receûseï toi demaine.
24 « Ml't en sof}e[rai] eini grant
[paine
31 « (£) de ce ne vos doit hom
[blasmer...
A 2. — Ars. 3342, f° 62 r° a.
Et chevaliers bien tels seissante
Oui valurent d'altres Imitante.
La damoisèle plourc fort.
Riens ne le (sic) puet doner cou-
[fort :
5 De Troïlus a grant dolor,
Qui si s'esloigne de s' amor.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
Eli lui ne rajoie ne ris :
Tome s'en mornes et pensis,
Et li fils Thydcûs l'en mainne,
10 Ki ains en softerragrant painne
K'il ncl haist et qu'o li ne gise :
« Biéle, » fait il, « a droit se
[prise
« Ki de vostre amour est saisis :
« Vostre mers et vostre esperis
1 5 « Cor fust or miens par couve-
[na7it
« Ke vostre fusse a mon vivant !
« Se por chou non que trop
[est tost,
i8 « Et que /rop sommes prés de
[l'ost,
21 « Jou vous proiaisse par merch'i
« K'a chevalier et a ami
« Me recheûssent (sic) en de-
[mainne.
« Ains en vaurai soffrir grant
[painne,
25 « Se vous pïaisoit, que chou
[iiaviéngne
« Et que del tout a vous me
tiéngne;
« Mais jou dont qu'a ces devers
[iios
« Ne soit vostre cuers haïnos.
« A la gent qui vous ont norrie
« Sai que serés tous jors amie :
31 « Ne vous en doit [ou] ja blas-
[mer. . .
203
En lui nen a joie ne ris :
Ml't s'en vait mornes et pensis,
Et li filz Tydeûs le maine,
10 Ki ains en soffera grant paine
Qu'il ne la sente sos chemise :
« Bêle, » fait il, « a droit se
[prise
K Qui de vostre amor est saisis :
« Le vostre amor, jo vos plevis,
1 5 <( Volroia (sic) avoir par cove-
[nance
« Que vostre fuisse a rema-
[nance.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et que trop somes près de
[l'ost,
« Et que vos voi si deshaitie,
20 « Et siplorouse et si irie,
« Je vos priasse par merci
« Qu'a chevalier et a ami
« Me receûssiés en demaine.
« Ançois en soffcrai grant paine
25 « Que, s'il vos plaist, qu'a ce ne
vieigne ;
« Mais ml't me dot et ml't me
[crieigne
« Que voz cuers ne soit haïnos
« Vers moi et vers cels devers
nos.
« A la gent qui vos ont norie
« Sai que serei toi jori amie :
31 « De ce ne vos doit on hhsmer .. ,
204
D.
L, CONSTANS
i.N. fr. 783, f°85 r°a.
Et d'autres chevaliers adès;
2 Bien en i ot .1. et mes.
•
7 Troylus n'a joie ne ris :
Mont s'en torne triste et pensis,
Et li fiuz Thydeûs l'an maine,
10 Qui ainz en soufterra grant
[paine
Qu'il ne la best et qu'il ni gise :
« Belle, » fèt il, « a droit se
[prise
« Qui de vostre amour est saisi^ :
« De vostre cuer les esperii
1 5 « Foudroie avoir par convenant
« Que vostre fusse maintenant.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et que ci sommes prés de
[l'ost,
« Et que ci voi déshéritée (sic),
20 « Pensive, douteuse et iriée,
« Je criasse mont grant merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me retenissiei en demaine.
« Ai)i::i en voudrè soffrir grant
[paine
2) « Que ge n'aie vostre menaie;
« Mes mont me dont et ml't
[m'esmaie
« Que vestre cuer soit haïnos
« Vers moi et vers ceuls devers
[nos.
M ' . — Montpellier, Ec. de médec.
251, f° 55 v° a.
Et d'autres chevaliers adès :
2 Bien en i ot .1. et mes.
7 Troylus n'a joie ne ris :
Ml't s'en torne tristre et pensis
Et le («c) filz Thideus l'en
[maine,
10 Qui ainz en soufrera grant pêne
Qu'il ne la best et qu'il ni gise :
« Bêle, » fait il, » a droit se
[prise
« Qui de vostre amor est saisi:^ :
« De vostre cuer li (sic) esperi\
1 5 « Vodroie avoir par covenant
« Que vostre fusse a mon vi-
[vant.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et que si somes près de Tost,
« Et que si vos voi dehetie,
20 « Pensive, douteuse et irie,
« Ge criasse ml't grant merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me retenissiei en demeine.
« Eini en vodré sofrir grant
[pe[i]ne
25 ce Que je n'aie vostre manaie;
« Mes ml't me dot et ml't m'es-
[maie
« Que vostre cuer soit haïnox
« \'ers moi et vers ceus devers
[nos.
Variantes de H (B. N. fr. 1450, fo 57 vo d) par rapport à M'. — 1-2 et 3-6
manquent. — 8 Tristrcs san t. et mVl p. — 11 haise et qui. — i^les e. — 21/0
vous c. la m. — 23 Me receussies. — 26 Car m. me doit, — 28 et a cels.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
« A la gent qui vos ont norrie
« Sai que loi /<"'\ scroii amie :
3 1 « De ce ne vous doit eu blasmer, . .
205
c< A la gcnt qui vos ont norrie
« Sai que loi (sic) jors serei
[amie :
31 « De ce ne vos doil ou hhsmcY...
\. N. fr. 794, f" 234 r° c.
9 Et li filz Thideûs l'an meinne,
Qui ainz an soferra grant peinne
Qu'il ne la best et qu'il ni gise :
« Bèle, » fét il, « a droit se
[prise
« Qui de vostre anior est seisi^ :
« Le cuer de vos, les esperi\
1 5 « Foldroie avoir par covennnt
« Que vostres fusse a mon vi-
[vani.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et que si somes près de l'ost,
« Et que si vos voi deshetiée,
20 « Pansive et dofeuse et iriée,
« Je criasse ml't graut merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me retenissiei an demeinne.
« Aini en voldré sofrir grant
[peinne
2 5 « Qu'aucuns biens de vous ne me
[viéiigne ;
« Mes ml't me dot et mît me
[cricgne
« Que vostre cuers soit haïnos
J. — B. N. fr. 1610, f° 80 \° a.
Et chevalier tex .xxvj.,
2 Toi ^'<-'>^^ 0 amirani de pris.
7 Troïlus n'a déduit ne ris :
Ml't s'en torne triste et pensis,
Et li filz Tideûs l'an meine,
10 Qui einz en sofFrera grant peine
Qu'il ne la beist et qu'il ni gise :
« Bêle, » feit il, « a droit se
[prise
c< Qui de vostre amor est seisii :
« Vostre cuers et vostre esperii
15 « Fust bores miens por tel couvant
« Que vostre lions fusse a mon
[vivant !
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et que si somes près de l'ost,
« Et que je vos voi deshetie,
20 « Pensive, dotose et irie,
« Je criasse ml't grant merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me retenisseï en demeine.
« Eius en voldroie avoir grant
[peine
25 « Que je ne fusse a vos del tôt;
cf Mes [ml't] me cricng et mît
[me dot
« Que votre cuers soit haïnos
30 tos i. seres.
206
L. CONSTANS
« Vers moi et vers ces devers
[nos.
« A la gent qui vos ont norrie
« Sai que toi joi'i seroii amie :
31 a De ce ne vous doit au blasmer.
Ai. — Arsenal, 3340, f° 85 r° a.
Et bien tex chevaliers cinquante :
2 Li plus povres ot ml't grant
[rante.
7 Troylus n'a joie ne ris :
Ml't s'an torne triste et pensis,
Et li fîlz Tydeûs l'an moine,
10 Qui niTt an sofFerra grant
[poine.
Aine qu'il la baist ne c'o li gise :
« Bêle, » fait il, « a droit se
[prise
« Qui de vostre amor est saisie :
« Le coer de vous et les hoens dii
1 5 « Vodroie avoir par ce covant
« Que vostres fusse a mon
[vivant.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et que trop somes près de
[l'ost,
« Et que ge vos voi deshaitiée,
20 « Panssive et doteuse et iriée,
« Ge criasse ml't grant merci,
« Qu'a chevalier e a ami
« Me retenissoii tôt demeine.
« Aini an voudrai soffrir grant
[peine
25 « Que de vos joie ne me vcigne;
« Mais ml't me dot et ml't me
[cricgne
« Qiie vosti'e coers soit haïnos
31
« Vers moi et vers cex devers
[nos.
« A la gent qui vos ont norrie
« Sei que toi jo^'l seroii amie :
« Decenevos doit l'en blasmer. . .
L-. — Londres, Addit. 30863.
Et chevalier bien jusqu'à trente :
2 N'i a celui n'ait ml't prant rente.
7 Troylus n'a joie ne ris :
Ml't s'en torne triste et pensis.
Et li filz Tydeûs l'en moine,
10 Qui ainz en soffrera grant
[poine
Que il la baist ne qu'il i gise :
« Bêle, » fait il, « a droit se
[prise
« Qui de vostre amor est saisie :
« Lo cuer de vos et les biens dis
1 5 « Voldroie avoir par covenant
« Que vostre fusse a mon vi-
[vant.
« Se por ce non que trop est
[tost,
« Et que [trop ?] somes près de
[l'ost,
« Et que je vos sai deshaitiée,
20 « Pensive, dotosc et iriée,
« Je criasse ml't grant merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me retenissieitot demâine.
« Aini en voldrai soffrir grant
[paine
25 « Que de vos joie ne me viêgne,
« Mes ml't me dot et ml't me
[criéngne
« Que vostre cuer soit haïnos
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
207
« Vers moi et vers çax devers
[nos.
« A la jant qui vos ont norrie
« Sai que seroii toi joix amie :
31 a Ne vos an doit nus bon blas-
[mer...
« Vers moi etacels devers nos.
« A la gent qui vos ont norrie
« Sai que seroi\ toi jo^'l amie :
31 « Ne vos en doit on la blas-
[mer...
C. — B. N.fr. 782, fo 88 v°rt.
Et chevalier bien tel cinquante :
2 Toi li plus povres avait ranfe.
7 En Troïllus n'oit (sic) jeu ne ris :
Molt s'en torne triste et pensis,
Et li fils Tideûs le (sic) maine,
10 Qi aine en sofrira grant paine
O'il ni la haist et qu'il ni gise :
« Belle , » fait il , « a droit se
[prise
« Qi de vostre amor est saisii :
« Vetre (sic) cuer sani nul con-
[tredii
1 5 « Voldroie avoir par convenant
« Qe vestre fuisse a mon vi-
[vant.
« Se por ce non qe trop est
[tost,
« Et qe si somes près de l'ost
« Et qe vos voi si deshaitie,
20 « Pensive, dolente et irie,
« Je criase ja grant merci,
« d'à chevalier et [a] ami
C'. — Cheltcnham, 8384.
Et chevalier bien tés cinquante,
2 Dont li pirc(J) ot castel ou rente.
7 Troïllus n'a joie ne ris :
Ml't s'en retourne trespensis,
Le fili Tideus celi en maine,
10 Qui ains ne soufferagrantpaine
Que ne la haist et qu'il ne gise :
« Bêle, » fait il, « a droit se
[prise
« Qui est saisis de vostre amor :
« Le cuer de vous et la valor
1 5 « Foudroie avoir par covenant
« Oue vostre hom fuisse a mon
[vivant.
« Se por cou non que trop est
[tost,
« Et que nos somes près de
[l'ost,
« Et que je vous voi deshaitie,
20 « Pensive, moriue (lis. morne)
[et irie,
« Je vous criasse ja merci,
« Que (sic) chevalier et a ami
Variantes de K. (édition) par rapport à C. — 1 tex. — 2 Dont li p. poure ert
riche conte. — 7 Troylus na ioie. — 8 M. retorne. — 9 Icn. — 11 Que il la hest
ne qiio li g. — 12 fist. — 13-15 Qui de u. a. Jetés don Plus deit aucir cuer que lion
Gie la prendroie par couant. — 17 5e non p. co. — iS si p. s. — 19 gie nos uei
deheitiee. — 20 et doteuse. — 21 Gie uos c. g.
208 L. CONSTANS
« Me retenisici tôt demaine.
24 « Anchois en sofreraigrantp3i\nc 24
« Oe je vostre sola\ nen aie ;
« Mes ce me confont et csmaie
« Qp vestre cuers soit adinous
« Vers moi et vers ceus devers
[nos.
29 « A îa gent qi vos ont norie
« Sai qe serois toi ^^"^ amie :
31 De ce ne vos doit l'en blasmer . , .
>9 «
;i «
Me rec[eyissieitout demz'mnQ.
Ml'tvauroie sofrir grantpaine ,
Parceiil\em'\antqueniamissics
Et par ami me tenissics ;
Mais mît cremon[s'\ et ml't
[doutons,
Et nonporquant bien le sa-
luons.
One tous j ors amer es cels de la
Pins que ne fer es cels de ça.
A la gent qui vous ont norrie
Sa\ï\ que serois tos jors amie :
De ce ne vous doit on blas-
[mer
M. — B. N. fr, 191 59, f° 80 v° h.
Et chevalier bien tex .xL,
\Dont] li plus povre ot riche
[tante.
La demoisèle plein e fort.
Rien ne li puet donner confort :
5 De Troïlus a grant dolour,
Qui si s'esloigne de s' amour.
En li n'a [ne] joie ne ris :
Ml't s'en torne morne et pensis,
Et li filz Tideûs l'en maine,
10 Qui en sofferra ml't grant paine
Ains qu'il la beist ne q^n lie gise :
« Bêle , » fait il , « a droit se
[prise
« Oui de vostre amour est seisii :
« Li (sic) cuer de vous et lespcrii
1 5 « Voldroie avoir par convenant
B. — B. N. fr. 375, f° 93 v° a.
Et tés .1. chevaliers,
2 Dont cuens ert tos li mains proi-
[siés.
7 Troïlus n'a joie ne ris :
Ml't s'en va tristres et pensis,
(h) Et li fieus Thideûs l'en maine,
10 Qui ains en souferra grant
[paine
On il sol la baist ne qu'il i gise :
« Bêle , » fait il , « a droit se
[prise
« Qui de vostre amor est saisis :
« Le cuer de vos et les perii
1 5 « Volroie avoir par convenant
23 receussiei. — 24 Aîni en voldrai soffrir. — 27 hainos. — 30 t. ior^. —
3 1 «e u. d. nus b.
14 B et M écrivent en un seul mot lesperi^.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
209
« Que vostrc 01 fusse en mon
[vivant.
« Se por ce non que trop est
(tost,
« Et que ci sommes près de
l'ost,
« Et que je vous sai deshaitie ,
20 « Pensive et douteuse et irie,
« Je criasse mit grant merci,
« Qu'a chevalier et a ami
« Me recbeiissiei tout demaine.
« Aiiii en voudroie (sic) soffrir
[grant paine
25 « Que, ce ne vos plaist, que ce
[vié]ige ;
« Mes ml't me redot et ml't crién
« Que vostre cuer soit haïneuz
« Vers moy et vers ceulz a
[est roi.
« (Et) a la gent qui vous ont
[norrie
« Sai que serei toijors amie :
31 « De ce ne vous doit on blas-
[mer...
« Que vostre hom fuise a mon
[vivant.
« Se pour ce non que trop est
[tost,
« Et que si somes prés de l'ost,
« Et que je vos sai dehaitie,
20 « Pensi(e)ve et doutose et irie,
« Je criaise ml't grant merci,
« K'a chevalier et a ami
« Me receûssiés tôt demaine.
« Ançois voirai sojrir grant
[paine
2 5 « Que, se vous plaist, a vous bien
[viég}ie ;
« Mes ml't me dont et ml't me
[crién ge
« Que vostre cuers soit haï-
[nous
« Vers moi et vers cels devers
[nos.
« A la gent qui vos ont nourie
« Sai que serois tos jors amie :
51 «De ce ne vous doit on blas-
[mer...
II. — Vers 142^)- ^2 de l'édition.
F. — B. N. fr. 821, f° 161 v° a.
Mais neporquant, porvif besoig,
Bien dous archées et plus loig
Chacérent Greu lor anemis :
Variantes de GLL'N. — i pu.
GLL'N. — 2 archiees LN, archics L'
achies G.
D. — B. N. fr. 783, f°89 v° b.
Mes neporqant, par vif besoing,
Del champ .ij. traities bien loing
Chaciérent Greu lor anemis :
Variantes de EHJ M". — 2 tr actes J.
14
210
L. CONSTANS
Ml't lor en ont lo jor ocis,
5 Ml't i perdirent a cel poindre.
Diomedès est alez jo[i]ndre
A Troylus por la doncelle :
Jus lo trébuche de la selle.
Lo destrier pmnt par lo noël;
10 A nu- vallet, un damoisel
A npellé, et si li rant :
« Va tost, » fait il, « isnèle-
^ [ment
« A la tante Calcas de Troye ,
« Et di a sa fille la bloie
1 5 « Q_e ge li anvoi cest destrier :
« Gahaignié l'ai d'un chevalier
« Qi molt se par fèt bien de li,
« Et si li di qe je li pri
« Qe ne se risse Qis. s'iresse)
[de mes diz,
20 « Q_'an li est toz mes esperis. »
Mont lor ont de Jeurgent mahnis,
5 Mont i perdirent a cest poindre.
Dyomedés est alez joindre
A Troylus por la pucelle :
Jus le trébuche de la selle.
Le destrier a mont tost sesi,
10 Puis a ./. damoisel choisi;
A pelé l'a, puis si li tent :
« Va tost, >■> fèt il, « isnèle-
[ment
« A la tente Calcas de Troie,
« Et di a sa fille la bloie
15 « Que je li envoi cest destrier :
« Gaaignié l'ai d'un chevalier
« Qui mont s'est hiii penei por
« Et si li di que ge li pri
« Qu'el ne s'iresse de mes diz,
20 « Qu'en li est touz mes espe-
[riz. »
I. — B. N. fr. 1553, f° 82 v° a.
Mais nanporquant, par Jin be-
[soign,
Del camp Aj. trais et plus en loign
4 M. en i 0. L; auoiit (pour an
ont) G. — 5 cest G. — 6 sest G. —
9 Lo cJjcual L'N. — 10 Le (Lo N)/Z
carris (carri^ N) L' N ; 5fl L. — 11 Tosl
a. L, A apeter L' ; 5C N; rent L', tent
GL, tant N. — 17 ;«. par se fait G.
— iS Et a li L' ; prit N. — 19 saire
L'; Quiree ne soit G. — 20 An Ici G.
Variantes de A^ et de A' L^ — i
•icporqnant A=, por noîant A'. — 2 ou.
p. L=; Deus t. don c. au p. A'; Bien .ij.
traitics et p. l. A.-.
M^. — Milan, Ambrois. D 55
f^ 100 r° a.
Mais neporquant, par vif be-
[soing,
Del champ dons trei epliis en loing
4 ocis M'. — $ M. p. a icet p. E. —
9-10 Puis a scisi le bon destrier Si acena
.j. escuier E. — 11 si le li EJ; Apeta
ta H t. H. — 14. a la donsele b. H. —
19 OU M' ; Que ne se corost H (cf. I).
Variantes de B'R. — i Mas.../'«-R.
- 2 trait et p. !. (v. f.) B'; de 1. R. —
LES MANUSCRITS DU
Cachiérent Gryu lor anemis :
Assés en ont des lor occis,
5 Ml't en perdirent a cel poindre.
Dyomedès est aies joindre
A Troylus pour le danièk :
Jus le trébuche de la siéle.
Le destrier prcnt par les noians ,
10 Ki merveilles par estait hiaiis;
J. sien varlet ml't test h tent :
« Va t'eut, » fait il, « isnèle-
[ment
« A la tente Calcas de Troie ,
« Et dy a sa fille la bloie
15 « Que jou li envoi cest des-
[trier :
« Conquis l'ai a .j. chevalier
« Ki mVt se par fait bien de li.
« Di li que jo li manch et pri
« Q.ue ne se courout de mes dis,
20 « K'en li est tous mes esperis.»
3 greus A', griu L-; Chacent li g.
A* ; esnemis A', cnemis L^ — 4 Ml'i lor
(i A-) 0. de lor gent nialmis A'L^A-. —
5 M. i A'L^A-; perdent a icelp. A'L-. —
7 pndle K^\J. — 8 la t. Ls le trahu-
cha A'. — 9 saisi par lègue (sic) A',^.
a soi len moine L% retint a grant paine
A'. — 10 Un damoîscl a soiacegiie (acaine
A^, acoine L^) A' L- A^ — 11 Apela Ion
A', Apele la L=; si li dist tant A' L=;
Par le fraim (sic) le chenal li tent A'. —
12 Va tost A'L^ — 15. /. d. A'. — 16
Gaaignie laidun A'L= A^ — i^ p. sef.
A'; sest hui penci por li A'L^. — 18 Et
si li di quege lipri A' L^ A^ — 19 Quel
ne A^; siraisse A'L^A^. — 20 Que a
lui e. m. e. A', Tôt mon penser ai en li
mis A'.
ROMAN DE TROIE 211
Chaciércnt Grié lur anemis :
Molt lur o)it de lur gent malmis,
5 Molt i perdirent a cel poindre.
Dyomedès est alez joindre,
E Troïlus por la danièle
A irehuché jus de la sèle.
Le désirer prent isnèletnent ;
10 Sans nul autre demorement,
Apèle un daniel, se li tent :
« Va tost, » fait il, « delivre-
[ment
« A la tente Calcas de Troie ,
« E di a sa fille la bloie
1 5 « Qiie je li envei cest destrier :
« Gaaignie l'ai d'un chevalier
« Qui moût se fait privei de li
« Et se li di que je li pri
« Qu'el ne s'iresse de mes diz,
20 « Qu'en li est toz mis espe-
[riz. »
3 greu 1. cnemis R. — 4 i 0. des lor
ocis B'R. — 5 M. en R; cest B'R. —
7 O ^ B' R. — 8 Jus la trehuchic B',
/, le trahuclie R. — 9 pcr le noel R, par
les noeaus B^ — 10 Un snen vaslet un
davioisel (iouenceaus B') B'R. — 11 A
apele B^R ; si le tent B ', si te li tient R.
— 1 2 isnclcnientB^ R. — 1.7-8 manquent
à B' (rognure). — 17 Ki molt per se
fait bien de li R. — ïS Et si R. —
19 Quele ne si rasse R. — 20 mes R.
212
L. CONSTANS
V^ — Venise, Marc. XVIII,
f° 68 v° b.
Mais neporquant, por vif be-
[soing,
Del champ bien deus trait\ï]es
[lo[i\ng
Caceront Greu lor anemis :
Ml't lor i ont des leur ocis,
5 Ml't i perdirent a cel poindre.
Diomedés est alez joindre,
E Troïlus por la piicèle
A trabiiché jus de la séle.
Lo désirer a molt tost saissi,
10 Pois a un damoisel jausi ;
Apella lui [et^ si li rent :
« Va tost, » fait il, » isnèlement
« A la tente Calcas de Troie,
« Et di a sa fille la bloie
15 « Que je lienvoi(e) a' destrier:
« Gaagné l'ai d'un chevalier
Variantes de V'. — i par. — 2 d.
treîtes h. l. — 3 Chacierent. — 4 /
manque. — 5-12 manquent. — 17 se
per fet bien de li. — 18 Ei... Ii p. —
ï^ Qe ne sirasse. — 20 U e. t. mes
esperi:(.
M. — B. N. fr. 191 59, f° 86 r° a.
Mes neporquant, par vif be-
[soing,
Del champ deu\ trai\ et plus en
[lo\i]ng
Chacierent Grieu leur anemis :
Ml't leur ont de leur gent mal-
[mis,
5 Ml't i perdirent a cel poindre.
Dyomedés est alez joindre
A Troïlus por hpucèle :
Jus le trébucha de la séle :
Le destrier saisi par la resne,
10 ./. damoisel ml't tost aresne;
Apèle le, si le li tent :
« Va tost, » fait il, « isnèlement
« A la tente Calcas de Troie,
« Et di a sa fille la bloie
15 (c Qe je li envoi cest destrier:
« Gaagnié l'ai d'un chevalier
Variantes de BCC'KW. — i dous
trais de ï. C ; v. esfors C' . — 2 Les
cliacierent par uif hesoign C ; Del camp
[bien ?] d. archies fors C'. — ^ G. c.
C. — 4 Molt ont C. — 5 por cel K ;
cest B. — 8 trébuche C'K. — 9-10 £e
d. a ml't tost s. Puis a un d. coisi C'. —
9 saisistB, sesist BCW, sesit K. — 10 a
îuiacesne B. — 11 A. la COKW; se
CW; la liK; tient CW ; Par le frain
le ceual lit.B. — 12 Va tent B; fis t K.
— 13 tende CW. — 14 di me a W. ^
15 un d. C W. — 17 par CW; tui
BK. — \% Et seB\Et li diras K
— 19 jQcCKW; siraisse CC'KW;
Quil li souuiegne B. — 20 En K; U
BCC'KW.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
213
« Qui ml't s'est hmpene\por //,
ce E si li di que je lai pri
« Qu'// ne se rese de mes diz. »
20 « Qu'en Icu est toz mon cxpe-
[ris. »
« Qui ml't ^'(.'5/ i]ui pene^ por
« Et si H di que je li prie
« Qu'cl ne soit irée de mes dis,
20 « Q'en lie est tous mes espe-
[ris, »
C. — B.N. fr. 782,f°94r°a.
9 Le destrier sesist par la resne ;
Un damoisel iiiolt tost aresne ;
Apellè l'a, se le li tient :
« Va tost, » fait il, « isnèlement
« A la TENDE Calcas de Troie,
« Et dit a sa fille la bloie
15 « Qe je li envoi un destrier :
« Gaagnié l'ai d'un chevalier
« Qi molt s'est hui penei par //,
« Et si li di qe je li pri
« Qe ne s'iraisse de mes diz,
20 c( Q'en li est toz mes esperiz. »
W, — Vienne, 2571 f" 85 a.
9 Le destrier SESisr par la resne;
Un damoisel molt tost aresne ;
ApeU l'a, se le li tient :
« Va tost, « fait il, » isnéle-
[ment
A la TENDE Calcas de Troie,
Et di (ine) a sa fil[l]e la bloie
15 « Qe je li envoi un destrier :
Gaaigné l'ai d'un chevalier
Qi molt s'est Ijuipenei par li;
Et si li di qe je li pri
Qe ne s'iraisse de mes diz,
Q'en li est toz mes espe-
[riz ' . »
I . Nous empruntons le texte de /T à la Germania, II, 202 (article de From-
mann, Herbort von Fritsldr und Benoît de Sainte Maure), où les vers 1-8 ne sont
pas cités. Un simple coup d'œil jeté sur les mss. C et W, tant dans notre
passage que dans celui qu'a donné M. P. Meyer, suffit à montrer leur parenté
étroite. Non seulement ils n'offrent aucune variante l'un par rapport à l'autre,
mais encore ils ont la même graphie (cf. v. 13) et de mauvaises leçons qui leur
sont communes. Cf. v. 11. 15. 17. Un peu plus loin, on rencontre ce vers
caractéristique (v. 14282 de l'édition) :
Tant coMER moi est derianz (JV) Tant 9UER moi est derianz (C),
qu'il faut lire, avec les autres manuscrits : Tant com vers moi est deprian^. Corner
prouve d'ailleurs l'ignorance du scribe de JV, ce que montre également le v. i
du passage étudié par P. Meyer : cuiirte pour curre. On peut donc hardiment
admettre que les deux mss. sont ou copiés l'un sur l'autre (JV sur C, cf. corner
et bien d'autres traits dans d'autres passages) ou, ce qui est plus probable, qu'ils
ont pour source le même manuscrit. Dans tous les cas, W peut être négligé et
doit suivre dans la classification le sort de C.
214 L. CONSTANS
Nous allons maintenant essayer, pour les deux passages, une
restitution critique que nous nous efforcerons ensuite de justifier.
La marche contraire serait assurément plus scientifique, mais
nous croyons que nos explications gagneront quelque clarté à
pouvoir s'appuyer sur un texte qui, quoique hypothétique, vaut
cependant mieux qu'aucun de ceux que fournissent séparément
les manuscrits.
I
...Et chevalier bien tal cin-
[quante :
El plus povre aveit riche cante.
La dameisèle plore fort.
Rien ne li puet doner confort :
5 De Troïlus a grant dolor.
Qui si s'esloigne de s'amor.
En lui ne ra joie ne ris :
Moût s'en torne triz et pensis,
Et li fiz Tideûs l'en meine,
10 Q.ui ainz en soferra grant paine
Qiie sol la baist ne qu'o li gise :
« Bêle, » fait il, » a dreit se
[prise
« dui de vostre amor est sai-
[siz :
« Le cuer de vos et les periz
1 5 « Voudreie aveir par covenant
« Que vostre fusse a mon vi-
[vant.
« Se por ço non que trop est
[tost,
« Et que si somes près de l'ost,
« Et que jo vos vei deshaitiée,
20 « Pensive et dotose et iriée,
« J'os criasse moût grant mer-
[ci,
« Qu'a chevalier et a ami
II
Mais ne por quant, par vif be-
fsoing,
Biendoustraitiéesetplusloing,
Chaciérent Greu lor anemis :
Moût en i ont lo jor ocis,
5 Moût i perdirent a cel poindre.
Diomedés est alez joindre
O Troïlus por la danzèle :
Jus le trébuche de la sèle.
Le destrier prent par le noël ;
10 Un suen vaslet, un damoisel
A apelé, et si li tent :
« Va tost , » fait il , « isnèle-
[rnent
« A la tente Calcas de Troie,
« Et di a sa fille la bloie
1 5 « Que je li envei cest destrier ;
« Guaaignié l'ai d'un cheva-
[lier
« Qui moût par se fait bien de
[H,
« Et si li di que je li pri
« Que ne s'iraisse de mes diz,
20 « Qu'en li est toz mis espe-
[riz. »
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
« Me receûssez tôt dcmcine.
« Ainz en voudrai sofrir grant
[peine
25 « Que, se vos plaist, a ço nen
[vienge;
« Mais moût me dot et moût
[me crien ge
« Que vostre cuers seit hainos
« Vers mei et vers ceus devers
[nos.
« A la gent qui vos ont norrie
« Sai que toz jorz sereiz amie :
31 « De ço n'os deit hon ja blas-
[mer...
215
V. 1-2. — Pour ces deux vers, les mss. offrent des variantes
nombreuses, qui toutes ont été certainement inspirées par le désir
d'éviter la rime de conte avec seisante ou cinquante. Cante pour
conte (= comitem) se retrouve d'ailleurs au vers 172 de l'édi-
tion, en rime avec ante (= amita)', et comme verbe (== com-
putat) ou nom verbal aux vers 1079 1-2 et 1870 1-2, en rime avec
pesante-, d'autre part, M. Settegast^ a relevé jusqu'à sept exemples
de cette forme dans la Chronique de Benoît. Ecartons d'abord la
leçon de B, qui n'a réussi, en faisant passer chevalier à la rime, qu'à
obtenir une assonance aggravée d'une incorrection, et les leçons
isolées de A"-, de / et de /, dont le second vers n'est qu'une che-
ville. Celles de DM' ^ et de F D N (LR), quoique un peu meil-
1. Cante y fait fonction de sujet, mais l'exemple n'en est pas moins assuré,
2. Benoît de Sainte-More, Eine spracUiche Untersuchung ûher die Identitat der
Verfasser des Roman de Troie und der Chronique des ducs de Normandie
(Breslau, 1866), p. 19 sqq. Cf. H. Stock, Die Phonetik des « Roman de Troie »
und der « Chronique des ducs de Normandie » (Romanische Studien, III,
443 sqq.).
3. En comparant ces deux mss. que nous avons placés l'un en face de l'autre
(v. p. 204), il est facile de voir qu'ils ont une source commune. La même union
intime ressort de l'examen du passage étudié par M. P. Meyer; cf. v. 8 (faute
21 6 L. CONSTANS
leures, doivent également être rejetées. Vient ensuite un groupe
de manuscrits qui ont conservé conte : AM^V^ V- (cantc K),
mais en en faisant (sauf M^) un attribut, de sorte qu'il y a lieu
de se demander si M- a bien la leçon originale ou s'il a remplacé,
ce qui est possible (cf. v. 172 de l'édition), Dont li plus povre est
riche cante par El p. p. aveit r. c, pour avoir une leçon gramma-
ticalement plus correcte. Il suffira d'indiquer que cante a pu facile-
ment être lu tante {tente) M ou rante (j-entè) A^ U.CO '. Ces deux
vers manquent dans G et dans H; ils manquent également dans
E, ainsi que les deux qui précèdent et les six qui suivent, en
tout dix vers.
V. 3-6. — Ces quatre vers, qui n'offrent d'ailleurs aucune
variante intéressante, sauf au v. 6, se strange (lis. s'estrangè) R,
manquent à DEHJM^ (E manque de 10 vers), à A' L^ et à
BCOK.
V. 7. — Ne ra, qui n'est que dans /et M^, est préférable à nen
a A\ à na ne A et k navra R V\ parce qu'il marque mieux
l'opposition avec la dameisèle {Briseïda). Lui (Ji M) représente
Troïlus (cf. V. 5), qui est naturellement exprimé (T. n a joie ne
ris) dans les mss. qui suppriment les v. 3-6, et de plus, pour la
clarté, dans R P et dans C. Ce dernier ms. donne une leçon
intermédiaire : En T. noit jeu ne ris, d'où semble dériver celle
de FGLL^ N : En lui n'a joie, jeu ne ris, et qui prouve, ce nous
semble, l'authenticité des vers 3-6. Il en est de même de M, qui
appartient au groupe de mss. qui n'ont pas les vers 3-6 et qui,
en rétablissant les vers et remplaçant en conséquence Troïlus par
En li, a oublié de compléter le vers par l'addition de ne ou tout
autre changement.
V. 8. — La leçon grammaticalement incorrecte triste et
DHJM' {E mmque). A' L\CK, et la leçon correcte tristes M\
commune), etc. On pourrait donc (sauf exception) ne pas tenir compte du
moins bon dans une édition critique, non plus que de IV qui, nous l'avons vu
(cf. p. 213, note), a une source commune avec C.
I. Nous groupons dès maintenant les mss. d'après leurs affinités évidentes,
pour faciliter la lecture de notre discussion sur la classification.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 21']
obtenue au moyen de la suppression choquante de ei, dérivent
également de Iri^, que les scribes ont jugé archaïque (cf. irist V^
et trespensîs C'). Un changement très explicable a fourni les deux
séries parallèles morne et FL.A. V'.M et mornes DN (cf. dou-
lans G). Enfin MVl s'en vait mornes et pensis A^, Tome s'en m. et
pensis I, Ml't s'en vait tristres et p. B, représentent trois tentatives
indépendantes pour supprimer l'incorrection constituée par l'in-
troduction du cas oblique triste, morne, tandis que R s'est
contenté de rétablir, sans autre changement, la correction
grammaticale, ce qui fausse le vers. Ce trait ne peut donner que
des indications générales pour le classement, le changement de
triste en morne étant naturellement indiqué.
V. 9. — C' offre une variante intéressante, mais inadmis-
sible, à cause de la synérèse de Tideus.
V. II. — Sol « seulement » n'a été conservé que dans BM^,
absolument pareils (avec deux altérations : qu'il pour que et qu'il i
pour quo li), et dans A F', qui, bien que différemment corrompus,
laissent voir la bonne leçon. Les autres mss.^ en dehors de A^,
qui ici, comme souvent ailleurs, en use librement avec son
original, n'offrent que des variantes de détail. Notons cependant
que DEHJM' et FGLDN sont ici absolument d'accord :
Qu'il ne la haist et (ou V) qu'il ni gise, et qu'aucun autre manus-
crit ne donne cette leçon sans quelque légère variante.
V. 13-15. — Ces vers fournissent un critère particulièrement
important. Trois leçons principales se dégagent, entre lesquelles
il semble d'abord difficile de choisir :
1° (a droit se prise) Gui vos ame^ san:(^ contredit Le cuer de vos et
l'esperit Foudroie avoir par (por F) tel couvant (covant, etc.) Que, etc.
FLDN (G). Sanicontredit choque un peu, soit qu'on le rattache
à Cui vos amcT^ (« celui que vous aimez sans conteste »), soit
qu'on le joigne à ce qui suit, avec le sens de « assurément ». De
plus, couvant (conventum), que l'on trouve aussi dans A^JK,
donne la rime an : en, dont l'édition du Roman de Troie n'offre que
de rares exemples (en dehors des cas que l'on trouve partout),
exemples qui ne subsisteraient peut-être plus si l'on comparait
l'ensemble des mss., de sorte qu'à priori on peut supposer qu'il y
2l8 L. CONSTANS
a lieu de préférer la leçon des autres mss. ^ par covenant. G est
intéressant, parce qu'il se présente comme intermédiaire : Que
vos averoit (lis. qui vos avroit ?) s. contredit L'anmour de vos et les
peri^, etc. Il semble que l'on ait lu anieroit et qu'on ait rétabli la
mesure en corrigeant Cui vos amc^. Nous reviendrons tout à
l'heure sur le 2^ hémistiche du 2^ vers.
2° Qui de vostre amor est saisi\ De vostre cuer (Le c. de vos E) les
{li M') esperi-^ V. a. par convenant D,EHM\ où E sert d'inter-
médiaire.
3° Q. dev. a. e. s. Vostre cuer s et vostre esperi^ Fust ore miens (Cor
f. or m. T) par covenant (por tel convani J) IJM^. Cette leçon est
évidemment le résultat d'un effort pour rendre correcte une leçon
qui ne l'était pas ou dont le sens ne semblait pas satisfaisant. Elle
ne peut être originale, car, dans ce cas, rien n'expliquerait la
formation des leçons i et 2.
Il faut mettre à part, tout en les rattachant au 2^ groupe, A^,
où un changement au 2^ vers donne une rime picarde (saisi^ :
plevis), et aussi C' et K, qui changent séparément la rime, le
premier par une interversion au i" vers, qui amène la substi-
tution de valor à esperi^, peri:{ (pour ne pas préjuger lequel des
deux mots existait dans son modèle), le second en renouvelant
complètement la forme des deux vers, ce qui amène un chan-
gement de valeur médiocre au troisième.
Au même groupe se rattachent aussi, à cause des vers communs
13 et 15 : 1° V' V^, avec une leçon doublement fautive : Li
cors de v. et li cspri^i (spiri:^ F^), et ABMK : Le (Li M) cuer
(Li cuers R) de v. et lesperi^ (les péris AR), leçon qui veut être
examinée à part ; 2° A^ L^ : Le c. de v. et les bocns (biens L^) dix_ - ;
3° enfin C : Vetre c. san:( nul contredis (sic), qui semble bien
avoir été la source première de la leçon fortement remaniée de
FLD N(G). Voy. plus haut, 1°.
1. Le changement de rime de A^ (par covenance : a remanance) est sans
importance.
2. Ce trait suffirait à montrer l'union étroite de ces deux mss. ; mais il y en
a d'autres encore plus importants dans nos deux passages. Cf. I, 25-6 et II, 5
et II.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 219
Pour le V. 14, il est facile maintenant de voir que la seule
leçon que l'on puisse adopter, parce que seule elle rend compte
des autres, est celle à laquelle nous nous sommes arrêté dans
notre texte critique. Le cuer de vos et les peri:(. Periz^ est le pluriel
de péril, pris dans un sens un peu détourné, mais qui dérive
logiquement du sens primitif du latin periculum, expérience,
ici « possession ». La rime de i^ avec i -{- l mouillée -\- s est
d'ailleurs fréquente dans le Roman de Troie. De les peri:{, qui se
trouve ainsi écrit dans AR, et aussi dans G (ce qui est une
forte preuve de son authenticité), et en un seul mot dans BM,
sont sorties les leçons de F^ et de V^, dont l'incorrection est
aussi une preuve d'authenticité, puis celle de DHM^ par
l'intermédaire de E (qui maintient intact le i^' hémistiche),
et celles de IJM- et de FLDN(G), qui ont remédié d'une
manière différente à ce qu'ils croyaient être une incorrection
grammaticale.
V. 16. — La variante mon vivant LUN n'a pas grande im-
portance; notons cependant que les trois mss. qui l'ont font partie
du même groupe. Soie pour /«jj-g, dans R, est amené çclv voudrai.
V. 18. — Trop, pour si, se rencontre dans FGLD N dans R,
dans A^ (le mot manque dans L^) et dans A- 1 \
V. 19. — Le changement de voi en sai BD MM^ R est sans
importance et a pu venir naturellement sous la plume de plusieurs
scribes. Si l'on n'en tient pas compte, on a.A M^ R. A^ L^ ./. B O
K M ÇF"^ manque du mot caractéristique, F^ et / manquent) avec
la leçon je vos voi (sai), dont il fiut rapprocher si vos voi (D E H
M^). Ici encore, FG LD N (vos voi si) se séparent nettement de
(D) E H (J) M' .J na. qu'une légère variante^ et la leçon absurde
de D (ci voi déshéritée) est le résultat de la suppression de vos,
amenée par la ressemblance avec voi.
1. Un autre trait particulier à A- 1 se trouve au v. 21. Ces deux mss.,
quoiqu'ils soient l'œuvre de scribes très indépendants à l'égard de leur modèle,
dérivent donc d'un même archétype. A- est d'ailleurs contaminé. Voir plus
loin, p. 229, n. 2.|
2. A' a. également cette leçon; mais c'est un ms. contaminé. Voy. plus loin,
p. 229, n. 2.
220
L. CONSTANS
V. 21, — Por Dell merci est particulier à FGLD N. La leçon
primitive semble avoir été : J'os criasse moût grant m. fos (= jo
vos'), dont on trouve un exemple dans le fragment de Bâle
(v, 6885), exemple qui serait certainement confirmé par plusieurs
autres dans une édition critique (cf. qu'os, Bâle 7817, nos, Bâle
791 1, et ici même, v. 3 1, dansM^), a été évité, comme archaïque,
par la suppression'soit de/c) M^ et FGLD N (ces derniers chan-
gent le 2^ hémistiche), soit de vos DEJM\A'L\A. V^.BM
{Ç ja g. w.), ou bien en supprimant l'enclise, ce qui amène la
disparition de moût (K), ou de grant (V^), ou des deux (C' R
ja m., H la m.), ou encore une leçon assez différente, comme
dans A- 1 : Je vos priasse par m.
V. 23. — La bonne leçon : Me receilsse^ tôt demeine est dans
AM\V'V\A'L\BC'OKM. Elle a produit d'un côté :
Me retenissie:(^ en demeine D E J M\ G L, par l'intermédiaire de
A^ I H R (Me receiisse/^ {recheiïssent I) end.), de l'autre : Me tenissiei^
(^preissics D) et en d. FDN.
V. 24-26. — Encore un critère important. Le premier vers
donne une légère variante dans FGLD N: J'en (Je GLL') vou-
droie ain:{ sofrir (^v. s. F) grant peine, une autre dans B : Ançois
voirai s. , et une autre un peu plus sérieuse dans A^ C F' : Ainçois
en soferrai g. p. Une leçon intermédiaire est celle de F^ : Ml't
en sofre\;rai~\ ein::^. C' est isolé pour les trois vers.
Dans les vers 25-26 (Que se vos plaist, a ço nen vienge; Mais
mont me dot et moût me crien ge'), le grand nombre des variantes,
avec rimes différentes, montre que les scribes ont été choqués de
l'enclise du pronom sujet je (ge) et ont cherché à l'éviter de
diverses façons. C'est ainsi que nous avons : 1° dans D H M' :
Que je n'aie vostre manaie (^nienaie D) Mes ni. me dont (Car m. me
doit H) et m. m'esmaie, à rapprocher de C K : Qeje v. sola^ nen aie
M. ce me confont et e., qui semble en être la source par l'intermé-
diaire de Z); 2° dans O : Par ceul[em]ant que inaniissiés Et por
ami me tenissiés Mais m. cremon et m. doutons, etc. (4 vers au lieu
de 2); 3° dans / .• Que je ne fusse a vos del tôt Mes [ml-'t] me crieng
et m. me dot, où le 2^ vers est simplement retourné; 4° dans I
(qui conserve la rime, en changeant toutefois le mot considéré
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 221
comme suspect) : ^6' vous plaisait, que chou naviengne Et que del
tout a vous me tiengne, changement qui en amène d'autres pour
les vers 27-8.
Le V. 26 a été conservé dans tous les autres mss. (V^ a une
lacune de 6 vers); seulement D F' écrivent cricinc au lieu de crien
je; d'autres ont creigne, criégne, etc., suivant l'orthographe qu'ils
adoptent pour vienge (avienge). Quant au v. 25, où M~ V' ont la
bonne leçon, il offre de nombreuses variantes : i^'' hémistiche, Que
s'il AA^ G, Qil L (v. faux); 2^ hémistiche, qua ce A^FG, que
ce ALUN; ne vieigne A^ G R, m'an v. N, aviégne Z, remaigne
L\ a vous bien viégne B; de plus : Qu aucuns biens de vous ne me
viengne £", dont il faut rapprocher : Que de vos joie ne me veigne
A^ U, et enfin : Que ce ne vos plaist que ce vienge M, où le sens
est tout différent.
V. 30. — La bonne leçon se trouve, avec des variantes insigni-
fiantes {croi L, tens C), d'une part dans D E H J M^ et GZ, et de
l'autre dans A M' V' R. A^I, ECO KM. A' L\ qui placent toi
iori après serei^. Nous ne croyons pas possible d'admettre comme
originale la leçon de EN (S'auques seroi^ t. y.), dont se rapproche
celle de L' (Se vous estes adès), et cela tant à cause du sens qu'à
cause de la syntaxe.
V. 31. — M^ seul a la bonne leçon. N'os, jugé trop archaïque,
a été partout ailleurs remplacé par ne vos, en supprimant /a!. De ço
est remplacé par en dans /. A^ L^ : Ne vos en d. onja (on la 1,% nus
bon A^) b. Çon manque à 7); 7îus remplace on dans LL^V^
(cf. ^0-
Il suffit de jeter un coup d'œil sur les observations qui pré-
cèdent pour reconnaître l'existence nettement déterminée de
deux groupes indépendants de manuscrits : 1° EGLL'N;
2° DEH.JM\ Nous pouvons donc, dans l'examen du second
passage, les représenter, respectivement, par les lettres x, y. Nos
deux groupes se séparent d'ailleurs par la présence dans x et
l'absence dans y des v. 3-6. De même nous avons constaté la
présence dans x et Tabsence dans y des deux vers suivants qui
manquent à l'édition et qui ont leur place après les vers 143 01 -2
(JEt si II di que tort avroie, Puis qu'il m'aime, si le heicie) :
222 L. CONSTANS
Ja nel harrai, se je n'ai droit :
N'encor ne l'aim dont mieuz li seit (Texte de Bâle).
Ces deux vers se trouvent cependant dans / : il y a là une diffi-
culté dont nous chercherons plus loin l'explication'. Passons à
l'examen du second morceau ^.
V. 2, — Bien dous traitiées et plus loîng semble être la bonne
leçon. On la trouve dans A^ et aussi dans x, qui substitue archiêes
à traitiées'. L'introduction des mots del champs en tête du vers, a
amené : i° la suppression pure et simple des mots et plus dans V^
(leçon intermédiaire), et aussi dans}' et P, qui déplacent bien, ce
qui donne une mauvaise leçon ; 2° la transformation de traitiées
en trai^, avec maintien de et plus et suppression de bien, plus
un petit changement destiné à remettre le vers sur ses pieds :
Del champ dous trai^ (D. t. dou c. A') et (ou D, au A^) plus en (de
R) loing B'M^R.I.A'D.BKM. Le ms. C bouleverse les vers
1-2, dans lesquels il insère le verbe, ce qui amène le déplacement
de Greu au 3^ vers, l'inversion du sujet n'étant plus justifiée par
la position des compléments circonstanciels en tête de la phrase.
V. 4. — 1° Moût lor ont de lor gent maumis se trouve à la fois
dans y et dans M^ A"-. A"- L\BCOKM, avec les variantes sans
importance, i pour lor dans A"- et ocis pour maumis dans M%
qui est intermédiaire ; 2° x donne M. lor en ont (en i 0. V) lo jor
ocis, dont il faut rapprocher (3'') la leçon de B^ R. V' V- : M. lor
1. Le passage du Roman de Troie reproduit dans notre Chrestomathie nous
offre une autre preuve de l'union étroite de DEHJM^. Ces mss. donnent,
en tête du morceau, 10 vers spéciaux qui remplacent les vers 13235-42 de
l'édition. Les 6 derniers de ces 10 vers leur sont communs, il est vrai, avec
A^A^ (sauf que, dans A^, les deux derniers sont remplacés par les vers
13239-42 de l'édition), mais il y a d'autres preuves que ces deux mss. sont
contaminés.
2. Ce passage manque dans A, qui passe du v. 14146 de l'édition au v.
15407, sans doute par suite d'une lacune dans son modèle : le sens ne se suit
nullement. Ce ms. a d'ailleurs plusieurs grandes lacunes. Pour JV, nous
n'avons pas de renseignements sur les vers 1-8.
3. Même substitution, due à un besoin de clarté, dans un ms. d'une autre
famille, C', qui change la rime : p. v. es/ors, Del c. [bien}] d. archies/ors, et qu'on
pourrait rapprocher de V'. Voir à la ligne suivante du texte;
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 223
i ont (/. 0. F^) des lor o., et celle de / ; Assés en o. d. l. o. On
pourrait hésiter entre ces trois leçons (en ne tenant pas compte
de /); cependant je donnerais la préférence à la seconde, bien
entendu en choisissant le texte de L. En effet, lor gent est sans
doute issu de lojor, et dans la leçon de B' R. F' V-, il y a, comme
dans la première, un pléonasme choquant Çor).
V. 5. — A' D offrent une petite particularité bonne à noter :
au lieu de : Moût i perdirent a cel (cest) poindre, ils donnent : M. i
perdent a icel p.
V. 7-8. — M^ P (P manque) offrent (seuls) une variante
intéressante : E Troïlus — A trébuché.
V. 7. — Dan:;èle (^doncelle), qui se rencontre dans x, dans
A- 1 et dans B' M^R, est la leçon des meilleurs mss. ; c'est pour-
quoi nous la préférons Xpucèle, que donnent les autres,
V. 9- II. — Le destrier prent par le noèl ; Un suen vaslet, un
dameisel A apelé, et si li tent. Au v. 9, la bonne leçon est assuré-
ment celle de R et de x : Le d. (cheval L^N) p. p. le noël, altérée par
la substitution du pluriel noeaus (noiaus') dans B^ I, ce qui a amené
le scribe de B^ à employer au vers suivant, pour la rime, la forme
du sujet jovinceaus, et celui de /, qui était plus intelligent, à'
donner comme pendant au v. 9 un vers cheville. Au vers 10, L' N
ont substitué à la bonne leçon ÇUn suen vaslet, qui est dans B' R)
Le fil Carris (Carrii N), correction suggérée par les v, 14259-60 :
Lifii Carri:{ de Pierrelée A la dan^èle saluée. Au v. 11,^ un v. F G,
qui fiit de apeler un verbe neutre, et S'a un v. L, qui a obligé le
scribe à employer tost dans deux vers qui se suivent (v. 11 et 12)
sont à rejeter.
Pour éviter noël, tous les autres mss. changent la rime. A^L^.
A'-.BCKMW donnent : Le d. saisi par la resne' Un d. a soi
(a lui E) acesne (acegne, etc.), où les scribes de CKMW ont
introduit à tort moût tost aresne, soit parce qu'ils ne compre-
naient pas acesne, soit pour rendre la rime plus riche. C'est sans
I. L- est isolé au v. 9, avec une leçon incontestablement mauvaise : Le d.
prent a soi l'en moine ; de même A^, comme il lui arrive souvent : Le d. retint a
grant pairie.
224 L. CONSTANS
doute pour éviter acesnc quQ y (sauf £), et deux autres manuscrits
qui en sont ordinairement séparés, O et F^ (F' manque), ont
changé à leur tour la rime d'une autre façon : Le d. a moût tost
saisi Puis a un d. choisi, tandis que E, mécontent sans doute de
la rime, écrivait, en gardant aceiicr, « faire signe, » qui est
excellent : Puis a s. le bon d. Si acena .j. escuier. M^ change
également la rime, mais d'une façon moins heureuse, puisque
le V. 10 est remplacé par un vers cheville; et par suite de l'emploi
de isnèlement au v. 9, il remplace ce mot par delivrement au v. 12.
Au v. II, rent, qui ne se trouve que dans F L\ dans A"" et dans
F^, ne semble pas devoir être préféré à tent, qu'ont tous les autres
mss., sauf ^' L^, dont cependant la leçon si li dist tant confirme
tent, et R. C W, où tient est une mauvaise lecture du scribe.
Et si li P (F') X, avec ellipse du pronom régime direct, est pré-
férable à si le {la K) li C O KM W. EJ. R, et à puis si li DM'
(H a le v. trop court); cf. se li M-, si le B' (qui manque d'une
syllabe). A noter la leçon commune à A- B : Par le f min k cheval
li tent (rent A^), leçon née sans doute du scrupule de répéter
l'idée de acener, en écrivant Apelé Va ; et d'autre part, celle de M^
(Apèle un dan^el, se li t.) et celle de / (./. sien varlet ml't tost le t.),
amenée toutes deux par la nécessité de désigner la personne qui
reçoit le cheval, le vers 10, qui faisait cet office, ayant été trans-
formé en vers cheville.
V. 17. — Les mss, se partagent entre deux leçons : 1° Qui
moût se par {per F') fait (par (per R) se f. A^RG P') bien de li
A^ I. R. X. P\F', dont il faut rapprocher P^ : Q. m. se faisait b.
de li; 2° Q. m. s'est hui penei por (par C IF) li F\ y. BCO
KM W. A^ L^. Reste M^ : Q. m. se fait prive^ de li (B' manque).
Cette leçon semble seule avoir pu produire la leçon 2 (cf. pemx
et prive:0. Elle est elle-même issue de la leçon i (A"" RGP'),
que le scribe jugeait sans doute insuffisamment clairet
I. Nous avons aussi étudié deux autres vers de l'épisode de Briséida,
intéressants à cause de l'incorrection grammaticale qu'offrent la plupart des
mss. Ce sont les vers 20213-4 : Et de en plore\a (oKMM-) ses dons kui :
(de ses iex P') Ne remaint (remest L, se tint V- ; A^^^ laisse A-) por Calcas le (li
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE
225
ESSAI DE CLASSIFICATION
Résumons maintenant les données ci-dessus en un tableau où,
pour abréger, nous emploierons les lettres x et y pour désigner
les groupes de mss. signalés déjà, et :{ pour désigner les mss. B
C C' KMtV, sauf à noter, entre parenthèses, les mss. qui sorti-
raient, par exception, de leur groupe, en les marquant du signe m.
(== moins). Nous mettons également entre parenthèses, sans les
séparer autrement de leur groupe, les mss. qui offrent de légères
variantes à la leçon commune. Les mss. qui offrent d'importantes
variantes isolées sont séparés par des tirets; un point sépare les
mss. appartenant à des groupes différents qui ont la même leçon.
PASSAGE I (B' manque).
BONNES LEÇONS
V. 2 : (A) M^ (V' V^ K).
— M — C (CO- A' U.
V. 3-6: AM^R. V^V^ A^I. M.
V. 7 : (A) M^ (A^) I. (R. V').
(C et M intermédiaires).
MAUVAISES LEÇONS
F L' N (L. R) — D M- — A^ — I — J — B.
(E H e^ G manquent).
y. z. (in. M). A' L^
C(M) — X — y m. E. z ;«. CM. A' L\ (V^.
(E nmnque).
KMP^V^ V^) vieiii, que l'on trouve (avec les variantes signalées) dans GL.
A'L'.M'P' F' V\ A-.J. KM (P' abrège le passage, O. R et W me manquent,
B a une lacune de plus de 1000 vers). L'incorrection a disparu dans E : Ne r.
p. C. q\'st viali, et dans C : Ce li vée C. li veau:(, comme aussi dans /, mais par
un changement de rime : nel lait pas Por son père le viel Calcas, ce qui ne
prouve rien. Ajoutons que D H M', F et L\ qui jusqu'ici se sont montrés
séparés, ont une même lacune de 10 vers, dans laquelle se trouvent compris
les deux en question : il s'agit des vers 20207-16 de l'édition qui manquent
également dans A, ainsi que les 30 vers suivants. Cette lacune s'explique aisé-
ment par ce fait que le sens se suit aussi bien sans ces 10 vers : il y a là à peu
près ce que l'on appelle en imprimerie un bourdon, et plusieurs scribes ont pu,
à la rigueur, faire cette omission chacun de leur côté. L'hypothèse contraire
serait en opposition avec les éléments les plus certains de la classification.
15
MliXANGES.
226
L. CONSTANS
BONNES LEÇONS
V. 8:(M0. V^ — y. A'L^ CK
— C' — B (E manque).
V. 9 :
V. II :(A)M^(VO. B.
V. i3-i5:A(R).BM — V'V^ —
E— DHM' — A'D.
(C et G intermédiaires).
V. i8: AM^V' Vf. y. z.
V. 19 : A M^ R. z m. C. A' L\ J —
(D) E H M'.
V. 21 : (var. sans importance pour
la honne leçon').
V. 23 : AM^V'V^A'L^z.
(A-HR (I) intermédiaires).
V. 24 :
V. 25-6 : (A)M^R.V'. X. B(M)
A^ (I leçon spéc. au v. 26). — E
— A'L^
V. 30: y. G(L)— AM^R.V'.A^I.
z. A' L- (V- manque).
V. 31 :
MAUVAISES LEÇONS
A (R). V^ M. F L (L' N — G) — A= I.
(G' var. intéressante).
X. y. (z m. B. V', etc. légères variantes).
G — G — X m. G — (I). J. M^ — A' D
— A= — G' — K.
X. R. A-^I. A'(L^?).
X. A-. G. (le mot caractéristique manque dans
V- ; V' et I manquent).
A'D — X.
R. H.A^(I).GL. y — F(LON.
(x var. intéressante).
D H M' — J — G K — G' (V^ manque).
F(LON.
(A' L- — I légères var.).
PASSAGE II (A manque).
V
2: A
^ (x) (C ('/ G' inte
■méd.).
V
y. h
(x m. L).
V.
5:
V.
7-8:
V.
7:B'
M=.(R.AOI.x.
V.
9-1 1
R. X — B' (I) —
M-'
V.
II ;
V.
12 :
V.
17 :
G.R. P'A^ (I.
X
m.
G.V'.
P') P-\ (B' manq
lie,
M=
nlerm
)
V^ (V. y) — B' M^ R. I. A' V. z.
B' R. V' V^ (I) — A^ M^ y. z. A' D
(A' L^ légère var.)
M-. V^ (légère var.) (V' manque).
y. z. A' L^ V- (V^ manque).
A\ z m. O (A' L=) — G', y (E). V^
(V' manque).
(A-. Bvar. intéressante).
(A-. B. I légère variante).
V^ y. z. A' L^
LES MANUSCRITS DU ROMAN DH TROIE
227
PASSAGE III {F. Meycr)
BONNES LEÇONS
V.3:AB'M=.A^I.EH.x.A'L^
V. 5 : A B- M^ A^ I. E H. A' D.
V. 6 : AB'M^ A= I. y. z. A' L^
V. 8: A B'M=. I. (H) — A', z.
(A= et L- sont isolés).
V. 9 : B- M^ A=.
V. II-I4 : AB' M^A^EH.A' L-'. X.
V. 17 : X (»/. G) (L- iiitcnnédiairé).
V. i8:(A)B'M^A^I.E(H).A'
— L^ L(x w. L).
V. 19-20: B' M^ EH. A' L^ x
(A et I inlennèdiaires ; A- man-
que).
MAUVAISES LEÇONS
y (;«. E H ). z (j-ajeiuiissemeiit).
X. y (jH. E H), z (rajciinisseiiieiil).
X.
DM' — E J. X Çeç. corrompue dans F).
A.I.H.L^ — A'. X. y;;/. H. z.
yO«. EH).z. I.
y (m. E H), z. A' — A B' M^ A^ I. E H. G.
yO«.EH), z.
(A)(I). yO«. EH).z.
Si l'on s'en tenait aux critères constitués par la présence ou
l'absence des vers 3-6 du i"'"" morceau et des deux vers qui
manquent à l'édition après le v. 14302 et que nous appellerons
vers 14302 bis et ter, on aurait deux grandes familles : la i'*^, com-
posée des mss. qui ont ces vers, comprendrait notre groupe pro-
visoire X (FGLD N) et de plus les mss. A B' M' R. P V'. A'-I;
la 2% composée des mss. qui ne les ont pas, comprendrait notre
groupe provisoire y {D E HJ M'), et de plus le groupe ~{BCC'
KMW^ et les mss. ^' L-. Les mss. des groupes x et}' étant étroi-
tement unis, il y aurait lieu de faire de chacun d'eux une section
spéciale dans chaque famille, l'autre section étant formée par les
autres mss. provisoirement groupés comme il est indiqué ci-des-
sus, de sorte qu'on aurait : Fam. I, sect. i : AB^M-R.V^
V^. A^I; sect. 2 : x; Fam. II, section 1:3'; sect. 2 : A' L-^. En
prenant cette base, examinons les objections qu'on peut faire à
ce classement, comme aussi les affinités respectives des différents
I. Nous appliquons ici le même système de groupement qu'aux passages I
et II. C' P' P^ V' V- n'ont pu être utilisés. M. P. Meyer, qui a dû avoir la copie
de K, pour le passage étudié par lui, affirme (Romania, XIX) que ce manuscrit
appartient à sa première famille.
228 L. CONSTANS
mss. dans chaque section et les sous-groupes qu'ils peuvent
former, en utilisant pour cela, outre les textes étudiés par nous,
le passage qui a servi à M. P. Meyer dans son essai de classement.
Notons d'abord que M, qui pour le reste est de la 2" section
de la 2'-' fomille, a seulement les v. 3-6 du i" morceau, tandis
que / n'a que les vers 14302 bis et ter. Ces deux manuscrits se
distinguent donc des groupes qui n'ont pas les deux lacunes
indiquées et des groupes qui les ont. D'ailleurs M a évidem-
ment emprunté les vers 3-6 à un manuscrit de la i'"'-' famille, car
en remplaçant Troïlus par En li, comme ces derniers, il oublie de
rétablir la syllabe qui manque Qie); il est donc contaminé, du
moins sur ce point. Quant à /, la question est plus grave. Ce
ms. donne, en effet, aux v. 14-15 du 1*='' morceau, une leçon iden-
tique (sauf la faute ^or au lieu àt par^ à celle de M% et très voisine
de celle de /. Il fout noter d'ailleurs que dans Meyer, / (=^ xx)
offre au v. 8 la même leçon que E (ms. du même groupe) et
GLL" N, c'est-à-dire que .v (Payant un vers trop court et absurde) :
il est vrai que la leçon timon a pu être suggérée par la rime
limon du vers précédent, de sorte qu'il flmt admettre que l'idée
de la correction est venue à deux scribes différents. Dans le réta-
blissement des v. 14302 bis et ter, et dans la leçon commune
avec M^ (/) des vers 14-5 du passage I, il faut nécessairement
voir des corrections.
L'existence du groupe 3' = D E H J M' semble plus sérieuse-
ment menacé par le passage étudié par M. P. Meyer : E Hy sont,
en effet, séparés de DJM^, aux v. 3, 5, 11-4, 18, 19-20; et au
V. 17, ils offrent une variante, tout en se rattachant à D J M'
pour l'ensemble. Aux vers 3 et 5, il ne s'agit, il est vrai, pour
D J M\ que d'un rajeunissement; mais ce rajeunissement leur est
commun avec :(, et il en résulte au moins ceci que £"i/ forment
dans le groupe y un sous-groupe particulier, ce qui est confirmé
encore par les vers 18 et 19-20 et par l'absence des vers 1-6 de
notre passage I'. Quant à ce fait que EH ont la bonne leçon
1. La suppression des vers 7-8 dans E peut être l'eflct de la volonté du
scribe, qui trouvait (il n'avait pas tout à fait tort) ces_vers mal liés avec les deux
»
LES MANUSCRITS DU ROMAN D1-: TROIE 229
aux vers 11-14 contre DJM', je ne saurais me l'expliquer que
par une correction faite par leur ori^^inal plus ou moins immé-
diat'. Il y a là un point obscur, qui ne saurait être éclairci que
par l'examen des traits les plus caractéristiques pris dans l'ensemble
du poème. Du reste, même dans le groupe x, pourtant si nette-
ment séparé des autres, il est fltcile d'apercevoir des traces de sous-
groupes. Ainsi l'on a F D N distinct de G L (Pass. I, v. 23 et 30),
et G présente certains caractères d'indépendance. Cf. Pass. I,
V. 8 et 13-5.
Le groupe :(^ (= BCC^ KM W^ semble assez solidement con-
stitué dans les trois passages, malgré la présence des vers I, 3-6 dans
M(voy. plus haut), et quoique ce ms., comme plusieurs autres,
affecte une certaine indépendance (cf. I, 2, 7, 8). Ainsi le ms. B
a la bonne leçon, seul de son groupe, au v. I, ir (trait peu
important), et avec Maux vers I, 13-5 et 25-6. Ces deux derniers
passages, très importants, suffisent, ce nous semble, à autoriser
Phypothèse d'un sous-groupe BM "-. O change la rime aux vers
I, 13-4; II, 1-2, et I, 25-8, où il développe les quatre vers en six
sans changer le sens; il a, de plus, des variantes assez importantes
aux vers I, 2, 9; II, 2 et 9-1 1. Quand il n'est pas indépendant, il
est plus voisin de C que de K. D'ailleurs, il est incorrect, et aucune
des leçons spéciales qu'il présente ne doit être préférée aux autres :
il est donc probable qu'il ne fournirait pas de grandes ressources
pour une édition critique. Nous avons déjà dit que C W étaient
très intimement Hés. Quant à iT, quoi qu'il ait exceptionnellement,
et seul de son groupe, la bonne leçon (cf. I, 2), il remanie
volontiers (cf. I, 13-5) et, dans l'ensemble, il marche d'accord
avec C (cf. I, 25-6) qui, du reste, lui est inférieur.
suivants, du moment que les vers ^-6 n'étaient point là pour en faciliter
l'intelligence.
1 . Cela ne doit pas empêcher de tenir grand compte des cas où E H sont
d'accord, dans les Passages I et II, avec DJ M' contre AM-R ou B' M-R, etc.,
c'est-à-dire contre la i^ famille de Meyer. Cf. surtout Pass.I, v. 3-6, 25-6 et
30 et Pass. II, V. 7 et 9-1 1.
2. La variante commune à A^ B au v. II, 11, celle (moins importante) de
II, 12 (qui appartient aussi à I), et la ressemblance au v. I, 8 s'expliquent par
le caractère particulier de ^% qui est contaminé.
230 L. CONSTANS
A' L- offrent un assez grand nombre de traits qui leur
assignent, soit directement, soit indirectement, une commune
origine (cf. I, 14, 25 et 31 ; II, 5). Ils ne se séparent d'ailleurs
pour aucun des traits importants de nos deux passages. Dans
Meyer, ils ne se séparent qu'au v. 17, où L- est plus rapproché
de la bonne leçon (il est vrai qu'ici G se sépare de x pour prendre
une des mauvaises leçons, ce qui confirme l'hypothèse que le
critère est peu caractéristique et que les corrections ont pu venir
à l'idée de plusieurs copistes), et au v. 18, où L' donne, avec x,
une leçon altérée , mais dérivant directement de la bonne. Dans
ce même passage, A' L-, qui y marchent le plus souvent d'accord
avec AB^ M^, s'en séparent cependant aux v. 9, 17 et 18, et aussi
au V. 8, où L- remplace par une cheville le mot caractéristique.
Dans les passages I et II, ils marchent ordinairement d'accord
avec :(, en opposition à AM-R ou B'M'-R' (cf. I, 3-6, 7; II,
7, 9-1 1, 17), ou d'accord avec ses mss. L'existence d'un sous-
groupe A^ L^ est donc certaine, mais le rattachement de ce
sous-groupe à la 2" famille, 2" section, n'est que probable -.
A- 1 offrent une leçon spéciale caractéristique dans I, 21, et
d'autres moins importantes dans II, 12; III, 2 et 11 (taille pour
entaille) . S'ils paraissent moins intimement hés que ^ ' L% cela tient
sans doute au caractère indépendant des deux scribes à l'égard de
leur modèle. Cf. pour /, les vers I, 2, 23, 25-8; II, i, 4, lo-ii,
16, 18, 195, et pour A^, I, 2, ii, 14, 15-6 (rime), 20; II, 20
et de plus III, 8, 12, sans compter l'omission de deux vers et
l'addition de quatre. Il faut noter cependant leur séparation, I,
1-2 (sans importance); I, 13-5 (passage délicat où un scribe aussi
indépendant que celui de A- devait se donner carrière et où / n'a
pas non plus la bonne leçon); II, 9-1 1, où A^, fidèle à sa
1. Nous rappelons que 5" manque dans I et ^ dans II.
2. M. P. Meyer reconnaît à L-, à cause du v. 6, un caractère intermédiaire
entre les deux sections de la ire famille : d'après l'ensemble des trois passages,
A^L- devraient être placés entre les deux familles, mais beaucoup plus près de
a seconde.
3. Il est curieux de voir cette variante, qui, il est vrai, n'a rien de bien
original, reproduite par H.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 23 1
méthode de contamination', a préféré à la leçon archaïque,
impar£iitement conservée par/, celle de la 2'' famille, 2^' section;
II, 2, où c'est au contraire / qui a pris une des deux mauvaises
leçons, et enfin III, 9, et surtout III, 11-14, où / a la mauvaise
leçon. En somme, on peut dire que, les fantaisies du scribe mises
à part, A^IsQ rattachent généralement àAB^ M^R, lorsqu'ils sont
réunis (l'exception I, 18, n'a pas grande importance), et que,
lorsqu'ils sont séparés, c'est presque toujours A^ qui a la bonne
leçon, soit avec AB' M^R, soit en opposition avec ce groupe, ce
qui prouve que, pour ce ms., la contamination a surtout consisté,
non pas seulement à remanier certains passages à l'aide de ;{
(vo3^ ci-dessus^ p. 223, v. 9-1 1), mais encore à corriger l'exem-
plaire auquel se rattache également I à l'aide d'un manuscrit du
sous-groupe A B' M^ R.
Pour le sous-groupe AB^ M^R, qui n'est complet qu'au pas-
sage III (les deux autres manquant d'un manuscrit), il y a bien
aussi quelques difficultés. Dans le Passage I, A (R) se séparent de
M^ au V. 8 (sans grande importance), et surtout aux vers 14-15 , où
le groupe hybride //M^ dérange le classement général; dans le
Passage II, B' ne se sépare bien nettement de M^ qu'aux v. 9-1 1,
où M~ a (isolément) changé la rime pour éviter noé'l, et au v. 4,
où B' a, semble-t-il, une mauvaise leçon, mais moins altérée
que celle de M% etc.; enfin, dans le Passage III, A a la mauvaise
leçon au v. 9, qui, il est vrai, n'a pas grande importance; et aux
vers 19-20, qui font déjà difficulté pour À^ U, il a la mauvaise
leçon pour le v. 19, tout en conservant au v. 20 (sauf un mot
altéré) la bonne leçon de B^ M^, etc. Rappelons, à propos de A,
la lacune signalée plus haut (p. 222, note 2), laquelle indique une
certaine négligence du scribe.
Au passage II, B^ est assez indépendant à l'égard de M^ (cf. v.
4 et 9-1 1), ou plutôt c'est M^ qui est indépendant : aux v. 9-1 1,
il est altéré et moins bon; au v. 4, il se sépare de 5', qui reste
uni à P V^ avec une leçon plus voisine de l'original (voy. plus
I. Voyez plus haut, p. 229.
232 L. CONSTANS
loin), pour prendre la leçon de la 2^ fomille, ce qui a lieu de
surprendre. Au passage III, B^ et M^ vont toujours d'accord.
Sur R, il y a aussi plusieurs observations à foire. Au passage I,
V. 1-2, il suit la leçon de x, et en particulier de L; il ei't
probable que le scribe, peu satisfait de la rime de son original,
a corrigé à l'aide d'un ms. de la famille x. Au v. 7, il offre une
petite particularité qui le rapproche de F^ : navra, mais qui
dérive de M- : ne ra. Au v. 23, il est, avec A'^I, intermédiaire
entre A M^. V' V^. A^ D. ;( {Me receilsshx tôt demeine') et les autres
manuscrits. La variante du v. 18 n'a aucune importance. — Au
Passage II, v. 9-1 1, il a la bonne leçon, contre M\ qui est isolé,
et B^ qui a maladroitement changé le singulier noël en un pluriel,
ce qui a amené une incorrection au vers suivant. Il en est de
même au v. 17, qui manque par accident à B\ En présence des
nombreux points de contact qu'il a avec A B' M- (et aussi avec
F' V^, dont nous parlerons plus loin), il n'y a pas lieu de s'arrêter
à ces différences, qui s'expliquent suffisamment.
Reste à déterminer le caractère des manuscrits qui n'ont point
été examinés par M. P. Meyer. Nous avons déjà parlé de C' : nous
n'y reviendrons pas, étant donné son infériorité. Les deux mss.
de Venise F' F^ sont plus intéressants \ Quoiqu'ils présentent,
F^ surtout, d'assez nombreuses lacunes d'une ou plusieurs
couples de vers, et qu'ils soient l'œuvre de scribes très négligents
I. Pour la description de ces mss., qui ont fait partie de la bibliothèque des
Gonzague, où ils portaient les nos 28 et 29 (cf. Romania, IX, 509), voir
Bartoli, I coâici francesi dclla Biblioteca Marciana di Vemiia (Venezia, 1872). V'
(Bibl. marc. XVII) est , d'après Bartoli , de la première moitié du xive siècle ;
d'après Bartsch, Chrestomathie , du xiiie siècle, ce qui nous semble plus
probable; il contient, d'après Bartoli, 29853 vers (l'édition en a 30108), ce
que nous n'avons pas cru devoir vérifier, les miniatures qui se rencontrent à
chaque page obligeant à compter les vers un par un. V^ (Bibl. marc. XVIII) est
du xive siècle et n'a pas de miniatures. II ne compte, d'après le calcul de
Bartoli, que 28184 vers; ce calcul doit être juste, à peu de chose près, car
il y a un certain nombre de rubriques dans la première moitié, et si l'on n'en
tenait pas compte, on arriverait au chiffre un peu plus élevé de 28284. A la
suite de Troie vient, dans ce ms., le Roman d'Hector (Cf. le ms. de Paris, Bibl.
nat., fonds fr. 821, notre F).
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 233
et qui ignoraient le français, ce qui en rend l'utilité contestable
pour une édition critique du Roman de Troie, il convient cepen-
dant de leur assigner une place dans la classification. Ces deux
mss., sans être copiés l'un sur l'autre, ont pourtant des affinités
incontestables (cf. I, 14, // cors pour le cucr^, et ils marchent
le plus souvent d'accord avec A M- (Passage I) ou B' M- (Pas-
sage II) ', môme dans les détails (cf. I, 10 F'M^); rarement ils
sont séparés, et dans ce cas l'un des deux (plus souvent F') est
d'accord avec A M^ ou B' M^ pour donner la bonne leçon. La
seule différence sérieuse (au v. II, 7, il n'y a qu'une variante
sans importance : pucèle, dan:ièle) est dans II, 9-1 1, où, nous
l'avons vu, règne un certain désarroi, amené par le désir des
scribes d'éviter le mot noël, archaïque dans ce sens : V- y suit
la leçon de Oy, et F' a une lacune, ce qui empêche de contrôler
les deux manuscrits l'un par l'autre.
Les manuscrits de Saint-Pétersbourg ^, P' P-, sont assez
incorrects, P' surtout, où beaucoup de vers sont estropiés et
dont le scribe ignorait le français, et le classement en est difficile.
On peut cependant affirmer qu'ils n'appartiennent ni à la
2^ famille, ni à la 2^ section de la i''^ flmiille. Cf. II, 17, etc. Un
certain nombre de fautes communes se rattachent à V"- V^, par
exemple v. 13264 de l'édition (30 de ma Cbrcstoiiiafbie'), princi-
1. Cependant le passage reproduit dans notre ChrestomatUe fournit pour ces
mss. un assez grand nombre de variantes de détail par rapport à M-, ce qui ne
permet pas de les confondre avec lui et de considérer comme un groupe sans
subdivisions le groupe A B^ M- R F' V-.
2. Grâce à l'obligeance infatigable de M. le professeur Al. Wesselsfsky,
nous pouvons donner les détails suivants sur ces manuscrits. P', Bibl. de
Saint-Pétersbourg, no 3, est un grand in-fol., contenant 167 ff. à deux
colonnes, qui varient de 42 à 46 vers, et orné de nombreuses miniatures :
l'écriture est du xive siècle. Il ne contient guère que 28400 vers : cela tient
à ce que, en plusieurs endroits, il abrège systématiquement le texte. Par
exemple, les vers 13681-704 sont réduits à 8 vers dont 7 figurent dans l'édition :
13682, 13689-90, 1 3701-4. Puis le discours de Calèas est simplement indique
en deux vers : Calcas respondit quant ce oit, Si se covri au vtiel^ q'il poit, et le
scribe passse aux v. 13799 sqq. Le texte est très corrompu et offre beaucoup
de vers faux : le scribe ne savait que très imparfaitement le français. — P*
234 L. CONSTANS
paiement à V\ non seulement quand V~ manque (cf. v. 13274
et 13295-6 de l'édition, 40 et 61-2 ^ de ma Chrestom., etc.), mais
aussi dans certains cas où F^ V~ sont séparés (cf. v. 13 3 01 de l'éd.,
67 de ma Chrestom., etc.). Ils sont, par conséquent, malgré les
nombreuses leçons spéciales qu'ils offrent (surtout P-, qui copiait
un ms. assez indépendant), de la i'*^ section de la i'*^ famille, et
il n'y a, au contraire, aucune raison particulière de les rattacher
à d'autres groupes. Quoique souvent d'accord, ils sont loin
d'avoir la même cohésion que plusieurs des sous-groupes signalés
plus haut, et sur 200 vers que nous avons examinés, nous
n'avons pu trouver un seul trait caractéristique qui les liât d'une
façon indissoluble.
Bibl. Saint-Pétersbourg, no 6, provient de la Bibliothèque du duc de La
Vallière et avait appartenu à l'empereur-roi Charles V, dont la signature se
lit au commencement et à la fin du volume. C'est un grand in-folio de 182
feuillets à deux colonnes de 41 vers chacune (le texte ne commence qu'au
fo 2), ce qui donne environ 29680 vers : il y a donc aussi probablement
quelques lacunes dans ce ms. L'écriture est du xv^ siècle. D'après les extraits
que nous avons sous les yeux, le texte est un peu meilleur que celui de P', en
ce sens que les vers sont généralement sur leurs pieds, et qu'il y a peu de non
sens, mais il y a bien des variantes bizarres et de sens peu satisfaisant qui
indiquent une intelligence médiocre chez le scribe. Voy. des variantes de ce
genre dans notre Chrestoinathic, Appendice critique, XVL
I. P^ ne figure pas, par oubli, à l'Appendice critique, parmi les mss. qui
intervertissent ces deux vers. Quant à P-, il manque du second vers (le pre-
mier par rapport à P').
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 235
APPENDICE
MANUSCRITS FRAGMENTAIRES
Notre travail ne serait pas complet, si nous laissions systéma-
tiquement de côté les manuscrits qui nous offrent des fragments
plus ou moins étendus du Roman de Troie. Bien qu'ici la tâche
soit particulièrement délicate et qu'on ne puisse pas compter
d'une façon certaine sur des critères décisifs, il convient cepen-
dant d'essayer de dégager les renseignements que contiennent les
fragments sur l'origine des manuscrits dont ils ont fait partie,
comme nous l'avons fait déjà pour le précieux fragment de Bâle.
I. — Fragment de Bordeaux (B-).
Le fragment de Bordeaux ', que nous désignons par B% appar-
tient à la Bibliothèque municipale, où il porte le n° 674. Il con-
tient 31 feuillets in-4° de parchemin, écrits à deux colonnes de
trente vers chacune, d'une assez grosse écriture du xiii^ siècle : le
recto du f° i est tout à foit ilHsible, ainsi que quelques courts
passages isolés. Le fragment correspond aux vers 9013-12821 de
l'édition Joly. Le scribe, qui ignorait le français (il était provençal
ou itahen), coupe très souvent les mots de façon à produire des
non sens.
Contrairement à ce qu'on pourrait attendre d'un fragment de
plus de 3800 vers, nous n'avons rencontré qu'un très petit
nombre de traits ayant une importance réelle; mais ces traits
suffisent à assigner le fragment de Bordeaux à la i""^ section de la
2*^ famille (II, i), et à montrer en particulier son étroite parenté
avec notre ms. E (Bibl. nat., fr. 794).
I. Récemment publié (1889) dans un Programme de l'Ecole supérieure
municipale de Hambourg par M. Cari Jacobs.
236 L. CONSTANS
V. 133 13-6 : Que al cel tans, que (var. ço) trus lisant, Lo faisait
on al plus (var. mielz) vallant : Quant del siècle estait trespassés. Par
çou i avait (var. Et par ce i at) jaie asscs (B^). C'est la leçon du
premier groupe de la deuxième famille (II, i), sauf quelques
variantes insignifiantes. Les manuscrits de la première famille
donnent aux deux derniers vers : ...irespassanx^ Malt i estait la jaie
granx_, tandis que ceux de la seconde section de la famille II ont le
texte de l'édition (ou à peu près) : De maint endreit, de maint sem-
blant, Car a cel tens, ço truis lisant, Lefescit Vcn as plus vaillan:^, Mor^
de cest siècle trespassan:;^.
V. II 569 : Est tas salliés et esclunés. Ce dernier mot est plus
rapproché de engluiiie~, U, i, que de anglue~. II, 2, et surtout que
de envalume:^, volume^, que donnent les autres groupes. —
V. 116 15 -6. Au lieu de ces vers, B% comme E, répète les vers
II 597-8. — V. 11657-8. B-E changent la rime. — V. 11684,
Qui malt anient tuit vastre enar. Au lieu de anient tuit, on trouve
dans les autres mss. aiment la, par aiment, en veulent, veulent
tuit, etc. B^ E donnent voldroient. — V. 1 1706. Que to^ nos a déses-
père::^; W E somes désespéré. — V. 117 13-4 : Fêtes en ça que vos vol-
dreii Car ça est bien resan et drei:^. Les manuscrits qui ont au pre-
mier vers vole^ ont au second apreste:^, tandis que B^E ont volente:^:
J'en entrai (lis. otroi) buen vos voluntés B% Totes ferai vo^ valan-
te-E.
Comme contre-partie, nous constatons : 1° que le groupe I, 2
intercale 6 vers entre les vers 12 143 et 12 144 de l'édition (à
laquelle le groupe II, 2 est ici conforme), et que B^ et les autres
manuscrits ' n'en intercalent que 4 (les deux vers omis ne sont pas
nécessaires), ce qui prouve que B- n'appartient ni au groupe I, 2,
ni au groupe II 2; 2° que le groupe II, 2 est le seul qui n'ait pas
les deux vers suivants après 10056 : De dras de soie (var. D'or et
d'argent') et de vaisièle (var. vaissiaus) D'ar et d'argent (var. Et de
pailles. Et de despaillé) malt rice et bièle (var. biaus), ce qui montre
que B- n'appartient pas au groupe IL 2.
I. Pour les fragments, nous n'avons pu ni vérifier, ni faire vérifier les
manuscrits qui se trouvent hors de France.
LES MANUSCRITS DU ROMAN DE TROIE 237
II. — Fragment de Strasbourg (S).
Le fragment de Strasbourg, deux feuillets doubles de parchemin
in-4°, à 2 colonnes de 30 vers, dont quelques vers ont disparu
sous le couteau du relieur, se compose de 429 paires de vers
correspondant aux vers de l'édition 28581-698, 29219-342,
29823-45, 29853-75,29883-906, 29913-35, 29943-66, 29973-96,
30003-26 et 30033-58. Le ms. est du xiii^' siècle.
Nous constatons d'abord que les manuscrits du groupe II, 2,
dont fait partie celui qui a été suivi dans l'édition, sont seuls à
supprimer les deux vers suivants, après le v. 28604 : Legier estait
périls (S péril) de mer Envers le lor a trespasser. Mais le seul critère
vraiment important est celui-ci, qui classe ce fragment, comme le
précédent, dans le groupe II, i. Les manuscrits de ce groupe
donnent au vers 29995 la leçon suivante : Quant si mort et plaie
vos voi, tandis que les autres ont (£"« si maie bore vos ai quis) Et en
si estrange vos voi. Le £iit que cette dernière leçon se trouve dans
J (que suit ici l'édition, par suite d'une lacune de K) ne doit pas
surprendre, car nous avons vu que J se sépare parfois du groupe
auquel il appartient dans ses traits essentiels.
m. — Fragment de Paris (P).
Le fragment de Paris (les deux tiers d'un feuillet, Bibl. nat.,
Nouv. acquis.^ 5094) a été récemment publié par M. P. Meyer
(Romania, XVIII, 100). Il ne contient que 98 vers écrits vers le
milieu du xiii^ siècle. Ces vers correspondent aux vers de l'édition
31 1-33 1 (plus quatre vers qui manquent à l'édition), 347-370,
387-410, 427-451-
Le seul critère à utiliser nous semble être celui qu'offre le
vers 364 : £■/ si porre^ (var. Et p. pois) oïr après, où la seconde
famille et la première section de la première donnent : De ço vos
traiterai (var. redirai) après (var. adis). P est donc de la deuxième
section de la première famille, c'est-à-dire de la fuiiille x.
238 L. CONSTANS
IV. — Fragment de Nevers (N^).
Le fragment de Nevers (Archives départementales), également
publié par M. P. Meyer (Rom. XVIII, 102), est de la seconde moi-
tié du xiii^ siècle. C'est un feuillet simple à trois colonnes de 53
vers chacune, dont une partie est mutilée par le couteau du
relieur. Le texte est médiocre et offre un certain nombre de fautes
qui lui sont propres, ce qui rend le classement difficile.
Par exemple , v. 25009-13 : N'ai cure plus de ci ester : Ne porroie
pa'i regarder Que ces murs voie acr avant er. Tant tanple precios et chier
Sont del sanc taint et meaignié, N^ donne une rime en er = ier.
Cela tient sans doute à ceci : le changement de tant en si, puis en
ci, au premier vers, a amené l'introduction du vers cheville qui
suit, de sorte que l'on a cru devoir fliire disparaître le v. 2501 1 de
l'édition : Fondre et abatre (var. ardoir) et trehuchier (éd. F. a.
ne t.^, ce qui a faussé la rime. Notons, d'ailleurs, qu'au troisième
vers, la bonne leçon est : Que j' os veïsse (var./t; vos voie^ craventer.
C'est cette substitution de gie (var. /a) -àjos (je vos) qui a amené le
remplacement, dans le groupe II, 2, de Li temple (qui appartient à la
phrase suivante) par Le temple, pour avoir un régime direct à veïsse.
Tout ce qu'on peut conclure des variantes de ce passage, c'est que
ce fragment n'appartient pas au groupe II, 2. — Même conclusion
limitée pour le v. 25048, où Por pe^aveir et acordaiice napp^niem
qu'au groupe II, 2. La leçon de N^ : Por pês fère, por aquitance
semble s'écarter un peu de celle du groupe I, 2 (et por quitance,
avec un hiatus), qu'il faudrait peut-être exclure également ', de
sorte qu'on pourrait hésiter entre les groupes I, i et II, i .
I. Pour ce passage, A manque, et nous n'avons pu avoir les leçons de
M^P'P^RV'V^ d'un côté, L'N de l'autre.
GLOSES WALLONNES
DU MS. 2640 DE DARMSTADT
Par MAURICE WILMOTTE
Le ms. 2640 de la Bibliothèque de la Cour, à Darmstadt, est un petit
in-8° de 252 feuillets sur parchemin, haut de o™ 18 et large de
o"^ 12. Il renferme un certain nombre de traités de morale et de
science, de nature très diverse, que le caprice individuel semble avoir
seul réunis sous une même couverture, assez longtemps après leur
transcription. Le fait est certain pour les gloses que je publie, car le
premier feuillet qui les porte a été indûment rogné à sa partie supé-
rieure pour être ramené aux dimensions des autres. Il ne l'a pas été
sur sa largeur, de sorte qu'il dépasse la tranche de quelques millimètres;
il porte encore, dans le voisinage de celle-ci, des traces de points. La
stricte rognure des feuillets suivants ne permet pas la même constatation.
Les gloses du ms. occupent la colonne extérieure des feuillets 37-40
et le texte glosé la colonne intérieure des feuillets 37-41 ; l'écriture est
de la fin du xiii'^ siècle, comme celle de la plupart des ouvrages conte-
nus dans le ms. Les gloses françaises sont entremêlées sur une certaine
étendue de gloses latines, d'un caractère fort élémentaire; ce sont de
simples renvois au type de la déclinaison ou de la conjugaison à laquelle
appartient le mot, précédés ou non de la définition grammaticale de
celui-ci.' Un examen même superficiel permet de reconnaître dans le
texte latin les célèbres Distiques de Caton , et dans le texte français une
traduction incomplète et fort inexacte de ces Distiques. Le traducteur
ne paraît pas très familier avec la langue de son original ; tantôt il
se borne à une version aussi littérale que possible, parfois double, sou-
vent inintelligible, et d'où il ne ressort pas toujours à l'évidence qu'il
comprenne son propre mot-à-mot; tantôt il se permet de singulières
libertés avec son modèle, substituant même une pensée de son crû à
celle qu'il avait sous les yeux (c'est le cas pour la sentence consignée
240 M. WILMOTTE
39 r°, lignes 30-31, où il est impossible de croire à une simple méprise;
le latin dit : Froiite capillata post hec occasïo calua i). J'éprouve donc un
certain scrupule à décorer ces bribes du nom de « traduction » et je
préfère leur laisser celui de « gloses », qui leur convient moins impar-
faitement. Il n'est pas douteux qu'elles aient pour auteur quelque
écolâtre, moins familier avec les formes du beau langage qu'avec les
idiotismes de son patois. Ce patois est le wallon, ce qui n'a pas lieu
de surprendre, le ms. 2640 provenant du couvent de Saint-Jacques,
à Liège 2. Le principal intérêt de ces gloses est donc celui-ci: elles
constituent un spécimen suffisamment fidèle de parler local à une
date ancienne ; à ce titre, elles ne le cèdent en importance ni aux
ouvrages littéraires {Ver del Jiiïse, Poème Moral, Aiicassur>, vies de
saints), ni aux documents administratifs publiés dans les derniers
volumes de la Romama. Je ne me préoccuperai, d'ailleurs, que de
leurs caractères linguistiques, tout en reconnaissant 'qu'il ne serait
pas sans prix d'établir le rapport dans lequel elles se trouvent avec
les autres versions des Distiques, que leur auteur n'a certainement pas
connues 4.
Vocalisme. Je note d'abord quelques formes particulièrement carac-
téristiques : mongie (manducare) 37, 49; case (causa) 39 v°, 3;
chases 40 v°, 5, qui indiquent la labialisation de a tonique; seps
(sapias) 40 v°, 10 le plus ancien exemple, à ma connaissance, du
1. Le Roux de Lincy fait la même observation (Livre des Proverbes I, XXIII)
au sujet de la version d'Adam de Suel ; il est vrai qu'il s'agit plutôt ici d'une
surcharge du texte primitif et de son adaptation au goût du temps.
2. Le ms. 2640 mériterait une description détaillée que je ne puis entre-
prendre ici ; il contient deux textes des Distiques : le premier accompagné d'un
abondant commentaire latin (fol. 1-18), le second qui ne s'étend que du fol.
37 au fol. 41 et qui est enrichi de nos gloses. Ce ms. a été acheté, avec
beaucoup d'autres, par le baron Hûpsch à la vente des livres du couvent de
S. Jacques, en 1784, et légué par lui au grand-duc Louis I^r de Hesse. La
description de Roth (Roman. ForscJiungen, VI, 20) est tout à fait insuffisante.
3. V. Moyen dge, III, 20.
4. Je conserve la disposition du ms. et utilise pour les renvois le no du fol.
et celui de la ligne scrupuleusement reproduits dans l'édition. Les blancs
conservés dans celle-ci indiquent la place occupée par les gloses latines que
j'ai supprimées parce qu'elles sont totalement dénuées d'intérêt ; des points repré-
sentent les mots absents ou illisibles. Pour les Distiques je renvoie à Le Roux de
Lincy, op. eit. II, p. 439. Les nos entre parenthèses des remarques sur la
langue sont ceux de mes Etudes de dialcctolos^ie wallonne.
GLOSES WALLONNES 24 1
traitement, particulier au N. wallon, de a suivi des groupes pj-, bj-; le
liégeois moderne dit sep', comme il dit hcp\ arèp' (enrage), etc. Diex
37, 14 et 57, n'est pas moins curieux, ni moins conforme aux données
de nombreux patois. Deu (de dans le ms.) = digna 39, 23 et corres-
pond à la forme moins ancienne et actuelle dcn\ (V. Noëls wallons
dans R. Pat. G. Rom. I, 270, str. 14). Richache 40, 34 m'est suspect;
il constitue en tout cas un trait bien méridional. On a, d'autre part,
richecÇ})e 37 v°, 12; 39 v°, 39 et 41 ; sagece 37 v°, 24; 38 v°, 15 ; 39, 13 ;
simplece 39 v°, 23 ; piercce 26, luilhëge 39 v°, 39, qu'il faut probablement
lire îi'ilhege et où étja ; cc(Jj)e est régulièrement attesté. Pour le trai-
tement de la dernière consonne de tuilbege, cf. cerges (circare) 39,
21 et les ex. allégués Ronmiiia XVII, 561 — sfiidee 37, 53 confirme
l'altération de / dans le voisinage d'un yod.
-aticu : -âge, non -aige (4); ab'l' : aille : taiiJe 37, 41 ; 39 v°, 36;
dotaule 37 v°, 49 ; asianli 39, 2 ; -ahlc passim est savant.
-ellu : ia, ainsi que -il lu (9) : blas 37, 6 et 38, 19; uovius 37 v°,
29 ; joiienescias 37 v°, 41 ; iisias-al 38, 24 et 26; icias 38, 29.
é 4- y (10) : e dans les 37, 10; 38 v°, 8; reles 40, 29; hre 37, 13 ;
profis, despite, mide, etc., sont dus à l'influence centrale; pour lies 37,
34 et cusiere 39 v°, 53 je renvoie à Romaiiia, XVII, 557; eusierc est
aussi nord-wallon '.
ô libre : iie\ ô entravé : iia\ à entravé : 110 Çij'). Citons biiordoiis 37 v°,
23; hiiordere 38, 16 et 18, huorde 38, 21 et d'autre part ciiar 40, 44,
qui semble le reflet d'un dialecte où ô entravé a passé, dés cette date,
par la série 0 > ub > iiâ-; le phénomène n'est que sporadique dans
le nord-wallon, par ex. à Liège', où l'on dit kiuèr, fiuèr, mwèr, mais
Â'rt/tm (ancien qiiafiioie; voyez Rom. XIX, 79). Tiionieir d'une charte
1. M. G. Doutrepont, dans une thèse de l'Ecole normale supérieure de
Belgique, a relevé plusieurs ex. de cette forme et d'autres composés de
*sequere dans le ms. 763 de la Bibliothèque de l'Université de Liège, qui
renferme le Miroir des Nobles de Hesbaye, de Jacques d'Hemricourt.
2. M. W. Meyer indique cette série (Grammaire I, § 211), mais lui préfère
une autre, plus compliquée.
3. Le liégeois a 0/ (= wè) de bonne heure : lantoist 1285-6 (Rom. XVII,
560) ; moirs ms. 763 de J. d'Hemricourt, 16 yo ; toist id. 23 \°, 27 vo ; boirgitc id.
42 ro, 1 54 ro ; coir 90 ro, 97 vo, etc. Les ex. abondent chez Jean des Preis et
Jean de Stavelot ; le premier nous offre déjà des graphies comme choe:(e , attes-
tant la prononciation moderne, du moins pour ô (au) libre (pô d'tcbivè = « petit
de chose »).
MÉLANGES. l6
242 M. WILMOTTE
namuroise (1297; ihid.) est confirmé d'une manière heureuse par
tuornet, 38, 49 ; c'est décidément un trait ■gallon; le toim^ actuel, s'il est
général dans ce dialecte, ce que je ne puis encore affirmer, serait dû
à une monophtongaison ou à une réaction analogique, qui s'explique
assez naturellement dans la conjugaison. On dit d'ailleurs / : hoiuV, iii'
{eun'') hoiiiV, non hivtâ\ de même que hoiirdé, etc., en dépit des formes
précitées hiiorderc -dons. Le développement ô : 110 n'a pas été arrêté par
la nasale : buon 37, 17; 40 v°, 21, à côté de hotins 37 y°, 26; 40 v", 8;
suonges 39 v°, 5. L'intérêt de cette notation phonétique, à la date de nos
gloses, est encore accru parle fait qu'elle correspond également à ô dans
des mots où il est difficile d'admettre que cette tonique latine ne soit
pas devenue ou, comme dans des dialectes voisins. En voici des ex. -.plu-
snor 37 v°, 33 ; 39, 18 ; 39 v", 53 ; honnor 38, 67 ; dohior 39 v°, 3 ; hlmor
39 v°, 57; cf. 50M5=solus 39, 39; 50«38 v°, 29. — Je n'insiste pas sur les
graphies oc et oie = oi et oc ■=■ oie (cf. Rom. XIX, 77), mais bien sur
ue dans anc(h)ues 38, 43 et 46; 39 v^, 19; decuet 38, 26; dues 38, 51,
55, 63 et 67; 38 v°, 5, etc.; sues (sois) 38, 37; sue (soit) 38, 53 ; fues
(vicem) 38 v°, 7; 39 v°, 30; bueure 35, 19 -vaut 39, 20; wes (=;vues)
39, 29. Il semble résulter de là que oi possède déjà le son zuè et qu'on
hésite entre ue, oe et oie pour l'exprimer ; dans la région septentrionale
oi est passé (par oi sans doute) à eu — ui : u dans atru 37 v°, 38, 39 et
50; 40 v°, 25 ; lu 37 v°, 53 ; esstrus 38, 29 (enstrus 39 v°, 11); pusse
38, 54, pusf 38 v°, 23; 39, 24; uiii : un dans coniunt 38, 58 — ou
(21) = unum 38 v°, 32 ; one 40, 25.
Consonnes. Les consonnes finales, isolées ou non, ont une tendance
marquée à s'amuïr ; c'est ce qu'attestent les nombreux ace. plur. sans s
(les nom. sg. ont mieux conservé les traces de la déclinaison); les
i'^ pers. sg. verbales id.; les infinitifs sans -r (jnongie 37, 49 ; dcportet 38,
51 ; espargies 38, 66; sonnontes 38, 69, etc. ; cf. les graphies contraires
noier (part, passé) 38 v", 33 ; esier 35 ; dciier 38 v°, 9; 39 v°, 8 ; deservir
(part, p.) 40, 7); les part, passés et les 3* pers. sg. sans t {lit :n est
fréquent après une voyelle tonique dans les part, prés., dans saron 38, 51;
constrain 38, 65 et après une atone, aux 3 plur. verbales : vishasai 37,
4; atochascn 37, 4; dieue 37, 57; soen 37 v°, 11 ; responden 37 v°,
47, etc. — st : s dans es 37 v°, 20; e = est 39 v°, 18 — rm : r dans
^or 37, 28 — rt : r dans nior 37 v^, 50; 38, 7; j)«- 38, 5 ; ar 38, 22 ;
/or 39, 5 ; requier 39, 13). Il en est de môme des liquides, isolées (v.
supra pour r ; / est tombé dans que 37, 7 ; icU 37 v°, i; / 38, 6, 29 ; 39,
7, péri 38, 50; tmun, morlc 38 v", 4; uu 40, 38) ou non (r + muette
GLOSES WALLONNES 243
(39) : descode 37 v°, 4; muette + r : rameiuhaus 37, 47; maisse 39 y",
54 ; cf. vendre = ventre 40 V, 14).
La chute de n (4) est particulièrement significative; 7 (= en) 37,
10 et 14 ; 38, 22, 3 5, 69 ; 7 tendre (entendre) 37, 1 3 ; iiieQ) (trop fréquent
à côté de ;//V///, ;/;';// pour être le fruit d'une simple omission graphique)
58, 6, 17, 45, 47, 55 et 57; 38 v^, 16; 39 v°, 5, 33, 43; 40, I et 15;
âpre 38, 27; repret 38, 35; aprcdre 39 v" 11; csslnis 38, 29;
ejfaits 37, 35; 38, i; sove 38 v", 34; sais 40, 42 est probable-
ment fautif, cohalie 37, 31 est le plus ancien ex. que j'aie rencontré
de l'altération du préfixe com- qui, par l'intermédiaire de co, ce (ke),
est arrivé à sa forme actuelle ki (Jcif) ; Jce- est déjà dans Jacques d'Hemri-
court; M. G. Doutrepont signale dans sa thèse kehatirent 181 r°,
182 v°; keplaindet 202 v°; kebatoyeiU i*)"] v°; les poésies du XYii*^ siècle
ont déjà kitrais, kifenucr, etc. — Les palatales ne donnent lieu à aucune
obseiTation nouvelle; je signalerai la forme blanke 38, 25, conforme
à ce que je sais des dial. wallons du N. et de l'O. ; w = w germanique
(30), sauf dans o-rt(;;)î/a/t;r (-/>) 38, 28 et 48; 38 V, i, et regarde 39, 32
(mais riiardes 39, 25 et luaiigier 38, 50). On dit encore dans nombre de
communes gangni, non zuaiigni. — Un phénomène propre aux chartes du
Midi se retrouve dans nos gloses : luîlhar 37 v°, 41 ; cf. zuilhege 39 v°,
39; ivilh (vil) 38, 31 et 33 ; iraïualh 38 v°, i et 3 ; maïuais 38 v, 5 ;
cheiuelue 39, 30. — Constatons enfin que la prosthèsc n'a pas eu lieu
devant s + cons. et que nous relevons ici le premier ex. du phéno-
mène bien wallon, qui consiste à intercaler la voyelle d'appui entre
les deux consonnes : separge (espargne : liégeois sipagn') 37, 46;
saies-er (exagiare) 39 v°, 56, n'est ni moins intéressant, ni moins
fidèlement conser\'é dans ces patois où il atteste une confusion entre
s + cous et ex + co)is., dont les langues romanes nous offrent d'assez
nombreux exemples.
Flexion. Les ex. de //', le = la ; te = tu ; ten, ta ; se = sa (et même = ses
37 v°, 18) sont trop nombreux et trop usuels en wallon pour y insister;
ilh =^ elle 39, 15 ; 40, 15, 16 et 22; 40 v°, 14. Je signalerai la forme
aquelh 39 v°, 31 et 40, 8 Ç=. n'importe lequel). De la conjugaison il
n'y a rien à dire, sinon que déjà le verbe visker (vivre) nous est
attesté (yjskaseii 37, 4) ' et que des formes comme dieiie (dicunt) 37,
57; vine(nï) 39, 25; doeve(nï) 39, 36, déjà signalées à un autre
I. Un second ex. est dans le nis. 765 de J. d'Hemricouit : vîshit 5 ro.
244 M. WILMOTTE
point de vue, confirment dans une certaine mesure l'attribution de
l'œuvre à un wallon du Sud-Ouest; voy. Rom. XIX, 84.
Syxtaxe et accentuation. Les^= lor 38, 27 ; par ~ por 39, 24 (cf. v°,
30) ni = ne 37 v°, 44 et ki == ke 38, 69 ; 39, 24 appartiennent à la pho-
nétique. Peut-être faut-il voir déjà un déplacement de l'accent, pareil
à celui du wallon moderne, dans les passages sv. où l'adj. épithète
précède le substantif : hoiic z cost[itme] 37, col. de gauche ' et 38, 70 ;
petite c chose, 38, 57 2.
Conclusions. Il résulte de maintes constatations que le glossateur
est un Wallon du Sud-Ouest; la coïncidence de -ellu et -illa en ia;
le phénomène -aticu : âge; la forme coiigies 39 v°, 51 et les 3 plur.
prés, en -ne sont d'accord avec mes observations de la Roinaiiia 3
sur l'ancien dialecte de Namur et de la région voisine ; il va de soi
que les traits constatés jusqu'ici appartiennent également à cette
dernière; pour Namur même plaident : 1° les nombreuses analogies
du patois moderne, tel qu'il nous apparaît, par ex., dans la version de
la Parabole : in -|- cons. : é; ô entravé : lia (écrit oil); iii : u; les indé-
finis on, oiie (relevés dans nos gloses 38 v°, 32 ; 40, 25); les formes sies
(40, 2), mougiii (cf. 37, 51; Nord-wallon wao-;//; Est-w. mi(ji)djiy, Diet
(cf. 37, 14 et 57), etc. ; 2° certaines observations sur les patois de la con-
trée, qui m'ont permis de limiter phonétiquement plus d'un trait qui les
caractérise; ial excluant déjà tout l'Est et -âge (atch') tout le Nord,
il faut obsen^er que na =3 ô entravé et les 3^ plur. en -nu apparaissent
seulement dans les environs de Ciney (province de Namur) et que
hèp" , sèp\ etc., font place à des formes plus rapprochées du français dans
une zone un peu plus septentrionale ; à Perwez et à Jullet, non loin
d'Andenne sur Meuse, on dit encore hèp' ; plus au Midi JmîcF (ou côgniy^ ;
d'autre part Dinant est exclu par le déplacement probable de l'accent
dans les adj. fém. et surtout par les formes déjà relevées sep, deu, sales
et par hlaiike (38, 25) féminin qu'il ignore absolument; il ne reste
guère que Namur ou les lieux voisins. Sans doute il serait possible
de préciser encore davantage, si les parlers vivants étaient mieux
connus qu'ils ne le sont.
1. V. la n. I de la p. 245.
2. V. Nigra Archivio ghttologko îtaliano III, 51 (§ 183) et Rom. IV, 292
pour des phénomènes très apparentés à celui-là.
3. XIX, 84.
GLOSES WALLONNES 245
TEXTE DES GLOSES
37 r°^ (4) eniûiit ki viskasen gloriousemt'/zt z q« /Ih atochascn
honor. (6) bias chicrs fis ie t ap;rnde(7) rai or endroit par
que couen tu ordine les manière de ton corage. (lo) Adont
les z telh manière mes commandement que tu les entende.
...(13) 1ère z ment ztenà^ en tun 1ère (14) Proie z telh
manière a dies. (15) Emme te père z te mère. (lé)
Honure tes cusi;/s.... Varde le chose(i7)donee. Vas auec
les buon. (18) Ne vas mie a r();?selh anchoies ke tu i soe
apelles. (20) Soies nés. Salue vole/;ties. (21) do» lieu a
[plus] (22) gmn. ne despite mie plus petit de ti. (23)
dote te maistre. (24) Varde te vergonde. (25) Songe de
te mainie. Rens (26) le chose p/rstee. Voies a cui tu
done. (27) Aparelh te a marchiet. MangeÇ2S)pemement.
Dor chu qu ase est. (29) Emme te fewme. (30) Varde
te serment, (31) Cobatte por te pais. Ne cr[ei]es (32) nul
chose folme//t (33) Fuis les foie fe/;;me. Les (34) les
liure. Rame;/ibre toe de chu ke tu as lies (35) Istrui tes
effans. (36) Soies debonaire. Ne te (37) coroce nient sew
raison (38) Degabe nului. Stas a iugemens (39) Soies
■^onsilhier (40) Use de virtus Jowe a fa.. (41) Fuis
le iou de taule. (42) Conselh segu rement. Ne soe mie
madisa/i. (43) Retiens te g;ranche. (44) Juge droitement.
N[e] (45) ment nient. Venke soffra;nment tes... (46)
Separge loi ke tu as... (47) Soies ramcn/ba/zs (48) des
b/én£iit que tu as pris. (49) Parole petit en mo/zgie (50)
Ne volh mie degaber le chaitit. (5 1) Juge petitem6'//t.
(52) Ne volh mie couuetir le strange chose. (53)
Studee chu chi... (54) Paies chu ke droies est (55)
I. Le haut de la feuille étant rogné, les premiers mots sont enlevés ou
totalement illisibles. Les gloses occupent le blanc de la colonne intérieure, au
dessus du texte lui-même, dans le seul fol. 37 ro. Des quatre lignes que j'ai
pu déchiffrer, la première porte el noie des hoiie z cost... Le reste est du latin.
246 M. WILMOTTE
Porte volentier amur ^, (57) se dies est corage ensi ke
li detier le nos diene. Ichi soit deuan(58)trenment honorer a
ti par pure penseie. (61) Velh bien près tôt ades ke ne sees
dones a so//mie kar Ion (62) repos amenistre nurisement de vise.
37 '^'° (^) Quid estre le première vertus apasenter le lengue...
Ichi est prochens (2) a Dieu qui seit taire pczr raiso/z. (4)
Despite z co;zbata7Z e^^ contraire a ti mime.. Car ki se descode
a lui a nului s a(5)cordera. (7) Se tu ruarde le vie des
homme z al pardefins les manière.. Qua;/t tu bla(8)me les
autre nus ne vit sen pechiet. (11) Relenki les chose nien
profitable ia soe ce q« die soen chiere.. Li profis doit estre (12)
deuazît mis les richeche. (14) Soies ft'rmes z debonaire ensi
ke li chose le reqzz/er... Li sages muet en totens (15) ses manière
sen pechiet (17) Ne croies nie/?t te femme folme//t deplenda;z
de tes Si^rgans... Kar li fe/;nne het soue;/t (18) chu ke se maris
emme. (20) Quaw tu chastoe acun z ilh ne wet estre chasties.
Et c es tes amis nel (21) chastoe plus. (23) Ne te tence nient
encozztre les buordous. (24) Li sermon est dones a tos.
Sagece de corage a pou de gens. (26) Emme ensi les autre
que tu soies tes chier amis.. Soes bou//s a bou;zs. que (27) mauai
damage ne t essieuwe.. (29) Fuis rumoiers ke tu ne soes apelles
nouias buordere.. kar taire (30) nuist a nului tro poirier nuist.
(32) Ne volh niewt prometre c«'ten le chose promise a ti..
Par chu est li foies petite kar (33) plusuor p plusor chose.
(35) Soes tes iuges quan acuns te prfse.. Ne croies nieni plus les
autre de ti ke ti (36) mime. (38) Rammzbre toie raco/zter le
bfmfait d'atru a plwj'or. Et se tu as bien fait (39) a atru te asten.
(41) Coui vvalhar raconte les dis z les faies de plusor.. Coin
iouenescias faies ke (42) [c]hu ke tu as foies te sorcurt ,
(44) S acuns parole bas ni fai force. Li nient sachant quix. c oni
die tôt chose de li.. (46) Eskiewe les aducrse chose quan tu es
bien ewirous. les dairiene chose ne (47) responden mie a pre-
mière en vue manière. (49) Pui ke li vie nos e^^ donee dotaule
I. Ici un blanc plus considérable, ménagé par le glossateur pour remettre sa
version en face du texte.
GLOSES WALLONNES 247
z fraie. Ne met nie//t ion esperit el (50) mor d atru, (52)
Q//^n te poLire anis (sic) te done .i. petit don. Prm le debonai-
reme;zt z se te soue/îge (53) de lu a loer pleinement.
38 r°. (i) Se natwre t a dreet un poure effans tu doies
porter le fois de povretet sofra/wme7zt (3) Qm/nt nature
t a c/ret un effant nut ram^wbre toi porter soffra7;niie;2t le fais
de pouretet. (5) Ne dote mie le mort kar ki dote le mort ilh
p^r se vie. (6) Ne dote nie celi ki(7) tst li derriene fins
de vie ki dote le mor i pcrt chu ki vit z se p^vt lu mime. (8)
Se tes amis tsi corchies a toie. tu ne doies mies dema/zder dieu
mai toie (9) mime. (10) Se nus de tes amis respont a toi
prtr tes déserte ne wile (11) mie blâmer Dieu mais tu mime
costrens toie (12) Se tu as aqwme chose, ne despens nie/^t
tant qw /Ih te failh. (13) use des chose aq«/se espargna/;;-
m«/t (14) qw acune chose defailh a toi z se warde chu ki est
q«/te ades defaliier a toi. (15) Ne prîmes nient .ij. fie chu ke
tu pues doner. (16) Se tu wes estre huons ne soi nient
buordere. (17) Ne promes niet a acuns .ij. fues chu ke (18)
tu pues doner ke ne soies buordere qnan tu mime wos estre
zrtxxs buon. (19) Se acuns te porte bias sewblaws z se ne t emme
nient, fai li enchu z dont s iet fort encontre fort. (21) ki
buorde par parole s si n est feable amis de cuer z tu li faies
cire(22)tes sen/blan z teilh manière li ars tst degabe par 1 ar.
(23) Ne soe nient blanchiiors kar on dist li flagos chante bien
qnan li oselere(24)pn'nt 1 usias. (25) Ne wlh mie pr/sier
trop les homme par blanke parole, li flagos (26) chante duce-
ment qnant li ouselere decuet 1 usial (27) Se tu as des efl^ins
z tu soies poure apré les mesties por coie ilh puisen (28) gan-
ngier do pain. (29) Q//an efïans sont a toi z nient riche esstrus
adonc icias par ars k'i pussen défendre (30) le vie poure (31)
Chu ki est wilh qn/de chiere z chu ki tst chier qnfd wilh. Se n
les ne covoe(32)tiere ne auere. (33) Tiens chu ki tst wilh
chiere z tim ^ chu ki itst chiere vilh z teilh (34) manière tu
I. Le ms. portant iin, on peut hésiter entre tim et tinn, mais la barre
équivalant à eyi dans d'autres cas, j'ai préféré la première transcription.
248 M. WILMOTTE
siéra conus a nului ne conuetere ne auere (35) Ne fai niewt
chu ke tu blâme, car c est laide chose quant vn reprt;t .i.
mai(36)stre. (37) Tu mime ne feras ces chose ke te sues
blâmer, laide chose est a maistre (38) quan se cupe rep;rnt
humme (39) Demandes chu ki est honeste. Kar c est folie
de dema?zder atre chose, (40) Demande chu ki est droite(4i)
chose V ki est veue honeste. Kar folle chose est de demander chu ki
puet (42) estre noie par droit (43) Ne dis niewt chu ke tu ne
sez anchues ke chu ke tu sez. Car c ■est(44)laide chose (45) Ne
volh mie deua/zt mettre a toi les choses niet (46) conute ancues
ke les conutte. les chose conutte stont par ingénient les chose
(47) niet conute par auenture. (48) Puis ke li vie est dotable.
on doit penser do gangir. (49) pui ke li vie redotable
tuornet (50) en p^'ri nint certenne ki ki onke labure mes a ti
iour pur wangier (5 1) Se tu toe coinhas tu dues deportet te
compangoii. le gens te saron buon gret. (53) Donne lieu
acune fie a tes con/pangnons ia sue ce ke (54) telle pusse vencre
kar li amis sont retenus par duus sn'uice (55) Se acuns toi
done acune chose tu nel due niet tote retenir car li .i. (56)
amis doit a 1 autre doner (57) Ne dote niet doner petite
z chose kant (58) tu demande les gmnde kar li grase roniunt
les amis par ces chose. (59) Ne te coroce nient a ton amis. Kar
li ire enge (sic) haime. concorde engenre amur (61) Eskiewe
porter tenchon auue cui gmse est aiuonte (62) a te. ire engenre
haime bonne acordance nurist amnrre. (63) Se tu es corcies a
te scrians tu dues ate/nprer ton matale/z (64) Q_//^nt (65) dolur
toi constrain en ire sen le cupe de tes serians. tu mine (sic)
atewpre Ç66) a toi ke te puisse esp^rgies a tiens, (67) Tu
dues déporter le plus petit de toe car c est grande honuor
(69) Venkes acune fie z déportant celi ki te pues sormontes
kar (70) patience est ades très grande v^Ttus de bone z costume.
38, v° (i) Warde mieche chu ke tu as huis par ton trawalh
ke dont tu 1 owi gangier (2) bin aize. (3) Warde mies les
chose ki sont aqn/se par trawalh. quan li (4) traua est en damage
besonge morte crest (5) Tu dues estre larges a tes amis. Se
tu es riches warde toe de mawais (7) Soies aqnne fues larges
GLOSES WALLONNES 249
z chicrs amis.. Qz/fl^n tu es b/Vn ewir... ' (8) Se tu \\'es
conoistre les aha/mcme« des tt'rre les Virgile z se tu la(9)burc
les force des herbe Mactr le te dirat par detier (lo) se tu
couoite conoistre batalh romaine ensi appellee qw/ere (ii)
Lucaine ki te dirat le batailh de Martis (12) si te plaist a
amer v aprmdre a amer en lisan demande Naso;î. (13) se eu
no« se tu a cure ke te viue sages ous ke te puise aprmdre (14)
par que« li eiage Qst rostes a visse, par chu soies prrsen z si
aprcns (15) en lisan Ç[ue eu Qst sageche. (16) ranir/y/bre toi
prc^fiter se tu pues a niet conut. plus profitable (17) chose e^-^
aqwfere les amis par déserte ke par iustiche. (18) enuoie le ciel
enqw/ere les seccre de Dieu, cure des chose (19) morteil puis
ke tu es mortes. (20) fol chose Qst en toten a auoier pauur del
mort. <\um\ tu re(2i)dote le mort tu pier le ioie de uie. (22)
ne wlh mie tencier ire del chose nm certaine, li ire e;;co/»bre (23)
le corarage (sic) (\ue ne pust ruuarder vraie chose. (24) fais
dener ajian li chose de désire, q/zar aq/ni chose Qst a doner (25)
quant li uns z li chose le req/</er. (26) fuis chu ki tst trop grant.
ramewbre toi enioir de petit de (27) chose, li nés ki est portée
sor .i. petit flus tst segure. (28) tu sages ramembre toi celer chu
<\ue ho?itoie a rtw/pa;zgno«. ke (29) plusor ne blame/z chu ki
desplaist a ti sois (30) ne done nie«t les mauais homme a wangier
des pechiet. li pechie/zt (3 i) se cuevre en aqzni te;z z si se demostre
en aqwn tens. (32) ne wlh mie despities les forces d on petit
cors, ilh erf profitable de conseilh (33) a cui nature at noier
force. (34) do/me lieu a celui ki n est nint ewes a toi. nos
ueons soue li venc^ror (35) Qst sormo/ztes a celui ki at ester
sormo//tes (36) ne wlh nint te/zcier par parole ewco/ztre ion amis,
grant te;/co« crest par petit (37) parole...
39 r° (i) ne volh nic;/t enqwfere par sors chu ke dieu wet fer.
ilh deliure (2) bien se/z ti chu k ilh at astauli. (3) rame///bre toi
eskiewer enuie par très grant force, li q//t'l si ne (4) bleche
toteuoie tst dola/zte chose de pouretet. (5) soies de for corage
I . A partir d'ici les gloses latines sont interrompues ; elles reprennent au
fol. 39 ro, 31.
250 M. WILMOTTE
quan tu e^ da;;7pnes felnesseme^ît. nus bons (6) s enioist longe-
mewt ki est vencus ^par . i . felnes iuge. (7) ne wlh nient raconter les
malieco7z des te77cho7; trépasses. I partie/n (8) a mauaies raconter
ire apn's les batalh. (9) tu mime ne te prise ne te blâme, cbu (ont
li sos cui li glore (10) vaine traualh. (11) vse petitmewt des chose
aquise qtmnt aqwn chose abonde, chu ki est (12) aqw/s par Ion
tews est despar en peti tens. (13) soies sos quant li chose le
reqWer. sourenne sagece est faindre sot(i4)tie quan lies est.
(15) fuis luxure z si te ramewbre d'eskiewer. kar ilh z auarisse
(16) sont contraire a bonne famé. (17) ne wlh mie croire a acuns
ades en reportant, petite foies (18) est donee car plusuor parolen
plusuor en chose. (19) ne wlh nien desconoistre chu ke tu pèche
par bueure. kar nus (20) pechiet vient do uin mai par le cupe
do bueuant. (21) cerges le couselh seccres a compangnon paisiere.
demandes auwe(22)de te cors a mide feable (23) ne wlh nient
porter dolantement den auenture. fortune sado/zne (24) a mauaies
par chu ki pust blechies. (25) ruardes les auenture ki vine estre a
porter car ilh bleche (26) plus ducement chu ke nos auons ueut
deuant. (27) ne wlh nient mettre te corage a chose adut'rsaire.
retien bonn (28) espérance, une espérance relenqn/st 1 omme de
mort. (29) ne lais nient le chose ke tu wes couenable ke tu nel
p«'des (30) car c est laide chose qn^nt ons at une belle ueste
chewelue z (31) ons le piert par maie serge. (32) Regarde chu
ki est prfôens z chu ki e^^ a uenir. (33) Tu doi creire che
dieu ki (34) regarde z deuan z derier. (35) soies escars o.qune
foies z tu enn iers plus fors, car les (36) petite chose doeue estre
donee al volentet z le grandes a salut. (39) Ne despite nint le
ingénient do puele tu sous ke tu ne plaises (40) a nului. Car tu
voroies despietiet plusor.
39 v° (i) Tu dues penser deuantrenemmt de ton salut. (2)
tu ne dues nient blâmer (3) li tens se tu as aqwne case de doluor.
(5) Ne mes niet a cure le suonges car on dist qant li cors co
(6) ueteit aqnne chose ke on le songeit. (8) Ki ki onkes couoite
conoistre che detier portes ces coman(9)dement kar ilh sont
gratious al vie. (11) Enstrus te corage de chu ke ie t ai dit z se
ne cesse d'apredre (12) kar li vie sen doctrine est ensi ke vne
GLOSES WALLONNES 25 I
morte ymage. tu aras (13) mut de profis ia soi ce que tu le blâme
aqwne foies. (16) Se tu ne pues aprmdre tu ne dues nient blâmer le
scriuent. mai (17) toi meimes (i8)Nostre ordene n e nient
celle ke chascuws parole, car ch est hontes (19) se li ceuens
parole anchues que on l'araine'. (22) Tu dues eskiewir les
sermons blans z £ius kar li famé de (23) si/nplece est bonne z li
famé de trop parler e^^ mauaise. (26) fuis pierece ki e^^
apellee chaitiuetet en vie. car quant (27) li corages languist li
piereche consume le côrage. (30) Tu dues mettre aqune fues
ioie a tes songes por chu (31) ke tu puisse porter aqwdh tmualh.
(33) Ne reprms niet le fais ne le dis d acuns. ke tu ne soies
de(34)gabes par telh exemple. (36) Tu dues noter en te taule
chu ke sourenne auenture t a (37) donee. Warde (38) che chose
ke li famé ne parole de toi. (39) Quan richece te sormonte en
ton wilhenge fais ke tu viue (40) larges a tes amis, kar li bonne
famé est donee par bone co(4i)stume z nient par les richece.
(43) Sire ne despite niet le conse'ûh de ton sergans profitable
(44) ne despite le sens de nului si toi profite. (46) Si n est
ensi de chose z de sens k ilh at estet en deuant (47) fais ke tu
viues atenîpre solonc chu ke li tens s aporte. (50) fuis le
fennne ke tu ne soie menés de sos le non de doare (51) z: s ilh
est mauaise se li done congies. (53) Apr^ns le fais de plusuor
a ensiere par ex^nzple : fuis 1 esstrang (54) vie car ilh maisse les
gens. (56) Saies chu ke tu dues saier de oure ke tu ne soies
aprcs (57) sers z li labuor t abate z tu laies to cou ke tu as comm
(58)ciet-.
40 r° (i) Ne wlh niet taire de fait ke tu sers (sic) fait ke one
die ke (2) tu sies le mauais en taisant. (4) Demande aide de
iuge roidement car le loit welen parler roi(5) dément (7) Porte
douchemmt chu ke tu as deservir .z se tu as (8) fait aqnelh
pechiet tu te doi gugiet tu mime. (10) fais ke tu lise plusor
chose kar li poète se m^ruelh ke (11) on list si pou. (12) fais
ke tu soies atempres de parole a mangier ke on ne die (13) ke tu
1. Le vers suivant du texte est omis dans la traduction.
2. Deux vers du texte ne sont pas traduits après celui-ci.
252 M. WILMOTTE
soie buordere. (15) Ne dote niet le parole de ta fewme qant
ilh est coi'cie. car (16) qant ilh ploire ce sont awes. (18)
Use des chose aqw/se si qu i ne te couenge nin sieruir le strange.
(30) Fais ke tu ne dote nient le mort car c est li fins des
ma(2i)uais. (22) Sofre de ta fewme s ilh at une bone
laingue car c est (23) maie chose one polt soffrir. (25) Aime
d one bone amz^r te père z te mère z se ne coroce (26) nient te
mère se tu wes estre bien de ton père. z.. (28) Qid ki onke
couoite mener segure vie ne n aierdeir (29) ton corage a visce
reles ces comans ke ie toi ai ditte. (32) Tu troueras aqwn
chose ke tu eskieweras, (34) Se tu wes estre bin ewirous se
despite les richache (35) lesqwélh ilh prmde ades 11 auers despite
les (37) Se tu es aten^pn's ensi ke mestier est li profis de
nature (38) ne ton farat en nu tens. (40) Qn^n tu es sages z
ne demande se ton non ^ (42) N aime nient trop le donier kar
mis sais bons ne 1 aZ/ne (43) trop (44) Cant tu es riche se penst
de te cuar. Kar li riche ma(45)lades at ses donier z nient lui
mi/nme.
40 v° (i) Se te maistre te bat porte le sofFra/nment. (3)
Qant te père est corceis se fais de qant qu ilh te comande.
(5) Fais le chose ki profitent z s escieus chases cui errour est.
(7) Done chu ke tu pues apé'rtemmt car chu ke on fait a
(8) bouns est gangnies. (10) Chu ki e^^ contraire a toie seps
ke chu est car chu ke on (n) ne conoist at tantost nuit.
(13) Qçini li couoitise de luxure te tret ne obéis nint a ta (14)
goule car ilh est amie a vendre. (16) Puis ke tu dotes les
bieste tu dois plus dote hon?me ke (17) tote bieste. (18) Se
tu as force en ton cors fais ke tu soies sages et dont (19) si es te
fors asses. (20) Se tu labure se demande ai a tes amis, kar
ilh n est (21) si buons mide ke li feable amis. (23) puis ke
tu ne vois ti menés por les mort victore por (24) toi. (25)
C'est sotie dauoier sperance en la mort d atru.
I. Le vers suivant n'est pas traduit.
REMEDES POPULAIRES
DU MOYEN AGE
Pak amédée salmon
Le ms. 351 de la Bibliothèque municipale de Cambrai', ren-
fermant le petit recueil de remèdes populaires qu'on lira plus loin,
est un volume in-fol. vélin de 179 feuillets. La couverture en
bois, décrite par Le Glay dans son Catalogue, est remplacée aujour-
d'hui par un cartonnage. Ce volume, qui provient de la Biblio-
thèque du Chapitre métropolitain de Cambrai, contient du f° i
au f° 171 r° les Postilke in Psalteriuni de Nicolas de Gorram.
Après l'explicit, on lit : Hec sacerdotihus scripsi anno .Ux°. januarij
.xiij. die. L'écriture de cette partie étant certainement du xiii'' siècle,
il en résulte qu'elle n'est pas postérieure à 1259. Le traité de méde-
cine, travail d'un autre copiste, commence au f° 171'^ et se ter-
mine au f° 177 r°. Il est suivi d'un bestiaire qui va jusqu'au
f° 178 v". Le f° 179 contient diverses prières latines.
Le traité de médecine et le bestiaire sont de la même écriture,
une gothique assez grosse, certainement antérieure au xiv^ siècle.
Quoi qu'écrits dans le Cambrésis, la langue en est bien française
et le style singulièrement semblable à celui du traité d'Evreux
pubhé par M. P. Meyer (Rom., XVIII, 571). Les quelques traits
locaux qu'on y rencontre (c dur pour cb : seke 3, mouskes 6, kievre
fuel 10, cosc 13, estankera 32; zy ou v pour o-, luaris 17, ivel 19)
sont intermittents et peut-être dus uniquement au copiste. La
déclinaison est presque toujours réguhère. Ainsi la vocalisation
de /, effectuée dans les conditions ordinaires (jnaus ^1, feutre 37,
1. Ce ms. n'est pas inconnu; M. Le Glay a cité une phrase du traité de
médecine, sans voir qu'il était suivi d'un bestiaire ; plus tard M. Godefroy, chez
qui j'ai vu le volume, y a pris des exemples pour son Dictionnaire de l'ancienne
langue française.
^54 ^' SALMON
sausseron 58), n'atteint pas encore le cas régime singulier {coutiel
15, vaisiel 36, cerviel ■^j, pastiel, 57). La conjugaison conserve le
plus souvent les formes archaïques (aient i, doinst ^, prcndés 5 et
47, prenge 87, boif /^^, voist 88, ert 83), surtout au subjonctif.
Comme le bestiaire, séparé des autres ouvrages du même genre
en prose, n'offrirait qu'un médiocre intérêt, je donne seulement
ici les recettes médicales que j'ai rapprochées, en mettant entre
crochets les numéros de concordance, de celles des ms. d'Evreux
(E), de Montpellier' (M), du British Muséum (B) ^ et de la
Bibliothèque des avocats à Edimbourg (A) 3. Trois recettes (68,
72, 92) sont identiques, sinon quant au style, du moins quant
aux matières employées; il m'a semblé inutile de les reproduire,
car elles n'apportent aucun élément nouveau au lexique ou au
folk-lore. Enfin, ne pouvant faire mieux que M. Joret, je me suis
borné dans mon glossaire à renvoyer à celui du savant professeur
d'Aix pour les plantes utilisées à la fois par l'empirique d'Evreux et
par celui de Cambrai.
(f° 171'=) [i] Consteiitins et maistre Galiens et Ypocras nous ties-
moignent que cascuns cors humains est fais de ,iiij. humeurs, et selonc
ses humeurs ont ils diverses meurs : sanc, fleume, et rouge cole et
mélancolie. De mélancolie dient il ke c'est li lie dou sanc ; et si
règne sour l'estomac en le destre partie. Et li rouge cole est au cuer
mie partie ; selonc cou k'ele li est plus priés, tant est il plus hardis ; et
ke plus trait en sus, tant est il plus couars, convoiteus et traitres, et
plain de boisdie. Fleume est partie ou cief et ou ventre. Et u mélancolie
surhabunde, le corps malmet et fait derver et si ne puet la folie de legier
esciver. — [2] Veschi des .iiij. humeurs le nature : Sans 4 est caus et
moistes et s'est dous par nature. La cole est caude et seke, et si doit
estre amére. Fleume est froide et moiste ; si dessenc caude 5 par
1. Ce dernier publié par A. Boucherie, Montpellier, 1875.
2. Ms. Add. 10289, contenant VEvangile de Nîcodèiiie par André de Cou-
tances. Les recettes médicales ont été publiées par R. Reinsch dans VArchiv. de
Herrig, LXIV. Le chiffre qui suit le B indique la page de VArchiv,
3. Ce ms. a été signalé et publié en partie par M. P. Meyer dans son
Rapport sur une mission littér. en Anglet. et en Ecosse. Le chiffre indique la page
du t. IV des Archives des Missions (2e série).
4. Ms. sangcrviens (?)
5. Ms. cause.
REMEDF.S POPULAIRES DU MOYEN AGE 255
(f^ 171'') le cief et s'est aucune fois douce". — [3] Ces .iiij. natures
rognent en divers tans : cole règne en esté et flcume en iver; li sanc
croist en printans, et en gain noire cole. Li sans croist des .viij. ydes
de février dusques as ydes de marc. De le .viij'=. ydc de mai dusques
al .viij^. yde d'aoust la rouge cole règne. Mélancolie règne des ydes
d'aoust dusques en feverier. Sans a signourie le jour dusc'a tierce ;
dres tierce dusc'a nonne a cole signourie. Après les .iiij. eures règne
mélancolie. Fleunie des .vj. moisnes de nuit prent ses sodées. Ces
.iiij. humeurs ont .iiij. issues. Quant il i a trop sanc, par le nés
s'en ist fors. Et li cole se purge souvent par les orelles, li fleumes par
le bouche u par les narines, mélancolie par les ieus, se ne wellés.
Sans foit l'omme hardi et le vis cler et plain. Cole fait homme ireus,
fort et sain et legier et maigre (f" 172-^), bien bevant et bien megnant.
Mélancolie fait l'omme avér et ireus, couart et pensif-, et dormant, et
parole volontiers d'autrui, et s'a volontiers noires taches u es pies u es
mains. Fleume fait homme graille et viellart, et escars et s'est niult
poissans de cou dont dames se welent aisior. Se nule de ces .iiij.
sourmontoit les .iij., li cors seroit perdus, se tost n'estoit secourus.
Se sans sourmonte, ki est dous, encontre li doinst on amer et sech
et froit, et se gart de viandes : tantost sera adroit. Et se cole sourmonte,
encontre doit donner moiste, sec et froit. Contre mélancolie, ki
est froide et soke et aigre, on ne le doit mie tenir trop maigre ; on le
doit pleniorement dyeter, et li doit on donner doue et moiste, et ce
li vaut. Contre fleume, qui est cause froide et sèche et moiste, doit
[on] user [de] caut et sec et de caussone5 gouste. Les .iiij. sont
(f° 172!^) sanblans as .iiij. maistres nous. — [4, B 175] A tous cous ki
ont mengison et ki ont blochié le car et gratison en le teste, prendés le
semenche d'ortie; si le triblés en vin. Le cief en faites bien froter
avoec le sablon, et puis prendés jus de cresson avoec craisse d'aue u
de chapon, et en faites ongement et si en ongniés souvent le cief. —
[5] A celé gent ki sont tigneus, raés tout hors, et si prendés fiel de ter,
et aisil ensanble destenprét; et si l'en ongniés, il garira. Après, siu de
tor et le treche d'aus arse et le molles; et plus tost garira se l'en
ongniés. — [é] A cous ki sont placeus, prendés mouskes, et si les metés
en .i. nuef pot et les ardés, et si metés avoec jus de cierfuel et nois
petites de bos arses en poure, et miel et oile tout ensanble, si l'en
ongniés et li paus i revenra certainnement. — [7] Se vous volés faire
1 . Le copiste a omis la mélancolie.
2. Ms. pensis.
3. Ms. caussene.
256 A. SALMON
cilcstre (f° 172'^) boinne de ierre, et orpiment, et boin aisil, ues de
formis assés. De ce est li celestre fait. Trestout la u ons l'atouchera,
sachiés que li pos i carra. — [8] A faire crespe cavalure, prendés fuelles
de fau, cuisiés les bien et longement; le cief en lavés mult souvent.
Après ferés cet ongement: jus d'amer fuel en oilefrit. Si vous enongniés.
— [9, E 2, B 171] As ieus ki larmient, prendés rue et le fiel d'une
ciévre et miel, et soit bien trieblé et batue a une penne. Quant vous irés
coucher, le metés en vos iex ; si garrés. — [10, B 171] Pour la chachie,
ostre : Prendés fenoul et arrement et kievrefuel et miel et vin. Triublés
tout çou en .i. bachin, puis le coulés parmi .i. drap; es iex le metés.
Le celidone me prendés; a lait de femme le mellés ; ce garist les iex
cachieus. — [n] A tenres eus et a calour, le plantain o aisil triblés. Le
jus après fors pressés, et s'i metés (f° 172'^) l'aubun d'uef. Le lin
metés dedens che jus. Quant il ira coucier, vous en plasterés vos iex
de çou, et che vaut. — [12] A cheus ki ont tourble veue, prendés fenoul
et prendés rue et le fiel de la pietris, et si metés miel. Et si le
dégoûtés a une penne en vos iex au concilier. — [13] Encore pour tel
cose, prendés le jus de le vervainne et le mellés a lait de feme et si
le dégoûtés en vos iex. — [14] Se vous i avés le mengue, si prendés rue
et calidone, et le jus metés en vos iex. — [15] Contre les seùrons' de
sorchius, .i. oef dur cuit face peler tout caut et a .i. coutiel coper
par quartiers et si ait .i. drap linge biel et blanc et le doit mètre sur
ses iex et puis le quartier del oef sji caut k'il porra, et si le tiegne sous
les iex. Adont isteront li seûron et puis si escoués le drap es carbons,
si orés les seûrons croistre. — [16] Vermine i a d'autres manières :
(f° 175-'') es sorcius sunt et es paupières. Le cief lor enfle et mengue.
Prendés saulge et airement, et bon aisil; s'en faites .j. enplastre et
metés sus le mal; si garira. — [17, B 171] Encore vesci autre mechine
contre cachie et autre dolour : l'aluisne un petit bâtés et le metés sour
le paupière, et se li tenés longement k'il escaufe. Dormes vous après,
si serés waris ains l'endemain. — [18] Vesci un autre contre çou encore :
prendés fréses quant elles sont, et miel caut bien escumét; si les
mellés emsanle et coulés le toute, et si en metés en vos iex, si les ares
et biaus et nés. — [19, E3, B 172J Contre le mail del oel, fâche batre gin-
genbre et cire, purer avoec sanc d'anguille u de fiel ; si soit bien mellét
tout ivel u avoec le fiel de la pietris ; si garira. — [20] Chil ki l'ont eut
grant pieche , si doivent prendre vert de grisse bien délié et bien menu
molu (f° 173'') et si le face passer parmi .j. drap por faire plus menu
que nule farine. Si doit estre mellét avoec oint de geline en .j. bachin
I. Giron.
REMEDES POPULAIRES DU MOYEN AGE 257
soLir le Carbon, et puis le mcch on en une cambre pour mix garder, et
si l'en mcch on sur cascun jour quant mestiers est. — [21, B 172 1 Pour
chou que li maille est close, convient moût corosive ' cose. Une linge
cince^ prendés; sour une cuignie Tardés. L'oile qui ist prendés et en
l'uel le metés et pour çou fait on .j. boivre qui? li maille descuevre,
écrase propre et la termine. Rue, betone^ et tormentine faites en
cervoise u en vin boulir. Buvés cest boire au matin froit, au vespre
caut. — [22, E4] S'il est dame u puciele ki decire avoir face bieleî.
— [23] A pointures des es, prendés foilles de mave et si les triblés ; sour
la pointure la serrés, et serés garis tantost. — [24] Se vous de cien avés
morsure, prendés rouge ortie (f" 173*^) et la moriele et lait cru;
ensamblc soient bien batu et burré. S'en faites ongement, si garira.
— [25] Se uns 6 chiens erragiés vus mort, bien forte sause destrempés
et si en lavés la plaie et après chou prendés le plantain et aigremonne
assés et aubun d'oef et miel et vies oint et le plantain. Si garira
certainnement. — [26] Mais faites cest ongement, si l'en ongniés?, —
[27] Pour le morsure de l'araigne, prendés fuelles de raïs. Si les boules
en vin. Quant quit seront, bien les trivlés et le metés sour la plaie,
et li plaie se tenra ouverte, et si s'en ira li venins. Des fuelles meismes
prendés et si les destenprés avoec miel et sour le plaie le metés; si
sanera tantost. — [28] Se aucuns est blechiés en l'uel, prendés le jus
de l'aigremoigne et l'aubun d'un oef, et si prendés un drap linge, si
le molié[s] en çou et li metés sour le paupière ; et se vous n'avez
drap, si prendés lin; ce li vaudra. — (fo 173'^) [29] Pour les glans, le
blé prendés, foille et racine, tout triblés et si metés l'emplastre sus
tout caut, si garirés. — [30] Contre les escroieles, vous une laisardes
prendés, et si le frisiés en oile et en .j. pot et prendés l'oile, si l'en
ongniés, si garira. — [31] Au buen mal, prendés le cuir d'un cierf,
ki tout le puist couvrir. Le triade metés deseure, et tant que li
emplastre i. sera, li maus ne croistera plus. L'ocule escouse i vaut
autant, — [32] Se ongle ciet de piét u de main, prendés miel et fleur
1. Littré, sous corrosij, a un exemple presque identique, sauf les variantes
orthographiques. Je n'ai pu retrouver le ms. Saint-Jean dans lequel il a pris
ce passage, certainement de seconde main.
2. Ms. rince.
3. Ms. que.
4. Ms. etone.
5. La suite manque. Cf. B 176.
6. Ms. cnt.
7. La suite manque.
MÉLANGES. IJ
258 A, SALMON
de forment; si croistera delivrement. — [33] Il i a apostumes, les unes
sont dures et les autres moles. Li mol sunt de fleume u de sanc, et si
sunt cil ki mains nuisent, et li autre de mélancolie. A che prendés
séneçon et (oint de) ves ^ oint de capon i metés; ça moliera, et
assés tost a cief traira. — [34] Pour cleus felenes, de ches (f° 174=^)
vers ki sont en terre qerrez ; si les froisiés et faites loier de sus le
cleu pour avoir cief. Querés vielle cervoise et metés dou lait avoec.
Si le boules et puis si prendés l'espès desus, si le liés sour le cleu,
che tue tout drancle. — [35] A feme ki veut avoir mamelete petite, le
chêne prendés verde et avoec froit aisil le metés ; si les ares petites,
— [36] Se vous volés savoir quant une feme porte, quel enfes c'est,
prendés eve et .i. vaisiel net et li faites dégoûter ens de son lait. Se
ch'est malles, il afonderra, et se c'est fumele, il flotera. — [37] Contre
escaudure, prendés feutre et le faites ardoir et si le trivlés en .ij.
aubuns d'uef et metés sur l'arsure. — [38, B 172] Pour drancle, prendés
fleur d'orge et semenche de lin; boules en aisil uen vin, et si metés siu
de mouton, cou ocist drancle félon. — [39, £56] Contre celui ki est
ensorcelés (f° 174''), querés li .ij. blans hierens; si li devés apariller
que geline pour menger. — [40] D'une mechine me ramembre, ki
seut valoir a mal de membre : la primerole me triblés ; avec oint sour
le mal metés. — [41, E 29, B 175] Vesci lagarison des vers dou ventre ;
prendés merfuel et coumin, aigre vin et aisil et si le cuisiés ensanble
et puis tout caut sour .j. drap et sour le nombril le loiés, si garira.
— [42, M i] Se vous volés savoir se uns hom mora u non, quand il est
malades, prendés sen orine et se le metés en un vaisiel, et faites une
feme ki nourise un oir malle dégoûter de son lait ens. Se vous veés
le lait floter, il mora, et se li lais se melle aveuc l'orine, si puet bien
warir^. Et a le feme s'ele est malade, prendés le lait d'une feme ausi
com devant ki nourisse une puciele. — (f° 174'^) [43] Pour gleemee
oster du venti'ail, prendés aluisne avoic rue et luveske et le cuisiés en
cervoise, et le bevés tout caut, si serés vv^aris. Au cief de .viij. jours
serés tous sains se boif aluisne; l'endemain au soir le boif et au
matin et polieul. Tantost que tu veus délivrer, boin pain et boin vin
dois user. — [44] Ki veut avoir boine vomité. Des seûs prendés les
1. Ms. ver.
2. La comparaison de ce passage avec M i* : « Faites le malade estaler en
un bacin e puis pernez lait de femme, etc. », et avec les exemples qu'a donnés
M. G. Paris, précise la signification à' estaler, dit quelquefois par euphémisme
au sens de vihigere. Cf- le no 47.
* Ce 'est pas celui que cile M. Delboulle (Rom., XVIII, 131).
REMEDES POPULAIRES DU MOYEN AGE 259
tcnrons; a un couticl les raés en cvc caude, puis luscs; boine vomité
arcs tautost. — [45] A ceus ki ne puent pissier. Pour le mal de la vesie,
prendés le purée de fèves, et si triblés avec mente, o le boin vin blanc
u en caude evc, si le bevés. — [46J Une autre i a. Prendés commin et
grumiel et le bevés avec fort vin. — [47, E 28J Ki son estai ' ne puet
tenir, prendés ongles de porc et si lesardés en ung feu en poure et puis
en metés en sa viande. — (f° 174'*) [48, B 174] A mal de mamcle, faites
un emplastre de fiens de coulon, de miel et de cire et le metés sus ;
si garira et li enfles et li doleurs. — [49J Ardés corne de ciert et s'en
foites pourre par feu et le buletés parmi .i. viel ^ drap. Et si le portés,
s'il vous plaist, avec vus, et en metés sus vo viande; si vaura mult.
Au premier morsiel , ce vaut contre fi et contre torsion et contre
menison. — [50] A vainne ronpue restraindre, bevés le jus de plantain
et de cresson. — [51] A celui ki a fièvre aguë, ch'est recours quant il
sue; il doit boire jus d'alixandre et si prenge eve rose, et levéche bien
ses temples et son front, ses mains et ses jointes pour suer. — [5 2]
A fièvre tierchaine, devant l'acesse buvés .iij. plantes de plantain, .iij.
au matin et .iij, au soir, par .ix.. jours, se veus santé avoir. — [5 3, E 33,
B 170, 171] A tous maus de cief, triblés rue avec fort aisil et ongniés
le cief deseure. — (f° 175 r" 5) [54, E i, 2, B 171] Encontre tous maus
de iex, prendés le rouge limechon, si le cuisiés en iaue, puis prendés
le craisse, si en ongniés les iex, quant vous aies dormir. — [5 5] Encore
prendés le limechon, si Tardés sur une tuile et metés le poure es iex
quant vous aies dormir. — [56, E i, M 45] As iex sanglens, maissiés
mente et metés sus et mengiés ieuroisne a en jun. — [57] A4 chiaus ki
ne puent piscier, prendés presin, fenoul etlouveske. Si le kuisiés en un
pot et puis metés le pastiel sur le penil. — [58,6 173] Medicina 5 valens
ad tuos oculos : prendés calemine '' et grains de baie et premiers cuisiés
bien le calemine tant q'ele soit rouge ens ou feu si com carbon bien
espris et puis l'estaigniés en vin et ce puis le remetés ou feu si com
devant, puis l'estaigniés et cou faites par .viij. fois, u par .ix., u par .x.
Et puis le broies bien en un mortier et les grains de baie aveuc, et celé
pourre metés, se il en i a plain sausseronv, si le jetés en demi lot de
1. Substantif verbal d'estaler, loiiuiu. Cf. Estât, dans Rom., XVII, 132.
2. Ms. hiel.
3. Le ms. n'est plus écrit que sur une colonne.
4. Ce passage, de la même main que le texte courant, se trouve dans la
marge.
5.. Ce passage, intercalé comme le précédent, est d'une écriture différente.
6. Calamine, oxyde de zinc natif.
7. Saucière.
260 A. SALMON
boin vin, le mileur que vous poés avoir et ce li meuves bien, et puis
le laissiés ...sir' tant que il soit clers et de ce vin la metés es iex
malades et jetés puis le vin en coi vous avés estainct le calemine, car
il ne vaut nient et doit estre tout dou mileur c'on puet avoir 2. — [59,
£3,6 172] Pour le toie des iex, prcndés le fiel dou lièvre et l'oel metés
ensamble; si ongniés les iex. — [60, B 172] As narines puans, li quel
cose vient dou cerviel, vesci médecines ki ja ne fauront : prendés le jus
de le mente et de rue , et le metés es narines, si amendera li cerviaus
et istera li pueurs. — [61, B 172] Encore prendés le rose, si trivlés et
cuisiés en vin avoec un pau de miel et le coulés parmi .j. drap ; si metés
es narines. — [62, B 172] Item, foites poure d'escarnes dont li poulet
soient issu; si le souflés es narines souvent. — [63] Pour pueur de
bouche, ostre : mengiés poulioel sec, u vous engloutés le cerfuel
avec vin d'aisil. Quant vous aies couchier, mangiés souvent fuelles de
sau, et lavés vo bouche d'aisil. Buvés poulioel destenprét en vin après
mengier souvent. Encore destenprés poivre de blanc vin caut; si le
tenés en vostre bouche, et si est boin pour mauvais dens. — [64, E 8, 9,
10, II, M 41] A doleur de dens, raés bien le corne de cierf; si cuisiés
le rasure en vin u en iaue. Si le humés si caut que vous le poés
soufrir. Si le tenés en vo bouche tant k'il soit refroidies et puis le
metés hors, et reprendés de l'autre tant que serés waris. — [65] As
noires dens prendés carbon de brankes de vigne, si en frotés les dens,
si blankiront. — [66, A 143] Pour chou ke li kaviel ne kevissent mie,
prendés sekes rachines decolés, si les boules en clere fontainne dusques
a le moitiet (f° 175 v°). Si en lavés le cief souvent ou baing. — [67] Se
vous volés avoir dous 3 caviaus, lavés .iij. fois le jour vo cief de rousée
de mai. — [68, E 4] — [69, E 6] Pour lentilleuse face, ongniés
le de oile de nois gauges. — [70, E 37] Pour dolour del pis, prendés
jus d'ysope, miel et blanc vin ; si en buvés au soir et au matin. — [71,
B 175] Se li bons pert le parole par enfremeté, destemprés alun d'iaue,
se li metés en le bouche. — [72, E 17]... (ici notre ms. porte nicrfiiel).
— [73, B 173] Se li bons ne puet dormir, trivlés les moures, se li.
donnés boire le jus, puis caufés l'enplastre, se li metés entour le cief
— [74] Escrisiés ces letres en parkemin en .ij. lius et les loiés sur les
.ij. cuises de celui u de celé ki saunera, si laskera : h, b, c, v, o, x, a, g.
1 . Plusieurs lettres sont effacées avant sir.
2. Ici se placerait une troisième' intercalation, d'un troisième scribe. Mais
comme ce passage est en latin, je ne crois pas utile de le transcrire. Il s'agit de
la rogne.
3. Ms. Jous.
REMÈDES POPULAIRES DU MOYEN AGE 26 1
Et se çou voles csprouvcr, escrisiés sur .j. couticl, si en tués un porc,
ja n'en istera sanc. — [75J Pour lespous etpourles lens' trivlés Icliere, si
lavés dou jus vo cicf. — [76] Pour rongne et pour grature, moles racine
d'appe o bure de mai et vies oint et cuisiés cnsamble , puis coulés
parmi .j. drap et ongniés u c'est. — [77, E 46] A femme ki travaille
d'enfont, loiés cest escrit sur le ventre : Maria pcpcrit Christum, Anna
Mariam, Elisabeth eclina remigium sator arepo tenet opéra rotas. — [78,
E 46] Item, escrisiés le patenostre en .j. hennap de madré, puis le (f° 176
r°) lavés de blanc vin, puis se li donnés boire, si enfantera sans péril.
— [79, E 47] Se li enfes est mors ou ventre, se li donnés a boire isope
avoec caude iaue, si metera hors, se il estoit pouris. — [80] Se lait faut
une feme, depeciés cristal et en faites poure; se li donnés boire avoec
lait, si en ara assés. — [81] Se li feme a trop de ses fleurs, prendés
de ses caviaus, si les loiés entour .j. vert asbre, quel k'il vous plaist,
puis prendés corne de cierf , si Tardés et faites poure ; se li donnés
boire avoec vies vin, s'estankera. — [82] Ki crient a estre ivres, si
boive semenche de feneule batue avoec vin. — [83, E 56] Cil ki est
ensorcerés, il se doit tous envoleper en une touaile bénite et dormir
ens ; quant il s'esvellera, si ert waris. — [84, E 56] Celé ki est ensor-
celée, boive le diemenche de le benoite eve, ançois que li prestres i
mèche l'espergc. — [8$] Pour feme avoir ses fleurs, prendés rachine
d'ortie griant; estampés et metés boulir en .j. pot avoec vin; si en
boive au vespre & au matin. — [86] Ki mal a dedens se nature, si
com de cranke u d'escorçure, prendés le jus de seû^, savlon et miel
cuit en une mesure et pure farine de forment ; che faites espés comme
papin et metés sur le mal. — [87, E 28] Ki ne puet tenir s'orine, prenge
le cerv'iel d'un lièvre, semenche d'anis et de laitue destemprés de vin
ensamble 3. — [88] Ki est esranés par mauvaises humeurs, boive aloisne
en vin et en iaue, et mèche un pau de miel et de poivre molu, si boive
tout ensamble, puis voist coucier. — [89] Buvés jus de mente, si esclar-
cira vos vois. — [90, B 1 72] Pour drancle ocire, prendés mie de pain de
forment avoec (f° 176 v°) iaue et glaire d'uef et trivlés tout ensamble,
si metés sus le mal. — [91] Pour drancle de sainnie4, metés sus fuelles
de colet et drap decanvene moilliet en iaue. — [92, E 19] — [93, E
21] Contre fièvre tierchainne, prendés .iij. foelles de plantain, apriés le
fachon dou solel, et trivlés avoec iaue benoite, puis li donnés boire quant
1. Lente; wallon 7e«, Un.
2. Ms. leu.
3. Cf. le no 47,
4. Sanie. Littré n'a pas d'histor. antérieur au xvi^ siècle.
202 A. SALMON
il tranlera. — [94] Pour glans oster, faites cendre de tours de colcs ' et
destenprés de miel, si l'en ongniés souvent. — [95] Quant li hom resde
par maladie, destemprés semenche de rue en aisil, si li donnés boire,
puis li versés del jus es narines. — [96, E 13, 14] Ki n'ot goûte, caufés
le jus de betoine, si le metés es orelles, si ora cler. — [97] Pour tignous
et malans, trivlés fiente de coulon avoec aisil et metés sur le tieste.
— [98, A 143] Pour places- et kaviaus faire venir, prendés sansues, si les
ardés en poure, fiente, miel et vif argent ensamble ; si ongniés les
places. — [99] Pour dens faire cair, fai pourre de petre et de l'iermoise
et .j. petit d'aisil, si metés entour le dent, tost cara.
GLOSSAIRE DES NOMS DE PLANTES.
AiGREMONNE, aigrcinoigne, 25, 28. Aigremoine, Agriinonia eupatoria L.,
genre de rosacées.
Ail, 5. C'est ici l'ail des prés, nom vulgaire de la colchique automnale,
CokhicuiH aiituinnalis L., dite aussi safran bâtard ou tue-chien. La
colchique est diurétique, drastique et contro-stimulante.
Alixandre, 51. Persil sauvage ou persil des moissons, Petrosilenum
segetnm L., Althamantha macedonica de quelques auteurs. Une des
cinq racines apéritives majeures; diurétique, très employée encore
dans les campagnes contre les engorgements des viscères abdomi-
naux et l'hydropisie. Le Grant Herbier, éd. J. Camus, l'appelle
alexandrin.
Aluine, ahiisne, aloisne, 17, 43, 88. Absinthe, Rom., XVIII, 577.
Amer fuel. Voy. Merfuel.
Anis, 87. Anis. Rom., XVIII, 577.
Appe, 76. Ache. Rom., XVIII, 577.
Baie (Grains de), 58. Baies de Genièvre, Jiiniperus commuais L. La
tisane faite avec ces baies est encore un remède populaire contre
l'atonie des voies digestives et les maladies de l'estomac en général.
Betoine, 21, 96. Rom., XVIII, 581.
Blé, 29. Froment, Triticum sativum L.
Canvene, 91. Chanvre, Cannabis saliva L. Plante émolliente, résolu-
tive, à odeur forte et enivrante.
1. Tours de colès, trous de choux. Cf. Diez, Etyin. Wortcrh., torso. Dans
son histor. de trou 2, Littré donne un exemple tiré du ms. Saint-Jean.
2. Calvitie. Cf. ci-dessus no 6 et Godefr. placeuse.
REMEDES POPULAIRES DU MOYI-X AGE 263
Celidone, calidoïc, 10, 14. Rom., XVIII, 577.
Chêne, 35. Chêne.
CiERFUEL, 6, 63. Cerfeuil, Chan-ophylliini Irciiiuliun L. et C. Sylvcslrc ,
souvent confondus avec la ciguë.
CoLET, 66, 91, 94. Chou. Le Brassica oleracea et le B. asperifolia entrent
encore dans la composition de remèdes populaires contre la pleurésie
et les diverses maladies de la poitrine. Le patois picard a conservé le
mot cokt. On trouve la forme cholet dans le ms. de Montpellier, 61.
CouMiN tomni'ni, 41, 46. Cumin, Cuniiuiim cyinhuiin L. Son fruit aro-
matique est stimulant et carminaîif ; il servait à ûiire des emplâtres
résolutifs.
Cresson, 4, 50. Sysymhrium nasturtiiini , cresson de fontaine, bien
connu comme antiscorbutif et apéritif.
Fau, 8. Hêtre.
Fenoul, masc, 10, 12, 57 et Feneule, fém., 82. Fenouil. Rom.,
XVIII, 579-
Fève, 45. Fève de marais, Fabaviilgaris, astringente et résolutive.
Frese, 18. Fraise, fruit du fraisier, Fragaria vesca, stimulant et digestif.
La racine astringente et diurétique est depuis longtemps employée
en décoction contre les diarrhées chroniques et les dysuries.
Froment, 72, 86, 90. Triticuni safiviim L.
Gauge (nois), 69. La noix commune, lualsche Nuss des Allemands.
Gingembre, 19, Gingembre, Aiiioiinmi :[_iiigiber, employé depuis un
temps immémorial pour ses propriétés stimulantes.
Grumiel, 46. Grémil , Lithospermiiiii officinale L., vulgairement herbe
aux perles. Ses achaines passaient pour avoir une vertu lithotritique.
Hysope, 70, 79. Hysope, genre de labiées, Hysopiis officinalis L., com-
mune surtout dans le Midi ; son infusion était très vantée contre le
catarrhe.
Iermoise, 99. Forme féminine d'un mot hcriiioi:;^, relevé par M. Godefrov
dans le Glossaire de Tours, publié par M. L. Delisle (Bibl. de l'Éc. des
Ch.). C'est non pas l'armoise, qui est surtout emménagogue, mais
l'oseille-de-mouton, Rumex acetosella, 4, l'oseille des prés, R. acetosa,
l'oseille à écussons, R. scutatus, ou enfin la patience ou parelle, R.
patieniia, toutes variétés ou espèces du nombreux genre Rumex '. De
laquelle de ces espèces s'agit-il ici, je n'oserais le dire. La patience
I. La glose latine désigne aussi cette plante sous le nom de lapatiinii acutiiDi,
ce qui s'explique par ce fait que les feuilles des rumex ressemblent beaucoup à
cellfs de la vraie oseille. Le ms. B emploie aussi (p. 174) le lapatiitm aciitinii ,
mais sans donner le mot français.
264 A. S AL MON
a joui d'une grande vogue autrefois; elle était réputée comme sudo-
rifique, dépurative et antiscorbutique. Elle n'est plus employée en
médecine. Les autres rumex, moins usitées, ont à peu prés les mêmes
propriétés.
I ERRE TERRESTRE, 92. GléchomC. Roill . , XVIII, 579.
KiÉVREFUEL, 10. Chèvrefeuille sauvage, Loiiicera pericJyiiiciniin L. C'est
un vulnéraire et un détersif employé contre les maux d'yeux et de
gorge, pour les plaies des jambes.
Laitue, 87. La laitue cultivée ou commune, Lactuca saliva ou L. oJJiciiiaUs
L., est encore usitée en médecine pour ses propriétés calmantes,
pectorales et anti-spasmodiques. La thridace, qui a joui autrefois
d'une si grande vogue, n'est que le suc retiré par expression de la
tige de la laitue.
LiERE, 75, Lierre. Rom., XVIII, 579.
Lin, II, 38. Le lin commun, Linuiu usitatissimmn L.; sa semence est
émolliente, mucilagineuse et adoucissante. Les cataplasmes faits
avec la farine constituent le traitement habituel de la médication
antiphlogistique. Une autre espèce, L. cathaticiim, est amère et
purgative.
LoRiER, 68. Laurier. C'est ici le laurier-cerise, Prunus lauro-ccvasus L.,
qui, employé à faibles doses en décoction, est calmant, antispasmo-
dique et légèrement antiphlogistique. L'acide prussique que contient
la feuille a dû bien souvent causer des accidents graves.
LuvESKE, louveske, 43, 57. Lixèche. Roin., XVIII, 580.
Mave, 23. Grande et petite mauves, Malva sylvestris et iiialva rotuudi-
folia L. Leurs propriétés émoUientes et adoucissantes sont connues
et usitées depuis longtemps. Le Poème moralisé sur les Propriétés des
choses, publié par M. G. Ra3'naud {Rom., XIV, 473) cite les deux
espèces de mauves et vante leurs qualités.
Mente, 45, éo, 89. Menthe. Rom., XVIII, 380.
Merfuel, amer fuel, 8, 72. Autres formes de mille-feuille, dues pro-
bablement à un rapprochement avec les propriétés amères de la
plante. Voy. Rom., XVIII, 580. Dans le traité de médecine populaire
que renferme le ms. fr. 2039 de la Bibl. Nat., on trouve les formes
mjrfuel (f° 2'^) et mjerfuel (f° 4^)
MoRiELE, 24. Morelle. Rom., XVIII, 581. Notre ms. attribue une pro-
priété nouvelle à cette plante.
MouRE, 73. Mûre, fruit du mûrier noir, Morus iiigra L. Le sirop qu'on
en retire est entré depuis longtemps dans le domaine de la médecine
populaire. Voy. Rom., XIV, 475.
OcuLE, 31 ? Est-ce une faute pour eiiule, grande année ou germandrée
REMEDES POPULAIRES DU MOYEN AGE 26)
de Crctc, plante à laquelle P. des Crescens, Proujjils c hampes 1res,
(o -^ yo^ ^j_ 15 16, attribue une « vertu rubiscative » ?
Orge, 38. Orge, Onieiiin vulgare L. La tisane d'orge, très éniolliente,
est la tisane commune des hôpitaux.
Ortie, 4. La grande ortie, Urtica dioica, et la petite ortie, U. urens, ont
les mêmes propriétés apéritives, vulnéraires et astringentes. Elles
ont cessé d'être employées, sauf dans quelques campagnes.
Ortie Griaxt, 85. C'est l'ortie griéche (Joret, Flore pop. de la Noriii.),
nom local de V Urtica urens.
Ortie rouge, 24. Suivant les localités, ce nom désigne en Normandie
(Joret, Flore pop.'), le lamier pourpre, Lamiuin piirpureum L., l'épiaire
des bois, Stachys sylvatka L., et la salicaire commune, Lythrum salica-
ria L. Le premier n'a pas d'application pharmaceutique. L'épiaire est
résolutive, adoucissante et vulnéraire; la salicaire est vulnéraire et
astringente. Toutes deux conviendraient au cas du numéro 24.
Petre, 99. M. Joret (Flore pop.) énumére un certain nombre de plantes
dont le nom, dérivé de petre, pourrait bien désigner des espèces
analogues. Ce sont la pétrelle, scabieuse des champs, Scahiosa arveiisis
L., la pétrole, bruyère cendrée, Erica ciiierea L., et le pétrot, gouet
commun, Ariun vulgare L. La bruyère cendrée n'a pas, que je sache,
ait été empoyée en médecine. La scabieuse des champs est depuis
longtems copnnue comme cordiale, vulnéraire et sudorifique. Elle
est cultivée pour ses fleurs et je crois que c'est de cette plante qu'il
s'agit dans les exemples réunis par M. Godefroy dans l'article Petre.
Ici, j'admettrai plutôt que petre est le gouet ou pied-de-veau dont
la racine desséchée a été de tous temps employée comme purgative
et incisive; les feuilles sont vulnéraires astringentes.
Plaxtain, II, 25, 50, 52, 95. Il y en a de nombreuses variétés. Le
Plautago lanceolata a des feuilles vulnéraires, astringentes, bonnes
pour les coupures ; le P. média est fébrifuge ; le P. major, vulnéraire,
astringent, est recommandé très anciennement contre les maux
d'yeux; le P. psylUum ou pulicaire a des graines mucilagineuses,
émollientes et adoucissantes. Ces quatre espèces, auxquelles je me
borne, sont appliquées dans notre traité. Le nis. de Montpellier, 41,
44, ne connaît que le fém. plaiitaine, plantenne. Comme le traité de
Cambrai, le Poème moralisé sur les propr. des choses (^Rom., XIV, 461)
attribue au plantain la vertu de guérir la morsure d'un chien enragé.
Poivre, 63, 88. Poivre ordinaire, graine du poivrier, Piper uigrum.
PoLiEUL. 43, 63. Pouliot. Rom., XVIII, 581.
Presin, 57. Persil, Apiuiii petroselinum L., dont les propriétés toniques
sont bien connues. Valixaudre en est une variété. \'ov. Poème mora-
266 A. SALMON
Usé sur les propriétés des choses publié par G. Raynaud (Rom., XIV^
460).
Primerolle, 40. Primevère. Rom., XVIII, 581.
Raïs, 27. Radis ou rave, l'une des variétés du genre Raphainis, famille
des crucifères.
Rose, 51, 61. Les propriétés astringentes et vulnéraires des fleurs du
rosier ont été appliquées de tout temps. Le Poème moralisé (Rom.,
XIV, 458), attribue à la rose la vertu de chasser « humeur maise »
du corps, de raffermir la dent « qui loche », etc.
Rue, 9, 12, 14, 21, 43, 53, 60, 95. Voy. Rom., XVIII, 581.
Sau , 63. Saule blanc, Salix alha L. L'écorce en poudre a été et est
encore quelquefois employée contre les troubles de la digestion et
les langueurs de l'estomac.
Saulge, 16. Sauge. Rom., XVIII, 581.
Sexeçon, 33. Le séneçon commun, Senccio vulgaris, et le S. jacobée,
S. Jacohœa sont émollients et résolutifs; la jacobée est de plus vulné-
raire et détersive.
Se'ù, 44, 86. Sureau. Rom., XVIII, 381.
ToRMENTiNE, 21. Tormentillc, Tormentilla erecta L. Sa racine, autrefois
très employée en médecine, aujourd'hui à peu prés inusitée, a des
propriétés astringentes qui trouvaient leur emploi dans les dysen-
teries, les hémorrhagies, les flux divers. Elle entre dans la composi-
tion de la thériaque.
Vervainne, 13. Verveine, Verherm ofpcinalis L. Considérée autrefois
comme spécifique contre les maladies d'yeux , fébrifuge et vulné-
raire, elle n'est plus usitée que par les empiriques.
Vigne, 65. Probablement la bryone. Voy. Rom., VIII, 381.
PHONÉTIQUE ROUMAINE
LE TRAITEMENT DE TJ ET DU SUFFIXE ULUM, ULAM
EN ROUMAIN
Par ADRIEN TAVERNEY
I. TJ EN ROUMAIN
Les lois qui règlent le sort de // sont plus faciles à constater
en roumain, ou plutôt en daco-roumain qu'en français. Pour les
dialectes parlés au Sud du Danube, il reste encore bien des fliits
à établir ou à préciser.
Pour l'istriote, M. Miklosich ' pense pouvoir établir la règle
que // y devient toujours t-. Pourtant M. Majorescû^ déclare
que les Istriotes ne prononcent pas /, mais un son intermédiaire
entre t et c; et M. Ive, dans sa liste de phrases et de mots 4,
donne, à côté de beaucoup d'exemples de t, picior^ tlfecior^,
1 . Dans ses Beitràgc :^ur Lautlehre der riimunischen Dialecte. Sitzungsberichte
der philosophisch-historischen Classe der k. Académie der Wissenschaften.
Wien, Band C. S. 501.
2. Je suis la graphie généralement adoptée aujourd'hui en Roumanie, et je
représente par / et c (ci devant </, 0, u) les sons qui, si Ton donnait aux lettres
leur valeur française, s'écriraient ts, tch ; de même d ti g (gi devant a, 0, n)
équivalent à d:(, dj ; j a la même valeur qu'en français ; il va sans dire que par
/y j'entends / + jod du latin vulgaire.
3. Joan Maiorescù. Itinerar in Istria si vocahular istriano-romàn, lassy, 1874,
pp. 83 et 92.
4. Publiée par M. Miklosich en tête de ses Rumunische Uiitersuchungen.
Denkschriften der k. Académie der Wissenschaften. Philosophisch-historischen
Classe. Wien. XXXII Band.
5. P. 39.
6. P. 28.
26ô A. TAVERNEY
mots qui, selon M. Gartner % se disent pifor et fetor. On ne peut
établir de règle en se basant sur des données aussi contradictoires.
Pour le macédo-roumain , il semble que cela varie selon les
dialectes; mais nos connaissances sur les divers parlers de ce
groupe sont encore trop insuffisantes pour qu'on puisse en tirer
une conclusion générale. Les voyageurs un peu anciens, Athana-
sescû, Daniel, Cavalliotis, ne distinguent pas avec assez de préci-
sion c et /. M. Weigand -, dont le témoignage ne saurait être mis
en doute, constate que le remplacement de c par t est un des
traits caractéristiques du parler de Livadhia. Ailleurs, mais tou-
jours dans les environs de TOlympe, il a entendu tantôt c, tan-
tôt t, suivant les lieux et même suivant les mots; car dans un
même village on entend, comme équivalent du c de la Rouma-
nie, c dans un mot, t dans un autre, sans qu'il paraisse possible
d'établir une règle. Le plus sûr est donc de s'en tenir, pour le
moment, à la langue de la Roumanie.
Là les fliits sont bien constatés et peuvent être vérifiés chaque
jour. Pourtant les savants ne sont pas d'accord sur les lois phoné-
tiques qu'il fout en tirer. Dans ses Bcitràgc :;^ur Lautkhrc dcr
ruinuniscbeii Dialecle , si riches en renseignements et si remar-
quables à tant d'égards, M. Miklosich admet ' comme règle géné-
rale que // donne en roumain /; puis il range à part, comme excep-
tions, les mots dérivés des substantifs latins en -tionem (roum.
-ciunc) et explique, comme on le verra plus loin, quelques autres
mots où tj est représenté en roumain par un c.
M. Tiktin+ a traité très brièvement ce sujet: « 7} roman
donne/ put, puteus, tara de terra, *ticn'a. T/'o roman est
pourtant représenté par c : pidôr petiolus, rugâcïune rogatio-
NEM, supdrâcws super at-iosus. »
M. W. Meyer5 dit en parlant des langues romanes en géné-
1. Les études de M. Gartner sont aussi reproduites dans les Runmnische
Uiitersiichuiigeii de M. Miklosich; les mots cités sont aux pp. 64 et 66.
2. Die SpracJje der Olyiiipo-Wdachcn, Leipzig 1888; pp. 53 et suiv.
3. Vol. C, p. 301.
4. Dans le Grand riss der rouanisclien Philologie de G. Grôher, II, 448.
5. Grammaire des langues romanes. Traduction française, I, p. 456 et 458.
LE TRAITEMENT DE TJ ET DU SUFFIXE ULUM, ULAM EN ROUM. 269
rai : « Tj posttonique devient déjà en latin vulgaire ts redoublé,
lequel persiste en italien, est simplifié ailleurs en un simple
ts » Exemples roumains : (.(. piilcu, put; strutio, strut, etc. »
Et plus loin : « 7}-^ protonique suit une tout autre voie ; il était
devenu déjà en latin vulgaire tsi-^, puis ce tsi protonique est
devenu sonore de même que les explosives sourdes : dsi; d'où,
encore à l'époque latine vulgaire, ;^/, :{ . »
Cette théorie de l'influence de l'accent sur le traitement de tj
peut être attaquée, et l'a déjà été, pour d'autres langues romanes;
je ne crois pas qu'elle puisse s'appliquer non plus au roumain.
Le malheur est que cette langue ne nous off're pas un nombre
d'exemples assez grand pour qu'on puisse établir des règles abso-
lument incontestables. A mon avis, ce n'est pas l'accent, mais la
nature de la voyelle suivante qui détermine le traitement de // en
roumain. Il suffit de comparer : negotiare, negota; putean'iini, putar
à petiolum, picior ; *putcosmn, pucios et les nombreux substantifs
en tionem, ciunc. — De plus, les sourdes n'étant pas devenues
sonores en roumain, comme l'auteur le fliit observer au § 433,
toutes les étapes de la série postérieures à ts n'ont pas été faites
par cette langue.
J'établirais pour le roumain la loi suivante : 7} devient géné-
ralement /. Devant o (ô, ô du lat. class.) non final il donne c. Ex. :
hospitiuiii, ospei; pretiiiDi , prêt; texo-*tiexo, tes; test uni- *iiestuni,
test. — *Mentionem, niinciune; petiolum, picior.
Pour établir cette loi d'une manière indubitable, il fliudrait
avoir de nombreux exemples de tjo non final et non accentué, et
de tj devant toutes les autres voyelles. Ceux de la première
espèce manquent absolument ; ceux de la seconde sont rares. On
ne saurait invoquer contre M. W. Mever les mots qui ont en
latin te, devenu plus tard tie, car la diphtongaison de Ve a eu lieu
assez longtemps après les premières transformations du tj latin. On
en est à peu près réduit à negotar, putar, cités plus haut, et inalta
(élever, lat. *inaltiare'). Pour les verbes inalta, negota, la possibilité
d'une influence analogique n'est pas exclue.
Si j'ai bien compris la phrase de M. Tiktin citée plus haut, la
loi qu'il donne est la même que celle qu'on vient de lire. Il ne
270
A. TAVERNÉY
s'agit plus que d'en voir l'application dans les différentes caté
gories de mots et d'expliquer les points douteux.
Vo3^ons d'abord les substantifs en -une. Ce sont les suivants :
adâpàciune (action d'abreuver)
amàràciune (amertume)
asteptàciune (attente)
defàimàciune (diffamation)
desfàtàciune (divertissement)
deserîàcium (vide)
desteptàciune (vigilance)
fàtàcium (portée)
^àlbkiune (jaunisse)
iertàciune (pardon)
impâcàciune (réconciliation)
hnputâciunc (imputation)
inchinàtiunc (inclination)
induplecàciune (flexibilité)
inflâtium (enflure)
infocàtiune (échauffement)
înnecâciune (submersion)
insuràtiune (mariage)
intàritàtium (acharnement)
iniindàcium (extension)
intrebàciune (interrogation)
intunecàcium (obscurcissement)
inklepcium (intelligence)
kgàciune (liaison)
Umpediciune (limpidité)
minciune (mensonge)
moliciune (mollesse)
negriciune (noirceur)
nciediciunc (poli)
orbiciune (aveuglement)
pàsciunc (pâturage)
pàtrundàciune (perméabilité)
picriciune (dépérissement)
pierdàcium (perdition)
pkcâcium (soumission)
pràdàciune (déprédation)
pufrcdiciune (putréfaction)
râpcdiciune (rapidité)
rëutàciune (méchanceté)
rugàcîiine (prière)
scàpàciune (fuite)
scàpàtàcium (décadence)
schiinhàciune (changement)
secàciune (dessèchement)
silbàtâciune (sauvagerie)
simticiune (sensibilité)
spârieciune (frayeur)
spurcàciune (impureté)
stràmutàciune (translation)
tàciunc (tison)
turbàciune (rage)
uitàcium (oubli)
uricium (aversion)
uscàcium (sécheresse)
vioîcium (vivacité)
vindicâcium (guérison)
De tous ces mots, six seulement ont t : inchinàtiune, inflàtiune,
infocàtiune, insuràtiune, intàritcitiune , intunecâtiune. Ils ne sau-
raient contredire la règle posée plus haut. Deux seulement ont
Le traitement de tj et du suffixe ulum, ulam en roum. 271
un correspondant latin : inchinàtlune, inflàliune. Je suppose que
le deuxième a subi l'influence de l'adjectif participial inflat , très
usité; et que le premier est le mot français inclinalion, à moitié
roumanisé; les quatre autres, enfin, ne remontent pas à un type
roman et sont des formations postérieures. Tous sont même
probablement de création tout à fait récente; le peuple ne les
emploie guère ou les ignore complètement; je ne me souviens
pas de les avoir rencontrés dans d'anciens textes, et je crois qu'on
les y chercherait en vain. Les mots vraiment populaires, ceux
qu'on entend tous les jours dans toutes les classes de la société
et pour lesquels on ne saurait invoquer d'influence analogique,
tels que uiinciiine, plecàcinne, rugâciune, ont tous c, malgré le /
(ou /) de leurs parents minti, plecat, rugat, etc.
Le suffixe ...une n'a servi à former des mots nouveaux, dans
les temps anciens, qu'à l'époque romane et dans les siècles qui
ont précédé l'influence slave. On ne trouve pas de substantif
en -une dans les familles de mots slaves, magyares ou grecques.
Il n'a repris sa force de création que dans ce siècle, sous
l'influence du français. La liste donnée plus haut est faite d'après
le Dictionnaire étymologique de M. de Cihac. L'auteur n'a pas
fait entrer dans son ouvrage les mots manifestement pris au
français, tels que positiune, communicàtiune, locomofiune, etc. ; ils
sont tous récents et ne nous intéressent qu'en nous montrant
sous quelle forme le roumain d'aujourd'hui a fait revivre le
suffixe ...une, et en nous aidant ainsi à faire le départ entre les
formations modernes et le vieux fonds de la langue.
M. Miklosich propose une explication particulière pour picior
(pied), fccior (garçon), uscior (montant de porte) et u^cioare
(petite porte). Il pense que ces formes ont été produites par la
fusion du simple fét, *picd, *uste et du suffixe sor. Je crois qu'il
faut les ramener à un type latin en -tiolum et j'y vois une
confirmation de la règle posée plus haut. Chacun de ces mots
demande d'être examiné à part. Pour uscior, u^cioare, M. Miklosich
suppose un simple u^te, le représentant régulier, selon lui,
du latin ostium. Mais le roumain a u^à, et jusqu'à nouvel ordre
nous devons bien regarder u^à comme la forme phonétiquement
272 A. TAVERNEY
régulière. Il est difficile de prouver qu'elle l'est; les exemples
analogues manquent % et ostium paraît avoir perdu son t dès
l'époque latine. Puisque uste n'existe pas, il faut ramener uscior,
u^cioare à ostioluiii. Si l'on compare les dérivés de castîgare,
vestlmentum, qui sont càstiga, vc^tmînt, on verra que uscior,
uscioare leur correspondent exactement, à la seule différence de
t remplacé par c à cause de Vo suivant.
Fecior est plutôt le représentant de *fetiolus qu'un composé de
fët et du suffixe sor, et voici pourquoi : lorsque le roumain
forme au moyen de sor un diminutif avec un monosyllabe, il
intercale généralement une voyelle (f, u) entre les deux éléments,
toujours même lorsque le monosyllabe se termine par une dentale.
Les mots de cette catégorie sont :
'&^
blàndi^or (de hlând)
botusor (de bot, museau)
càldi^or (de caliï)
cântisor (de cânt)
cortisor (de cort, tente)
dintipr, dintisor (de dintè)
iedu^or (de ied, bélier)
làtusor (de lut, large)
làtipr (de lat' filet)
lutisor (de lut, boue)
muJtisor (de ;;/////)
nodisor, nodusor (de nod^
ordipr (lat. hordeum)
pieptipr (de piepf, poitrine)
surdisor (de surd^
tontipr (de tont, hébété)
untisor (de unt, beurre)
vîntupr (de vînt)
Dans tous ces mots la voyelle de liaison n'est jamais supprimée.
On la trouve aussi ordinairement dans les polysyllabes; mais
dans ceux-ci la contraction a lieu quelquefois. C'est ainsi qu'on
a depàrcior (à côté de depàrtisor, un peu éloigné). Fetisor ne se
trouve pas; aussi vaut-il mieux le considérer comme un dérivé
régulier du roman *fetiolum que comme un diminutif créé
postérieurement.
Pour picior, enfin, le doute n'est plus possible. Dans ce mot
aussi la voyelle de liaison manque. De plus, le simple, qui
I. Pâsjune (pâturage, lat. pastionein) est une abréviation de la forme normale
pàsciune, dont l'existence est attestée.
LE TRAITEMENT DE TJ ET DU SUFFIXE ULUM, ULAM EN ROUM. 273
serait piede, n'a jamais existé, ou du moins on n'en a jamais
trouvé de traces; enfin et surtout, si picior avait été créé plus
tard, il aurait gardé la diphtongue du simple, que l'on a, par
exemple, dans piepiisor, iedusor. On aurait eu piedisor ou piedu{or,
formes qui n'ont jamais existé, tandis que petiolus était déjà
usité au temps de la bonne latinité.
On pourrait citer encore d'autres mots en cior, tels que
pâmîncior (de pavinicntunî), uscàcior (diminutif de usent, s^c, lat.
exsiccatus). Ils ne prouvent rien de plus que les précédents.
D'autres, des masculins tels que vascior (petit vase), oscior (petit
os), ou des féminins tels que càlicioare (petit sentier), câsucioare,
càscioare (maisonnette) ont été créés au moyen du suffixe cior,
cioare à l'époque proprement roumaine, puisqu'on ne peut
supposer, en latin vulgaire, des diminutifs tels que : vasitiolum
(de vas), casatiola (de casa), etc.
Une autre classse ds mots, dont M. Miklosich n'a pas parlé,
est celle des adjectifs en cios. Les voici :
acricios (aigrelet)
albicios (blanchâtre)
bàtrinicios (vieillot)
càdincios (bienséant)
credincios (croyant)
crëpàcios (cassant)
cuviincios (convenable)
desfàtàcios (plaisant)
fârmicios, fàràinicios (friable)
gàlbinicios, gàlhicios (jaunâtre)
iertàcios (pardonnable)
imbiecios (engageant)
indreptàcios (réparable)
innecàcios (suffoquant)
intàritàcios (irritable)
làptàcios (laiteux)
lucràcios (laborieuse)
màncàcios (gourmand)
niolicios (mou)
iiiuiccios (ramollissant)
niuscàcios (mordant)
mutàcios (changeant)
negricios (noirâtre)
pàtrundâcios (perméable)
piericios (périssable)
pierdacios (perdable)
plàngàcios (pleurnicheur)
plecâcios, induplecàcios (flexible)
pucios (puant)
putincios (puissant), neputincios
(impuissant)
putredicios (putrescible)
ràpcdicios (escarpé)
rcutàcios (méchant)
schimbàcios (changeant)
secàcios (tarissable)]
274 ^- TAVERNEY
sfàràmâcios, sfàrmàcios (fragile)
sîmticios (sensible)
stràmutàcios (transmissible)
stricàcios (pernicieux)
supèràcios (irritable)
tâiecios (tranchant)
uitàcios (oublieux)
uricios (odieux)
uscàcios (sec, maigre)
vindicàcios (curable)
vûincios (de bonne volonté)
Il est probable que beaucoup d'entre eux ne remontent pas
au latin vulgaire. L'intéressant est de savoir sur quel type ils
ont été faits, ou quelle était la forme latine de ceux qui ont
existé en latin. Pour l'un de ces mots, cela est certain : pucios
(puant) ' ne peut venir que de * puteosus : le / est de la racine.
Pour d'autres, on est parti sans doute d'un mot de la même
famille dont le radical se terminait par t, par exemple : càdincios
de cadentem, credincios de credentem, etc.
Il existe aussi un certain nombre d'adjectifs en tos, tios; on ne
saurait les invoquer contre la règle qu'il s'agit ici d'établir. Ils
ont tous subi l'influence analogique du substantif de même
souche, ou en sont directement dérivés. Ainsi dintos (qui a de
grosses dents) est formé sur le pluriel dinti (l'adjectif latin est
dentûsus); heiios (ivrogne) est tiré de betie (ivrognerie, lat.
*bibitia) ; gretos (nauséabond) du substantif ^rm/a (lat. *gravîtia);
pielitos (pelliculeux) vient du substantif pielità (pellicule) et
montre combien le suffixe os a servi tard à former des mots,
puisque le suffixe ità de pielità est d'origine slave. Setios (à côté
de setos, lat. *sJtosus) représente peut-être un bas-latin *sltJvosiis,
dont le V serait tombé après que la loi de tjo > c avait cessé d'agir.
Ariciu (hérisson, lat. ericius) qui devrait avoir t au lieu de c,
a sans doute subi l'influence analogique des mots en ice, tels
que purice (lat. puliceni), parice (lat. soriceui), sccurice (petite
hache), etc.
On peut ajouter encore que la dentale sonore obéit à des lois
tout à fait analogues à celles de t> Devant/ -f voyelle ordinaire,
I . Le féminin pucioasà, avec ou sans piatrà, signifie soufre.
LE TRAITEMENT DE TJ ET DU SUFFIXE ULUM, ULAM EN ROUM. 275
d devient d ; devant •/ + o non final il devient g. Toutefois
d, g ne se font plus entendre qu'en Moldavie. En Valachie,
ces sons ont fait une étape de plus : l'élément explosif a
disparu et il est resté :^, /. Ex. : * radia (pour radius), radà ;
médium , iiiicd avec d prononcé et souvent écrit ;{ en Valachie.
D'un autre côté, * nitidioluin , nehgior; *rotundiolum, rotungior ;
*viscidioneiu, ve^fcgiune, etc.; en Valachie : netejor, rotunjor, veste-
■june. — Médium locum, mijloc (milieu) paraît bien confirmer
aussi notre règle; //, quoique n'étant pas immédiatement devant
la voyelle tonique, y est devenu /, grâce à la vo3Tlle suivante,
qui est, comme o, une voyelle labiale. S'il n'a pas été question
de u après tj, c'est qu'on n'en a pas d'exemples ailleurs qu'a la
fin des mots.
IL SUFFIXE -ULUM, -ULAM.
Le traitement de ul, dans ce diminutif, dépend en roumain,
de la consonne qui termine le thème précédent. La tendance
générale de la langue étant de conserver les voyelles posttoniques.
Vu n'est tombé que dans un certain nombre de mots. Mais avec
la même consonne thématique le résultat n'est pas toujours le
même. Il peut être intéressant d'étudier les différents cas.
Après une nasale, la voyelle reste et 1'/ se change régulièrement
en r. Les exemples sont :
flàmurà (banderole)
làmurà (essence, fleur de farine; peut-être du lat. *limula,
de lima)
pànurà (serge, lat. *pannula de pannus)
ràmurà (branche, bois de cerf)
armur (épaule d'un animal)
On peut ajouter tremur (tremblement), quoique ce mot soit
plutôt le substantif verbal de trcmura (lat. iremidaré) que le
dérivé direct de trcmulum.
276 A. TAYERNEY
Même tmitement après une labiale ou une labio-dentale.
hour (de ^hoviihim ou * bubiiJiiiii, diminutif de hos)
holburà (tourbillon; on suppose que ce mot représente
le latin *volvula, de volvere)
mur (nuage, lat. *nubuhwi)
Dans plusieurs mots l'hiatus produit par la chute de la labiale
a été supprimé par l'insertion d'un g :
fagur (rayon de miel, lat. *favitJiis ')
negurà (brouillard, lat. ncbidct)
staul (étable, lat. siabiditm') est le grec a-Tj\oz, comme
le prouve la présence de 1'/. M. Miklosich^ donne la
forme staiir, qui ne m'est connue que par cette citation.
Il faut mettre à part les deux seuls mots où uJum est précédé
d'un p : popidum (peuple) et popuJum (peupHer), devenus en
roumain popor et plop. — Popor offre un traitement tout à fait
anormal de Vu latin. Le sens ancien le plus fréquent de ce mot
est paroisse. Je le crois introduit sous la forme popolo par des
missionnaires chrétiens venus d'Italie. — Plop a évidemment
passé par les étapes * popJu * pJopu.
Après la dentale sonore, id devient ur :
ghindiirâ (glande ; le simple est ghinda)
scâuâura (planche ; lat. scandidaui)
Après /, il y a trois exemples :
aschic, aschic (copeau, lat. astidani)
vechiû (vieux, lat. vetidîwi)
fliscà (fifre, chalumeau; \:\.i. fistidaiid)
Vechiû. est l'équivalent exact du mot correspondant des autres
langues romanes. Fistidam a suivi d'abord le même chemin
1. Le simple est à la vérité fag. Mais il paraît avoir été refait sur le diminutif,
car favîis aurait donné /fli7, comme 7!0inis, non; rivus, rîù, etc.
2. Ouvrage cité C. 276.
LE TRAJTEMl'NT Dli TJ lîT DU SUri-IXIi ULUM, ULAM KN ROUM. 277
que vcluliiiii pour devenir */isr/(r, ;\ ce moment est survenue la
métathèse Je 17, qui a donné au mot sa forme actuelle.
Après les gutturales, enfin, la voyelle posttonique a tantôt
été supprimée, tantôt pas. On a ainsi deux séries de dérivés;
d'un côté :
curechiu (chou)
genunchiû (genou)
mànunchiû (manche)
muschiit (filet, en terme de boucherie; lat. niusculiwi)
muschiù (mousse; lat. *>nusculuin, de inuscus)
ochih (œil)
pàduchiu (pou, lat. peduculum')
pàrechic (paire, lat. *paricului)i)
rinicbiû, ràrunchiû (rognon, lar. reniculuni)
trunchiû (tronc)
unchiii (oncle)
ungbie (ongle, lat. unguhi)
urecJjic (oreille)
et de l'autre :
gmngur (loriot, peut-être du lat. galguluni)
graur (étourneau, lat. gracuïiini)
lingurà (cuillère)
màgurà (hauteur^ colline boisée; probablement du lat.
maciilaiii)
mascur (cochon châtré; lat. mascuhini)
mugur (bourgeon; lat. ^muciduni)
On voit que la deuxième série est beaucoup moins riche que
la première; plusieurs exemples n'ont du reste pas une étymo-
logie bien sûre et demandent une explication. Màgurà, d'après
M. Miklosich % doit plutôt être dérivé du vieux slavon môgyla.
Je le rattacherais de préférence au latin inaciila; le changement
de c en g n'est pas sans exemple. Outre mugur, de la même liste,
on peut citer, dans des conditions un peu différentes, il est vrai :
I. Ouvrage cité, C. 276.
278 A. TAVERNEY
râgiisi (s'enrouer), dérivé indirect de mucus; vitrig (lat. vitrîcuni),
fraged (lat. fraciduni). De plus le slavon mogyJa aurait gardé en
roumain son / comme les autres mots slavons. — M. Miklosich '
fait aussi venir pàcurà d'un mot slave piklu. Mais ici aussi 1'/
fait difficulté, tandis que rien ne s'oppose à l'étymologie latine.
— Mugur présente aussi le changement de c en cr • le sens paraît
bien indiquer que le mot est de même souche que le simple mue
(lat. mucus) mèche de chandelle, bout, extrémité. — Graur est
évidemment de même racine que le français groJk; il faut le
ramener soit à graculuni, dont le c serait tombé en latin vulgaire;
soit, ainsi que le fait M. W. Meyer, à ravum, ravulum, devenu
gravulum, par analogie avec graculum. Quant à grangur, l'étymo-
logie en est trop problématique, pour qu'il vaille la peine de la
discuter.
En dehors de ces exemples douteux, il reste quelques mots
bien assurés où Vu posttonique est resté entre la gutturale et 1'/,
tandis que dans la plupart des mots analogues il est tombé.
Comment expliquer ce fait ? Ceux qui ont gardé Vu ne peuvent
être des mots savants puisque le roumain n'en a pas^ Une seule
explication reste^^possible : c'est qu'ils ont été créés ou remis en
circulation après que leurs congénères avaient perdu leur u. On sait
que, dans les premières années de l'empire déjà, le latin populaire
avait supprimé dans bien des mots la voyelle posttonique. Dès cette
époque on disait probablement avunclus, gcnncluin, auricla, etc.
Les diminutifs en ulus, ula crées vers la fin de l'empire ont
échappé à cette tendance de contraction, et ils ont gardé leur
voyelle en roumain d'autant plus focilement que cette langue
aime à conserver ses voyelles posttoniques et que Vu du suffixe
ulus était resté intact dans tous les mots dont le thème ne se
terminait pas par une gutturale ou par un t.
1. Ouvrage cité, C. 275.
2. J'entends par mots savants ceux qui, après la chute de l'empire romain,
ont été créés ou repris au latin littéraire par des clercs qui étudiaient le latin
dans les livres.
LA LÉGENDE DE LA ROSE
AU MOYEN AGE
CHEZ
LES NATIONS ROMANES ET GERMANIQUES
Par CHARLES JORET
Il y a vingt-cinq siècles qu'Anacréon a célébré la rose comme la
reine des fleurs ^ ; depuis lors, tous les poètes grecs et latins l'ont
chantée à l'envi dans leurs vers; sa naissance a été entourée des
légendes les plus gracieuses; fleur favorite de Vénus, les Anciens
l'ont associée à presque toutes les cérémonies du culte et à tous les
usages de la vie ; enfin recherchée à la fois pour son éclat et sa beauté,
non moins que pour son parfum, elle a été l'objet d'une culture
générale dans tout l'Empire romain. Mais les vastes plantations de
rosiers, dont nous parlent les écrivains latins-, ne devaient pas
sur\dvre à la destruction de l'Empire, et cette fleur charmante,
qui a joué dans la vie des Grecs et des Romains un rôle presque
égal à celui du lotus chez les Hindous ou les anciens Egyptiens,
se vit non seulement négligée, mais proscrite — du moins pour
quelque temps — par la religion nouvelle ', qui ne lui pardonnait
pas d'avoir figuré dans les fêtes du paganisme.
Toutefois l'oubli dont la rose fut ainsi frappée ne devait avoir
qu'un temps ; sa culture, négligée pendant les malheurs de l'inva-
r. Pooov àvOÉwv àvacTTct (AtiACREO'Nris fragmenta 55).
2. « Itaque sub urbe colère hortos late expedit, sic violaria ac rosaria. » Varron,
De re rustica, lib. I, cap. 16, 3. Cf. Pline, Hisi. natur., lib. XXI, 20 (10). —
Martial, Epigr., lib, IX, 61.
3. TertuUien, en particulier, condamnait l'usage des couronnes : « Contra
naturam est florem capite sectari. » Lib. de corona, cap. 5.
28o CH. JORET
sion, fut remise en honneur ' ; des légendes nouvelles se formèrent
autour d'elle, et les poètes du moyen âge chantèrent à leur tour
cette fleur gracieuse, devenue à la fois l'emblème de l'amour et
de l'innocence. Quelles ont été les destinées de la rose, depuis la
disparition de l'Empire jusqu'à la fin du moyen âge, chez les
nations romanes et germaniques ? Quelle place occupe-t-elle dans
leurs légendes et dans leur poésie ? Il m'a semblé que la réponse
à cette question ne serait peut-être pas sans intérêt.
Ce qui caractérise les légendes de la rose au moyen âge, c'est
que la rose sauvage — l'églantier — en fut l'objet tout comme
la rose cultivée. C'était la seule qui eût un nom indigène^ chez
les nations germaniques, la seule qu'ils connurent avant d'avoir,
avec son nom 3, reçu des Romains la rose cultivée; mais dès lors
elle avait fixé leur attention et charmé leur regard; ils l'avaient
consacrée à Frigga et lui attribuaient une vertu soporifique.
Odin, irrité, plongea dans le sommeil Sigurfrida en la touchant
avec une branche d'églantier — le Svefnthorn -^ . — L'excroissance
moussue — le bédégar, — produite sur cet arbuste par la piqûre
d'un cynips, passait surtout pour posséder cette propriété d'en-
dormir; d'après une tradition, un homme plongé dans le sommeil,
sous la tête duquel on la place, ne se réveille point'qu'on ne l'ait
enlevée ' .
A ces légendes païennes succédèrent, quand les Germains
eurent embrassé le christianisme, des légendes empreintes de
l'esprit de la nouvelle religion. Une tradition, qui a cours dans
certaines provinces septentrionales de l'Allemagne, rapporte que,
quand Lucifer fut précipité sur terre, il fit pousser un églantier, afin
1 . Charlemagne la recommande dans son cartulaire De ziUis et cortis iiiiperia-
libus, cap. 70.
2. Hagendoni en allemand, hriar en anglais.
3. Rose. Ce mot, comme le remarque Kluge (Etyin. JFœrtcrhiich der deutschen
Sprache, s. v.), aurait un 0 bref, s'il avait une origine indo-européenne, au lieu
de venir du latin.
4. Die altère Edda Sigrdrûfiitiml, trad. par H. Simrock, p. 204.
5. J. Grimm, Deutsche Mythologie, vol. 11+, p. 1007.
LA LEGENDE DE LA ROSI' AU MOYEN AGE 28 1
de se servir de ses aiguillons comme d'une échelle pour remonter
au ciel; mais Dieu, ayant remarqué son dessein, abaissa les
branches de l'églantier, au lieu de le laisser croître en hauteur.
Alors Lucifer irrité aurait recourbé les aiguillons primitivement
droits de l'arbuste'. D'après une autre tradition -, ce serait à un
églantier aussi que Judas se serait pendu, et c'est depuis lors que
les aiguillons en sont ainsi recourbés.
Mais c'est surtout la rose cultivée qui a été, au moyen âge,
entourée des légendes les plus variées; le dédain dont elle avait
été frappée d'abord fit place bientôt à un autre sentiment ; comme
elle avait été l'apanage des dieux et des déesses du paganisme, elle
le devint des saints et des saintes, en particulier de la Vierge.
L'imagination populaire et l'art chrétien 3 ne se représentèrent la
Madone qu'entourée de roses; elle-même fut une rose sans
épines +, la plus parfumée des fleurs,
Rosa ses espina
Sobre totes flors olens,
dit un troubadours, une « rose du Paradis », « sortie du tronc
de Jessé ^, » ou encore la « rose de Jéricho, plantée au bord des
eaux », enfin
La rose des roses'.
1. K. MûllenhoflF, Sagen, Màrchen und Lieder der Her:(ogthin!!er Schîesiuig,
Holstein und Laueiiburg. Kiel, 1845, 8°, p. 358. no 479.
2. A. Ritter von Perger, Deutsche Pflaif^ensagen. Stuttgart, 1864, 8°, p. 236.
3 . Un vieux tableau de la cathédrale de Strasbourg entre autres la représente
dans un boccage de roses plein d'oiseaux qui chantent.
4. Rosa decens,
Sine spina,
dit un des hymnes les plus anciens. M. J. Schleiden, Die Rose. Geschichte und
Symholik in ethnographischer und kulturhistorischer Bildung. Leipzig, 1873, 8°, p. 95.
5. Pierre de Corbiac. Bartsch, Cbrest. provençale, p. 207, v. 10.
6. Ein Rose ist entsprungen,
Von Jesse war die art.
Wackernagel, Kirchenlicd, n° 160, ap. W. Menzel, ChristUche Symbolik, vol. II,
p. 28.J.
7. Gautier de Coinci, Bartsch, La langue et la littérature françaises, p. 366,
V. 21.
282 CH. JORET
On la représente même comme un « rosier », dont Jésus est la
fleur divine ^
La porte une fois ouverte à la £intaisie créatrice, elle se donna
libre carrière, et la rose ne tarda pas à prendre une place gran-
dissante dans la littérature hagiographique. Chaque fois qu'il
s'agit de justifier un innocent, de soustraire un saint à la puni-
tion qu'il aurait encourue pour une défense enfreinte ou une
faute commise dans un but louable, des roses apparaissent pour
glorifier et rendre manifeste sa vertu. Sainte Kasilde, fille du roi
sarrazin de Burgos, dérobait les mets de la table royale pour
les donner aux esclaves chrétiens; un jour son père la surprit;
mais, à la place des mets qu'elle portait, il n'aperçut que des
roses ^. On raconte la même histoire de sainte Rose de Viterbe
et de sainte Elisabeth de Hongrie. Malgré la défense de son
époux, landgrave de Thuringe, cette dernière donnait ce qu'elle
possédait aux pauvres; un jour qu'elle leur portait des vivres, elle
fut rencontrée par le landgrave; mais quand celui-ci vint à
soulever son manteau, à son grand étonnement, il ne vit que
des roses au lieu de pains 5.
Telle est encore l'histoire de la pieuse Ada, qui n'hésita pas à
donner à un lépreux le propre lit de son mari absent; lorsque
celui-ci revint et, en présence de l'embarras de sa femme, courut
tout irrité, à son lit, il le trouva, bien qu'on fût en hiver,
rempli des roses les plus parfumées'^.
La naissance des roses a été aussi un signe de salut, l'emblème
d'une récompense future. Pendant son séjour au couvent de Doel,
saint Josbert — Sosius — avait, en l'honneur de la Vierge, récité
chaque jour les cinq psaumes, qui commencent par les lettres du
nom de Marie; quand il mourut, en 1186, de sa bouche, de ses
1. Grimm, Altdeutsche IVàîder, vol. II, p. 199.
2. Sintzel, Lcbcn und^Thatcn der Heillgen. Supplementband, p. 121, ap,
Schleiden, op. laud., p. 103.
3. Wolgang Menzel, Christliche Symbolik, Regensburg, 1854, 8°, vol. II.
p. 282. — Thomae Cantipratani Boiium universale de apilnis, Duaci, 1627, 8°,
p. 253.
4. A. Ritter von Perger, op. laud., p. 231.
LA LÉGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 283
yeux et de ses oreilles sortirent, en récompense de sa piété pour
la Madone, cinq roses sur les pétales desquelles se trouvait le
premier verset de chacun des psaumes qu'il récitait ^ Ce fut sans
doute aussi une rose que la fleur « si fremiant et si florie », trouvée,
après sa mort impénitente, dans la bouche de ce clerc volage,
mais dévot à la Vierge, dont parle Gautier de Coinci ^.
La rose n'occupe pas une place moins importante dans la
poésie profane que dans les légendes religieuses du moyen âge.
Les traditions dont elle avait été l'objet dans l'antiquité ne périrent
pas toutes avec la civilisation grecque et romaine; plus d'une
persista chez les nations romanes et pénétra bientôt chez les
peuples germaniques, en même temps que des traditions nou-
velles y prenaient naissance et s'y développaient. Parmi les
premières on peut placer celle d'un parterre ou jardin des roses;
on la rencontre en Grèce ainsi que chez les Romains; le jardin
de Bacchus ou de Midas 3 et celui de Vénus ^ qu'on y trouve ont
leur pendant dans le jardin des roses — Rosengarfoi — de
Worms, planté dans une île du Rhin, par la fille du roi Kibich,
la belle Kriemhild 5. Il avait une lieue de long sur une demi-lieue
de large. Un tilleul s'élevait au milieu, sous lequel cinq cents
nobles dames pouvaient trouver un abri; des roses éclatantes le
remplissaient. Il n'avait pour enceinte qu'un simple fil de soie,
mais douze héros en défendaient l'entrée, quiconque triomphait
1. Thomas de Cantimpré, op. laiid., p. 290.
2. Bartsch, Langue et littérature françaises , p. 371, v. 5.
3. Hérodote, Histor. lih. VIII, cap. 138. OlV.rjcrav xréXaç -uwv xjjtcojv XsyojjLe'vcov
EÎvat MioEO) PopoiEco, sv xotat ousira'. aGTû[i.aTa pJoa.
4. Hortus erat Veneris, roseis circumdatus herbis,
Gratus ager dominae, queni, qui vidisset, amaret.
Poetae latini minores, éd. Lemaire, vol. VII, p. 120.
5. Der grosse Rosengarten, hgg. von Friedr. H. von der Hagen und Ant.
Primisser, Berlin, 1820, 4°. — Ludwig Uhland, Zur deutschen Heldensage (Ger-
niania, vol. VI, p. 335) :
Sie heget einen anger mit rôsen wol bekleit,
der ist einer mile lang'und einer halben breit,
dar umme gêt ein mûre, daz ist ein borte fin.
' trutz sî allen fùrsten, daz ir einer kume drin.
284 CH. JORET ,
d'eux recevait en récompense de sa vaillance un baiser de la
bouche même de Kriemhild et une couronne de roses.
Le jardin des roses de Worms n'est pas le seul que connaissent
les traditions germaniques; le roi des nains, Laurin, en possé-
dait un aussi près de Méran, dans le Tyrol ; il avait quatre portes
avec un tilleul au milieu et une enceinte formée d'un simple fil,
comme le Rosengarten de Worms. Des rossignols en charmaient
les bocages, et les roses en étaient si merveilleuses que leur parfum
consolait les affligés et guérissait les malades ^ Mais il existait
d'antres jardins de roses; on en trouvait à Rorschach, à Constance,
à Munich, près de Comburg, dans le Kocherthal, dans la forêt
de Thuringe, auprès d'Osnabrûck et de Rostock, ainsi qu'en
Suèdes Heinrich Frauenlob visita celui que le margrave
Woldemar de Brandebourg avait à Rostock; « sept tilleuls au
milieu d'un parterre de roses » figuraient dans les armoiries de
cette ville '. La légende du jardin des roses, qui se rattachait à la
fois à ce que l'épopée germanique avait de plus héroïque et à la
fête du printemps, resta populaire en Allemagne pendant tout le
moyen âge; on la retrouve intimement mêlée à celle de l'éta-
blissement du Meistergesang au xiv^ siècle 4. Un jardin des roses
est donné en garde aux nobles maîtres qui y président. Les fleurs
qui y brillent sont l'emblème de leurs ingénieuses poésies; une
couronne de roses est la récompense et l'insigne destiné à celui
que ses vers rendent digne de prendre rang dans la poétique
1. A. Ritter von Perger, op. îaud., p. 253.
2. Le héros d'une ballade suédoise porte le nom de « Sven i Rosengârd ».
Svenska Folk-Wisor, utgifne af E. G. Geijer och A. A. Afzelius. Stockholm,
1464-16, vol. III, p. 2, ap. Uhland, Schriften ^ur Geschkhte der Dkhtimg und
Sage. Stuttgard, 1866, vol. III, p. 436.
3 . « Seven Linden up den Rosengahrden. » Bechstein, Dcutschcs Sagenhich,
no 65, ap. Schleiden, p. 138.
4. Gôrres, Altleutsche Volks- und Meisterîieder, Frankfurt, 1817, p. 226 :
Nu merk, du ungelehrter Mann,
Willt du die Rosen geten,
So sollt du gahn die rechte Bahn,
Die Blumen nit zertreten.
LA LÉGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 285
corporation ^ La légende du Rosengarten finit par s'obscurcir et
s'oublier; mais le nom resta comme l'équivalent de « lieu de
plaisance » ou « de joie »; « être dans un jardin de roses »
devint en allemand une expression synonyme d'être heureux et
content-.
Si notre littérature n'a point de tradition analogue à celle du
Jardin des roses de Kriemhild ou de Laurin, elle eut aussi néan-
moins ses « jardins » ou « champs fleuris ». Tel est le verger
du Fableau du dieu i amour et du poème de Vénus la déesse d'amour %
qui n'en est que le développement; tel est encore et surtout le
verger du Roman de la Rose, où le Dieu d'amour tient sa cour.
Planté des arbres les plus divers, il renferme encore,
en un long détor
D'une haie clos tôt entor,
des rosiers « chargés » des roses les plus belles 4, ce qui rappelle
singulièrement, sinon le Rosengarten des légendes germaniques,
du moins le Jardin des roses de Vénus du Pseudo-Ausone.
Il n'est point surprenant que Guillaume de Lorris ait donné,
dans son poème, une place d'élection à la rose; à l'époque où il
vivait, objet, comme nous l'apprend entre autres Barthélémy
l'Anglais 5, d'une culture suivie, elle était devenue — et il en
sera toujours ainsi davantage — l'ornement habituel des jardins.
Dans son poème allégorique du Jardrin salutaire, Jean Joret la met
1. M. J. Schleiden, Dk Rose, p. 140.
2. Uhland, op. Jaud., vol. III, p. 439 et 539 :
Gy Heren weset aile fro
Gy sint in dem rosengarden,
dit le Lied de la « Dispute de Lunebourg ».
3. Quant desous l'ente el vergier fu asis.
De Venus la déesse d'amor, hgg. von Wendelin Foerster. Bonn, 1880, in-80, str.
II, V. I.
4. Le Roman de la Rose, éd. Fr. Michel, Paris, 1863, in-12, vol. I, v. 1623-35.
5. Bartholomaei Anglici De genuinis reriim cakstiiun, terrestriiim et
infernariim proprietatihus libri XVIII. Francfort! 160^, p. 913, lib. XII, cap.
136. « Hortensis (rosa) plantatur et colitur sicut vitis... Agrestis vero rosa per
frequentem mutationem et culturam cfficitur vera rosa. »
2^6 CH. JORET
au premier rang des fleurs qu'on y trouve \ Elle était entrée aussi
dans les usages les plus divers de la vie, les poètes lui donnent
place dans toutes leurs fictions.
C'était à la première heure du jour, ou même au milieu de la
nuit 2, quand, encore couvertes de rosée, elles étaient dans toute
leur fraîcheur et avaient tout leur parfum, qu'on allait cueillir les
roses 5, et, — imitation peut-être de ce qui se faisait dans l'anti-
quité, — qu'on en tressait des couronnes-^ ou chapeaux >'. Après
s'être « matin » levée, « belle Aliz, » nous dit une chanson ^,
Enz un verger s'en entra
Cinq fleurettes y truva,
Un chapelet fet en a
De rose flurie.
Ces couronnes servaient dans les circonstances solennelles , les
processions, les banquets. Chascuns, dit Gilbert de Montreuil
dans le Roman de la Violette 7,
Chascuns ot en son chief chapiel
De roses et de flors diverses.
1. Blanches roses comme lys et vermeilles,
Et toutes fleurs moult odoriferans.
Edit. J. G. A. Luthereau, Paris, 1841, 8°, p. m.
2. Die Rôslein soll man brechen
Zu halber Mitternacht,
dann seind sich aile Blâtter
mit dem kùhlen Thau beladen.
Uhland, op. lauâ., vol. III, p. 424.
3. Die rose in dem tauvve, ein licht auzuscliauen,
wann sie auget sûsser sonnenschin.
Reinbot von Dorn, Der heUige Georg, v. 4026-27.
4. « Solet... caput rosarum floribus coronari. » Bartholomaeus Anglicus, op.
laud., lib. XII, cap. 136.
5. Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français, vol. III. p. 119,
art. ctiapeaii,
6. Citée, fait surprenant, par Etienne de Langton dans un de ses sermons.
B. de Roquefort, De l'état de la poésie française dans les xn^ et xiii^ siècles. Paris,
181 5, in-80, p. 244.
7. Ed. Francisque Michel. Paris, 1836, 80, 104-107.
LA LÉGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 287
Parmi les rues ot grans presses
Des gens qui regarder les vint.
On en offrait en témoignage d'estime ou de reconnaissance.
De bonne heure, on en fit aussi la récompense de la chasteté et
de la vertu. On fait remonter à saint Médard, évêque de Noyon,
au vi^ siècle, cette attribution nouvelle de la rose. Il résolut,
rapporte une tradition \ de donner chaque année une couronne
de roses et une dot à la jeune fille de ses terres de Salency,
reconnue comme la plus vertueuse. Cet honneur échut d'abord à
sa sœur, qui fut ainsi la première des Rosières.
Mais c'est surtout comme emblème de l'amour que les cou-
ronnes étaient employées; elles étaient la parure ordinaire des
amants; les fiancés en portaient le jour de leur mariage :
Si voit de la forest issir
Tôt bellement et a loisir
Dusc'a iiij. XX. damoiselles
Capeaux de roses avoient
En ior chiés mis et d'aiglentier
Por le plus doucement flairier.
Et sur .j. destrier delès lui
Avoit cascune son ami,
lit-on dans un vieux lai -, et la Chanson de la Belle Marguerite
nous apprend que
En son chief ot chapel
De roses fres novel ^ .
« Il ne fut jour, dit le roman qui célèbre ses exploits ^, où
1. J.-L.-A. Loiseleur Deslongchamps , La Rose, son histoire, sa cuJture , sa
poésie. Paris, 1884, in-12, p. 70.
2. Lai du trot, v. 76-85 et 112-113. {Lai d'Ignaurcs, etc., publié par
Francisque MicheL Paris, 1845, p. 74 et 76.)
3. Roquefort, I, 225, ap. Uhland, op. îatid., vol. III, p. 51S.
4. Viollet-le-Duc, op. laud., vol. III, p. 122.
288 CH. JORET
Lancelot, en hiver ou été, n'eust au matin un chapel de fresclies
roses sur la teste. »
L'usage des couronnes de roses — des schapel, comme on les
appelle souvent d'un mot qui en révèle l'origine, — n'était pas
moins fréquent en Allemagne qu'en France ; il paraît même y
avoir eu une importance plus grande. Elles y servaient en parti-
culier à récompenser les vainqueurs aux combats du chant ' ;
elles étaient le fruit qu'on offrait au poète qui s'y distinguait, le
signe de sa maîtrise ^ Mais, comme chez nous, c'était surtout
pour servir de parure aux amants qu'elles étaient employées.
« Celui de qui le cœur brûle d'amour, dit le Tannhauser% doit
porter une couronne de roses. » Les amants ne manquaient pas
aussi de s'en parer dans les fêtes, en particulier pour la danse :
« Nombre de jeunes gens, dit un vieux lied '^, sont venus à la
danse, chacun portait une couronne de roses. « Et dans une autre
chanson 5, une dame parle du « chapeau de roses », — rôsen-
schapcl , — au brillant éclat, que Nithard lui a envoyé pour se
mettre sur la tête. Walther von der Vogelweide offre également
à sa dame une couronne de ces fleurs charmantes pour la danse ^.
1 . Mit im sô wil ich singen
umb einen hùbschen rôsenkranz.
Mon ES Anieiger, 1838, p. 376, ap. Uhland, op. laud., vol. III, p. 813.
2. ain Kranz von roten rosen schœn,
gebunden fein mit seide grœn,
wer mir den abgewinnen kan,
des lob das wil ich zieren.
Uhland, op. laud,, vol. III, p. 313.
3. Schleiden, Die Rose, p. 150.
4. Dar Kam hin durch tanzen
junger liute ein michel teil...
ietweder truoc ein rôsenkranz,
Uhland, op. laud., vol. III, p. 502.
5. Er santé mir ein rôsenschapel, daz het lichten schîn,
uf daz haubet mîn. Ben., 450, fol. 3.
6. Nem, frowe, disen Kranz !
alsô sprach ich zeiner wol getânen maget :
sô zieret ir den tanz
mit den schœnen bluomen, als irs ûfe traget.
\
LA LÉGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 289
Dans Tristan , nous voyons .la reine recevoir une « cou-
ronne de roses, dont l'éclat, dit le poète % est surpassé par celui
de sa bouche ». Un maître chanteur parle également des « roses
blanches et vermeilles qu'on tient en grande estime et dont on
tresse de belles couronnes- ». Enfin une chanson morave nous
montre un amant cueillant des roses, dont il se tresse une cou-
ronne, et se rendant à la danse, après l'avoir attachée à son cha-
peau 5, signe manifeste des sentiments secrets qui l'animent.
Les roses occupent aussi une place considérable dans la poésie
populaire anglaise ou écossaise, ainsi que dans celle des Espagnols
ou des Portugais ; les chansons de ces peuples en parlent à chaque
instant. C'est ainsi qu'une vieille romance anglaise nous montre
des dames parant leurs chambres de roses rouges et de fleurs de
lis ">, et dans une romance espagnole, l'ami va, aux bords du ruis-
seau, cueillir en soupirant des roses sur le rosier fleuri 5 :
A riberas d^aquel rio
viero estar rosal florido...
cogi rosas con sospiro.
Emblème de l'amour, là rose servait non seulement à déclarer
celui qu'on ressentait, mais à solliciter celui de la personne aimée.
Dans le Midi de la France c'était la coutume d'attacher, le i'^'' mai.
1 . Ein Schappel was ir gebende,
ir munt den bluomen nam ir pris.
Liv. XIII, V. 868-69.
2. Dazu die roten und weissen Rosen
Hait man in grosser Acht...
Schôn Krânz man daraus macht.
3. Schleidcn, Die Rose, p. 147 :
Ich pfiùclvte mir die Rôslein
Und band mir einen Kranz,
Ich steckt' ihn auf mein' Federhut
Und ging zum Brâutigamstanz.
4- Ladyes strowe hère boures
with rede roses and lylye flowers.
Ellis, II, 246, ap. Uhland, op. land., vol. III, p. 469.
5. Bôhl, Floresta, 302, no 233, ap. Uhland, v. III, p. 5:9.
MÉXANGES. IQ
290 CH. JORET
une rose il la porte de la jeune fille dont on recherchait l'amour '.
En Allemagne, on jetait une rose dans la chambre de celle qu'on
aimait - ou on l'invitait à venir cueillir des roses dans la prairie K
La rose qui formait ainsi les liens de l'amour servait encore à
réunir les amants que le sort avait séparés. Dans le roman de
Flore et de Blancheflor, — noms qui rappellent la rose et le lis,
dans la saison desquels ces deux amants vinrent au monde 4, —
Flore pour rejoindre son amie, qui est enfermée dans une tour,
revêt des vêtements couleur de rose, et, après s'être placé dans
une corbeille pleine de roses, se fait porter dans la chambre
de Blanchefor. Il est découvert; mais le sultan lui pardonne, et
désormais les deux amants vivent réunis 5,
Mais la rose ne rapproche pas seulement les amants éloignés,
elle peut servir à révéler la présence non soupçonnée d'un ami
déguisé ou même à désigner l'époux marqué par le sort. C'est
ainsi que, dans un conte sicilien, un roi en mourant recommande
1 . Mistral, Lou trésor don feîihrige, s. v. roso.
2. Er thàt ein Rôslein brechen
Zum Fenster stiess er's hinein.
Meinert 227, ap. Wieland, op. laud., vol. III, p. 422.
3 . Ach Jungfrau ! woUt ihr mit ihm gan ?
Da wo die scliônen Rôslein stahn,
Draussen auf jener Wiesen.
Gôrres, op. laud., p. 190.
4. Uhland, op. laud., vol. III, p. 415 :
Le jour de la Pasque florie
Li doi enfant, quand furent né,
De la feste furent nomé.
Floire et Blancheflor, éd. Edel. Duméril, Paris, 1856, in-i8, v. 161 et 169-170.
5 . Le trouvère français parle seulement de fleurs et non de roses :
De flors assez a fait cueillir, v. 203 3 ;
mais son éditeur croit qu'il « faut lire de roses » et son imitateur allemand,
Konrad Flecke, parle de roses encore couvertes de rosée :
Wir wurden nie sô mûde
Von sô vil rôsen noch sô laz. Ich wœnc sie wurden naz
Gelcsen in dem touwe.
V. 1556-58.
LA LEGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 29 1
à son fils, quand une de ses sœurs se voudrait marier, de jeter
dans la rue une fleur cueillie sur le rosier de la terrasse du palais,
celui qui la ramassera sera l'époux qui lui est destiné'. Par sa
seule présence , la rose rappelle encore à l'ami le souvenir de son
amie absente ^ ; aussi le délaissé la prend-il à témoin de sa dou-
leur 3, l'amie lui demande des nouvelles de son ami éloigné ' ;
son éclat terni ou conservé lui en révèle le sort î ; elle peut
même par là devenir le gage de la constance et de la fidélité con-
jugale.
Dans le Roman de Perceforcst, le chevalier Margon , obligé de
se mettre au service de ce prince, quitte à regret sa jeune femme;
celle-ci, pour le consoler, lui donne une rose qui doit rester
fraîche tant qu'elle lui restera fidèle. Margon part rassuré, et son
plus grand bonheur est de considérer chaque jour la rose pré-
cieusement renfermée dans une boîte. Son secret est découvert,
et deux chevaliers de la cour de Perceforest se rendent successive-
ment auprès de la femme de Margon pour la séduire, mais sa
vertu reste inébranlable *^. Ce récit, sans doute d'origine orien-
1. Schleidcn, op. laiid., p. 158.
2. Sicilianische Màrchen gesammeli voit L. Gonzenbach, 1870, vol. II, p. ni,
ap, Schleiden, p. 159.
3. Ich sah da Rosenblumen stahn.
Die mahnen mich der Gedanken \àel,
Die ich hin zu einer Frauen han.
Dietmar von Aist, ap. Uhland, op. laid., p. 119, v. m.
4. Klag' Ailes, das
Der Himmel beschloss !
Klag' Rôslein fein !
Gôrres, op. latid., p. 73.
5. Nun sag, nun sag, gut Rôslein roth,
Lebet mein Buhl oder ist er todt ?
Et lebet noch, er ist nit todt,
Er liegt vor Munster in grosser Noth.
Voîksieder, no 150.
6. Anciennes chroniques Dangletern', Faili et Gestes du roy Percejorest. T'aris,
1528, in-fol., vol. IV, ch. 16.
292 CH. JORET
taie ', — on en trouve l'analogue dans le recueil turc Al-faradj bad
ash-chidda (La joie après la tristesse) et dans le Livre du perroquet
du persan Nachshebi, ainsi, il est vrai, que dans le 69^ récit des
Gesta Romanorum ^, — a été imité par Adam de Cobsam, dans un
de SQs plus jolis contes, La chaste femme du charpentier ^k Ici
seulement, ce n'est pas une simple fleur, mais une couronne de
roses qu'une pauvre veuve donne à son gendre, joyau précieux
dont la fraîcheur conservée doit l'assurer de la fidélité de sa
femme.
Après avoir été le symbole de l'amour et de sa constance, la
rose finit par devenir, dans la poésie occidentale du moyen âge,
comme dans celle de la Perse contemporaine, l'emblème et la
personnification de l'amie du poète. Celle-ci est la « rose sur la
bruyère » des minnesânger allemands '^; « elle ressemble à un
rosier » et « fleurit comme une rose 5 ». Telle elle nous apparaît
aussi dans le Dit de la Rose :
Par la rose puet l'en entendre
La belle qui assez plus tendre
Est et fresche come rose en may.
Et je sui cil qui esté ai
1. Voir sur ce sujet la belle étude de Reinhold Kôhler, Zu der Eriàhtung
Adanis von Cobsam dans le Jahrluch fur romanische ttnd englische Litcratur,
vol. VIII (1867), p. 44-64.
2. Dans les Gesta Romanorum, c'est une chemise qui est donnée au mari ;
dans Al fardj, il reçoit un bouquet de « Cliimchad » (cyprès), dans le Livre
du perroquet, un bouquet de roses, que le traducteur turc de cet ouvrage,
comme l'auteur de Perceforcst, a remplacé par une rose unique.
3 . The tvriglites chaste luije or a fable of a wryght that was viayde to a pore
uydows doti'tre, tlje luhich wydow having 1100 good to geve with her gave as for a
precioiis folielU to hyni a Rose garland, the which she affirmed wold never fade while
she kept truly her wedlock. A merry taie by Adam of Cobsam... éd. by Fred.
Furnival, London, 1865.
4. « Rosen aûf der heide. » Nithardt, Ben., v. 441. « Rôslein auf der
heiden. » P. von der Aelst, ap. Uhland, op. laud., vol. III, p. 546.
5. Sie gleicht wohl einem Rosenstock...
Sie blùhet wie ein Rôselein.
Uhland, op. laud., vol. III, p. 449.
LA LEGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 293
En si grant dcsir longuement
D'avoir s'amor entirement'.
La bien aimée, pour laquelle le véritable amant se « dueil »,
n'est-elle pas aussi « sans pareille » à ses yeux, comme la rose,
Qui plus bêle est sus toutes choses...
Et par coleur et par odeur
Vaut [ele] miex que nule fleur \
Dans le Roman de la Rose, de Guillaume de Lorris, qui n'est
guère que le développement du Dit de la Rose, nous voyons
l'amant poursuivre le dessein longtemps traversé de cueillir le
bouton de rose, dont la beauté et l'éclat l'ont charmé dans le
jardin du Dieu d'amour, et
les maus d'amer
Q_ui lui soloient estre amer
ne s'apaisent que quand, secouru par Vénus,
Ung baisier dous et savoré
A pris de la Rose erranment K
Le poète ne pouvait désigner, sous une forme plus gracieuse
et plus claire, son amour et celle qui en était l'objet. Les imita-
tions italiennes du Roman de la Rose, surtout II Jïore^, et sa
traduction en flamand î et en anglais ^, portèrent bien au delà de
nos frontières cette fiction charmante, qui prit ainsi place dans la
plupart des littératures occidentales.
Quand la rose est ainsi devenue, dans la poésie du moyen âge,
1. Bartsch, La langue et la littérature françaises. Paris, 8°, 1887, p. 606,
V. 27-33.
2. Bartsch, Ihic!.,^-p. 609, v. 6 et p. 610, v. 2-6.
3. Ed. Fr. Michel, v. 4093-94 et 4088-89.
4. D'Ancona, Varietà storiche e htterarie. Milano, 1885, vol. II, p. 1-3 1.
Romania, VIII, p. 640.
S- Petit, Bibliographie der meddehiederlandsche Taal- en Letterhuule. Leiden»
1888, p. 468. Cf. Gaston Paris, La littérature française au moyen dgc. Paris,
1888, in-i2, p. 220.
6. Skeat, Essays ou Chaucer, p. 437 (Cbaucer society, vol. V, 1884).
294 ^^- JORET
la personnification de la bien-aimée du poète, on pourrait
s'attendre à ce que celui-ci y apparût, ainsi que dans la poésie
persane, sous les traits du rossignol, et à ce que les troubadours
et les trouvères aient raconté, comme les poètes de la Perse,
leurs amours sous l'allégorie transparente des amours du rossi-
gnol et de la rose. Il n'en est rien. Le rossignol figure bien, il
est vrai, dans les chants de nos anciens poètes, mais il n'y joue
qu'exceptionnellement le même rôle que dans ceux de leurs
émules persans. Héraut du printemps, la saison des amours et des
fleurs nouvelles, son « doux chanter » provoque ' et « semont ^ »
le poète à se faire entendre; il lui remet en souvenir ses propres
amours 5, et le fait penser
A la plus belle, a la millor
Ke soit dont jai ne partira(i) 4.
Le rossignol est sans doute représenté plus d'une fois comme
chantant, au moment même où
la belle rose est en bruit \
1 . Quan lo rius de la fontana el rossignoletz el ram
S'esclarzis, si cum far sol, volf e refraing et aplana
e par la flors aiglentina, son dous chantar et afina,
Dreitz es qu'eu lo meu refraigna.
Jaufre Rudel. Bartsch, Cbrest. provençale, p. 6i, v. 7-13.
2. Li noviauz tens et mais et violete
Et rosignols me semont de chanter.
Le châtelain de Coucy, chanson VI (IX), v. 1-2. (Éd. Fr. Michel, Paris,
1830, in-8, p. 33. — Éd. Fritz Fath, Heidelberg, 1883, p. 54.)
3. Bel m'es quan lo vens m'alena chantai rossinhols el jais...
En abril ans qu'intre mais, non pose mudar nom sovena
E tota la noit serena d'un' amor per qu'eu sui jais.
Arnaut de Maroill. Bartsch, Cbrest. prov., p. 87 et 88, v. 37-38, et p. 89,
V. 6-7.
4. Chanson anonyme. Bartsch, La langue et la littérature françaises, p. 517.
5. Phil. de Beauraanoir. Bartsch, La langue et la littérature françaises, p. 581,
V. 6.
LA LEGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 295
OU mcmc au milieu de ses rameaux :
par la flors aiglantina,
el rossignoletz el ram
volf e rcfraing e aplana ' ;
mais il ne chante pas pour elle, comme chez les poètes de la
Perse. Le seul rôle particulier que lui attribue notre vieille
poésie, c'est de servir de messager à l'amant auprès de son amie
ou à l'amante auprès de son ami :
Rossinhol, en son repaire
M'iras ma domna vezer,
Et diguas lil meu afaire,
dit le troubadour Peire d'Alvernhe -.
Rosignol va, si 11 di
les maus que je sent por li,
s'écrie également un trouvère anonyme K
Même spectacle chez les poètes germaniques. Quand, au
retour du printemps, les tièdes zéphyrs font épanouir la reine des
fleurs, le rossignol — Frau Nacbtigall — fait entendre ses
accents joyeiix + ; parfois même, perché sur un tilleul, il chante
de Tamour qu'il ressent 5 ; alors le poète va dans le vert bocage
1. Jaufre Rudel. Voir p. précédente, note i.
2. Bartsch, Cbrest. provençale, p. 73, v. 1-3. Dans une « nouvelle » d'Arnaut
de Carcasses, c'est un perroquet qui porte le message d'Antiphanor à son amie,
enfermée par un mari jaloux.
3. Alfred Jeanroy, Les origines de la poésie lyrique en France au moyen âge.
Paris, 1889, 8°, p. 464.
4. Van vruden zanc der nachtegal
da hoert man menigen rijchen scal.
Van den Zomer und van den Winter, ap. Wieland, III, p. 41.
5. Da steht eine grûne Linde,
darauf so singt die Nachtigall
Sie singt so wohl von Minne.
Volkslieder, ap. Ulhand, op. îaud., vol. III, p. 90.
296 CH. JORET
l'interroger sur l'éloignement de son amie ^ ou bien il l'envoie
auprès d'elle lui porter ses souhaits et ses vœux'^
Mais si l'ancienne poésie de l'Occident — la poésie moderne
a emprunté cette fiction à la Perse ? — ne sait rien des amours
de la rose et du rossignol, elle a donné à la reine des fleurs une
amie dans une plante, qui, venue comme elle de l'Orient •+, a été
aussi presque constamment et partout cultivée avec elle, le lis,
dont l'union étroite avec la rose est comme l'emblème de leur
origine et de leur culture communes, et est devenue, dans la
tradition portugaise, un véritable amour "> :
O cravo por simpatia
A' linda rosa se uniu.
Foram laços tào estreitos
Que amor perfeita sahiu.
Par une opposition d'idées dont on a plus d'un exemple, la
rose, d'emblème de l'amour, est devenue une fleur funéraire. Il
est souvent question, dans les chansons populaires, du désir
1. Nun will ich ziehn in den grunen Wald,
die stolze Nachtigall fragen :
ob sie aile mûssen geschieden sein,
die einst zwei liebchen waren.
Antwerper Liederbuch, ap. Uhiand, op. laiid., vol. III, p. 92.
2. Frau Nachtigall, kleins Waldvôglein!
ich wollt, du sollst mein Bote sein
und fahrn zu der Herzallerliebsten mein.
Volkslicdcr, Uhiand, op. laud., vol. III, p. 109.
3. Par exemple Byron dans le Giaour, v. 21-25.
The rose o'er crag or vale,
Sultane of the nightingale,
' The maid for whom his melody,
His thousand songs are heard on high
Bloums blushing to her lover's taie.
4. Victor Hehn, Kulturpflanien. Berlin, 1887, in-80, p. 202.
5. Leite Vasconcellos , Etnographia popular portiigueia. p. 116, ap. A rosa iia
vida dos povos por Cecilia Schmidt (Biblioteca de las tradiciones popidarcs espa-
l'iolas. Madrid, 80, t. VIII, 1886, 25).
LA LEGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 297
exprimé, surtout par des amants malheureux, d'être enterrés au
milieu des roses ' :
Und stirb ich nun, so bin ich tôt
begrebt man mich untcr die rosen rot,
A Ockley, dans le canton de Surrey, c'est encore, à ce que l'on
rapporte 2, la coutume de planter des rosiers sur le tombeau des
jeunes gens et des jeunes filles. On répandait aussi des roses
sur les tombes et dans le cercueil même des défunts; mais, suivant
une tradition, le rosier sur lequel elles avaient été cueillies se
fanait alors et mourait. La rose, quand elle fleurissait à l'automne
ou en hiver, — on ne connaissait pas alors les roses remontantes,
— était aussi regardée comme un présage funeste ' ; elle annonçait
un décès dans la maison du possesseur du jardin où elle avait crû.
La poésie prêta un sentiment aux fleurs répandues ou aux
arbustes plantés sur le tombeau des êtres aimés. Le continuateur
du Tristan de Gotfrid de Strasbourg, Henri de Frîberg, raconte ■^
qu'après avoir fait enterrer à part Tristan et Isolt, le roi Mark fit
planter un rosier sur la tombe de Tristan et une vigne sur celle
d'Isolt; mais les deux arbustes en grandissant s'inclinèrent l'un
vers l'autre et unirent leurs rameaux, image de l'amour impéris-
sable des deux amants infortunés. L'imagination populaire alla
1. Uhland, Alte hoch- und niederdeiitschc VolksUeder, vol. I, no 103 et 150.
2. Soane, New curiosities of Hterattire, vol. II, p. 274, ap. Schleiden, p. 161.
3. Grégoire de Tours les range au nombre des « prodiges » et des dévas-
tions de l'année 584. « Hoc anno multa prodigia adparuerunt in Galliis
vastationesque multae. Nam mense Januario rosae visae sunt. » Historia
Francorum, lib. VI, cap. 44 B. Ed. Bouquet, p. 289.
4. Heinrichs von Frîberg Tristan, hgg. von Bechstein. Leipzig, 1877, in-
12, V. 6822-6841 :
Uf Tristan den werden wurzelten schône au der stunt
lisz der kûnic ûzerkoren jeglichem in sîns herzen grunt,
pelzen éinen rosendorn da noch der glûende minnetranc
und einen grûenen wînreben in den tôten herzen ranc
liez er ùf Isoten (pelzen) und sîn art erzeigete :
der wînrebe und der rosendorn jeglich rîs da neigete
dem andern ob den grebern sich,
und in ein ander minnenlich.
298 CH. JORET
plus loin; dans une vieille ballade anglaise, la ballade de la
« belle » Marguerite et du « doux » Guillaume, un rosier naît
de lui-même des restes de Marguerite, un églantier de ceux de
Guillaume, et en croissant, leurs branches se rejoignent et
s'enlacent, manifestant ainsi à tous les regards le lien indestruc-
tible qui unissait les deux amants ' :
Out of her brest there grew a rose
And out of his a briar,
They grew till they grew unto the churchtop
And there they tyed in a true lovers knot.
Une romance portugaise, plus récente, il est vrai, nous montre
également un rosier poussant sur la tombe d'un amant et un
jasmin sur celle de son amie -.
C'est encore la naissance miraculeuse des roses, fait si fréquent
dans les légendes chrétiennes, que nous montre celle du
Tannhauser^. Le chevalier de Schnewburg s'était rendu auprès
du pape pour implorer le pardon de ses péchés, — il n'avait pas
craint de s'arrêter dans la montagne de Vénus, — mais le pontife
le repoussa; « le bâton que je tiens à la main, lui dit-il, portera
des roses, avant que je t'absolve ». Le chevalier se retira plein de
tristesse, et dans sa course errante, il revint par hasard à la mon-
tagne de Vénus, dont l'entrée était restée ouverte. Cependant des
roses n'avaient pas tardé à pousser sur le bâton du pape; dans
son étonnement, il fit chercher partout Schnewburg; on le
retrouva enfin, encore à cheval, mais sans vie, dans la montagne
de Vénus. Cette histoire transformée se retrouve dans une légende
Scandinave; mais le prêtre, qui refuse le pardon et se repent en
voyant croître les roses, retrouve le pécheur désespéré et peut
1. Thomas Percy, Reliques of aiicient englisch poetry. Leipzig, in-80, vol. III.
p. 128. Dans la ballade du Doux Guillaume et de la Belle Anna, l'églantier
ou la ronce (briar) est remplacé par un bouleau.
2. Alvaro Rodriguès de Azevedo, Romanceiro de Arcbipelajo de Madeira.
Funchal, 1888, p. 122.
3. W. Menzel, Zur deutschcn MytJjologie. Berlin, i8<;5, in-8, vol. I, p. 312.
LA LÉGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 299
ainsi l'absouclrc '. Les traditions Scandinaves nous parlent aussi
de roses naissant en signe de joie. Ainsi, dans une chanson
suédoise % un fiancé décédé, apparaissant à sa fiancée éploréc,
lui dit, pour la consoler, que « chaque bonheur qui lui émouvra
le cœur remplira sa tombe de roses parfumées ». La ballade
danoise de Aag'e et d'Else nous offre la même pensée K « Chaque
fois que tu te réjouis, dit Aage à sa fiancée, et que ton cœur
s'égaye, ma tombe se remplit de fleurs vermeilles de rose. »
Un attribut inconnu de l'antiquité et qu'on a, surtout en
Allemagne, donné à la rose vers la fin du moyen âge est celui
d'être l'emblème du secret qu'on doit à ses amis. Un poète
anonyme, dont on ignore l'époque, mais qui n'était point un
ancien, quoiqu'on ait parfois joint ses vers à ceux d'Ausone, a
feint que l'amour donna une rose à Harpocrate, le dieu du
silence, afin de l'engager à taire les larcins de sa mère 4, Ce serait,
paraît-il, pour cela, quoiqu'on n'en voie guère la raison, que la
rose serait devenue l'emblème de la discrétion. On la suspendait
aussi au dessus de la table des festins pour signifier que ce qui s'y
disait devait être gardé secret par les convives. (Dit) « sous la rose »,
— siib rosa, under der Rosen, — expression familière aux écrivains
allemands du xv"^ et du xvi*^ siècle , est par suite équivalente de
« dit sous le sceau du secret ». On ne se borna pas à répéter
cette sentence, on l'inscrivit au plafond de la salle des festins, on
y peignit également ou représenta une rose K On trouve aussi sur
des verres à boire antiques cette autre sentence qui n'en est que le
développement : « Que tout ce que nous disons ici reste sous la
1. Afzelius, Volkssagen, Th. II, p. 327, ap. Schiciden, Die Rose, p. 165.
2. Molmlke, 'Volkslieder der Schiueden, ap. Schleiden, p. 163.
3. W. Grimm, Altdànische Volksîieder, p. 73.
4. Est rosa flos Veneris, eu jus quo furta laterent,
Harpocrati matris dona dicavit Amor.
Inde Rosam mensis hospes suspendit amicis,
Convivae ut sub ea dicta tacenda sciant.
Poetae la tini minores, éd. Lemaire, vol. II. p. 125.
5. J. C. Rosenberg, Rhodologia seu philosophico-medica generosae Rosae descrip-
tio. Francofurti, 163 1, 8°, p. 14.
300 CH. JORET
rose '. » On trouve aussi, par une raison analogue, une rose repré-
sentée au plafond de la salle des délibérations de certains Hôtels
de ville, ainsi qu'au dessus de la porte de quelques vieux confes-
sionnaux, dans des églises allemandes ^
Quand la rose jouait un rôle aussi considérable dans les tradi-
tions et les légendes du moyen âge, elle ne pouvait point ne pas
en jouer un grand dans la poésie. Les troubadours et les trouvères
accordaient d'ailleurs une attention trop grande à la nature végé-
tale, pour que la rose, son plus bel ornement dans nos climats,
ne fût pas mentionnée souvent dans leurs vers et qu'ils ne lui
empruntassent pas quelques-unes de leurs plus charmantes com-
paraisons :
Plus fresca que rosa ne lis,
chante Cercalmont en parlant de son amie ' ;
Plus bêla que bels jors de mai...
roza de mai, ploja d'abriu,
dit également Arnaut' de MaroilH. « Elle est plus gracieuse que
n'est la rose en mai , » lit-on dans Berte, et le châtelain de Couci,
s'adressant à sa dame, s'écrie ^ :
Dame, mar vi le clair vis et la £iche
Ou rose et lis florissent cascun jour.
On trouve ici en germe l'expression « les roses et les lis de
son teint '^ » ou « le teint de lis et de roses », qui devait devenir si
usuelle.
Un trouvère n'a pas craint même, à cause de la couleur écar-
1. Was wir ail hier thun kosen.
Das bleibe unter der Rosen.
2. Stieglitz, Altdcutsche BauJmiist, p. 184, ap. Schleiden, p. 191.
3. Bartsch, Chrest. provençale, p. 46, v. i.
4. Bartsch, Chrest. provençale, p. 94, v. 8-10.
5. Chanson XI (XV), str. 4, v. 1-2. (Éd. Fr. Michel, p. 48, et Fritz Fath,
p. 70.)
6 . Voyez si de son teint les roses et les lis
Dans l'hiver de la mort sont bien ensevelis.
Mairet, Sophoiiislv, acte V, scène 8.
LA LEGENDE DE LA ROSE AU MOYEN AGE 30I
late de certaines espèces de roses, de comparer à l'une d'elles des
murs couverts de sang :
Et li mur sont vermeil corne rose esmerée ^
Et, dans la Divine comédie, Dante, par une autre association
d'idées, compare à une rose immense et éternelle,
rosa sempiterna
Che si dilata, rigrada,
les bienheureux contemplant, rangés sur des gradins qui vont en
s'élargissant, la lumière divine-.
Sa qualité de reine des fleurs devait naturellement faire de la
rose un terme de comparaison pour désigner tout ce qui était
d'une qualité supérieure.
Un vieux poète appelle son héros :
Ignaures, flours de barnage3.
Fleur de chevalerie et vertu esprouvée !
Roze de hardement, car plus qu'achier temprée 1
lit-on aussi dans Baudoin de Sehourc 4, et Philippe Mouskiés dit à
son tour ^ :
Mais li François, s'on dire l'ose,
Sont de tous cavaliers la rose.
D'une beauté incomparable, d'un parfum exquis, mais entourée
d'aiguillons qui blessent, la rose devait aussi donner naissance à
un grand nombre de proverbes. Un trouvère, voulant montrer
que le voisinage de ce qui est laid ne diminue en rien la vraie
beauté, dira ^, en développant une pensée d'Ovide "' :
1. Gui de Bourgogne, v. 4296.
2. Il paradiso, canto XXX, str. 38 et 39.
3. Le lai d'Ignaurcs, etc. publié par Fr. Michel. Paris, 1836, p. 12, v. 181.
4. Chant VIII, v. 405-406. (Li romans de Baudoin de Sehourc. Valenciennes,
1841, in-80, vol. I, p. 214.)
5. Lacurne de Sainte-Palaye, s. v. rose.
6. La Bihle Guyot, Bartsch, Chrest. française, p. 212, v. 11-15.
7. urticae proxima saepe rosa est.
Remédia anioris, lib. V, v. 46.
302 CH. JORET
Les roses selonc les orties Ne lor flairor ne lor bonté;
Ne perdent mie lor biauté, J'ai veu delez l'ortiier
Florir et croistre lou rosier,
Et un vieux poète, pour exprimer que le plaisir et la douleur
vont souvent ensemble, s'écrie ' :
Li rosiers est poingnans et s'est souef la rose.
La ressemblance qu'on peut signaler entre la forme et l'appa-
rence de la bouche entr'ouverte ou souriante et une rose a inspiré,
surtout aux anciens poètes allemands, nombre de locutions méta-
phoriques. « Son sourire, dit un minnesasnger -, en parlant de
son amie, ressemble à une rose ècarlate. » Et un autre s'écrie ' :
« La bruyère est dépouillée de ses fleurs; — mais je vois encore
des roses — lorsque sourit sa bouche vermeille. » Nithard en
particulier parle à chaque instant, dans ses chansons, des roses
et des fleurs que répand la bouche souriante de son amie ">-. De là
la locution « rire des roses », qui n'est que la traduction abrégée
de l'expression employée par Nithard. Quant aux expressions de
« vivre au milieu des roses », « être sur un lit de roses, » « mar-
cher sur des roses, » qu'on rencontre chez les écrivains de l'anti-
quité, elles devaient reparaître aussi, avec l'imitation de leurs
œuvres, dans les écrits et dans le langage des modernes.
1. Lacurne de Sainte-Pakye, s. v. rosier.
2. Rosenrot ist ir Lachen.
Schleiden, £)/ei?05e, p. 167.
3. Wenn die Haide baar der Blumen lieget,
Da noch seh' ich Rosen,
Wenn ir rotes Mûndel lachet.
4. Uhiand, Schriftcn., etc., vol. III, p. 420.
L'S LATIN CADUC
Par louis HAVET
5 itostrum. et snuigraccei qiiod dlciiniis sigma
Nil crroris hahet.
LVCILIVS.
Pour l'œil qui en suit l'histoire à vol d'oiseau, le matériel de la
langue latine présente un point curieux : les vicissitudes d'j final.
Ce phonème, au temps des Scipions, paraît en danger de mort;
tcmpus tend à tcnipu. Une mode ranime 1'^ vers le temps où la
Gaule est conquise; là il s'implante avec toute la langue, et il
s'implante vivace. Il traverse le haut empire, puis les trois petits
moyen-âges , séparés l'un de l'autre par la renaissance byzantine
du iV siècle et la renaissance de Charlemagne; puis l'aube de
l'aurore définitive et l'avènement des patois. Puis il s'éteint après
les croisades.
I.
Ici je veux étudier la période la plus ancienne. Pour un moment,
je remonte même au préhistorique.
Avant que le latin se fût séparé de l'ensemble de ses congé-
nères, rien n'indique que jamais s final tombât simplement : le
grec a s stable (equôs = ïr,T,oq) ; l'arique a soit une consonne
Çequôs = sanskrit açvàs, ou, à la fin d'une phrase, açva- avec Va
suivi d'un visarga; equosque = zend açpaçca), soit au moins
l'allongement compensatif (cquôs = skr. açvô, zend açpo) ; nul
lien historique entre Vo long arique et Vo bref qui devient final
dans cquô\s\. Non que l'ario-européen n'ait pu ou dû avoir déjà,
comme le sanskrit, un doublet syntactique (ekwôs chuo); mais
304 L- HAVET
Vo long de ces temps lointains n'a pas plus laissé de traces en
latin qu'en grec; pas même laissé de traces indirectes (s'il eût
vécu seulement jusqu'à Numa, il y eût eu des confusions entre
les deux déclinaisons d'*eqw et à'homô, comme il y en a, témoin
pondo pondère, entre les déclinaisons de dominus et àQ genus). Seul
ekwôs avait duré jusqu'aux temps latins; seul il a pu donner
equo par 0 bref.
La réduction de tempns à teiupn n'est peut-être pas un fait de
phonétique là où on la constate le plus sûrement, c'est-à-dire
devant une consonne, teuipû fcrt. Car les lois phonétiques, au
moins en général, atteignent de la même façon les combinaisons
de phonèmes qui naissent de la rencontre de deux mots et les
mêmes combinaisons placées à l'intérieur. Or, à l'intérieur d'un
mot, s devant consonne ne tombe pas tout entier. Si la consonne
est sourde, s subsiste {est, gessï). Si la consonne est sonore, il
reste de 1'^ sa durée, qui se reporte sur la voyelle précédente
(ntdus, pénis); en vain, là-contre, on alléguerait la brève de
càniena, càmillus , car dans ces mots morts la prosodie est
artificielle, ou la brève' probable de corpulentus, car, outre que la
langue a pu extraire de corpus corporis un radical corp , il se peut
que corpulentus vienne directement de l'ancien substantif, fléchi
comme stirps stirpîs, qui s'est conservé en sanskrit et en zend,
et dont le grec a un dérivé (r.pxr.-iozç).
Il est vrai que dans certaines langues, et précisément le latin
est de celles-là (Mém. Soc. ling. VI, p. 14), l'individualité des
mots est phonétiquement très nette. Une syllabe initiale ou
finale s'y prononce autrement qu'une syllabe intérieure, de
sorte qu'elle peut suivre d'autres lois phonétiques : ainsi 1'^ latin
se maintient en syllabe extrême {ànàs, corporà, ita) tandis qu'il
s'altère en syllabe intérieure (anïtes, itïdenî). Il n'est donc pas
absolument interdit de concevoir de même un traitement pho-
nétique différent, soit de ss dans gessi et tcmpus sit, soit de su
dans pesnh et estis nunc. Seulement il n'est pas très vraisemblable
que la position extrême, conservatrice pour 1'^?, ait été destructive
pour 1'^. Et surtout on remarquera qu'une légère différence dans
la position des organes suffit pour modifier un timbre vocalique,
L S LATIN CADUC 3O5
de sorte que la divergence entre ità et ittdem n'étonne pas ; tandis
que pour passer de tempïis à temph devant une consonne, c'est-
à-dire d'une syllabe longue à une brève, il faudrait à la fois un
amuissement de la consonne et une transformation du rythme,
à la fois un relâchement plausible de la phonation et une
indifférence extraordinaire de l'ouïe.
Ainsi donc, si tcmpû est venu se placer devant une consonne,
il y a chance que ce ne soit que par analogie. Où a-t-il pris
naissance ? Pas devant une voyelle, car s intervocalique ne tombe
pas en latin ; d'ailleurs, les poètes qui ôtent Vs dans îempit fert le
conservent dans tempûs erit. Mage erunt avec élision (Plante Poen.
461) montre qu'il existe un petit problème spécial relativement
aux formes que peut prendre l'adverbe magis; à part ce cas parti-
culier, la règle de la langue est incontestablement de prononcer
Vs devant voyelle. L'origine de tenipû doit donc, de préférence,
être cherchée à la fin de la phrase. Tcmpû fert , peu expHcable par
soi, pourra s'expliquer ^ds fert tempû suivi d'un point. Quand,
dans tempûs suivi d'un point, les organes ont été trop paresseux
pour qu'on entendît Vs, le petit silence ainsi produit se sera fondu
dans le silence de la pause, et la voyelle aura dû rester brève. Je
ne puis, malheureusement, justifier par l'histoire cette hypo-
thèse; 1'^ était très souvent prononcé, au temps de Plante, à la
fin d'une proposition (ci-dessous p. 314).
Pas plus d'ailleurs que tempû fert, tempûs erit ne doit être
d'origine phonétique; c'eût été tempur erit (cf. lares, de lases").
Ce qui renseigne chronologiquement sur tempû fert. Il faut que
tempûs ait été vivace encore dans la langue (soit indifféremment
devant une consonne ou devant un point, soit tout au moins
devant une consonne) quand il a protégé ou restitué tempûs erit,
menacé ou endommagé par le rhotacisme. Or le rhotacisme est
de date latine, non de date italo-celtique ni (si ce mot a un sens)
italique. Tempû fert ne peut donc pas remonter plus haut que le
latin. C'était probable d'avance, car le latin est séparé non
seulement du celtique, dont les monuments sont si éloignés des
siens, mais aussi de l'ombrien et de l'osque, par des abîmes
d'histoire linguistique.
306 L. H A VET
Quant à tempû en fin de phrase, cette forme peut remonter
haut; il est surtout admissible que 1'^, avant de disparaître, ait
pris de bonne heure un son moins franc. Le visarga final du
sanskrit peut être de date indienne, mais il peut aussi être de date
ario-européenne, ou au moins représenter une modification
indienne d'un son ario-européen déjà différent de Vs.
Après une liquide, la brève devenue finale peut se syncoper
comme dans puertia, libejtas, uVna, etc. *Ouattuorè = -.i—y-ç^zc,
devient quattuor, *puerô ou *puerii devient puer, *sacrû devient
*sacr puis sacer (cf. sacerdos = *sacrdos), *famuln devient faniul,
*debiîï devient probablement quelque chose comme debil (Ennius
cité par Nonius; les mss. ont debilo, c'est-à-dire peut-être debil,
peut-être bien debol, qui serait analogue àfacuiy Ainsi naissent des
doublets comme alacris (devant \oy û\t),alacer (devant consonne) ;
la langue finit par les utiliser pour distinguer les genres. Elle
ne le fait qu'après en avoir oublié la distinction phonétique,
puisque Ennius dit acer hiemps ei faniul oltimus. Je ne puis entrer
ici dans le détail de ces faits spéciaux. Pour la théorie générale,
ils ont l'intérêt de fournir un repère chronologique. La chute
de r^, dans quattuor, doit être antérieure à la chute de la voyelle,
dont nous n'avons plus aucune trace. Ceci avertit de ne pas, faire
descendre trop bas le phénomène de la chute de Vs.
n.
Il est temps d'arriver à l'époque historique. Ici nous avons
deux sources d'information, la prosodie et l'orthographe. Cette
dernière est peu sûre.
Une inscription qui est au plus tard de 264 avant notre ère
donne appios consol; l'épitaphe primitive de Barbatus, censeur
en 290, portait cornelio cn. f. Ne nous hâtons pas d'afiirmer pour
cela les prononciations Appios c-, Cornelio Gn-; il n'y a pas à
compter sur l'exactitude phonétique des graveurs. Car lvciom
sciPiONE FiLios BARBATi suppose un modèle qui avait Scipione
filio = Scipionem filiom ; de sorte que d'une part le graveur a mis
un s indu, et que d'autre part, inversement, l'auteur du modèle
LS LATIN CADUC 307
avait deux fois négligé de marquer la lettre m, laquelle pourtant
n'a jamais été muette devant consonne.
Quand les inscriptions deviennent un peu moins rares, deux
causes d'infidélité, qui agissent en sens contraire, inspirent une
défiance générale. D'un côté, les graveurs ont des systèmes
artificiels d'abréviation orthographique ; par exemple ils terminent
en I les gentilices en ius. Dans le sénatusconsulte des Baccha-
nales, les consuls sont cérémonieusement marcivs et postvmivs
au long, mais les secrétaires sont clavdi, valeri, minvci. Dans
l'épitaphe l. corneli l. f. p. h. scipio, corneli sans us est
abréviatif; comment savoir si cornelio sans s, dans l'épitaphe
de l'ancêtre, n'était pas une abréviation moins perfectionnée?
D'un autre côté on se plaît tout au rebours, à une date un peu
moins ancienne, à graver ce qui ne se prononce pas; un hexa-
mètre finit par lvcivs mvmmivs donvm, et cette tradition du
superflu a passé aux copistes d'Ennius, de Lucilius, de Lucrèce,
ainsi qu'à ceux de Plante et de Térence. Par caprice, les ortho-
graphistes de l'époque classique ont admis mage à côté de magis
(et magî} cf. les grammairiens qui citent Virgile Aen. X 481),
pote à côté de potis, et, dans les secondes personnes médio-
passives, -re à côté de -ris. Ces détails sont sans intérêt pour la
théorie générale. Sulti gênas d'Ennius était écrit sans s dans Festus
et peut-être déjà dans les mss. antiques d'Ennius; sans doute
les copistes romains ne sentaient plus clairement dans cette forme
la seconde personne du pluriel. Parfois des copistes ont supprimé
s final devant une lettre similaire, s, /, peut-être r; c'est un
accident dont Lachmann (sur Lucrèce, p. 29) me paraît avoir
méconnu le caractère ; iiirginali modestia d'Ennius, admis par
Lachmann comme nominatif, fait le vers faux. Les mss. du
de Finibus donnent, dans Lucilius, cognitu qui sis in quo cognitu,
pour cognitus qui sis in quo, dit-on, mais plus probablement p jur
cognita quae sis in quo, car il s'agit de l'herbe \i%x^cq ou lapathus,
dont le nom est féminin.
Si on voulait faire l'histoire du son s d'après l'orthographe, il
faudrait avoir des critères non seulement pour démêler les lapsus
fortuits, mais pour distinguer avec suite entre les époques, entre
308 L. HAVET
les artifices inverses des abréviateurs et des théoriciens, peut-être
entre des nuances de cérémonie. Et ici se place une observation
qui va plus loin que la question de 1'^ : dans les vieilles inscriptions
latines, il n'y a pour ainsi dire pas d'orthographe naïve. Les
Romains se sont disputés en matière d'orthographe avant d'avoir
une littérature ; Appius l'Aveugle « détestait » le Z bien des
années avant que fût jouée la première pièce d'Andronicus; les
vieux poètes, Ennius, Lucilius, Accius, ont polémisé à l'envi
sur l'orthographe. Dans consul la lettre n a été fixée, ou plutôt
restaurée, à une date où depuis longtemps elle était muette, si
bien qu'on mit de même un n de trop dans thensaurus (ce signe
parasite, comme parfois s en français, indiquait seulement de
prononcer longue la voyelle précédente). On sourira peut-être,
mais je me demande si le pédantisme orthographique des Romains
ne tient pas au même principe que leur grandeur, à l'entêtement
de tout faire par règle. Cet entêtement leur a donné la force,
tandis qu'à d'autres l'inconscience donnait la grâce.
III.
J'arrive à la seule bonne source d'informations, la prosodie.
La versification saturnienne ne peut guère renseigner. L'hé-
mistiche fortis uir sapiensque paraît plus élégant si on prononce
fortl, mais cette prononciation ne paraît pas exigée. Et, hors de
cette place du vers, le saturnien ne fait entre les longues et les
brèves aucune distinction, quand il s'agit des syllabes finales; il
n'a de prosodie caractérisée que pour les syllabes initiales ou
intérieures.
IV.
Dans la versification ïambo-trochaïque des dramatiques, il
subsiste des traces notables de cette indétermination des finales.
A telle place du vers, operîhus pourra être remplacé indifférem-
ment par operë sed ou opçrl scd, tandis qu'il ne pourrait pas l'être
L S LATIN CADUC 309
par openbit. Mais, à d'autres places, les syllabes finales ont une
quantité franche comme les autres. Aussi la versification drama-
tique est-elle plus féconde pour l'histoire de Vs que la satur-
nienne. On y constate que tempus et tempu sont admissibles l'un et
l'autre. Et cela, devant n'importe quelle consonne; nulle diffé-
rence entre les sonores et les sourdes, entre les muettes et les
semi-voyelles, etc.
Pour ce qui concerne la chute de Vs, on a surtout occasion de
la constater dans un demi-pied faible formant la syllabe pénul-
tième d'un vers (ou d'un premier hémistiche d'ïambique
asynartète; pour le premier hémistiche du trochaïque, j'ai
peur que M. R. Klotz ne se soit exagéré la nécessité d'avoir une
brève, Grund:{iige altromischer Metrik p. 189). Les exemples sont
rares et peu variés, le mot qui suit 1'^ ne pouvant être qu'un
monosyllabe. Ils suffisent, toutefois, à montrer que la consonne
devant laquelle tombe 1'^ peut être quelconque. C'est une
sourde dans commonitu sum Trin. 1054 (je rappelle qu'ici et
partout les copistes écrivent obstinément Vs non prononcé),
Amphitruoni sum Amph. 411, quali sit Bacch. 78e, tempu fert
Térence, Ad. 839, devant une sonore dans esti nunc Rud. 512,
seruasti me Poen. 562, perdi me Merc. 324, teneti rem Poen. 565,
esti nos Truc. 153. Je signalerai à part eamu, tu Stich. 622. Ici
il y a peut-être une petite pause devant tu, qui est plutôt un voca-
tif qu'un nominatif sujet. Le mot eamus serait ainsi à peu près
dans la situation d'un mot final, ce qui peut donner à penser qu'à
la fin de la phrase aussi on prononçait volontiers, ou on pouvait
prononcer, eamu. C'est ce que j'ai indiqué comme plausible pour
des raisons linguistiques ; les vérifications ne peuvent être ni fré-
quentes ni sûres. On a bien dans Ennius Inlicit inritatu , tenet
occasu , iuuat res , vers où Vs tombe deux fois devant une ponc-
tuation , et un autre vers Ft faceret facinus leuis aut malu, doctu
Jidelîs; on a dans Lucilius Déblatérant blennus bonu, rusticu conci-
nit una; Tristes difficiles sumu, fastidimu bonorum; Sublatus pudor
omni, licentia... Mais parfois Ennius prononce Vs devant une vir-
gule : Spernitur orator bonus, horridu miles aniatur. Dans Plante
même, nous verrons plus loin que Vs peut subsister à la fin d'une
310 . L. HAVET
réplique. Il n'est donc pas prouvé qu'eamu, tu conduise par
induction à supposer un eamu final.
Le premier pied d'un vers ïambique peut être formé par un
mot dactylique. Ceci permet d'observer la chute de 1'^ non plus
dans un demi-pied faible, mais dans la seconde moitié d'un demi-
pied fort, c'est-à-dire encore à une place où ne tombe pas le
« temps » de la mesure : Vnicû qui Poen. 65, Militt qui Bacch,
574, Filiil quam Merc. 261, Moribn praefectum Aul. 504, Oinnibii
modîs Pseud. 1074. L'observation ne peut être renouvelée à
d'autres places d'un vers ïambique ou trochaïque, car le demi-
pied fort second est le seul qui puisse être formé par deux brèves
terminant un polysyllabe. A l'intérieur d'un vers, un mot comme
tenipore ne s'emploie que devant une voyelle, avec élision de la
finale; on ne trouve jamais tempore fert , ni par conséquent tempo-
risfert prononcé sans s. L'exemple Macciu uortit Asin. 11, où ciu
formerait un demi-pied faible, est sans authenticité; les mss. ont
maccus et non maccius , et c'est évidemment Maccus qu'a voulu
mettre, au temps des atellanes, i'interpolateur auteur de ce vers,
trompé par la popularité d'un nom devenu familier aux oreilles, et
aussi par l'ambiguité du génitif Macci; cf. la confusion entre PJau-
tus et Plautius, expliquée de même par le génitif Plauti (Varron
dans Aulu-Gelle, III, 3, 10). Dans les exemples apparents tels
C[uistiu sit Trin. 552, il faut restituer le génitif archaïque , isti.
On admet généralement, soit au demi-pied fort, soit au demi-
pied faible, des pyrrhiques comme opu pour opus. Linguistique-
ment, en effet, une prononciation opu sit, opu débet est très vrai-
semblable, mais je ne crois pas qu'elle puisse être démontrée si
vite^par la métrique. Car un disyllabe peut former demi-pied
même quand sa seconde syllabe est longue par position ; ainsi la
monnaie métrique d'ad nos est indifféremment apud buuc ou apud
nos. Enim , lacet, siniul , uiden peuvent, devant une consonne,
remplacer une longue ou sa monnaie ; donc opus le peut aussi ,
même si on fait sonner Vs. Et comme magistratu, dont Vs s'est
toujours prononcé , peut valoir un ionique , on peut compter
magis très pour un anapeste sans recourir au doublet mage. Pour
déterminer les cas particuliers où, peut-être, les prononciations
l's latin caduc 311
opus, magis sont illicites, il faudrait avoir établi que ces cas parti-
culiers excluent aussi cnim ou siniul comptant pour un demi-pied.
Ce serait l'affaire d'un travail délicat, et dont l'exposition dépas-
serait en longueur le présent article.
De même que la prononciation opu est généralement inutile,
Fbi is detukrit Poen. 561 vaut deux anapestes, sans qu'il soit le
moins du monde nécessaire de prononcer /. D'après les règles
générales de la prosodie plautinienne, ubi is devant consonne
pourrait s'échanger avec ubi id, ubi et, ubi an, ubi hoc, ubi ex, ubi
hune, qui formeraient aussi la monnaie d'une longue. J'ajoute
qu'une prononciation i est peu vraisemblable. Les monosyllabes
ne perdent leur s ni dans Plante ni dans la versification dacty-
lique. Le latin , qui allonge d'office tous les monosyllabes brefs
quand ils sont terminés par une voyelle (tû, dâ, ne), a conservé
la voyelle brève dans is, quis, bis, probablement parce qu'on ne
disait jamais ï, qui, M (dûs est dû à l'analogie de da). Les compo-
sés commençant par quis ont toujours la première syllabe longue,
quisquam Amph. 130 et Névius, quispiam Amph. 825, quisquis
Livius Andronicus et Plante, Amph, 1041 (il faudrait pronon-
cer quiquis au v. 309, mais dans Quis homol Quisquis homo hue
le second homo n'est probablement qu'une répétition du premier,
occasionnée par Vh de huc^. On ne finit pas un vers par quisquam
ou quisquis; quispiam n'équivaut jamais a. faeiam. Il est vrai
qu'Ennius a employé dans un hexamètre siquï, mais ici quis est
devenu enclitique (la différence de traitement entre quis initial et
quis final, dans des soudures qui n'ont rien de préhistorique,
semble supposer que la chute de Ys est de date latine; v. p. 305).
Les formes primitives isdem , quisdam n'ont laissé de descendance
qu idem, quidam, où l's est représenté par l'allongement. Dans les
passages comme is compellit Trin. 672, je pense que Vs est non
seulement requis par le mètre, mais imposé par l'usage de la
langue.
Des personnes familières avec le vers dactylique, mais non avec
les ïambo-trochaïques, pourraient s'exagérer la variété des exemples
où doit se manifester la chute de Vs. Ainsi, Ennîus ayant mis
dans un hexamètre eorpu meum , on pourrait attendre des dactyles
312 L. HAVET
(valant un pied soit ïambique, soit trochaïque) comme corpu me-,
des anapestes (valant un pied soit ïambique, soit trochaïque)
comme -pu meuni. En réalité, ces combinaisons ne peuvent se
rencontrer. Dans le trochaïque Meus ocellus meum labellum...
Poen. 36e, le second pied est -cellus ou -cellu, non pas -cellu nie-,
et le troisième est meum la-, non pas -um la- ; les deux syllabes
de meum forment ensemble le demi-pied fort, comme au vers
suivant meum mel meum cor...-, métriquement, rien n'empêcherait
de remplacer ocellûs par ocellôs. Ici la présence ou l'absence de 1'^
importe peu. Il en est de même dans tous les cas analogues;
7nentè mm ne se rencontre jamais qu'à des places où le mètre
admettrait aussi bien menti meae. La règle peut se formuler ainsi :
dans la versification ïambo-trochaïque, pour que la finale brève
d'un polysyllabe joue un rôle qui ne puisse être joué par une
finale longue , il faut un des deux cas bien déterminés qui ont été
étudiés tout à l'heure, c'est-à-dire le cas de gnatè mi ou d'cj-//[^]
nunc final, celui à'Omnia resciui ou de FiUu[s\ quam initial. Ces
deux cas une fois vus, j'en ai fini avec la chute de Vs.
J'arrive donc à sa conservation. Elle n'est jamais vérifiable à
coup sûr dans les demi-pieds faibles; s'il existe, à la fin du vers,
un demi-pied faible qui peut être formé d'une brève, mais non
d'une longue, il n'existe aucun demi-pied faible où la règle con-
traire s'impose. Sans, doute il y a une circonstance où la conser-
vation de Vs pourrait paraître plausible, au demi-pied faible
pénultième. En principe, un vers ne doit pas paraître finir deux
fois de suite. La fin de vers mater sua est légitime (Men. 17),
mais non la fin de vers pàter suus. Il serait donc soutenable de
faire sentir Vs dans dicturus sum; tace Merc. 431, et même dans
des exemples où la syllabe antépénultième n'est pas suivie d'une
ponctuation, comme deartuatus sum miser Capt. 640, ipsus sum
mihi Bacch. 549; ou encore, peut-être, tempus se daret Bacch.
676, pestis te tenet Amph. 580, tacitus te sequor Bacch. 109, mani-
hus plus dolet Truc. 768. Mais cela n'est rien moins que néces-
saire. Si la prononciation joignait te-tenet et le séparait de pestis,
rien n'empêchait de prononcer ^^5f/, le vers ne paraissant pas finir
deux fois; c'est ainsi qu'on a uestimenta me-iubes As. 92, Staphyla
L S LATIN CADUC 3 1 3
te-noco Aul. 269, Mnesiloche dic-mihi Bacch. 705, quah tu-mihi
Men. 1027, nescire sat-scio Merc. 382. Si la ponctuation autorisait
conspicere, iam-tenes Epid. 401, facimus, it-dies Rud. looi, elle
autorisait nactu; nunc-abi As. 228, habebi , tum-dato Men. 547,
cerritu; fac-sciain Men. 890, et à plus forte raison consignemu. -\\-
Num-moror Cure. 367, insiliamu. -j|- Tu-sali Mil. 279. L'exemple
damnuni praestet facere quam-lucrum Capt. 327 autorise minore
sumptu simu quam-sumus Aul. 484; aula quae-siet Aul. 765 auto-
rise dici quid-uelis Epid. 462. Dans egone architectus? uah! -f(- Quid
est? Mil. 1 134, la question quid est relève seulement uah, non pas
toute la phrase; ceci suppose que uah quid est, bien que partagé
entre deux interlocuteurs, forme un groupe pour l'oreille, et que,
par conséquent, il est peut-être licite de prononcer architectu.
Dans qualis sis scio Aul. 217 (cf. Poen. 279, Rud. 139), rien
n'empêche de prononcer çwa/z sUs; Plante abrège ainsi niëô, mèàs.
Pour admettre avec sécurité la conservation de \'s au demi-pied
faible, il £iudrait avoir une théorie générale de la façon dont les
monosyllabes devaient, ou pouvaient, s'appuyer soit sur le mot
précédent, soit sur le mot suivant ; or, cette théorie est loin d'être
faite. Elle a une certaine connexité avec la théorie des enclitiques
et proclitiques, mais sans se confondre avec elle. Elle est difficile
à formuler même pour le grec, où la loi de Porson fournit
pourtant un critère précieux. Pour le latin, il se passera peut-être
bien du temps avant que les métriciens l'aient tirée au clair.
Quelque part du moins la conservation de Vs peut se constater
sûrement; c'est dans les demi-pieds forts, c'est-à-dire lorsqu'un
« temps )) de la mesure tombe sur la syllabe en s. Il y a deux
cas à considérer. Ou le demi-pied faible suivant sera formé d'une
syllabe unique, brève ou longue, où il sera formé de deux syllabes
(soit deux brèves ordinaires, soit une brève et une de ces longues
abrégées, propres à l'ancienne métrique). Dans le second cas,
nous devrons renoncer à déterminer si Vs se prononce ou non.
Car les groupes ^^,^^ et i:-,^^ sont toujours échangeables ad
libitum, quand un « temps » tombe sur la seconde des quatre
syllabes (cela tient à ce que le tribraque apparent ^,^^ n'est pas
un vrai tribraque : un vers peut finir par cum familia -,^^^-
314 L- HAVET
avec tribmque propre; il ne peut finir par mente tnuîier -^,v^^-
avec faux tribraque, non plus que par menti mulier). Ici en
particulier se justifie le principe général (ci-dessus, p. 3 12) qu'une
finale brève ne joue guère de rôles autres que ceux qui convien-
draient aussi à une longue. Lesbonice esse uideatur Trin. 629
forme un hémistiche trochaïque aussi bien que Capt. 941 Quod
bene fecistl referetur, ou Trin. 343 Ft ita te aliorum miserescat. Il est
donc clair qu'on peut prononcer soit ckfessu soit defessus dans cet
hémistiche tout semblable (Epid. 720), Ego sum defessus reperire.
Seulement dans le premier des deux cas distingués tout à
l'heure, c'est-à-dire seulement devant un demi-pied monosyl-
labique, la métrique indiquera une prononciation déterminée.
Elle indiquera toujours de prononcer 1'^. Ce sert tantôt devant
une longue comme dans l'hémistiche trochaïque Minus iam
furtificus sum quam antehac Epid. 12, tantôt devant une brève
comme dans cet autre hémistiche trochaïque, Rcpudium rébus
paratis Aul. 784. Us se conserve indifféremment soit devant
les sourdes, comme dans ces deux exemples ou dans hahetis qui
Poen .276, corporis candoribus Men .181, corporis custodias (Névius) ,
fungaris iuum Trin. i,pectus tuum (Névius), saucius fligit (Livius
Andronicus), difficilis foret Trin. 64e, soit devant les sonores,
moribus dignum Trin. 1045, intellegimus bona Capt. 142, amîcus
numquani Trin. 716, meus me Poen. 885, rapidus raptori Men. 65,
salutanius Lyce Poen. 621, hospitis iussu Merc. 102, intus uolent
Capt. 114. Parfois il faut le prononcer devant un groupe com-
mençant par un autre s, amplius scit Rud. 329 (omnia scit ne
ferait pas le vers). Us prononcé peut être immédiatement
suivi d'un changement d'interlocuteur : amplius. -|-|- Nam Asin;
41; potius. -fj- Num Bacch. 212; Mnesilochus -jf Viuit ib. 246
(de même, quand l'interlocuteur commence sa réphque par une
voyelle, 1'^ qui précède se prononce au demi-pied faible dans
hominis.-\\- Equidem Amph. 576; credis.-^Eo ib. 756; scruus.-^
Abeo ib. 857 ; et au demi-pied fort dans cris. -||- Vbicumque As. 1 10;
aedibus.-^Abi Aul. 459 ; etc.). Ce qui indique que si, selon notre
hypothèse, la suppression de 1'^ a commencé à la fin des phrases,
elle n'était pas pour cela devenue indispensable à cette place.
L*S LATIN CADUC 315
Dans la versification ïambo-trochaïque des dramatiques, en
résumé, on constate la disparition de Vs dans des syllabes qui
ne portent pas le « temps », sa conservation dans des syllabes
qui le portent; la nature de la consonne suivante et la ponctuation
sont indifférentes. Deux hypothèses sont possibles. Ou la langue
parlée emploie capricieusement tempus et tenipu, et le poète
choisit, sans recevoir de l'usage une influence quelconque; ou
bien la langue parlée favorise une des deux formes, et le poète
subit l'usage quand il emploie l'une, réagit contre l'usage quand
il emploie l'autre. C'est peut-être cette seconde hypothèse qui
est la vraie. A en juger par ce que nous montrera bientôt la
poésie dactylique, la fin de vers esti nunc et le commencement
de vers Filiu quam reflètent avec naïveté le parler courant, tandis
que la prononciation 7'ebus paratis implique une tendance
réfléchie au conservatisme, une envie de ne pas laisser prescrire
la façon d''articuler des ancêtres. Si bien que, par une bizarrerie
du hasard, la plus artificielle des deux prononciations serait
représentée par les exemples de beaucoup les plus nombreux.
V.
La versification crétique des dramatiques et leur versification
bacchiaque n'ont rien à nous apprendre. Car, dans l'une et dans
l'autre, les demi-pieds, considérés isolément, suivent des règles
que la versification ïambo-trochaïque fait suffisamment connaître.
Quant aux anapestes, ils seraient instructifs. Mais les mor-
ceaux anapestiques de Plante présentent tant de difficultés cri-
tiques, et ils ont été si malmenés par des théoriciens brouillons
qui sont parvenus à les rendre presque illisibles, qu'il ne me
paraît pas possible d'en parler incidemment. J'aime mieux avertir
que mon travail est ici incomplet d'un paragraphe.
VI.
La versification dactylique commence avec Ennius, qui a
naturalisé à Rome le vers d'Homère.
Ennius, relativement à Ys caduc, paraît se comporter d'une
3 lé L. HAVET
fliçon simple. An demi-pied fort, Vs se prononce toujours.
C'est une nécessité, car le demi-pied fort n'admet jamais une
syllabe brève. Ainsi ...uolaiiit auîs, simiil... Au demi-pied faible,
devant consonne, la règle paraît être de supprimer 1'^. Dans les
mots à pénultième brève, ratu Romulu praedam, cela va de soi. Il
paraît en être de même dans les mots à pénultième longue. Ennius
cominence bien le vers par Scitic secunda, Quint u pater, Priniu
senex, mais ne paraît pas l'avoir jamais commencé par quelque
chose comme Primas se (Virg. Aen. II 370). Il écrit Dnm quidem
unus hûino ucstitu (je remplace par uestitus la glose Romamis^ toga
superescit, ...uoluendu per aetbera uagil, mais il est douteux qu'il
ait jamais fini par quelque chose comme audetis tollere moles (Aen.
I 134). A la vérité il existe un vers Qualis consiïiis quantumque
potesset in armis, écrit en marge de l'Orose de Saint-Gall, au
xi^ siècle, par l'abbé Ekkehard IV, qui devait avoir sous les
yeux une citation fliite par Cicéron dans un passage aujourd'hui
perdu du De republica. Mais qualis, lecture qui d'ailleurs n'a
pas paru certaine à M. Dûmmler, ne peut se construire, et, en
outre, ne conviendrait pas au sens. Il s'agit, d'après le passage
d'Orose visé par Ekkehard, d'un espion qui renseigne les Car-
thaginois, inquiets des intentions d'Alexandre le Grand après
la prise de Tyr; le vers devait donc commencer par Oualia
consuJeret, ou Oualia consilia (avec allongement par la césure ?),
ou Oualibu consiïiis. — Priscien, d'autre part, cite un vers
Qnos homines quondam Laurentis terra recepit, et cela comme
exemple de Laurentis pour Laurens. Je n'ai rien à invoquer
contre ce texte, si ce n'est la défiance même que m'inspire la
conservation de 1'^. Mais je doute que personne allègue ce
fragment avec confiance. Si par hasard le poète avait mis teJlus
Laurenti, il est clair que les grammairiens ont dû être induits
à rajeunir inconsciemment la métrique du vers. — Il n'y a
aucun compte à tenir de la fin de vers studiosus quisquam erat ante
hune, admise par Bâhrens, Ante hune, d'après le contexte de
Cicéron (Br. 71, cf. Or. 171) commençait une phrase à part. Le
reste, mutilé dans les mss., devait avoir la disposition suivante
(je ne donne un supplément qu'à titre d'exemple) :
L S LATIN CADUC 317
Cum neque musarum scopulos <superaucrat ullus
Et sacra Romanus iuga>, ncc dictis studiosus
Quisquam crat.
On ignore comment finissait le vers Caniibus hiiinaiiis disten-
tus...
Au cinquième pied, la chute de Vs précédé d'une longue est
forcée, car un spondée cinquième ne peut finir avec un mot.
Au troisième pied, elle est forcée si le vers a une coupe
régulière : Fires uitaque corpà nieuni... Une fois Ennius, gêné
par la difficulté d'une énumération technique, a négligé la coupe
et terminé le troisième pied par la syllabe en s. Mais, dans cet
exemple unique, le mot suivant commence par deux consonnes.
C'est la preuve que 1'^ final ne doit pas être prononcé : Cui par
imber et igni, spiritus et graui terra. Spiritus allonge igni\/\, comme
ailleurs scamna allonge stabilita.
Au second pied les règles de la coupe entraînent d'ordinaire
la chute de Vs, Haec ecfatii pater... Quand la coupe est au trochée
troisième, le second pied peut théoriquement être formé par un
mot ou une fin de mot spondaïque, T^ç oï TSTapr/;? "Op/^---
(Iliade XVI 196). Ennius pourtant n'use pas de cette forme (il
ne faut pas la confondre avec celle qu'il admet dans les vers
à penthémimère, quand le monosyllabe qui suit le second pied
s'appuie sur lui, BelUpotentes sunt... Sollicitari te...; cf. plutôt
le vers à hephtémimère Aspectabat uirtutein...). Il préfère, quand
le second pied est formé d'un seul mot devant un trochée,
en faire un dactyle, Celso pectore saepe... (de même Virgile,
Arnientarius Afer...^. Par un hasard peu vraisemblable, nous
aurions, d'après les éditions d'Ennius, un exemple unique du
spondée second ainsi placé, et ce serait justement un spondée
exigeant la conservation de 1'^ :
Additur orator Corneliu suauiloqucnti
Ore Cethegus Marcu Tuditano conlega
Marci filius...
J'ai montré ailleurs {Revue de philologie, 1890) que diverses
raisons doivent inviter à corriger Cethegu Tuditano Marcus.
3l8 L. HAVET
Voilà encore une prosodie anomale qui disparaît. D'autres
exemples proviennent de corrections arbitraires; ils ne reposent
pas sur l'autorité de la tradition manuscrite et ne valent pas
même la peine qu'on les discute. Si bien que, dans tout ce que
nous avons d'Ennius, un seul exemple d'^ conservé au demi-pied
faible garde quelque valeur, Laurentis terra. Or, on l'a vu, cet
exemple n'est pas de ceux qui confondent le scepticisme par la
difficulté de les corriger.
Dans Ennius comme dans Plaute, la chute de Vs ne tient en
aucune façon à la nature de la consonne suivante. On a d'une
part fundità curant, pria quant, inritatû tenet, ecfatû pater, sultï
gênas, occasû datus, Carthaginiensibti hélium, loul Neptunus, corpil
meuni, somnii reliquit, memoretl loqui , alhà iuhar, quaesentibâ
uitam, inclitu signuni, lupii feniina; d'autre part natus Capys,
equus qui, similis turpissima, precibus pater, pectus duni, pestis
necuit. Venus Mars, facinus leuis, Mercurius louis, Cyclopis uenter,
suauis sonus, Tiberis flumen.
VII.
Lucilius , comme Ennius , garde forcément 1'^ dans les demi-
pieds forts. Comme lui, il le supprime forcément dans la seconde
moitié des demi-pieds faibles, ainsi que dans la première moitié
de trois d'entre eux, les 5^, 3" et 2". Comme lui, dans la première
moitié des autres demi-pieds faibles, il supprime Vs volontaire-
ment : au premier pied, lanu Ouirinu pater, Munu tamen, Broncu
Bouillanus , Intu modo, Magnu fuit, Seruu neque, Caluu Palan-
tina (?) ; au 4^ pied, primu Trebelliu multost, diuersu uîdebitur ire.
Comme dans Ennius, les éditeurs ont arbitrairement introduit dans
Lucilius des exemples contraires à cqs règles; je me dispenserai
de les discuter. Mais quelques exceptions apparentes sont fondées
sur des autorités; celles-ci méritent examen.
Il faut écarter par la question préalable le vers inintelligible et
dénué de coupe Quis totuni sois corpus iam perolesse hisulcis ; j'ai
proposé corpu lani , Rev. de phil., 1890, p. 106. De même le
vers corrompu Vnus consternit nouis tietus restibus (var. rébus,
LS LATIN CADUC 319
pestibus, prestihus) aptus, cité par Nonius pour aplus au sens de
conexus, conligatus. Ici le prétendu unus est une portion d'un
mot grec altéré; il faut sans doute Clinidion sternit nobis uetu,
restibus aptum. Le y.Xivi'oiov est un lit pouvant servir à deux per-
sonnes (jiobis), comme le prouve un passage de Plutarque cité
dans le Thcsaurus.
On admet, dans un passage cité par Aulu-Gelle, la disposition
suivante :
Vno oculo pedibusque duobus, dimidiatus
Vt porcus...
Or le sens invite à disposer autrement, ce qui fait disparaître
Tanomalie du 4^ pied et donne une meilleure coupe. Il y a, il est
vrai, à faire une toute petite correction, celle A'ut en uti :
...une oculo pedibusque duobus,
Dimidiatus uti porcus...
Nonius cite un fragment commençant par le vers Puhliu
Pauu mihi Tuhitanus (var. Turbitanus^ quacstor Hibera. On a
pensé qu'il fallait corriger TudUanus, ce qui oblige à intervertir,
Tuditanus mihi, et amène la syllabe en s dans le demi-pied fort.
La correction Tuditanus ne peut être certaine, les renseignements
historiques sur le personnage désigné faisant défout. Mais,
comme l'existence d'un gentilé en -ttanus ne paraît pas suppo-
sable, la nécessité de l'interversion s'impose en tout cas, et en
tout cas l'anomalie prosodique est éliminée.
Dans le fragment iactans me îit febris querquera , on a fait de
febris le quatrième pied d'un hexamètre. En réalité, le fragment
est le commencement d'un pentamètre, et -bris tombe au demi-
pied fort (Rev. de phil., 1890).
Un passage plus embarrassant serait le fragment de deux
vers cité par Nonius, Quod deformi senex, arthriticus ac poda^
grosus, Est quod mancu miserque, exilis ramice magno. S'il faut
réellement lire exilis, il est clair que Vs se conserve ici à la
fin du quatrième pied. Mais le texte satisfait mal ; aussi on a changé
miser en macer, ce qui fait double emploi avec exilis. Ce n'est pas
320 L. HAVET
7niscr qu'il fallait changer ; ce mot est excellent ici, car il signifie
« malade » ; il se dit en ce sens tantôt de la personne, tantôt de
la partie du corps. Miser ramicc magno signifie : incommodé
d'une grande hernie. Le mot corrompu est exiîis; la correction
ex iïilm, ou peut-être au singulier ex ili, fait disparaître à la fois
la difficulté du sens et l'irrégularité de la prosodie.
Quant au versHymnis cantando quem adseru<au>isse ait ad se, je
ne crois pas qu'on puisse en rien tirer contre la théorie que j'ai
exposée. Le nom propre Hymnis a pour génitif dans Lucilius
Hymnidis, c'est-à-dire que sa flexion est celle des noms grecs en
(ç ($:;, latinisée à la façon de lapis lapidis. Si on suppose que
dans cette déclinaison la finale is a pu devenir /, on ne sera pas
très embarrassé pour cela ; cantando est peu clair (ce qui a amené
M. Lucien Mûller à lire captando); on pourra penser à Hymni
catillando, correction assez séduisante et qui m'a beaucoup tenté
jadis, la restitution d'un mot rare étant le péché mignon de tout
philologue archaïste. MaiS;, après réflexion, il me paraît très invrai-
semblable que la prononciation Hymni ait pu exister. Au nomi-
natif des radicaux latins à dentale, Vs représente à la fois deux con-
sonnes; ainsi *milès est pour milèts (cf. princeps'), devenu d'abord
par assimilation *milëss. La prononciation -ëss est encore en
vigueur au temps de Plante, car la finale forme une syllabe longue
devant une voyelle (ainsi Aul. 528 Miless impransus; deux vers
plus haut, la fin du vers miless aes dari aurait pour équivalent
prosodique non pas certus aes dari, qui pourrait être suspect de
faire difficulté, mzis princeps aes dari). L's de miless devant une
voyelle (miless) ne se confond donc pas avec 1'^ de dominûs; l'un
est double et l'autre simple, et tout porte à croire que devant une
consonne la distinction subsistait, Vs simple étant caduc et Vs
double tenace. De même qu'on prononçait bonus est mais miless est,
on devait prononcer bonû suni mais jamais mile sum. Et de fait nous
constatons bien la conservation de Vs étymologiquement double
{miles Poen. 468, hospes 120, diues Cure. 373, cornes Merc. 852,
pedes Mil. 464, tarmes Most. 82e, hebes Mil. 53 , interpres Poen. 444,
intercus Men. 471), mais jamais nous n'en constatons la chute. La
règle s'applique aux formes qui contiennent la seconde personne
LS LATIN CADUC 32 1
es prononcée ëss, ou sa forme enclitique -s prononcée -ss (ess est
à est, et -ss est à -st, comme fers est 2.feri); Vs de ces formes peut
subsister devant consonne {es Trin. 715, potes 87, obiurgandu-s
96, rogaturu-s 198), mais jamais il ne tombe. Ainsi la fin de vers
diues suiii salis Aul. 166 n'est pas assimilable phonétiquement à
ipsu[s] suni mihi (ci-dessus, p. 312), ni la consécution syllabique
lapis làpldem As. 31a defessus rëpërirc (ci-dessus, p. 314). La pro-
position dignu-s à la fin du vers Mil. 12 17, la proposition tiite-s à la
fin du vers et de la phrase Most. 168, ne peuvent se confondre
avec dignu, qui était probablement la prononciation la plus ordi-
naire de l'adjectif devant un point, et avec tute. Bien qu'on pût
prononcer odiosus l'adjectif placé à la fin d'une phrase (ci-dessus,
p. 3 14), il est probable qu'en entendant Ys le premier mouvement
de l'auditeur était de décomposer logiquement odiosu-s, ce qui est
légitime par exemple Pers. 236. Pas plus que Plante, d'ailleurs,
les poètes dactyliques ne paraissent avoir jamais supprimé 1'^
étymologiquement double. Lucilius par conséquent a dû dire
Hymnis, même si le souvenir de la forme grecque, en sigma
non caduc, n'exerçait aucune influence sur la prononciation
latine '. Prononcer Hymni, c'eût été s'engager à décliner au
génitif Hymnis et non Hymnidis, à l'accusatif Hymncm.
Comme dans Ennius, il reste pour la conservation irrégulière
de Vs un seul témoignage. C'est le vers Oui neque iumentum est nec
seruus nec cornes ullus; certes, il n'a rien de suspect par lui-même.
Mais, comme l'exemple fourni par Ennius, il n'est pas de nature
à inspirer confiance. Il est très possible que le satirique ait écrit
Cui neque iumentum nec seruu nec est cornes ullus, plaçant le verbe
est comme le place Horace (Et sutor bonus et solus formosus et est
rex, Sat. I, 3,125). Si tel était le vers original, il était presque
inévitable que les copistes de l'époque classique y rétablissent à la
fois la syntaxe ordinaire et la prosodie de leur temps.
I . Lucilius était très latiniseur. Il a latinisé la désinence nominative os dans
les fins de vers scorpiu cauda (les mss. de Nonius ont une fois scorpms et deux
fois scorpios) et, avec suffixe comparatif pourtant bien grec, rhetoricoteru tu seis
(ms. rhaetoricoteriifiiiseis). Ce qui a induit Bàhrens à lui faire prononcer Ilia
pour 'D.'.x; !
MÉLANGES. 21
:22 L. HAVET
VIII.
Lucilius a fini un vers par unusquisque mouetur. Us d'unus est
évidemment prononcé, mais ce n'est pas là une exception à la
règle, puisque la soudure des deux mots empêche cet s d'être
final. A supposer d'ailleurs que la prononciation unuquisque ait
été permise par l'usage (ce qui peut dépendre de la date à laquelle
la soudure s'est effectuée), elle était incompatible avec le r}^thme
dactylique. On a vu plus haut (p. 311) qu'il ne fondrait pas son-
ger à unûquique.
Vnusquisque sera pour nous l'occasion naturelle de parler des
soudures de mots en général. La plus importante par sa fré-
quence est la soudure avec qm. Us s'y est maintenu avec ténacité.
Dans les poètes Vs est souvent prononcé devant que : dans
Andronicus soUemnitusqm, dans Plaute fluctibusque Rud. 369,
auusque Trin. 645, inscitusqm Mil. 734, quantusque Amph. 106,
ipsusque Amph. 252, ludusque As. 13; dans Y.nmviS foedusque,
magisque, magnusque bonusque, dans Lucilius Postumiusque ,
iocusque, etc. Mais jamais les poètes dactyliques ne suppriment 1'^
devant que. Ennius finit un hexamètre par terraque corpus, mais
non par corpiique terra. Il loge devant le trochée final les pluriels
neutres sepulcraque, laetaque, mais non des formes masculines
comme laetuqm. Il en est de même de ses successeurs. Quant aux
dramatiques, il se peut qu'ils aient employé des formes comme
minuque (Aul. 19, à côté de minusque du v. 20), nimique (Aul.
61), mais les lois d'abrègement propres aux groupes ïambiques
initiaux permettaient peut-être d'avoir deux brèves tout en pro-
nonçant Vs '. Il se peut aussi que Plaute ait écrit minus ualet
moribunduque est Bacch. 192 ; seulement, si on supprimait que, le
sens n'en serait que meilleur.
Une remarque négative assez importante en apparence , c'est
I. Magisque Poen. 305 est particulièrement peu probant, soit à cause des
difficultés critiques qu'offre le passage, soit à cause des complications propres à
l'histoire individuelle du mot magis (ci-dessus, p. 305).
LS LATIN CADUC 323
que jamais un vers ne se termine par quelque chose comme
tempuque; mais de là il n'y a rien à conclure. La conjonction que,
en effet, est très rarement placée à la fin du vers (il n'y en a
d'exemple ni dans les Bacchidcs, ni dans le Trinummus). En
somme, l'usage des dactyliques, qui très nettement admettent
teinpii et écartent foiipiique, est plus probant que l'usage de Plaute
pour montrer la vitalité de Ys final devant que. Une rencontre
curieuse a lieu sur ce point entre le latin d'Ennius et le zend;
cette dernière langue, qui partout sacrifie les finales en -os à leur
doublet arique (et peut-être ario-européen) en -ô, disant par
exemple açpô pour equôs, a conservé la voyelle brève et la sifflante
devant la conjonction ca = que ; on a alors -àç-ca = -ôs-que.
Ve paraît avoir été traité comme que. Ennius a gardé 1'^ dans
tempusue, et je ne vois pas qu'on ait d'exemple d'une finale -utie
pour -usue.
Le -ne interrogatif, au contraire, admet parfaitement la chute
de Y s précédent, sans doute parce qu'il porte sur l'ensemble de
la proposition et qu'on ne lui sent pas un lien spécial avec le mot
auquel le hasard le soude. L'usage des copistes est d'écrire Ys non
prononcé quand ne garde sa voyelle, de supprimer cet s quand la
voyelle se supprime. Ainsi Poen. 432 B et ses congénères ont
abiturusne es à la fin du vers, tandis que le palimpseste a ABITU-
RUNES. De même on trouve satisne et satin, uidesne et uiden. —
Le vers Persa 412 commence par Accipin argentum. Cure. 90 les
mss. donnent Voltisne oliuas aut pulpamentum aut cap<p>arim.
Il serait tentant de prononcer ici uoltin : le dactyle initial aurait
une forme insolite qu'expliquerait sa place, et nous aurions un
exemple, probablement unique dans les ïambo-trochaïques du
théâtre, d'un s tombant dans la syllabe qui porte le « temps ». Mais
le vers serait mal césure, et il n'est pas invraisemblable qu'il faille
prononcer 1'^, sauf à corriger la portion de vers qui suit oliuas.
IX.
Pour en finir avec Lucilius, qu'il m'a fallu quitter un moment,
j'appellerai l'attention sur le fragment qui sert d'épigraphe au
324 L. HAVET
présent travail. Ce fragment, cité par Vélius Longus^ est évidem-
ment tiré d'une dissertation orthographique, et probablement du
livre IX des satires. Il montre que Lucilius supprimait tout pro-
blème orthographique relatif à Vs, et que par conséquent, comme
la loule des graveurs d'inscriptions et des copistes de manuscrits,
il entendait écrire systématiquement tempus, même quand la pro-
nonciation était tenipu. Par là sans doute il a contribué au réta-
blissement phonétique de 1'^; toute lettre muette maintenue
dans l'orthographe est prête à devenir tôt ou tard une lettre pro-
noncée. Pour que le changement se fasse, il suffit d'une occasion.
Or, dans l'histoire des choses humaines , les occasions se pré-
sentent toujours.
La suppression de 1'^ se constate dans divers fragments de
vieilles poésies en hexamètres : l'inscription du temple d'Ardée
(Bàhrens , Fragmenta poetarum p. 138); l'épitaphe de Taracius
(C. I. Latin. I, 1202); celle de Protogène (s'il faut y lire beic est
situ miiiius, ib. 1297); des vers d'Hostius (Bahrens p. 139),
d'Accius (p. 267), de Pompilius (p. 274), de Valerius Aedituus
(p. 275), de Lutatius Catulus (p. 276), de Suéjus (p. 285), de
Sévius Nicanor (p. 294), d'Egnatius (p. 298). Ces exemples n'ont
rien de saillant, et je n'ai pas à parler des archaïsmes artificiels
employés sous l'empire par l'auteur des tristiques de Figuris
(Halm, Rhetores p. 63).
X.
J'arrive à la révolution qui se produisit dans le traitement de
Vs au temps de Cicéron.
Cette révolution nous est attestée par un passage bien connu
écrit en 46 ou 45 (Orator 161). Dans la finale -us, dit Cicéron
(nous pouvons ajouter : et dans la finale -/j), on retranchait 1'^,
quod iam subrusticmn uidetur, olim aufem politius. Aussi, en mettant
à la fin du vers onmihu princeps ou dignu Jocoquc (le copiste du ms.
de Lodi, embarrassé des formes insolites en u, a écrit omnibus et
dignum, mais le ms. d'Avranches a respecté la vraie finale), on
ne risquait pas ca offensio in uersibus quant nunc fugiunt poetae novi.
L S LATIN CADUC 325
Cette prosodie abrégeante était conforme à l'usage, sic eniiii loque-
bamur. Il y a ici deux choses connexes, mais pourtant distinctes,
à retenir.
En premier lieu, prenons acte du changement de la mode,
favorable d'abord, puis défavorable à la suppression de Vs. Il y a
renversement complet des belles manières, iam suhrusticum, olim
politius. Sur ce point, un passage de Quintilien (IX, 4,38) ajoute
quelque chose au témoignage de Cicéron. Servius Sulpicius, le
juriste, essaya de lutter pour le vieil usage; dans ses discours en
prose, il évitait systématiquement de prononcer s « quotiens
ultima esset aliaque consonante susciperetur » ; cette formule,
entendue rigoureusement, impliquerait qu'il disait non seulement
talî nunc , mais aussi tell nunc ; son système, qu'il semble avoir
professé expressément (s'il faut lire ut dixit dans Quintilien) ,
donna lieu à une polémique entre « Luranius », qui le critiquait,
et « Messala », qui le défendait par l'usage des poètes. Ce Messala,
dont l'identification n'est pas sûre, est l'auteur d'une monogra-
phie de la lettre s, dont la perte est évidemment des plus regret-
tables pour qui étudie notre sujet.
En second lieu, nous avons à noter le changement de la proso-
die reçue. Là-dessus nous pouvons nous former une opinion
nous-mêmes , en dépouillant les poètes. Le principal document
est naturellement le poème de Lucrèce. Chacun sait que Lucrèce
admet de temps en temps la suppression de Vs ; il met en fin de
vers omnibu rébus ou rebu necesse est. Cela ne contredirait pas le
dire de Cicéron sur l'usage prosodique àespoetae noui, car Lucrèce
est mort en 5 5 , neuf ans au moins avant la rédaction de VOra-
tor; le terme de poetae noui pourrait ne s'appliquer, et sans doute
ne s'applique en effet, qu'à une génération un peu plus jeune.
Mais il y a mieux ; la versification de Lucrèce cadre, bien mieux
qu'on ne s'y attendrait, avec l'esprit de l'école nouvelle. Quand
on vient de pratiquer les fragments d'Ennius et de Lucilius, il
fait déjà Teffet d'un novateur.
D'abord, la chute d'^ est dans Lucrèce très rare. Dans les deux
premiers chants, dont chacun forme plus de iioo vers, il y en
a en tout une quinzaine d'exemples. Dans cinq ou six seulement,
326 L, HAVET
la chute de ïs a lieu dans une syllabe qui suit une longue. Or
l'ensemble des fragments dactyliques de Lucilius, qui ne com-
prennent que 850 vers ou portions de vers, présente 94 exemples
d's supprimé après une longue. Une telle statistique prouve à
elle seule combien Lucrèce subit déjà l'influence nouvelle, à
laquelle il se soustrait seulement par échappées. Lucrèce, en
matière de versification, est loin d'être un raffiné. Il n'a pas de
système et se laisse guider tantôt par l'usage et l'instinct de son
temps, tantôt par les précédents des vieux poètes qui étaient
pour lui des classiques.
Mais il y a quelque chose de plus caractéristique encore que les
chiffres. C'est la £içon dont s'exerce le libre arbitre de Lucrèce,
là où il a le choix entre deux prosodies.
Il faut en effet distinguer soigneusement les prosodies libres
des prosodies forcées. Rehu necesse est à la fin du vers est une pro-
sodie forcée. Le poète pourrait sans doute, comme le fait Virgile,
s'astreindre à ne placer rébus au cinquième pied que devant une
voyelle; mais, du moment qu'il ne se donne pas cette peine, il
ne dépend pas de lui de dire à cette place rébus ou rebu ; la
forme brève est seule compatible avec les règles de l'hexamètre.
De même au second et au troisième pied; rébus à l'une de ces
deux places est incompatible, ou à peu près, avec les lois de la
césure. Mais au premier pied le poète est libre. Il lui est licite de
commencer soit par Primu se^iex, comme Ennius, soit par Primus
se, comme Virgile. Or Lucrèce, à cette place, fait toujours comme
Virgile et non comme Ennius : Tactus corporibiis I 454, Corpus nil
662, Omnis cum II 54, Créais nec III 722, Oiiinis quae IV 510,
Siquis forte 617, Solis lunai V 418, Nodus nocturnas 686, Corpus
quod 755, Corpus uel 764, Tantus discidio VI 293, Ignis corpora
885, Ignis qui 953. Au quatrième pied aussi Ennius prononce
rehu et Virgile rébus ; or, là aussi, Lucrèce suit la règle de Virgile :
I 203. 304. 424. 453. 671. 894. 915. 925. 960... En somme,
la révolution est déjà quasi accomplie chez Lucrèce; seulement il
ne met pas de rigueur à répudier les vieilleries prosodiques. Ses
omnibu et ses rebu ne sont plus des formes vivantes; ce sont des
archaïsmes , presque au même titre que le génitif aquaï.
LS LATIN CADUC 327
Catulle, un peu plus jeune que Lucrèce et qui lui a peut-être
survécu un an ou deux, est autrement puriste, comme il convient
au véritable initiateur de la poésie soignée. Il proscrit entièrement
les formes sans s. Le dernier vers de son recueil est, il est vrai,
un pentamètre finissant par tu dahi supplicium; mais il est bien
tentant de croire que cet exemple unique s'explique par quelque
raison particulière. Peut-être, comme le propose Bâhrens, faut-il
voir dans dabi suppJicium des mots empruntés par Catulle à son
adversaire Gellius, et reproduits par lui en manière de parodie;
alors ce serait une méchanceté de rappeler à ses lecteurs la proso-
die vieillotte d'un ennemi. Au premier et au quatrième pied,
Catulle prononce 1'^ , comme Lucrèce et Virgile : Vrbis Darda-
niae 64, 367, secretus nascitur hortis 62, 48, etc.
La conservation de 1'^ au quatrième pied, conformément à la
doctrine des jeunes visés par Cicéron, se retrouve dans Cicéron
lui-même : flammatus luppiter igni, tristis nuntia belli, perculsus
fulmine ciuis... (de suo consulatu, écrit en 60), serpenfîs saucia
morsu (Marins, peu avant 52), Calchantis fata queamus.,. (traduc-
tion dans le de Diuinatione , qui est de 44), transiicctus caerula
cursu... (traduction dans le de Finibus, qui est de 45); et de même
Quintus Cicéron écnt praeclarus lumina Cancer. Les fragments du
d£ consulatu, du Marius , etc., lesquels sont tous relativement
récents , ne présentent aucun exemple de la chute d's. Mais il y
en a dans la traduction des <ï>aivc[x£va d'Aratus, exécutée par Cicé-
ron admodmn adulescentulus (de Nat. deorum II 104; Cicéron avait
vingt ans en 86). Au premier pied, il dit Toruu Draco, Magnu
Léo, mais aussi Tant us quantus, Tract us sed, et au quatrième pied,
religatus corpore toto, Arcturus nominc claro , obductus parte feretur,
conixus corpore Taurus, etc. S'il n'a pas de fin de vers comme le
uoluendu per aethera uagit d'Ennius, c^est qu'il use peu de la
coupe après le trochée quatrième; il en a seulement deux
exemples, noctesque diesque feruntur, conlucet Aquarius orbe. Ces
faits donnent à conjecturer que Cicéron a modifié avec le temps
sa façon de versifier, se laissant guider aux variations de la mode.
Ce qu'ils indiquent surtout avec quelque netteté, c'est qu'au
point de vue du traitement de l'^ les Phaenomena, écrits entre
328 L, H A VET
90 et 80, tiennent le milieu entre la versification de Lucilius, mort
depuis l'an 102, et celle de Lucrèce, dont l'œuvre était inédite
quand il mourut en 55. Peut-être nous donnent-ils une idée
assez exacte de ce qu'était la versification dactylique dans les
ménippées de Varron, composées au moins en partie vers l'an éo;
ici nous trouvons à la fin de l'hexamètre sil'is cercopitheci, parebis
legibus an non, mais au commencement du pentamètre Magnii
comest.
XL
La prosodie des Phaenomena a un intérêt particulier, c'est
que sans doute elle explique la petite révolution dont elle marque
une étape.
L'orthographe artificielle, qui maintenait 1'^ -dans l'écriture,
en a certainement favorisé la reviviscence phonétique, dont elle
était. la condition indispensable. Mais elle ne peut être la cause
principale de cette reviviscence. La prononciation sposa, infas a
vécu jusqu'aux temps romans, malgré l'orthographe sponsa, infans;
de même tempu aurait duré des siècles malgré l'orthographe
teiiipus. L'analogie syntactique a dû agir pour sa part, tempus erit
aidant à évincer tempu fuit, mais il n'est pas probable qu'elle ait
suffi à ressusciter ce qu'elle avait laissé périr. Quand à l'instinct
d'analogie flexionnelle, il eût plutôt nui que servi au rétablisse-
ment de Vs : tempu temporis ne pouvait choquer plus quhomo
hominis, et dominu dominum, manu manum, securi securim cadraient
avec rosa rosam. D'ailleurs la réduction d'-is et -us n'engendrait
aucune homophonie gênante dans un idiome où les finales -ï et
-u étaient quasi inusitées. — Je crois bien que la masse de la langue
a été mise en mouvement par un levain microscopique.
L'hexamètre grec et latin, pour des raisons qu'il n'est pas à
propos de rechercher ici, accueillait facilement la coupe après le
4^ pied, 'Aya-.c?; âO.ys' sOy;-/.£v, — rrcXjTpcTTsv 'i: [j.uax rS/Ski. D'autre
part, il répugnait à la coupe après le trochée 4% kr.zi -/.s y.jvs;
y.opsdwvTai (II. XXII 509). Cette coupe est à peu près proscrite
dans Homère ; les Latins l'admettent, mais chez eux elle est rare.
LS LATIN CADUC 329
Pratiquement donc, on était amené à vouloir finir un vers par
iiolucndus litore uagit plutôt que par uoluendu per aelhera uagit.
D'où la tentation de conserver ïs dans le demi-pied £iible
quatrième. Tempus tend par conséquent à supplanter tempu à cette
place; c'est ce qui se réalise dans les Phacnomcna. Au commence-
ment du vers, il n'y a aucune raison de renoncer à tcmpu; mais,
une fois tempus devenu normal au quatrième pied, l'analogie
invite à l'admettre au premier, où il luttera avec tcmpu; c'est
encore ce que les Phaenomena nous montrent. Or, toute versifica-
tion implique l'amour de la difficulté vaincue et de la règle impé-
rieuse. Au premier pied même, tempu cède la place à tempus, non
comme moins viable par lui-même, puisque c'est tempu que les
plus anciens poètes avaient préféré, mais comme suspect d'être,
à cause du libre choix, trop commode au poète, et d'avoir une
physionomie anarchique. Tcmpu proscrit au début du vers, on
arrive à la versification de Lucrèce. L'esprit de discipline n'a plus
qu'un pas à faire pour arriver à celle de Catulle et de Virgile,
c'est de proscrire partout tempu et omnibu. Et du moment que les
poètes entendent qu'on prononce Vs partout, les orateurs le pro-
nonceront, les gens du bel air affecteront de le prononcer, et le
vulgaire finira par suivre. C'est ainsi que nos « liaisons », exigées
en poésie par la règle de l'hiatus, passent de la déclamation
poétique dans les sermons et les plaidoyers, de là dans les con-
versations soignées, de là dans les commérages ; des hauteurs de
la langue des dieux, de proche en proche, elles descendent jus-
qu'aux régions où naissent les « cuirs ». L'orthographe est
complice du mouvement, en latin comme en français, mais le
mouvement ne vient pas d'elle.
Cette théorie pourra étonner certaines écoles de phonétistes, qui
aiment à envisager le langage sous un aspect scolastique et abstrait,
et à y méconnaître l'inattendu qui fait le fond de toute histoire.
Elle peut se résumer ainsi : les contemporains de Caton l'Ancien
prononçaient sans doute te^npu plutôt que tempus ; si Vs de tempus
a repris vie en latin et a fini par subsister en français, la cause
première en est dans un détail de la technique des rhapsodes grecs.
• i
I
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ
CHARTE DES CHAIVIERS — LA GROSSE ENWARAYE
UNE FIAUVE RECREATIVE
(XVe-XVIie SIÈCLE)
Par FRANÇOIS BONNARDOT
Metz doit à sa situation géographique d'avoir toujours été un foyer
actif de culture et d'expansion de la langue française : traduction des
livres saints, chansons de geste, poèmes historiques et romans
d'aventures, atours officiels et chartes d'intérêt privée relations de
voyages et de pèlerinages, mystères dramatiques, chroniques et
légendes, contes et nouvelles, mémoires, chansons tant en français
pur que dans le dialecte local-, toutes les branches de la littérature ont
été cultivées avec ardeur durant une longue période qui correspond
à celle de l'indépendance de la république messine. Du xii^ au
xvije siècle, depuis la version d'une partie de l'Ecriture en langue
populaire, qui fut condamnée par le pape Innocent III, jusqu'à la
Chronique du ministre Buffet au temps de la Ligue, et au Journal du
greffer Jean Bauchei, la liste serait longue des productions de tout genre
dont l'ensemble constituerait la bibliographie messine. Et c'a été tâche
facile, pour un enfant de Metz, que de réduire à néant la téméraire
accusation qu'une routine, depuis trop longtemps invétérée, se plaisait
à porter sur la prétendue stérilité intellectuelle de sa ville natale 3.
1. Pour les Chartes proprement dites, les documents originaux abondent dès
le premier quart du xnie siècle et remontent, par une suite non interrompue,
jusqu'à 1210; cf. mon Rapport sur les Chartes Jrançaises de Met^, inséré aux
Archives des Missions, 1873, pp. 247-292.
2. Cf. entre autres ma notice du ms. Epinal 189 dans le Bulletin de la Soc.
des Anciens Textes, 1876, pp. 64-134.
3 . Omnium honarum litterarum virtutumque noverca, civitas Metensis ! Invective
lancée en 1 5 19 par Corneille Agrippa et reprise en 1 5 3 1 , dans les mêmes termes.
332 F. BONNARDOT
L'accession du Pays Messin au ro3'aume de France amena, entre
autres conséquences nécessaires, la prédominance du langage officiel
sur le dialecte provincial; et de fait, la langue des deux chroniques
que nous venons de citer ne ressemble guère au rude et savoureux
idiome dont s'étaient servis les Jacomin Husson, les Jean Aubrion,
les Philippe de Vigneulles. Mais, pour être relégué au rang de patois,
le parler local ne vit pas sa sève se tarir; son génie continua à se
manifester par de nombreuses productions, dont quelques-unes sont
parvenues jusqu'à nous ; il se manifeste principalement sous la forme
de chansons et d'improvisations rimées (daUlemants) qui occupent
encore et réjouissent les longues heures des crcgnes ou veillées d'hi-
ver'. Il y a plus : les mesures rigoureuses prises par l'autorité alle-
mande contre l'enseignement officiel de la langue française ont
redonné par contre-coup une importance plus grande au patois^,
mais cette fois contre Malines {Aida Caesarea), alors siège du gouvernement impé-
rial aux Pays-Bas. Dans l'esprit de l'auteur, le terme bonae litterae s'applique à
la théologie et surtout aux questions hétérodoxes , celui de virtus spécifie la
liberté et la hardiesse d'esprit à traiter lesdites questions. Isolée du contexte et
prise au sens purement littéral, cette célèbre apostrophe fit fortune auprès de
maint historien, même et surtout en Lorraine, jus<ju'à ce qu'un érudit messin
eût rétabli la vérité des faits et donné l'interprétation historique de ces mots
détournés de leur sens (Aug. Prost : Les sciences et les arts occultes mi xvi^ siècle.
Corneille Agrippa,' sa vie et ses œuvres. Paris, Champion, 1881-1882, 2 vol. in-8.
— Les transformations successives de cette apostroplie sont étudiées, et les
allusions auxquelles elle a donné lieu sont réfutées à l'appendice XV, à la fin
du tome II).
1. J'ai recueilli environ deux cents de ces improvisations rustiques, tant dans
les environs de Metz que dans les vallées de la Haute-Meuse et de la Haute-
Moselle , au Roman-Pays et en Vôge ; et j'ai pu ainsi m'assurer que , pour la
forme et l'inspiration , les daillemants contemporains sont de tout point iden-
tiques à ceux que le Moyen-Age nous a transmis. Voy. dans Mclusine, I, col. 575-
578 , une série de trente- deux daiemant publiés d'après un ms. du xv^ siècle,
2. Les journaux français de Metz contiennent souvent des récits et poésies en
patois, qui ont pour auteur M. l'abbé Hubert Vion, connu déjà par des publi-
cations précédentes. — L'impression d'Almanachs ' en patois, interrompue
depuis l'année 1854, a repris cours depuis 1876 par les soins de diff^érents
auteurs (Petit ahnanach mosellan, français et patois lorrain, Strasbourg, G.
Fischbach; — Lo pia Ermonck loùrain, patoué et français pè Chan Heurlin
(M"e Estre à Remilly), ibid.; — Ahnanach du Messin, 1890, Metz, Béha; —
on peut y joindre un recueil intitulé Lo Coudraïe pè Chan Hearlin... S. 1. n. d.
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 333
désormais unique truchement des indigènes au foyer domestique'.
Remontant de la seconde moitié de ce siècle au xyi^, nous rencon-
trons successivement, parmi les productions du génie local, outre plu-
sieurs éditions d'ouvrages anciens qui seront énumérés en leur place ;
— les Chanis populaires messins recueillis dans le Val de Meli, par Nérée
Quépat (René Paquet de Hauteroche), Paris, 1870; — les Chanis popu-
laires recueillis dans le Pays messin par le comte de Puymaigre , Metz et
Paris, 1865 ; seconde édition en deux volumes, Metz, Nancy et Paris,
1881; — un opuscule très rare : Lo Nicu (œuf) de Jeumenl. Conte de
Fauchoux requiet aivau les prés pet M. A[lbert] de La Fi:^elièrc, Paris, Didot,
1857; in-8°, tiré à 12 ex. ; — des almanachs, comme Le Lorrain peint
par lui-même, almanach... curions et emuiant, suivi d'un vocabulaire patois-
français, Metz, 1853, Lecouteux; 1854, Lorette; — les publications de
M. l'abbé Hubert Vion, et principalement son Vaïege en Angleterre à
l'occasion de l'Espousition universelle de 18 ji pè in afant de Noé'sfelle
(Noisseville), Metz, lith. Etienne ; auxquelles on peut joindre un opus-
cule de son frère, M. Michel Vion, intitulé : Eune Lecture publique è
Failly sheu les Keulos, è l'occa<iion d'eune distribution deprtx, lo ^ septembre
186;, pè Michel Vion de Noësfel. Impr. F. Bian (Blanc) roe don Palais, è
Meti; — les Bucaliques messines, pièces qiieiiriouses don tems pessè, don tems
preusent, per D[idier] M[ory], Metz, 1829, Verronais. C'est un recueil de
morceaux de divers genres , publiés à différentes dates (principale-
ment dans le Journal de la Moselle, années 18 14- 182 3), ou parus
isolément, parmi lesquels une comédie en deux actes. — Le môme
Mory, sous le nom anagrammatisé de Romy, est l'auteur de Lo p'tmt
Ermonek messin, pour les années 181 7, i8i8et 1819, Metz, de Vimpri-
(Strasbourg, Fischhach), in-80, 16 pages, patois de Remilly. — M. Auricoste
de Lazarque , à Retonfey, vient de donner, entre autres publications d'histoire
locale: VAhnanach foltdoristc (signe des temps!) du Pays Messin, et la Cuisine
messine, 1890; Metz, Béha; Paris, E. Rolland. La troisième partie de cet
ouvrage est consacrée à la cuisine « folklorique » du Pays Messin.
Comme étude technique, je dois signaler l'ouvrage d'un professeur au lycée
de Metz, L. Zéliqzon : Lothringische Mundartcn , 1889, Metz, Scriba, qui con-
tient, outre plusieurs contes, des chansons populaires et une série considérable
de proverbes et de dictons ruraux.
I. Considéré sous un autre point de vue, l'usage du patois s'explique
aisément par les avantages que l'idiome local offre aux indigènes dans leurs
rapports mutuels, à l'encontre des occupants qui savent bien le français clas-
sique, mais non pas le patois.
334 P- BONNARDOT
ni^rcye de Lênioui (Lamort) qu^nt henn en vèye, que s'poute heun, que ne
fat me paon è pechonne; et cheux D'villy (Devilly).
Tout à la fin du xyiii^ siècle (1798) se place la date de la composi-
tion de l'Histoire véritable de Veruier, maître tripier du Champè...,
dialogue patois messin et français à cinq personnages, par l'abbé Jeorgen,
vicaire de la paroisse Saint-Eucaire de Metz, puis grand-chantrc de la
primatiale de Nancy. Ce poème, peu intéressant, a été publié par les
soins de Lecouteux, chez Lorette, en 1844.
L'année 1787 vit apparaître le joyau de la littérature messine,
l'admirable poème Chan Heurlin, œuvre de Brondex, rédacteur du
fournal de Meti. Resté malheureusement interrompu au milieu du
cinquième chant, et publié tel quel en 1787 par un ami et parent de
l'auteur, M. Gaspard, sous le titre Les Bruilles, poème patois messin
(48 pages, sans lieu ni date) , il fut repris par Mory qui le termina et
le publia chez Lamort, 1827. La fin du cinquième chant et les deux
chants suivants sont loin de valoir les premiers, tant pour le fonds que
pour la forme. — Plus tard, Mory y ajouta un complément intitulé :
Lo Betomme donptiatfei de Chan Heurlin de Vreumin (v^ Devilly, 1834),
suivi de quelques Trimaips. — Le poème de Chan Heurlin a été réim-
primé plusieurs fois, sans changements. La sixième édition a paru
en 1865, chez Lorette; son auteur, feu J.-B. Daras, a réédité les deux
premiers chants avec certains caractères spéciaux en vue de « rendre la
prononciation plus exacte en remplaçant les lettres qui ne se pro-
noncent pas, ou lettres étymologiques ou euphoniques, par des lettres
gothiques i, etc. ». — En 1848, le libraire Lecouteux annonça une édi-
tion illustrée de gravures et vignettes, dont nous ne connaissons
que le tirage des dessins sur grand papier.
Par la couleur vraie de ses tableaux, par la grâce et la finesse de ses
descriptions, par la naïveté idyllique des scènes de la vie rurale à la
fin du siècle dernier, le Chan Heurlin a conquis une popularité
méritée qui n'est pas près de s'éteindre ^ (j'en ai entendu réciter des
1. Cf.du même auteur : Remarques sur quelques valeurs phoniques du pays
messin se rapportant au français, M.t\z, 1861.
2. Dans la séance de l'Académie de Metz, du 27 décembre 1888, M. l'abbé
Vion a lu des stances « è le guioure de Brondex , l'auteur du poème Chan
Heurlin » ; cette composition est accompagnée de notes qui éclairent la biogra-
phie littéraire de Brondex et montrent les liens de famille qui rattachaient
entre eux les auteurs et éditeurs des deux principaux poèmes patois, Chan
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 335
passages de longue haleine). Le deuxième chant surtout est quelque
chose d'exquis.
Une autre production, qui jouit aussi d'une certaine vogue, est Flippe
Mitonno ou la Famille ridicule, comédie satirique en cinq actes, impri-
mée en 1720, sous la fiiusse rubrique « Berlin, J. ToUer ». Deux exem-
plaires de cette édition sont consei-\'és à la Bibl. Nat., Réserve, Y 6209
et 6210; le premier porte à la fin plusieurs feuilles manuscrites conte-
nant une appréciation de la pièce et la traduction du premier acte en
prose française I. En 1848, le libraire Lecouteux publia une nouvelle
édition format in-12, 96 pages, avec des variantes empruntées à trois
copies manuscrites et augmentée de quelques chansons ; il donna en
môme temps à 50 exemplaires une édition sur papier vélin, enrichie
d'une notice bibliographique. — Certains bibliographes ont attribué
cette comédie à Le Duchat ou à Ch. Ancillon ; elle a pour auteurs le
notaire Bouy et l'avocat Feticq^.
En 1671 parut chez Nicolas Antoine, imprimeur de la Cour, le
Dialogve facétievx d'vn Gentil-hoiniue françois se complaignauf de l'amour,
et d'un Berger, qui le trouuant dans un Bocage, le reconforta parlant à luy
en son patois, le tout fort plaisant, 32 pages, in- 16 oblong. — Autre édi-
tion de même format en 1675 chez Pierre Collignon. Ce rarissime
livret était venu, par Chardin et Nodier, en la possession d'un biblio-
phile messin, feu G. Chartener, qui le fit réimprimer, en la forme de
l'original, à 42 ex.; Metz, 1847, Lecouteux. — La graphie de la partie
Heiirtin et Flippe Mitonno dont il va être question. — La vogue du CImu Heurlin
est si bien établie qu'il a eu les honneurs d'une traduction dans un patois voisin.
Cette adaptation, très légèrement diversifiée du texte primitif, porte pour titre
le nom de l'héroïne du poème : Let Fancloon Peurlin de Moém, traduction modifiée
par Félix Th.... Nancy, Lorette, 1885. — Moéin, Moyen-sur-Meurthe , arrond.
de Lunéville.
1. La notation phonétique de Flippe Mitonno est de haute fantaisie. L'édi-
teur des Chroniques messines, ]. Huguenin , tenta de la reconstituer sur des
bases plus rationnelles, dans l'intention sans doute de donner de l'ouvrage
une édition moins incorrecte ; mais cet essai , scientifiquement conçu , s'arrête
aussi avec le premier acte. Resté manuscrit, il est venu en ma possession.
2. Pour plus de détails, voy. la Notice hibliographique et littéraire placée en
tête de l'édition de 1848. — Gustave Brunet, l'un de ceux qui tiennent pour
Le Duchat , a reproduit le début de la Famille ridicule aux pages 174 et 175 du
Recueil cité plus loin; il a donné aussi une partie de la 5^ scène du IV® acte
dans son édition de la Grosse Enwaraye, pp. 13 et 14.
336 F. BONNARDOT
écrite en patois est bien supérieure à celle de Flippe Mitonna. —
G. Brunet, qui n'a pas connu l'édition de 1671, cite quelques vers
du Dialogve facétievx d'après l'édition de 1675, dans un Recueil d'opus-
cules et de fragments en vers patois, p. 165.
C'est aussi à la langue du milieu du xyii^ siècle qu'appartient le
Dialogue de Thoinette et d'Aliion. Du cabinet de Paul Ferry, si riche en
monuments de l'histoire locale, ce petit manuscrit était passé dans ceux
de Ferry de Talange et du comte Emmery, pour venir aux mains du
libraire Lecouteux , qui en donna communication à M. A. de La
Fizelière. Publié par ce bibliophile avec introduction et glossaire, en
1856, et tiré à 65 exemplaires sur papier vergé, plus 10 exemplaires sur
chine , le Dialogue de Thoinette et d'Aliion me paraît reproduire plutôt
les caractères du patois barrisicn que ceux de l'idiome de Metz. La
scène du récit se place pour partie à Menaucourt, près de Ligny en
Barrois (arrondissement de Bar-le-Duc), où Alizon était allée consulter
« un grand médecin du Roy » vulgo un charlatan, sur la maladie de sa
sœur. — Les auteurs de Flippe Adiionno ont connu le ms. du Dialogue,
auquel le passage suivant fait une claire allusion, restée inaperçue
jusqu'ici:... « Coujanne vasset let Mère | Et natte jaly Bacelle | Car
« si eulle m'entendeu, eulle mo pourrcu hoùet; | Roûateu comme
« elle s'en vient en contant ses pessayes | Ne dirinve-met aoùet Aljon
« let desolaye » (Acte I, scène 9, derniers vers).
Avec la Grosse Enwaraye nous arrivons au poème qui fiiit l'objet
principal de cette étude '.
Bien qu'imprimé quatre fois, le poème de la Grosse Enivaraye n'a
jamais été populaire. Le titre même en est obscur, le style lourd, et
l'ordonnance peu suivie, mais la langue et le vocabulaire offrent un
I . Il n'entrait pas dans le plan de ce travail d'établir la bibliographie complète
et détaillée de la littérature patoise à Metz : ce pour quoi le temps et la place me
faisaient également défaut. Je n'ai prétendu qu'à en tracer une légère esquisse,
d'après les seuls matériaux que j'ai en ma possession, laissant systématiquement
de côté les ouvrages de lexicographie sur lesquels je reviendrai plus loin. —
G. Brunet a donné, à la suite de son édition de la Grosse Emuaraye, une liste
à peu près complète, pour le temps, des ouvrages écrits en patois de Metz. Cette
nomenclature a été reproduite presque sans changements par Devilly dans la
revue VAustrasie, t. IX (nouvelle série, t. IV^), année 1841. — En 1844, le
libraire Lorette annonça, comme étant sous presse, une Notice bil>IiograpJnque et
littéraire sur les ouvrages écrits et publiés en patois de la Lorraine et du Pays Messin,
qui n'a pas paru.
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 337
grand intérêt; et, d'autre part, il présente un curieux tableau des
mœurs et coutumes rurales au commencement du xvii<^ siècle. Si
l'exactitude va jusqu'à la crudité dans les termes, toutefois le sentiment
ne s'abaisse pas à la grivoiserie : sa grossièreté même le sauve de
l'obscénité. Et d'ailleurs l'intelligence en est trop malaisée pour offrir
ce genre de plaisir que recherche le lecteur ou l'auditeur de la littéra-
ture dite « gauloise ».
Ce monologue, en forme de pastorale, compte 185 vers, octosylla-
biques, rimant deux à deux, mais sans succession régulière de la rime
masculine à la féminine ou inversement. Les huit premiers vers assonent
sur les désinences -ayc -atte ; ils constituent un proœiiiium , une sorte
d'invocation ou plutôt de salutation; et le poème commence, à vrai
dire, avec le vers 9 qui roule sur la même rime -atte que le vers précé-
dent : ce qui explique le nombre impair des vers de la pièce dans son
ensemble.
Elle parut pour la première fois en 1615, et c'est ainsi la plus ancienne
poésie en patois messin qui ait été livrée à l'impression. Voici la dispo-
sition du titre dans l'édition princeps : LA GROSSE j| ENWARAYE [|
MESSINE 11 ov II Deuis amoureux d'vn gros [J vertugoy de village a
SA 11 MIEUX AYMÉE Vazenatte |1 EscHpt eii vray langage du haut || pays
Messin — Bois gravé — à Meti " par Je jeune A. Fabert \\ 161 j. 16 pages,
petit format.
La seconde édition, sortie en 1634 chei Jean Anthoine, imprimeur
juré de Mo)iseigneur l'Evesque, compte 17 pages de même format; la
différence provient de ce que cette édition contient, de plus que la pre-
mière, un bois gravé au verso du titre et un autre bois à la fin du
poème. Dans l'une et l'autre édition , la Grosse Enivaraye est suivie
d'une Fable recreatifue sur laquelle je reviendrai plus bas. Ces deux pla-
quettes sont cotées à la Bibliothèque Nationale, fonds de la Réserve, Y
■\ 6206 p. f. et 6206 (anc. X 2416); elles sont de toute rareté et
n'existent pas à la bibliothèque de la ville de Metz.
L'auteur du Manuel du Libraire signale les deux éditions dans ses
Nouvelles recherches bibliographiques , t. II, p. 118. Sa notice peu exacte
a été amendée dans la nouvelle édition du Manuel (1861, t. II, col.
1764), qui laisse cependant subsister deux grossières fautes dans le
titre de l'ouvrage et le nom de l'imprimeur : La Grosse Enuvaraye
Meti. Abr. Fabret.
La Grosse Einuaraye ne fut pas réimprimée pendant plus de deux
siècles. En 1840, au mois d'août (cette date figure avec les initiales du
MÉLANGES. 22
338 F. BONNARDOT
nom de l'éditeur en bas de la page 25, avant les Appendices), Gustave
Brunet réédita ce poème ainsi que la Fable, et les fit suivre de divers
extraits d'autres compositions patoises et de l'essai bibliographique
dont nous avons parlé. Cette réimpression, tirée à 70 exemplaires
(dont quelques-uns sur papier rose), parut chez Techener, s, d. Elle
n'est pas toujours correcte, et maintes fautes d'impression y viennent
encore aggraver la difficulté d'un texte déjà fort malaisé à entendre.
Aussitôt après son apparition , Devilly, libraire à Metz , s'en empara
pour la reproduire dans VAustrasie, année 1841, pages 341 et suiv.,
avec une hâte et une insuffisance telles que, aux fautes du premier édi-
teur, vinrent s'en ajouter de nouvelles au nombre de près de cent, pour
moins de 220 vers — y compris la Fable! Et c'est ainsi que les Messins
eurent connaissance de la première production poétique de leur patois.
Heureusement, le Chan Heiirlin était là; il suffit à l'honneur de
l'idiome local, et il peut prendre en toute justice pour devise le vers
par lequel il caractérise son héroïne :
I n'evînt (Chan Heurlin et set fomme Ginotï) qu'eîn affant;
Ma quel affant, grand Dieu ! l'en valent beun m cent !
ÉTUDE DU TEXTE
Il a été dit plus haut que l'intérêt principal des textes, ici
publiés, réside dans leur constitution morphologique; car, si la
Grosse Enwaraye n'est pas d'essence populaire, du moins la gram-
maire et sa syntaxe appartiennent absolument au fonds local,
et reproduisent très exactement, dans ce qu'ils ont de plus
intime, les traits caractéristiques du patois d'alors. La même
observation s'applique à nos deux autres textes. Nous ne ferons
qu'une seule différence « théorique » entre la Fiauve et la Charte
de 141 2, d'une part, et la Grosse Enwaraye, d'autre part : c'est que
celle-ci représente plutôt le langage parlé sur la rive gauche de
la Moselle en aval de Metz, tandis que celles-là reproduisent de
préférence l'idiome messin proprement dit en usage dans le pays
d'Entre-Deux- Yawes , à savoir la ville de Metz et la région
comprise entre la Moselle et la Seille. Mais cette différence
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 339
ne porte que sur quelques mots du vocabulaire , elle est pure-
ment lexicologique. Une fois constatée, il n'y a pas à en tenir
autrement compte dans l'étude morphologique de ces textes, que
nous allons exposer sommairement. Cette étude sera d'autant
plus brève qu'elle prend pour point de départ et comme terme
de comparaison le français contemporain (xv^-xvi^ siècles) ; ce
qui nous permettra d'éliminer d'un coup toute forme identique
à la fois dans nos textes et dans la langue commune. A cette
époque et pour des textes de ce genre, aucune modalité de quan-
tité ou d'accent ne vient plus différencier le traitement des
voyelles : longue ou brève, pure ou entravée, tonique ou atone,
chaque voyelle en est arrivée à un étiage unique.
I. — DÉRIVATION
§ I. — VOYELLES
[Observation générale : Dans les citations, le chiffre arabe
renvoie à la Grosse Emuamye, le chiffre italique à la Fiauve, et les
lettres A ou B à. la Charte des Caiviers.]
A — devient généralement ai, même dans les particules
encly tiques : ai lai. ay lay. 5, 30, lai sai A B. aivau ai mon 54.
Robaite i, et tous les noms propres en ard (A B) où la chute de r a
facilité d'autant la diphtongaison : Peirais Recais (Richard, Ricard),
Boicas et Boicais (Bouchard, Bocard), Haicais (Hacard, Hécard),
Mailais (Maillard, Malart)..., auxquels on peut ajouter Wailaime
(=^ Guillaume par la forme dialectale Willame). daiine B. luaisdeis
B « garder ». aicor A B.
La graphie ai, qui n'a plus d'une diphtongue que la forme , se
résout souvent en ^ : la prép. par A B est notée per 173 , et plus
souvent pè 12, 37, etc.; de même pU 20. U 121. drè i}6.
meriège 112. linège 113. — Les deux notations peuvent, d'ailleurs,
se rencontrer à côté l'une de l'autre et même dans l'intérieur
d'un seul mot : aiteschai 6. m'emmeraite saivette 160. s' aicor dont a
ettornont A B. Au vers 5, et ai représentent à prép. et adv.
A l'ind. prés, de « avoir » et aux futur et parfait des verbes de la
340 F. BONNARDOT
première conjug., 2^ et 3^ pers. sg., la désin. as-a est rendue une
seule fois par ai : emmerai[s] léo, et dans tous les autres cas par è :
veurc 42, et 43, 75. erèt 103. ayrè 137. degimt ). reclemèt 11.
dotêt 12. — La désinence -ait-eit, si fréquente et si caractéristique
dans les documents du haut Moyen Age, fait ici totalement
défaut, sauf un cas unique dans A : aait au, « il a eu, » et p.-ê.
aussi allé i, dial. « allait, alleit », fr. « alla ».
E — ouvert ou fermé est normalement noté a : clat 10. latte 9,
36. valat 12, 48. mat 42. trahien 61 (en regard de trety 6 et
passim. trebeun f). wa 89. chaty 117. preumat preniat 126, 173.
patte patte 146, 147. acris A B. at y pers. sg. de « être »
117, 119 et dans l'expression interrogative nam 176 (= n'a
m', n'est-ce-mie). — La conjonction « et » est notée quelque-
fois a dans la Charte de 141 2: vairont a oront. Collignon
a Peireson... s'aicordont a ettornont... beins a laiamant; mais
plus souvent et persiste. — Les deux notations coexistent pour
le même mot : etioie atoie, <( estoient » A B.
— é désin. du participe passé de la i'''^ conjug. devient ai :
aiteschai 6. Le fém, -ée (participe et substantif) = aye : peraye 3.
ertonaye 46. metenaye ^0. frataye 91. malaye 10. eppaye 14. anaie B.
Exception unique, hochée 109, exigée par la rime.
— et -ette, -elle désin. diminutives s'aggravent en -at ate,
aie : Hanriat Bronvat A B. medjallatte 2,8. ninatte 6. bal[le] 9.
nujatte 31. blasse (fr. blet-te) 32, 94. Kalatte 37. le pronom aie
aile 53, 55 « elles », en regard de ^/ 38, 40 « elle » ; demejale 72
(demoiselle), grignat 160. L'évolution qui a amené ce son à
(= fr. è) à celui de ô dans le patois actuel : nuhote byosse dieu-
mehole n'est pas encore sensible dans nos textes.
Dans les particules enclytiques ou à la syllabe posttonique, e
sourd ou féminin a un son indistinct et fluctuant que nos textes
ont essayé de rendre par divers caractères : — 0 dans so 60, 149,
« ce se » ; les pronoms personnels /a mo 69, 80, 174, 184. to 126,
133» I73> i^Sj ^^ ï^ '^ (mais « toi » est rendu parf^ 131); ^0 158;
— eu: hew^i, iio.ceu 12^. neu 128; — ci : saicheis AB « sachent»;
— i : si ij « ces ». Pour plus de détail, cf. les nombreux exemples
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 341
analogues que j'ai relevés dans Romania,! 335, II 245 et ss., 258-9,
V 321 et SS.
Dans aiveu 9 « avez », eu représente la désin. 0/ fréquente
surtout au futur, comme auroi^, dirais, feroi:(^, 2" personne du
pluriel ; cf. ci-dessous au § des Diphtongues.
I — tonique persiste généralement; il n'y a qu'un très petit
nombre d'exceptions à signaler : fay 129, au patois actuel fei fê,
« fils »; mais je doute que ce soit bien la signification de ce
mot (voy. au Commentaire); 7nene 64. derre 76 « dire ».
Le pronom « il » reste i y au masc. des deux nombres, 15 ,
102, 134, 146, 153...; une fois el 165 ; — au neutre el : qu'el y
fayeu ^^59. eUiét 75, ellierét 103.
I atone, s'atténue en e : « pisser = pécher p'cher », d'où à la
y pers. pi. de l'ind. pr. peuche\y\{\ 107.
Dans la syllabe accentuée, / est très souvent infecté d'une
résonance nasale in ing; cet accident est étudié plus bas.
O. — lia été dit, page 340, que l'évolution suivant la gamme eao
n'est pas encore accomplie à l'époque de nos textes ; il n'en est
pas de même pour la gradation inverse , et de nombreux exemples
montrent que le son 0 est déjà fondu en celui de a = a, même et
surtout à la syllabe tonique :fiat 11. jaîletri 22. ham 28, 52, 178.
jaly^.^, 144. mat^T,, ij6.satji.peralej^.daranavantSo.tratféS.
guerat 12.
Les pronoms et adjectifs possessifs sont notés : 72a 131. nat 95,
130. vaf vate 41, 85 ; l'adv. « encore » est devenu, par la chute
du r, ika inqua, qui a reçu la diphtongaison (ai e) comme si Va
était d'origine : inqiiay inquet inquê 138, 141, 164.
Dans A B, 0 accentué ou enclitique a pris le son oi : îoite
« toute, tote », joir « jour, jor », et les articles doi dois, loi « du,
le », anciennement lo loti, do don, et actuellement Ion don avec
l'infection nasale; et encore des formes comme Boicais «Bouchard,
Bocard », Roise « rouge, rose(?) » — L'accent portait encore
sur le premier élément du groupe, oi sonnant ôi; c'est ce que
démontre coiiçol en regard de consoil « conseil ».
U — s'est atténué en i y : picelle 5 1 . Jesirakm 2 . deginet ^ . —
342 F. BONNARDOT
même à la syllabe accentuée : aly 17 « ehu eu ». si sy 18, 86 « sur ».
pi py ^, 40, 51, 21. jaîletri 22. makschtry, fém. malestrite, 23,
119 « malastruc, malotru ». ki ky 25, 62, 16$. Jesi jj, 11. ry 86.
^nz/é^ 94. vely 165. wy 170 « nu ». vy 170. /';' 4 « but ». Jrj/ 16.
— D'autres exemples de ce traitement seront relevés aux §§ des
Voyelles nasales et de la Diphtongue ui.
Dans A, u reste pur : nu « nul », et au part. p. de « avoir »,
dont le rapprochement avec aiy 17 forme un contraste typique.
Le pronom « tu », enclytique, s'affaiblit en te 42, 136, 160,
163, 175.
Même traitement pour u atone : ine^è 178.
La désin. féminine -m devient -aïie -awe : drawe 7 (fém. de dry 16^.
messaiie i), auxquels on peut joindre haile 86. haiie 87; — tou-
tefois makschtry donne au fém. malestrite 119, mais ce mot peut
être regardé comme d'origine savante et, par ainsi, soustrait à
l'influence du génie populaire, qui a même fait passer le son awe
en celui de owe : cowe boive cherrowe, etc.
§ 2. — DIPHTONGUES
AI — a maintenu la prononciation intensive, c'est-à-dire avec
l'accent portant sur a, si bien que des deux éléments constitutifs
de la diphtongue, le premier a éliminé le second : a -\- i =' ai
puis a : plagi 98. ma, make 99, 135. mare 117. mî. fare 10. brare
123 ; ind. pr. i"""^ pers. sg. de « avoir », a 80, 168, et au futur :
moinra loi. sayra m. ayra 112. vora 118, 122. pora 123.
La Fiaiwe, qui a ses trentre-quatre vers assonances en a. . .e,
offre plusieurs exemples, cà la rime, de la crase d'âi en a : mate
ip. maque 26. fate 28, ^4. retrate 2^. Un seul vers donne ai au
lieu de a : Robaite i ; mais dans ce mot précisément, la dipht.
est d'origine dialectale , provenant d'un a pur (Robastre) , d'où
découle a fortiori la prononc. intensive Robate Robâite.
La Charte offre toujours ai, sans distinguer entre les cas où
la dipht. est d'origine romane et ceux où elle appartient pro-
prement au dialecte; tels sont d'une part : maiste « maître »,
feis « faire », mai « mais... que y), fait; et d'autre part : caiveir,
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 343
Leinais, Peirais (Linard, Perrard) et les autres noms propres
relevc\s plus haut, page 339.
AU (AL) — se résout normalement en a long : laiamant A.
El — subissant la loi générale du dialecte messin, est noté ai :
vaille 13.
EL (EAU) — est toujours réduit h è : bè ^, 11, 35, 59, 7.
nevè 92. me:(è 178. watê ^. Waiferè A B. — C'est là l'un des
trois ou quatre caractères les plus distinctifs du dialecte lorrain,
l'un de ceux qui le font reconnaître au premier coup d'œil
par opposition au dialecte voisin de Bourgogne qui s'épanouit
en cà ià : beà biâ mu:(iâ guétiâ.
EU — répondant au fr. eu (= lat. ô), est toujours assourdi au
son -ou, ce qui revient à dire que notre dialecte a maintenu la
consonne d'origine : Chignou 24. rignou 25. lou 48. aillou 154.
meillou 155. sou 176, 17 « seul ». faynou i. hidou 22. emperou )i.
-ou est aussi la transcription du fr. -eu provenant d'autre source
que lat. ô : chawou 4 « cheveux ». dou 131, 138 « deux ». sou
iio, / « ceux ».
Au lieu de -ou, les textes plus anciens donnent aussi fréquem-
ment -0 pur, par ex. : Candoilor sous et ços « ceux » A.
Le pron. 3^ pers. pi. ^ous masc. {^a^es fém.) représente fr.
« eux elles » avec x. prosthétique; ^ous a développé l'adj. xpu, Kpn^i
devant une voyelle, = « leur », dont un exemple dans la for-
mule imprécatoire ^oufieuvel ici. — De ^ous procède encore le
sg. :(îi i^j (.<■ lui ».
Le fém. -eue est rendu par -aue awe : kaue 87 (auj. cozue =
coue). Voir sous U.
lEU — se réduit au son u : melu 54 « milieu ». Du 59, 88,
179, 181, et le comp. Edu 81. — Puis u s'atténue en / comme
s'il était d'origine : di dans l'interj. padi pady 124, 156, 162.
lÉ, lÈ — Cette dipht. se réduit en un caractère unique qui
est tantôt é, tantôt i; on a ainsi, d'une part : perré 106. chée
108. prée 127. avec è ouvert, au moins à l'origine, comme le
démontrent les formes preye 36. mestei anteiremant AB; — et
344 F- BONNARDOT
d'autre part : chenevire 85. ancin 97. magire 104. prcmin 134.
wof/ 31. — On retrouvera quelques uns de ces exemples au
§ des Voyelles nasales.
Devant les labiales -fg s'élargit en -im : chieuve 100. fleuve loi,
153. — Mais ces distinctions sont depuis longtemps effiicées dans
le patois, qui ne fait plus entendre que le seul son î.
01 — devient normalement eu : reu 30, 46, 2^, )i. Ponteu 57.
angueuche 106, 147. dreu 2S. — La prononc. de cette dipht. eu
se rapprochait du son //, d'où les formes comme nujaîte 31.
vielu 55 « miroir », en patois de la Meurthe mereu.
-eu est la désin. de l'infinitif des verbes en -oir : veu 35, 128,
(d'où veuré veuront 42, 121). C'est aussi celle du subj. sg.
de « être » : seut seu 153, 156, et du sing. de l'imparfait et
condit. à toutes les conjugaisons : anvaeu 11. ateu atteue 14, 67,
151, 7, 2y, ^2. poteu 16. ayveu 34. fayeu 35, 21. rouateu 56.
poideue poidcu 65, 68. monncue 66. serreu 128. veureu 132. rayeut
14. flereu 16 etc. - — Cette transformation n'était pas encore
accomplie au xv^ siècle, puisqu'on relève dans AB les formes
suivantes : deie doit , conreis , perdoiroi , avoir avoit , Fontois , ettoie
atoie, aroit.
Un cas intéressant à signaler est la présence de ce même eu à
la 2^ pers. pi. du présent indicatif et impératif: aiveu 9 « avez »
est le représentant de l'archaïque avois; et de même fayeu 37
(qu'il ne faut pas confondre avec fayeu 35, 21 « fesait ») reste
comme témoin de la forme analogique « fesez », dial. « fesois »,
formée sur la i''^ pers. « fesons ». — C'est l'un des exemples les
plus frappants de l'influence analogique sur l'ensemble de la
conjugaison, que le génie populaire a remaniée et identifiée;
(comp. le fr. « fiisons faites font ; disons dites disent » et le
bourg. « fyon fyé fyan; dyon dyé dyan »).
Un seul mot fait exception à l'équivalence du fr. oi = messin
eu : connat 39, 113, sans doute par influence de l'inf. conâte.
-oi persiste avec valeur intensive (ô/) dans Antone 169.
OU — dipht. purement graphique, est remplacé parc simple :
jo 57, 81, 185 « jour ». amo 44 « amour. » to 45 « tour ». to
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 345
25, 27, 58 « tout ». co ko 126, i"] « coup ». par A etc.; —
lequel o reçoit la dipht. diins roisc A B « rouge (?) ».
Les articles et pronoms offrent indistinctement les deux formes
lou et A), àou et do, ton et to, avec tendance à évincer la première
pour la seconde, ce qui a flicilité l'envahissement du son nasal Ion
don dans le patois actuel.
UI — devient simplement u : ut A, et plus souvent / ; trety
6, 44, 141, 20^ }2. le pronom /y 145, 164. « sui » i'"'^ pers.
sg. ind. pr. de « estre » se rencontre avec une double graphie :
su^i.si 144, 155, qui au fond ne constitue qu'une seule et même
prononciation; voy. à l'article de la voyelle U.
§ 3. — VOYELLES NASALES
Un fait commun à toutes les voyelles de cet ordre est
l'intercalation de / entre la voyelle pure et la nasale. Cette épen-
thèse affecte tous les parlers du domaine nord-oriental : Wallonie,
Lorraine, Bourgogne. De cette résonnance particulière, com-
parable à l'anusvara sanskrit, j'ai relevé de nombreux exemples
ailleurs {Romania II, 258 et ss.. Guerre de Met:^, 441 et ss.). Je
me bornerai ici à signaler les formes offertes par nos textes :
fr. un = uin qui se réduit en in (en) (cf. ci-dessus UI) : in 77,
17e, 177, 7, 10. ink 22 « un ung »; en 171; son composé
cheken chekin chaikin 56, 76, 24. Au fém. eune 100, 4, 14.
Au vers 80 kinde ne doit pas être regardé comme une fiuite
d'impression pour kuide de « cuidier »; en effet, le son nasal
in est assuré par la transcription analogue koiîide 133, 164.
Les ex. de / pur nasalisé sont fréquents, même dans les mots à
désin. féminine : premin 135 « promis ». min 141. min 113, 158,
abréviation de mâmi « grand-mère ». emin 140 « amie ». ellemin.
^ « ennemi ». — Cette résonnance, qui s'est de plus en plus déve-
loppée avec le temps, affecte même la dipht. ié, dans laquelle le
premier élément a complètement évincé le second, de sorte que ié
=zie = i=in : prejnin 126, I34« premier», moti )i « moustier ».
34^ F. BONNARDOT
et inversement : Magie i « Mangin^ ». — et de même au plur.
de l'imparfait et du conditionnel : monin 29 etc. Voir à la Con-
jugaison.
En cette valeur, la nasale n'a d'autre effet que de donner à la
voyelle un son prolongé et comme mouillé; par là s'explique
la chute de n, non seulement après / comme dans 7noti Magie (et
dans des textes plus anciens Martis Simonis Awrowis eschevig...^,
mais encore après toute autre voyelle : ka 70, j. Magie i. les pos-
sessifs 7}W 114, 116. /o 58, 178, 188... Par contre, on a vu l'art. lou
lo, don do recevoir le son nasal : Ion don 47, 4; — ion 147 et
ton 171 équivalent à « je le, tu le » devenus successivement
« jel tel-jeu... jou... jon ». Pour terminer ce §, signalons boin 4
« bon » et heun 113, 171, ^, 70, en regard de bien 104, 166.
-on passe au son an : en 121 « on » pronom, et la i''^ pers.
pi. de l'indic. présent et du futur : riiwi 83. dansran 104. ayran
124. evan 128. santan 157.
§ 4. — CONSONNES
a) Consonnes simples.
Gutturales. — Les mots qui en français ont gu provenant de
w germanique, gardent dans nos textes le w soit dans sa forme
pure, soit dans son équivalent phonique ou : rouateu 56, 61,
rauateu 147, rouate j, de « regarder ». lua 89 « guères ». waignié
102. woit-e 159, 160, 166. watè ) « gâteaux ». luade 24 « garde »;
et dans A B : Waiterè « Gauterel ». Wailaime « Guillaume ».
waisdeis « garder ».
Le même phonème ou s'introduit après la gutturale q, comme
dans Jwuete 22 kouaite ij «■ quatre ». koin:(e coyn^e 81, 175, iS.
koinde coinde 133, 164, 174 v. fr. « cuide ». kouate 4 « quarte ».
Sifflantes. — On sait que, dans la langue de Metz, la sifflante
est remplacée par une aspirée, dont la graphie varie suivant les
temps : les chartes anciennes offrent généralement x « maixon,
I. Pour l'étude détaillée de cet accident de langage, commun aussi au dia-
lecte wallon (cf. le nom de lieu Malmedy pour Malmendier, lat. Malmundarium),
on me permettra de renvoyer au Bulletin de la Société de Linguistique, i8^o-pi.
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 347
domexale) et cette notation se retrouve encore dans raixon A;
plus tard on voit apparaître ch, f; et le patois moderne emploie
plus volontiers rh ou Jfh, pour représenter ces deux espèces d'aspi-
rations que l'alphabet français ne peut noter \ Placés à l'étage inter-
médiaire, les textes du xvii'^ siècle emploient les signes ch et /,
dont le premier semble spécialement affecté à s dur, et le second
à s doux ou intervocal. C'est ainsi qu'on a d'une part ch en
valeur de s initial : Chignou 26; — de ^ (x) final ou ss en syllabe
féminine posttonique : pache 79, 28. angueuche 106, 142, et les
formes verbales : euche 18, 19, 21, d'où à la i'^ pers. pi. eiichin
130. peuche 82 « puisse ». peneuche 98 « prisse, prît, littér.
prenoisse y), peuche 107 « pissent » ; — àe. r -\- s : Rochelle 14
« Courcelles "n.fochelle 15. guaichon 34. mechire 10^ . pechonne 128.
— kieuche 27 « cœur » (et non « corps » ni « cuisse », ainsi
qu'on me l'avait d'abord indiqué) ^. vcu:he 58 « vert ». — Dans
ces deux derniers ex., ch représente s final caractéristique du cas
sujet, cuers vers; c'est un témoin de l'ancienne flexion casuelle.
Voy. plus bas Déclinaison.
D'autre part, s doux intervocal = :( est fortement aspiré
en y ; nujatte 31. demejale 72, plagi 98. leugi 99. majire 104.
hage 127 (mais baich dans haichaire 177). guige 184. grige 185;
r. Pour plus de détails, cf. Guerre de Met^, étude du texte, pp. 446-7.
2. Cette erreur d'interprétation provient de ce que le son aspiré ne se fait
plus entendre dans le mot « cœur », et cela, vraisemblablement, dès la fin du
xviie siècle. En effet, la forme kieur quieur est la seule qui se présente p. ex.
dans Flippe Mitoiuio, : kieur pu duché que don fè (acte III, scène 3), dans
Chan Heurlin et l'Histoire véritable de Vernier, où kieur désigne aussi un
« choeur » d'église; dans les Bucoliques messines (1829) et autres productions
plus modernes ; enfin hœiir hyeur sont donnés, sous une notation appropriée ,
comme la prononciation actuelle par L. Zéliqzon : Lothriiigische Mnndarten,
§ 41, et au Glossaire. — Le dernier témoin, à Metz, de la prononciation aspirée
dans ce mot est un texte imprimé en 1671 : Dialogve facétievx. . . où notre kieuche
revêt la forme cuse : Ma mie, ma mou, mon cuse, ma grosse Zahlon, — Esdey (a
Dieu) te coiiDiian Ion cuse me feu (pp. 24 et 32 de la réimpression de 1847).
D'autre part , le son aspiré cuche est encore celui de la Haute-Lorraine , pays
de Toul et région de la Vôge. J'en rencontre des exemples dans un livret popu-
laire souvent réimprimé en ces derniers temps ; tel ce vers : Ja^u , ja la (sic)
cuche transi ; La pute gens que vaci, qui nous eproche ! (et de même Cheignoii =
34^ F. BONNARDOT
tous mots OÙ Tiispiration semble s'être encore renforcée dans
le patois actuel , qui écrit nuhhote , dieumehh'ok , grihh. — La
seule exception est celle de ine:(è 178 « museau, bouche ».
Si ce n'est pas une simple faute d'impression, on peut voir dans
ce mot une importation analogue à celle qui a réintroduit la
forme dmoin:^elle en opposition à denujak dieumehok.
A l'imparf. et à l'impér. de « fliire », l'aspiration intervocale
est notée par le yol, y = j : fayeu ^"y, 21 « faisait » et fayeu 31
« faisez » '.
Labiales. — Rien à signaler que la notation du v de « che-
veux » par IV dans chaïuou 5, auj. aussi chawès {Chan Heurlhi); et
la permutation de ^ en z; dans la désin. de l'imparf. (lat. -àba-
iba) : conrcive A avenive B.
Le verbe « voir » se trouve souvent noté par iv initial , et c'est
sans doute par l'impér. « vois » qu'il faut interpréter woy 179; cf.
au Commentaire.
Liquides. — Permutation de r en / ; melu 55 « miroir ». — La
même consonne tombe à l'intérieur du mot entre deux voyelles :
dayet 2 « derrière », et en syllabe finale : anio 34. /o 35. jo 57,
60, 175. wa 89 « guères ». fo 123, 168, 5?. fè i). C'est là un
accident commun à tout langage populaire; mais un fait par-
ticulier au dialecte messin (et lorrain en général), c'est le traite-
ment du groupe rs : r tombe, et s devenu intervocal s'aspire en
Chignou de la Grosse Emuaraye ; Chire ce Sire »). Cf. La grande Bible des Noeîs,
Pont-à-Mousson , s. d. (xviiie s.) chez François Denys Thierry; cantique
intitulé : Dialogue entre les Rois et les Bergers, en langue française et vosgienne.
— Une édition moderne de ce même recueil, avec le titre suivant : Noels et
Cantiques nouveaux sur la naissance de N. S. J. C Toul, J. Carré, 1827, rem-
place le terme « langue vosgienne » par celui de « patois lorrain ». La citation
de cuche s'y trouve à la page 3. — Autre édition récente : L'Almanach des Can-
tiques de Noël, Nancy, s. d., [1862] Hinzelin. — Autre : Noels anciens et nouveaux.
Echo des Montagnes de Bethléem, ibid., ibid. La reproduction de l'édition de Toul
y commence à la page 17; le Dialogue en langue française et patois lorrain
figure à la page 20. — Les mêmes recueils donnent aussi cueuche et ceuche « cœur ».
I. Pour l'explication historique de cette dernière forme, voy. ci-dessus au
§ des Dipht.. art. OL
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 349
ch; on a ainsi kochdk 14, pat. actuel lich'el..., cf. les ex. rapportes
PP- 347, 350 et 352.
Nasales. — La nasale dentale affecte les voyelles en différentes
façons qui sont expliquées (pages 345 et 351). Considéré comme
pure consonne, n permute en / .• j'aille « jeune, pat. jane »
50, 97, où le sens est assuré, et sans doute aussi 164; quant
h pajailk 165, la signification de ce mot m'échappe.
Dentales. — La mutation insolite de d en ^: Ma^elaine 13 est
peut-être amenée par le voisinage de medjalcim 12. La forme
populaire de « Madeleine » est Maguelôm (Chan Heurlin, I,
début). On peut rapprocher Gieu dans l'expression pust a Gieu
« plût à Dieu » (^Dialogue de Thoimtte et d'Ali:^on, p. 18), et les
formes de jurons où « Dieu )> est devenu guicu gueu, goy.
b) Consonnes groupées et adventices.
Sous cette rubrique, je range les modifications opérées dans le
corps des mots, soit par la chute ou l'amuissement des consonnes
étymologiques, soit par l'accession de consonnes adventices.
Apocope. — D'une manière générale, les finales sonores
s'éteignent en sourdes, et les finales sourdes tombent. Si je ne
cite pas ici d'exemples exprès, c'est d'abord en raison de leur fré-
quence à chaque ligne pour ainsi dire, c'est ensuite et surtout à
cause de la licence de la notation qui ne permet pas de tirer une
règle précise. Il suffira d'indiquer que la lettre la plus fluide est
r, qui tombe soit avant, soit après toute autre consonne; et
même (comme on vient de le voir) en finale accentuée : jo 57,
160. wa 89. fê ly, etc. feis servis A. — Le groupe rs laisse tom-
ber le premier de ses éléments et change le second en aspiration
forte, ainsi qu'il a été dit plus haut.
Voici quelques ex. de l'apocope d'r intérieur formant groupe
avec une labiale : pemlle 32 en regard de prine 94. peneuche 98.
chieuve 100. fleuve ici, 153. mamhe 169. sape 14; — devant
une nasale : conemuxe iS. coné 2^; — mais c'est surtout avec
les dentales que ce phénomène est plus fréquent : conte 15.
poteu 16. ceit ceite et son composé aceite esceite 21, 60, 83, m,
350 F. BONNARDOT
172, p. padi2$, 124, 156 et ailleurs, aute 39, loS. prête ^i. ète j.
maiste 8. Sur les trente-quatre vers de la Fiauve qui assonnent en
a..e, vingt-deux riment en ate = atre. ou arde arte.
Dans un très petit nombre de cas, r au lieu de tomber s'assi-
mile à la consonne qui l'accompagne : latte 10, 36. poppi 22
« pour plus ». antonne 172.
Devant la sifflante, la chute de r a pour conséquence de
rendre cette sifflante intervocale et de la faire passer au son aspiré :
guaichon 34, pechonne 128.
Devant la gutturale douce, l'aspiration se produit aussi, mais
avec moins d'énergie; elle se note par le groupe dj : medjaleine 12.
chedgé 52. edgen 102. ladge 16.
Enfin, clat 10 représente « clerc », et Jlat 11 est la notation
dialectale de « floc » que le fr. moderne écrit à tort « flot » dans
l'expression « flot de rubans ».
Epenthêse. — Comparée au français, la langue de Metz est
rebelle à l'épenthèse : tanre 2, 8. panre B, sans intercalation du d
entre le groupe nr. — On a vu, p. 342, que zu = ou s'introduit
dans la finale -ue -eue : draïue 2...; un autre ex. de cette épen-
thèse se rencontre dans towè toué touet i, 24, 26 « tuer ».
Prosthèse. — Ve prosthétique des mots commençant par s +
consonne est d'un usage très restreint à Metz : eppaye 14, mais
schtaqué 15. stacqueut stacquet 8, 2/ « estachier », d'où le patois
taiche, v. fr. « estache », poteau ou poinçon auquel on attache le
licol des vaches (Chan Heurlin, II, fin), choueu 149 « essuyer »
quant à la forme, stron 151 ^ — Sur le pronom :(pu :(u formé
par prosthèse de ^, voy. ci-dessus, p. 343.
Diérèse. — Elle est encore nettement accusée dans aiy 17
« eue », à plus forte raison doit-on la marquer dans au A.
Métathèse. — re se prononce er : denteur 20. ertonaye 46. —
« flible » ôiQNiQnl flave )4, et en patois fiauve fiaoue.
I. En pareil cas, le wallon se comporte comme le lorrain ; p. ex. dans cette
ronde enfantine : « Del kanel — Po le bàcel — De stron de chèt — Pc le
valet » (Foriz : Diction, liégeois).
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 3 5 I
Je relève encore quelques cas isolés :
La mouillure de la liquide labiale après une consonne : pic 16
« plat » ; mais blasse 32, 95, fr. « blette », patois byâ hyossc (cf.
flave ci-dessus).
L'épenthèse de 11 dans endolate }} est un £iit qui remonte au
plus haut temps; les ex. en sont fréquents dans les Chartes des
xiii^ et xiV siècles, qui donnent des formes comme enliu englise
anpoiise.
Un emploi plus inorganique de cette môme nasale est celui dans
lequel n vient se fixer à la syllabe finale des mots à terminaison
féminine comme pour renforcer Ve muet et en relever le son par
une sorte de demi ou de quart d'accent. J'ai signalé de nombreux
exemples de cette nasalisation spéciale ^, bien moins marquée
que celle qui affecte la voyelle f, dans Romania, I, 3 3 5 et surtout
II, 245 ss. Notre texte, qui rachète une partie de ses défauts
par le mérite de serrer de très près la prononciation, offre
quatre cas de n en cette valeur : euchen 19. patten 146. praken
76. fuchen 78, en regard de penche chée également à la 3'' ps. pi.
Dans ces mots, la résonnance nasale a pour effet d'empêcher
l'élision de e muet, qui compte ainsi dans la mesure du vers.
IL — FLEXION
§ I — DÉCLINAISON
La date de nos textes, plus encore que la liberté de leur nota-
tion, ne se prête guère à l'étude raisonnée des formes casuelles;
il n'y a qu'à signaler dans A B quelques noms propres qui ont
maintenu Vs caractéristique du cas sujet : Leinais Peirais Recais
Boicais Demangins Haicais Thieselais Mailais, à côté d'autres qui
l'ont rejetée : Bronwat Hanriat Waiterè Wailaime, etc.; on
remarquera que s s'est maintenu dans le groupe rs (Linars...^ et
que lorsqu'il a persisté dans le patois, il s'est aspiré en ch hh :
I . C'est moins une nasalisation qu'un prolongement du son, que les scribes
se sont ingéniés à rendre comme ils ont pu ; — en n'est pas la seule graphie
qu'ils y aient employée : on trouve aussi -ae -îe et plus souvent ci, dont A B
offre un exemple : saicheis « sachent ».
352 F. BONNARDOT
kieuchei'j. vache 58 « cuers, cœur; vers, vert ». Voy. au Com-
mentaire, V. 27.
L'article masc. sing. est encore // dans Hanriat li Boicais.
Waiterè li Roise. — Les formes du régime sont, pour le masc.
lo lou do dou passim, loi doi A B; pour le fém. la lai (Je).
Le possessif fém. sa se maintient sous la forme affaiblie se dans
B : même devant une voyelle se anaie; d'autre part le solécisme
son a pris droit de cité dans so neppaye 14 (~= son épée). J'ai
expliqué ailleurs le processus sa = se = sen = son (cf. Romania,
V, 330; note).
— tiisi A B, doit être corrigé en tuîs, pour tuit latin toti. Dans
les deux autres textes tnit est devenu ty, en comp. trety 6, 42.., ^2.
Le pronom personnel « je » devient y 157, — A la 3"" pcrs.
pL, « eux elles » devient, par la prosthèse de ;(, :(ous Traies, d'où le
possessif :^ow :(out 151. La réversion du pi. sur le sing, a produit
^u 157 « lui ».
Le pronom indéterminé on en se présente sous la forme ons
dans On-sanfit enterré ^0 ; mais ici sans doute Vs n'est plus la carac-
téristique du sujet, c'est une simple lettre de liaison comme dans
« quatre-z-yeux ».
§ 2. — CONJUGAISON
Présent et futur. — on{s) désin. de la i'^ pers. pi. a passé au
son an : riran 83. dansran 104. ayran 124. evan 128. santan 157.
— Par analogie avec la i'''= pers. pL, la 3^ a reçu la désin. -ont :
volon 102, qu'il ne faut pas identifier avec -ont désin. du parfait.
Imparfait et conditionnel. — Au sg. eue eu, correspond au fr. oie
oit, voy. les ex. p. 344, § OL — La i''^ pers. maintient quelquefois
e final : poideue 65 (ainsi différencié de poideu 68 en 2^ pers.).
monneue GG. atteue 67. voreue 78, en regard de rouateu 61. aiineu
62; c'est une question de métrique.
La Charte offre deux ex. de la flexion archaïque, qui mainte-
nait la labiale de la désin. -aba -iba : conreive A avenive B. Cette
désin., fréquente dans les textes anciens et encore au xiv^ siècle,
s'est maintenue jusqu'à nos jours dans le wallon.
Dans anvaeu 11, le sens est celui du parfiit « envoyai » au lieu
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 353
de l'impf. « envoyoie ». Cette particularité se retrouve dans
Tex. suivant tiré de Flippe Mitonno :
Po met Feilie set Manman ly beilret in jaseron
Qjaicheteu au foëres en maye... (acte III, scène 15).
Au pi, -iens, désin. de la i'"'' ps., est réduit en ins in : monin 19.
attin 88. aipagnin 89. ayvin 90. hofflin 95. chantin dansin 96.
euchin 130 subj. impf. Par analogie, cette même désinence est
devenue celle de la 2^ pers. : uiattrin 21. — La désin. de aynie-
rynne 79 est à signaler comme archaïque.
Parfait. — i''^ ps. plur. : danseme 63. — y ps. ont accentué :
s'aicordont ettornont A B. Sur l'origine et la valeur de cette forme,
cf. Romania, II, 251 ss., et postérieurement à ma notice, celle
de G. Hentschke : die hthringische Perfect-Endung « -ont «, dans
Zeitschrift fiir roui. PhiL, VIII, p. 122 ss.
• Impératif. — 2^ ps. pi. : fayeu 37, dont la désin. a été expli-
quée plus haut, p. 344.
III. — SYNTAXE
Emploi du pronom de la i''* pers. sing. pour le pluriel : je
n'aipagnin 89. f ayvin 90. fayran 124. f euchin 130. y ne san-
tanme 157.
Un cas de syllepse avec on gouvernant le verbe au pluriel : en
veuront 121.
TABLEAU
RÉCAPITULATIF.
VOYELLES.
VOYELLES NASALES,
Messin a r
eprésente
fr. ai, e, 0.
Messin an représente
fr. on
— e
—
— a, i, te.
— in —
i
— è
— ^
— el, eau.
— in (oin, i) —
iè, ié
— i
—
— ni, u.
— in (en) —
ni, tin
— u
--
— eu (0/, eu).
DIPHTONGUES.
CONSONNES.
— ai
—
ê
- chJO) -
s intervocal.
— aye
—
èe.
— ch —
rc, rs final.
— eu
—
ci.
- pi
pi
— ou
eu.
— lu —
gu dans les mots
d'origine ger-
manique.
MÉLANGES.
23
354 F- BONNARDOT
TEXTES
[Les trois documents publiés ci-dessous reproduisent scrupuleuse-
ment l'original manuscrit ou l'édition princeps. J'avais d'abord tenté
d'en restaurer r « orthographe »; mais j'y ai renoncé devant la crainte
de tomber dans une notation plus ou moins arbitraire, et aussi devant
l'impossibilité d'opérer une coupure rationnelle dans plusieurs mots
que la prononciation populaire a écrasés en un seul. D'autre part, les
éclaircissements qui accompagnent le texte : traduction littérale autant
que possible pour les deux pièces en vers, explication grammaticale et
commentaire, en faciliteront l'intelligence aux lecteurs. Les efforts de
l'éditeur et la science de ses zélés correspondants n'ont pu avoir raison
d'un certain nombre de mots et d'expressions dont l'équivalent n'existe
pas en français : pour ce motif, ils figurent dans la traduction sous leur
notation originale. La plupart trouvent leur explication dans le Com-
mentaire ; et l'on est en droit d'espérer, grâce aux enquêtes instituées
sur place, que toutes difficultés ne tarderont pas à être surmontées.]
I. — CHARTE CONCERNANT LES CHAIVIERS DE METZ
(xv^ siècle).
A) Sai cheis tusi ke cest a cris vairont a orront ke atant | ke
collignon leinais fut maiste de caiueir a peireson ] peirais et recais
de bretanlmeis et peireson bronuat et hanriat | li boicais et peire-
son grenemorxe et demangins haicais thiese- ] -lais mailais et
waitere li roise et wailaime de fontois et toie ] doi consoi loi
maiste de caiueir sai cordont a z tornont par | lou crant z par-
laicor de tousous de touloimeistei an teiremant | ke nu de lor
mestei ne doit conreis feis de sonosteis a lai ceute (cente) son
ceureuis(?) (ceureiris ?) | ke aait au. et lai ceute a ut de s andreu
et si li conreiue il perdoiroi | por caicune fois. xx. s. de nît et se
deie a uoir conreis .xv. ioir | a près lai candoilor si .9. li terme il
est mis.
B) Sai cheis tusi ke cest acris vairont aoront ke atans ke colli-
gnon I leinais fut maiste de caiueir et peireson peirais et recais
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 355
de bretan- | -meis et hanriat li boicas et peireson brcnuat et peire-
son grenemorxe | et de mangins hoicais et thieselais mailais et
wailaime de fontois | et waitere li roise atoie dois 9 col lou maiste
sai cordont | a z tornont parlou cran et parlaicor de toucos de ter
lor mesteis | a teiremant ke li a prenans doit seruis son maiste toite
se I a naie ke loue beins a laiamant anedoit a voit li maiste
atres | a prenan ne li aprenan atre maiste mai tant que aroit fait
I toite se a naie et [se] chose a veniue doi maiste si 9 de mort li
maiste | doi mesteis doit panre .ij. prondome de sonconsoi por
lai I daime a waisdeis (waideis) sairaixon.
L'original de cette pièce appartient à M. Victor Jacob, ancien biblio-
thécaire de la ville de Metz. Elle provient du cabinet du comte
Emmeiy, où elle faisait partie d'une liasse concernant les Tanneurs,
dans le fonds affecté aux Corps de Métiers (cf. Catalogue de la vente du
Cabinet de feu M. le comte Emmery, pair de France. Metz, 1850, n° 548,
page iio; la liasse relative aux Tanneurs contenait 130 pièces, datées
de 1382 à 1774). N'ayant pu obtenir communication de l'original, j'ai
fait ma copie sur celle de M. Lorrain (août 1872) ' et l'ai depuis colla-
tionnée sur celle de M. Aug. Prost,
La copie de M. Lorrain est accompagnée de la mention suivante
qui détermine le sens du terme caivier ou chaivier : « Au dos de la
« pièce qui est en parchemin est écrit au crayon Coroyeur d'une
« main moderne. — H y a aux Archives municipales, carton 89
« (Inventaire Lemaire), une pièce concernant les Chaiviers en date
« de 15 16. Elle comprend un règlement fait par le maître-échevin
« de la cité pour les Chamoiseurs. Ce règlement avait été demandé
« par les Chamoiseurs eux-mêmes qui s'étaient sen'is jusque-Là
« d'un atour de 1412, lequel était devenu lettre morte pour eux,
« parce qu'ils n'en comprenaient plus les termes ». N'ayant pas vu l'ori-
ginal du texte que je publie, je ne puis assurer que ce soit l'atour
de 1412.
Comme particularités graphiques, il y a à signaler la présence de
l'apex sur un certain nombre d'/; la conjonction et, toutes les fois
I . Charles Lorrain , ancien élève de l'Ecole Normale supérieure , était alors
bibliothécaire de la ville de Metz ; il ne survécut de guère aux événements dou^
loureux de 1870 (cf. mon Rapport sur tes Chartes de Meti, dans Archives des
Missions, 1873, pp. 268-9).
3 5^ F. BONXARDOT
qu'elle conserve cette prononciation, est rendue par le signe z, autre-
ment elle est notée par a dialectal. — La coupure anormale de quelques
mots a été maintenue, ainsi que l'indication du commencement de
chaque ligne, de manière à reproduire autant que possible la physio-
nomie de l'original. — Les trois mots entre () offrent les variantes de
la copie de M. Prost,
Le mot douteux ceureuis cenrehis A correspond à ciiirien curien,
du Livre des Mestiers (voy. le Glossaire de notre édition), dont le
Dktionn. de Godefroy donne plusieurs variantes.
IL — LA GROSSE ENWARAYE
La nature de cette pastorale , et plus encore son mode de composi-
tion, ne permettent pas d'attribuer à la Grosse Emuaraye une origine
populaire; c'est évidemment une œuvre de cabinet, production d'un
bel esprit qui aura voulu enfermer quelques tableaux de la vie cham-
pêtre dans un cadre de fantaisie. L'étude du vocabulaire confirme cette
première impression; en effet, si la scène se passe dans le Saulnois
(Courcelles-sur-Nied , Pontoy, Mechy ou Mercy), région située au
sud-est de Metz, la langue est celle du Haut-Pays (Amanvillers,
Avril) et des villages au nord-ouest de Metz en tirant sur Briey. J'en
conclus que l'impression a dû suivre de fort peu la composition de la
pièce , et que l'assertion de l'imprimeur attestant l'antiquité de ce
fragment du langage messin n'est qu'une rubrique de métier analogue
à celle dont les manuscrits des chansons de geste, par exemple, offrent
d'innombrables précédents.
Cet avis de l'imprimeur ' ne manque pas d'un certain tour piquant;
I. L'édition princeps indique comme imprimeur « le jeune. A. Fahert ». A
s'en tenir au pied de la lettre, Abraham Fabert jeune ne serait autre que
le futur maréchal de France. Né le ii novembre 1599, Abraham le jeune
figure déjà en 161 3 au frontispice des Coustumes générales de la ville de Met:( et du
Pays Messin, recueil recherché par le seul fait du nom de l'imprimeur. Cepen-
dant il est certain que l'unique imprimeur messin du nom d'Abraham Fabert
fut le père du maréchal, et que celui-ci n'a exercé l'art typographique ni dès
l'âge de treize ans , ni plus tard à aucune époque de sa vie : il n'y a donc pas
lieu d'inscrire un Abraham II Fabert au titre d'imprimeur dans la généalogie de
cette illustre famille. Voici en quels termes un bibliographe messin explique
l'origine et la portée de la mention susdite :
« Lorsque Fabert père fit paraître les Coustumes générales de Met^ , il était
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 357
on me saura gré de le transcrire ici, d'autant que l'édition de 1840 est
moins correcte.
Maitre-Echevin ; par une réserve qui appartenait au temps où il vivait , et que
l'opinion publique n'exigerait plus aujourd'hui, il ne voulut pas se montrer à la
fois et premier magistrat et imprimeur stipendié de la cité : le nom de son
second fils fut placé sur le frontispice; voilà le seul titre de Fabert le jeune,
pour être rangé au nombre de nos typographes » (Essai philologique sur les
commencemens de la typographie à Met:( et sur les imprimeurs de cette ville [par
Teissier]. Metz .M.DCCC.XXVIII, page 73).
Il est plus vraisemblable d'admettre que le père, désireux d'assurer
l'avenir de son fils , avait pris ses mesures pour l'associer dès son jeune
âge à sa profession; et, en effet, il obtint, par décision du 26 juin 1610,
que la survivance de son office d'imprimeur-juré fût accordée à son fils
« pour succéder audict estât et en jouyr après sa mort aux gages, hon-
« neurs, profficts et émolumens qui en despendent » (Bibl. de Metz, mss.
carton 63 , liasse 24). L'impression des Coust unies générales de Mct^ et du Pays
Messin lui fournit, peu après, une occasion solennelle de faire entrer dans la
pratique, dès le présent, la survivance officiellement acquise pour l'avenir. Mais
le jeune Abraham ne montra pas plus de dispositions pour l'art typographique
que pour les études classiques : il se rend lui-même cette justice que « de sa
vie il n'a entendu un mot de latin )>, et renonça sans peine à la prébende cano-
niale qu'assuraient à son rang de cadet dans la famille la haute position de
son père et la protection particulière du duc d'Epernon, gouverneur de Metz.
Le premier maréchal de France plébéien se souvint toujours qu'il avait débuté
dans la carrière militaire à l'âge de trois ans et trois mois , dans les rangs de la
Compagnie du Dauphin au Champassaille (Champ à Seille), lors de l'entrée de
Henri IV à Metz (15 février 1603). Il poussa toujours de ce côté, et fit bien
mieux que s'il avait réellement donné l'édition de la Grosse Emvaraye dont la
sollicitude paternelle le gratifiait en sa quinzième année.
Teissier n'a pas connu cette publication des presses de Fabert ; et il va de soi
que, si son argumentation à l'encontre des Coustumes générales est justifiée par
les mœurs du temps , elle puise une autorité nouvelle dans la nature même de
cette seconde production qui fut d'ailleurs la dernière au nom d'Abraham le
jeune. — Désormais donc, Abraham Fabert père est seul en cause comme
imprimeur-juré et pensionnaire de la cité. Issu d'une famille de typographes,
originaire de Strasbourg , appelée à Nancy par le duc Charles III , puis établie
dans la ville de Metz, aux environs de laquelle son père Dominique (alias
Mangin) possédait quelques domaines, Abraham porta la typographie messine
au plus haut point de sa splendeur. Seigneur de Moullins lez Metz , conseiller
du Roi , chevalier de l'ordre de Saint-Michel , commissaire ordinaire de l'artil-
lerie à Metz, puis commissaire provincial des Trois-Evêchés, Abraham fut élevé
cinq fois par ses concitoyens à l'honneur suprême de Maître-Echevin de la cité
35^ f. bonnardot
l'imprimeur au lecteur
[Page 3] Lecteur débonnaire, C'est une propriété de l' Imprimerie de
conseruer en la mémoire des hommes ce que la longueur du temps en pour-
roit arracher : Et semble que nous autres, qui sommes de l'art, deuons
cela au lieu ou nous l'exerçons; Voilà pourquoy, ayant fortuitement
recouuert vn ancien fragment du vray, pur, nayf et naturel langage
messin, i' ay aduisé de le mettre soux_ la presse, pour le te comunicqmr,
affin que tu voyes quelque marque de la simplicité de nos pères : Il
est bien croyable, que comme ils faisoient l'amour à coup de poing,
aussi traittoient-ils tout le demeurant de leurs affaires à la bonne
foy, laquelle ils ont conservé avec plus de soing qu'ils n'ont esté curieux
de leur ancienne façon de parler. Prends, ie te prie [p. 4] ce petit
labeur de bonne part, attendant quelque piàe de mon nustier qui te con-
tentera plus, A Dieu.
Encor ce vwt : Tu ne t'arresteras s'il te plaist a l'ortographe qu'il
a fallu accomoder pour la prononciation, comme tu vois, mesme que
me manquant les doubles v, l'en ay mis deux autres qui sont tels vv,
lesquels auront la mesme force comme [p. 5] en ce mot vvoit pour ord.
DEVIS AMOVREVX dVn Ij GROS VERTUGOY DE VILLAGE A || SA
VAUZENATTE MIEUX AYMÉE, ESCRIT || EN VRAY LANGAGE DU
PAYS MESSIN.
Aye, aye, aye, grausse em^^raye !
Bien-veignant tanre medjallatte,
Oui! oui! oui! grosse enwaraye ! — Salut, tendre marjolette ! —
(cf. Le maréchal Fabert d'après ses mémoires et sa correspondance , par E. de
Bouteiller, ancien député de Metz. Tours, Marne, 1878, gr, in-8, pages 2-10).
Le portrait d'Abraham et l'une des médailles frappées sous son administration
figurent au frontispice du livre de Teissier.
Le même ouvrage mentionne à sa date (pages 86 et suivantes) l'imprimeur de
la seconde édition de la Grosse Emvaraye , en 1634, Jean Anthoine qui fut la
souche d'une dynastie de typographes qui exerça à Metz pendant deux siècles.
Cette seconde édition de notre poème n'a pas été, plus que la première, connue
de Teissier.
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 359
Dou Jesy, keta bien peraye,
Aye, aye, aye, grausse envvaraye,
5 Et té bé chawou ailai graye
Trety aiteschai de ninatte :
Aye, aye, aye, grausse envvaraye
Bien veignant tanre Medjallatte.
N'aiveu-ve me vu lé ballatte
10 Que ie fi fare pè in clat,
Quan ie van vaëu lo bé flat
Pé in valat de medjaleine?
Le vaille de lé Mazelaine
14 Que çateu lé faite a Kochelle
[p. 6] Po schtaqué conte ta fochelle,
Y l'y poteu si so nepié.
Se ie neuche ai-y mau on pié
l'y euche si mon ame aie
Ma jeuche netty effalé
20 Pé lé roûain denteur le haye :
Et ceit je teuche eschté dé quaye
Poppi de kouëte jaletri,
l'an su bien pore maleschtry,
Laûé en seu nate chignon.
'■b'-
Doux Jésus ! que tu es bien parée ! — Oui ! oui ! oui ! grosse enwa-
raye, — 5 Avec tes beaux cheveux à la [séparés par une] raie, —
Trestous rattachés par des épingles. — Oui ! oui ! oui ! grosse enwa-
raye, — Salut, tendre marjolette. — N'avez-vous pas vu la belle lettre
— 10 Que je fis faire par un clerc, — Quand je vous envoyai le beau
floc — Par un valet de Marjolaine, — La veille de la Madeleine —
Que c'était [le jour de] la fête à Courcelles , — 15 Pour attacher contre
ta fourcelle. — Il le portait sur son neuf plat. — Si je n'eusse eu mal
au pied, — J'y eusse, sur mon âme, allé; — Mais j'eus été afîbulé [je
me suis foulé le pied] — 20 Par [à travers] les ornières entre les hayes ;
— Et certes [sans cela] je t'eusse acheté des brillants — Pour plus de
quatre jolletrus. — J'en suis bien [le] pauvre malchanceux, — Loué en
soit Notre Seigneur !
360 .F. BONNARDOT
25 l'a padi to lo kj rignou
D'alé eschoûa su chenoûe :
Aye, aye, to le kieuche mormouë
Kamime souuien don boin tan
Que ie monin deuant antan
30 A reu et ay Liy chequejatte,
A boin chalat, et à nujatte,
A poire bLisse, et à penelle :
Trety les diale keud' bacelle,
Et de guaichon qu'il y ayueu !
35 Du se qui lé fayeu bé veu.
Ma ie ven préye de lé latte
Fayeu lé lire pé Kalatte,
Elsé lé grâce et lé krielle,
[p. 7] Et sconat tan d'aute agimelle,
40 El' ly py secrayement
Que vat' prête vrayement,
Et te veuré bien kai qu'j'y mat,
EUiet tan de ialy mat
Trety de paleman damo,
45 De rondat, et de dance a to,
Don bé- reu, et de l'ertonaye,
25 J'ai, par Dieu, tout le cul roigneux — D'aller échoir [d'être tombé]
sur l'échiné. — Oui ! oui ! oui ! tout le cœur me remue [d'aise], —
Comme il me souvient du bon temps — Que nous menions devant
l'autre année, — 30 [En jouant] au roi, à la balançoire, — Aux bonnes
noix, et aux noisettes, — Aux poires blettes, et aux prunelles. — Très-
tous les Diables, que de filles et de garçons qu'il y avait! — 35 Dieu
sait qu'il les faisait beau voir! — Mais, je vous en prie, [parlons] de
la lettre. — Faites-la lire par Colette; — Elle sait les Grâces et les
Litanies, — Et si connaît tant d'autres petites affaires; — 40 Elle lit
plus sacréement — Que votre curé, vraiment; — Et tu verras quoi
[qu'est-ce] que j'y mets : — Il y a tant de jolis mots, — Trestout [d'un
bout à l'autre] des paroles d'amour, — 45 Des rondat, des danses
à la chaîne — [Des chansons] du beau roi, et de la retournée, ■
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 36 1
Et dé chanson don moy de maye,
Dé valat, et de lou maynière
Et dé clinchatte, et dé nayniere,
50 Et dé belle jaille bacelle,
Ce sont lé py belle picelle
Kamelzon lou sain chedgé d'kaye,
Et kalesson beuneffrekaye
Aivau, aimon, et en melu
55 Et kalezon dé bé melu.
Hé que cheken te roûateu
Lo jo de lé foi te ay Ponteu
En to to vache godebé,
Tredou Du que ly fiiyeu bé !
60 Et ceite so jo lai empreume
Roiiateuge trabien té meume
Et té grâce neige de ky,
[p. 8] Aidon keu )(e) danseme on peky :
Je taimeu py cent nielle foy,
65 Es poideuë aidé hoûoy
Ka je te monneûe dansié,
latteuë in po beun ayjancié,
le ne se se ty poideu gotte
A keunefoy lo né me gotte
Et des chansons du mois de mai — Des valets et de leurs maisniées,
— Et des boiteuses, et des têtonnières, — 50 Et des belles jeunes
bacelles; — Ce sont les plus belles pucelles. — Comme elles ont le
sein chargé de brillants, — Et qu'elles sont bien affiquées, — En haut,
en bas et au milieu, — 5 5 Et qu'elles ont des beaux melu ! — Hé!
que chacun te regardait — Le jour de la fête à Pontoy, — En ton tout
vert godebert — [Par] Notre doux Dieu ! qu'il y faisait beau ! —
60 Et certes, ce jour là pour la première fois — Regardais-je très
bien tes mammelles — Et tes grasses fesses de cul, — Alors que nous
dansâmes aux paquis. — Je t'aimais plus [de] cent mille fois, — 65 Et
si [je te] regardais sans cesse... (?) — Quand je te menais danser, —
J'étais un peu bien agencé [approprié]; — Je ne sais si tu y voyais
goutte [y prenais garde]. — Aucune fois le nez m'en goutte,
362 F. BONNARDOT
70 Ka ja vety mé peu haillon,
Et se su py sat kin chaillon
[Ai] effetié se demejale.
Et se lou dit pichou perale,
Pichou paie se vau se vaille :
7 5 Ma elliet dé fauce vielle
Que praken edet si chekin
Pé lo dou lesi qui nat kin
le voreuë kel fuchen ache,
Veraumoin aymeryme en pache.
80 Daranauant si kindejo,
Edu en ieuskai coynze jo
Que ie peuche aite repessé,
Et ceite ie riran essé,
Woirment ieut fi laut jo bien rire,
85 A coûillévate chenevire,
Dilé lo ry si lé gràn bauë
[p. 9] Kan Beradé motreu se kauë
Trédou Du qu' jattin boin compan,
le naipagnin vva lé depan,
layvin en chèque mettenaye
90 Lé gro cratau et lé frataye,
70 Quand j'ai revêtu mes laids haillons [vêtements de travail],
— Et si suis [je] plus sot qu'un chaillon — A caresser [qui caresse] sa
servante — Et si lui dit petites paroles [bluettes]; — Petit parler si
vaut si vaille [vaille que vaille]. — 75 Mais il y a des fausses vieilles
— Qui déblatèrent toujours sur chacun ; — Par le doux Jésus qui
n'est qu'un [en Trinité], — Je voudrais qu'elles fussent arses ! —
Voire, au moins, aimerions-nous en paix. — 80. Dorénavant, si
cuidé-je [à mon avis], — Adieu [au revoir] en jusqu'à quinze jours,
— Que je puisse [où je pourrai] vers toi revenir; — Et certes, [alors]
nous rirons assez. — Vraiment, je te fis l'autre jour bien rire —
85 A bêcher [en bêchant] votre chenevière — Prés du ru sur la
grande mare, — Quand Beraudel montrait sa queue. — [Par] Notre
doux Dieu ! que nous étions de bons compagnons , — Nous n'épar-
gnions guère les dépens ; — 90 Nous avions à chaque matinée , —
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 363
Lé gro neuè, lé pikanat,
Lé makeujon, et lé chalat,
Tan de prine et de poire blasse,
95 l'en hofflin si pleine nat gasse,
Ay se chantin, ay se danssin,
Ki ni aiveu jaille n'ancin
Que ni peneuche gran piagi :
Inqué ceite mak i' aye leugi
100 Inqué y moinrage eune chieuve,
On in meuntré, ma zov fleuve
Y volon tra waignié dedgen :
Ellieret essé de gen ;
le dansran bin en lé magire
105 Décote lo tau dé Mechire
Deso lo gran perré d'angueuche,
Au moin se lé bacelle y penche
Se seret on klés aute chée,
Es ny mangeron gé bochée
iio Soulè keun' serom de lé fête;
[p. 10] Aydon sayrage tôt aceite
Se ie t'ayra en meriege :
Les gros croûtons et les frottées [de lard], — Les gros naveaux,
les pikanat, — Les makeujon et les noix, — Tant de prunes et
de poires blettes; — 95 Nous en gonflions si plein [tout à plein]
notre gosier; — Et si [nous] dansions, et si [nous] chantions — [En
sorte] qu'il n'y avait jeune ni vieux — Qui n'y prît grand plaisir!
— Encore [oui] certes, pourvu que j'[en] aie loisir, — 100 Encore
y aménerai-je [à savoir dans quinze jours] une peau de chèvre [un
joueur de cornemuse] — Ou un ménétrier, mais leur fièvre [la fièvre
sur eux] ! — Ils veulent trop gagner d'argent ; — Il y aura assez de
gens [sans eux]. — Nous danserons bien dans la maiziére — 105
Auprès de l'étang de Mercy, — Dessous le grand poirier d'angoisse ;
— Au moins si les filles y pissent, — Ce sera où que les autres
chient. — Et si n'y mangeront point bouchée — no Ceux-là qui ne
seront de la fête. — Adonc [alors] saurai-je tout certainement — Si je
t'aurai en mariage. .
364 F. BONNARDOT
Taymin conat beun mo lenege,
Mo père ateu Beutau Droiiat
115 Et mo cosin lo gran Triât,
Et mo nevou lo gran Toty,
Ma ellat Mare dé Chaty,
lenne vorame queli vegne
Cat vne malestrite kaigne,
120 Té Payran aussé y venront
Ay ceste foy le en veuront
Que diale que je pora fare,
lenne vorame fo haut brare,
l'ayran padi coran lé noce,
12) Et c'eut fera si ma foy groce
Je to preuma à premin ce :
le t'en prée bage m(o) in po,
Péchonne neu no serreu veu.
Hé ! se lo foy Stalua saiveu
130 Que jeuchin dit nat penseman
Nadou té to secraëment
On le veureu bien rebronchié :
Y to koinde bien enhonchié
134 En Meriege lo premin,
Ta mère connaît bien mon lignage : — Mon père était Bertaut
Drouat, — 115 Et mon cousin le grand Triât [Thiriat], — Et mon
neveu le grand Toty [Antoine ?] ; — Mais il est maire des Chaty, — Je ne
voudrai pas qu'il y vienne, — C'est une maudite cagne [chiennaille].
— 120 Tes parents aussi y viendront; — A cette fois-là on verra —
Que diable ! [ce] que je pourrai faire ! — Je ne voudrai pas fort haut
braire, — Nous aurons, par Dieu! couramment [bientôt] les
noces; — 125 Et si [je] te ferai, sur ma foi, grosse, — Je te le pro-
mets, au premier coup. — Je t'en prie, baise moi un peu, — Personne
ne nous saurait voir. — Hé ! si le fay Stalvat [Estienne ?] savait —
130 Que nous eussions dit notre pensée — Nous deux toi tout
secrètement, — On le verrait bien hébété, — Il te compte bien
marquer — En mariage le premier ;
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 365
[p. Il] Ma vrayement te mé premin
Se te man creu, à moin ton dré,
Et ceit tayré dé gerondé
Inquay névang(e) pi de dou ré
Quat les erreu bien endouré
140 Dé lanhambé danchié memin,
Et se les y a trety min,
Et inquet dé poire d'angueuche,
Laiche Stalva cet ode ambeucne
le si py bè, et py jaly,
145 Et se ne famé anse qualy,
Y patte nedet bien souuan :
Ion raûateu patte aûan
Kame y déschieu so rachat
Et so choûeu de so pichat,
150 Que laiveu tan mengié de poire,
Ce n'ateume stron, çateu foire,
Ausse jaune que blan mengié.
De fleuve seuti enregié,
Que ne véty baslé aillou :
155 le-si py bè, et py meillou
Qui ne seu, et bien py saigu,
135 Mais vraiment tu m'as promis. — Si tu m'en crois, amène [apporte]
[dans quinze jours] ton drap, — Et certes, tu auras des gerondé : —
Encore [oui, car] en avons nous plus de deux rez. — Quand tu les auras
bien enduré — 140 Des lanhambé danchié m'amie, — Et si les y ai [je]
trestous mis — Et encore [en outre] des poires d'angoisse. — Laisse
Stalvat, ce sale nigaud. — Je suis plus beau et plus joli, — 145 Et
si ne fais [je] pas ainsi que lui : — Il pette sans cesse bien souvent ;
— Je le regardais peter l'autre jour — Comme il déchiait [conchiait]
son frac — Et s'essuyait de son panne; — 150 [C'est] qu'il avait tant
mangé de poires, — [Que] ce n'était pas étron, c'était foire — Aussi
jaune que blanc manger. — De fièvre soit-il enragé ! — Que ne va-t-il
baceller [courir es filles, aller es bacelles] ailleurs ? — 155 Je suis
plus beau et plus meilleur — Qu'il ne soit, et bien plus saigu
366 F. BONNARDOT
Y ne santanme et demy-zu :
Et pady temin lo se bien.
[p. 12] Hé! vvoit[e] Kaigne viencè vien :
160 Memmeraite dy vvoit Saiuette;
le se (nen dote mé) bien bette,
Bien venné, et padi fauchié,
Et ceite te mé bien asschié,
Se koinde io, inqué qualy :
165 Elle je to lo ky vely
Lé woit odeur, atty bien iaille :
Aymé mo ie si py paj aille
Et py fo, j'a dé grosse iambe,
Et saint Antonne in py gro mambe
170 Que lo sien, ie la to ny vy :
Et ton perreu den beun anvy :
le dy tantonne tôt esceite,
le to premat per ma foy ceite,
Y ne tan chau, se koinde io,
175 Tet' covvigereu ié koinze io,
San derre nam in to sou mat,
Baichaire, aussetan ke din bat
Se to mezè, kam à fo vien.
Je ne sentons pas [mauvais] à moitié de lui, — Et, par Dieu! ta
mère le sait bien. — Hé! sale cagne [chienne], viens çà, viens! —
160 M'aimeras-tu, dis, sale savate? — 160 Je sais, n'en doute pas, bien
battre, — ■ Bien vanner, et par Dieu ! faucher. — Et certes, tu m'as bien
amorcé, — Si cuidé-je, autant que lui. — 165 II a déjà tout le cul velu,
— La sale odeur ; est-il bien jeune ? — Aime-moi : je suis plus (?) — Et
plus fort ; j'ai des grosses jambes — ■ Et, par saint Antoine ! un plus gros
membre — 170 Que le sien : je l'ai tout nu vu, — Et tu en prendrais
à discrétion. — Je dis [en résumé] : en retourne toi ; tout assurément
— Je te promets [le mariage] par ma foi certaine ; ^ Il ne t'en chaut
[ne t'en inquiète pas]. A mon avis, — 175 Tu te tairais bien quinze
jours, — Sans dire, n'est-ce pas? un tout seul mot. — Baise, allons!
seulement un baiser — Sur ton museau; comme il faut, viens [viens-y
bellement] *
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 367
Et padu vvoy et se gy vien
180 Sy to grignat, et si té pote,
Deuant padu le pantecote.
Fauty tant de rechaigneraye ?
[p. 13] Et vasse bonne kaigneraye :
Aymmo se ie su ay té guige.
185 On se ien to play [mé] da-Grige.
Et par Dieu! oui, et si j'y viens — 180 Sur ton petit groin [ta bouche]
et sur tes lèvres — Devant, par Dieu! la Pentecôte. — Faut-il | faire]
tant de grimaces ? — Et [que] voici [une] bonne chiennerie ! — Aime-
moi si je suis à ta guise, — Ou si je ne te plais, da-Grige [bonsoir] !
III. — FIAUVE EN STYLE ÉPIQUE
Cette composition contraste de tous points avec la précédente :
inspiration, style, allure n'ont rien de commun avec hGrosse Enwaraye;
la langue même diffère par sa notation , que nous retrouvons pleine et
sonore, correcte en ses particularités dialectales ; c'est la bonne langue
des Chartes du xiv^ siècle, de la chanson de Hervi de Meti, plus litté-
raire à coup sûr que celle des chroniqueurs des xv^ et xvi^ siècles.
Familière et précise, elle passe avec aisance du ton comique et même
grotesque au ton noble ; et l'on est surpris tout à la fois et charmé de
voir s'élever du fond de ce badinage tel ou tel vers au soufïïe épique.
L'auteur était non seulement un homme d'esprit, mais aussi un
lettré qui connaissait à fond la littérature du Moyen Age ; il était nourri
de la lecture des chansons de geste : ses mentions de Robastre, du sou-
dan de Babylone, du roi de Hongrie, du moutier de saint Jacques de
Compostelle, en font foi. Au milieu de ces ressouvenirs , il encadre
habilement détails de moeurs, anecdotes locales et personnalités (dont
l'explication malheureusement nous échappe), le tout relevé çà et là
de touches comiques qui font de ce petit morceau un vrai régal.
C'est aussi un signe des temps qu'une pareille publication ait pu
être faite en langage populaire ; rien mieux que ce pastiche ne démontre
combien l'idéal chevaleresque était déjà et pour jamais éteint ! Les
temps sont proches : Do]i Ouichoitc peut venir '.
I. Par une coïncidence remarquable, la date de la publication de notre
Fiative est la même que celle de la seconde partie de Don Qiiixote (161 5).
368 F. BONXARDOT
FABLE RECREATIFUE EN MESME LANGAGE
Ka Magie lo Taynour allé tovvé Robaite
Dilet Jesiralem dayet Montelimate ,
Trebeun' se deginet de waté et de tate
Et se by don boin vin to fin plein eune kouate,
5 Pou été py hedy deuan sou que roûate.
Ràpet si se geman kaiveut ennô Liate
Kateu py grâce et dravve kin bé petton de patte;
Y staqueut dé talon postratté py en batte,
9 Elle correu py fo que l'ellemin, don çate
[p. 14] Y vint en lé malaye beun ermé din gran iacque
Y reclemet lesy, avieu Marie Mate,
Py ne dotet Kennon, ne guerat, ne bonbade,
Ne messauë de fé, picque, ne hallebade,
Y rayent so neppaye, py taillan keune sape
15 Se print à ravadé si heaume et [si] salade
Et fiereu si tres-dry de se ladge taillade
Qui touët din sou ko les koûaite hau dé quarte.
Lou haut de conemuze atteu lo dreu feûillate
De Vvarambau d'Abenne, quatteu in si gran mate.
Quand Mangin le Tanneur alla tuer Robastre — A côté de Jérusalem
derrière Montélimart, — Très-bien se déjeuna de gâteaux et de tartes,
— Et si but du bon vin tout fin plein [plein jusqu'au bord] une
quarte, — 5 Pour être plus hardi devant ceux qu'il regarde. — Grimpa
sur sa jument qui avait à nom Liarde, — Qui était plus grâce et drue
qu'un beau pâton de pâte. — Il piquait des talons pour se trotter plus
en hâte; — Elle courait plus fort que l'Ennemi [le Diable] : dont
[ainsi] pour sûr — 10 II vint en la mêlée bien armé d'un grand iacque;
— Il invoqua Jésus avec Marie-Marthe; — Plus ne redouta canon, ni
garrot [trait d'arbalète], ni bombarde, — Ni massue de fer, pique ni
hallebarde. — Il tira son épée plus taillante [tranchante] qu'une serpe,
— 1 5 Se prit à ravauder ces heaumes et ces salades, — Et frappa si très-
dru de sa large taillarde [tranchoire] — Qu'il tua d'un seul coup les quatre
hau dé quarte ; — Le haut de cornemuze était le droit fillâtre [beau-
fils] — De Warambau d'Abenne, qui était un si grand maître
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 369
20 Y lé flestreut à terre treti py plé que plate.
Y fayeu py de playe que ni mattrin damplate,
Sateu hidou dé vcu coman qui lé sommate :
Lesink mengeut au zau, lé zaute ai lé motade :
[p. 15] Chaikin ateu toûé que n'atteu su se vvade :
25 Eddet stacquet dedaii dé naûé juské Paque :
Y lé toûet trety qui ne demourét maque
Lo Soudan d'Abelonne, que nateu kin folate :
Ma koinze iou apré que lé pache fu fate,
Lo Reu de Hinguerée fi koné lé retrate,
30 On-san fit enterré to fin plein dou benate.
De Reu, et d'Emperou on moti de sain Jacque
Quateuë Serrezin trety et endolate.
layët chàte lo lau quateu in grô goulate :
Cola ie man revin, valai mé flave fate.
20 II les renversait à terre trestous plus plats [aplatis] que plâtre. —
Il faisait plus de plaies que vous n'y mettriez d'emplâtres. — C'était
hideux de voir comment qu'il les assaisonne : — Les uns il les man-
geait au sel [ou : aux aulx], les autres à la m.outarde. — Chacun était
tué qui n'était sur ses gardes. — 25 Sans cesse il piqua dedans de Noël
jusqu'à Pâques. — Il les tua trestous, qu'il ne demeura seulement que
— Le Soudan de Babylone qui n'était qu'un fol garçon. — Mais quinze
jours après que la paix fut faite, — Le Roi de Hongrie fit corner la
retraite. — 30 On en fit enterrer tout fin plein deux benatres — De
rois et d'empereurs au moutier de Saint-Jacques [de Compostelle], —
Qui étaient Sarrazins trestous et idolâtres. — Coquelet chante le coq
qui était un gros gueulard; Colas je m'en reviens [je redeviens C.].
Voilà ma fiauve faite !
MÉLANGES. 24
370 F. BONNARDOT
COMMENTAIRE
L'étendue de cette partie de notre travail est en raison de la difficulté
et de l'obscurité du texte, qui laisse une part trop large à l'interpréta-
tion personnelle. Les lexicographes patois ne m'ayant prêté qu'une aide
parcimonieuse, j'ai dû m'adresser à la tradition orale et instituer des
enquêtes verbales, dont les résultats sont, pour la plus grande part, con-
signés dans les notes ci-dessous. C'est pour moi un devoir non moins
qu'un plaisir de reconnaître tout ce que mon travail doit à la science et
au zèle empressé de mes correspondants. Le nombre en est moins con-
sidérable que je l'eusse désiré; parmi ceux dont je regrette principale-
ment l'abstention, — sans vouloir l'incriminer en aucune sorte, — je
placerai l'auteur du Dictionnaire d'un patois vosgien, dont la modestie
s'est déclarée incapable de satisfaire à ma requête, et un ancien
bibliothécaire de Metz, auteur d'une traduction de la Grosse Enwaraye
dont, parait-il, certains passages sont traduits en latin; déjà, en 1872,
M. de Bouteiller avait fait appel à son compatriote et confrère de
l'Académie de Metz, sans réussir, et nos démarches personnelles, à
Metz même, n'ont pas obtenu meilleur succès. Mon œuvre n'eût pu
que gagner à la collaboration de ces deux patoisants émérites; et ce
m'est un motif de plus pour témoigner hautement de ma reconnaissance
envers les érudits qui ont bien voulu me seconder dans cette tâche
difficile.
L'élucidation d'un texte patois ressortit surtout à l'érudition locale :
c'est pourquoi je désigne la contribution respective de mes correspon-
dants par la lettre initiale du village qu'ils habitent. Par fortune, ces
villages se trouvent à proximité de Courcelles-sur-Nied, théâtre de
l'action ; c'est donc une garantie de plus pour la sûreté des informa-
tions, principalement en ce qui regarde les détails topographiques
(vers 12, 104-106, 142), toujours si difficiles à déterminer exactement.
Voici les indices dont je me 'suis servi : — B = Bazoncourt, par
M. l'abbé Hubert Vion, curé du lieu; — H = Han-sur-Nied, par
M. l'abbé Etienne, actuellement curé de Lorr}'-les-Metz ; — P = Pange,
par MM. le marquis et le comte de Pange;' — RM = Remilly, par
M. Eug. Rolland; — RT = Retonfey, par M. Auricoste de Lazarque;
— V = patois vôgien, par M, le chanoine Hingre, de La Bresse. Je
dois aussi un certain nombre de renseignements à l'amitié de M. le
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 37 1
baron de Braux, à Boucq près Toul, qui, non content de me faire
profiter de sa connaissance de l'idiome local et des trésors de sa riche
bibliothèque lorraine, a bien voulu revoir les épreuves de ce travail.
Dans les notes purement bibliographiques, M représente l'édition
princeps de 1615; — M', celle de 1634; — P, celle de G. Brunct,
Paris, 1840. Qiiant à la copie de cette dernière édition, par Devilly,
dans VAuslrasie (P'), je répète qu'elle est tellement défectueuse qu'il
n'y a pas lieu à la mentionner.
Enwaraye. Titre et vers i, 4, 7. — Mot obscur. On l'a rapproché du
v.-fr. angariée; Lorrain, dans son Glossaire dii. patois messin, traduit par éna-
mourée sans autre explication; d'autres, par « évaporée ». Dans notre premier
essai de traduction avec MM. de Bouteiller et de Braux, ce mot avait été iden-
tifié avec égarée, au sens moral de « éperdue d'amour », en quoi nous nous
rencontrions avec Lorrain ; cette explication avait l'avantage de rendre compte
de la forme. Emuaraye, en effet, correspond à « égarée », comme aiipouse, fré-
quent dans les chartes, correspond à « épouse », comme enlire à « élire »,
aiigîiseà. « église».... — Toutefois, le ton général du morceau n'a rien de senti-
mental ; et , objection plus grave, la fille n'y joue aucun rôle, la prétendue
énamourée ne dit pas un mot, ne fait pas un geste, ne prend aucune part à
l'action , puisque le vertiigoy est seul en scène à débiter son monologue : il faut
donc rejeter toute explication qui mettrait en jeu la personnalité morale de
l'élément féminin, pour s'en prendre au côté physique et matériel. Et ici maints
patoisants, servis par leur connaissance de l'idiome local, n'ont pas hésité à
faire de enwaraye le participe passé d'un verbe dérivé de wairè « taureau ». Selon
eux, enwaraye^= en -\- wairè -\- -aye, désin. du partie, passé fém., litt. « celle qui
a reçu le taureau », ou pour parler d'une façon plus topique, « qui a reçu le mâle,
la dépucelée ». Si naturelle et naturaliste que paraisse cette interprétation, elle
n'est cependant pas acceptable en fait, puisque le contexte se porte fort de l'hon-
neur virginal de l'héroïne : la grosse enwaraye , jeune encore , est recherchée
pour le bon motif, elle est conviée à de justes noces ; et tout le poème concourt
à démontrer qu'elle n'a pas encore endommagé son « capital ». Ainsi donc, le
xuairè n'a rien à faire, pour le moment du moins ; et la date du sacrifice, si tant
est qu'il se consomme, est à peine indiquée tout à la fin du morceau. —
M. Godefroy a relevé emuaraye dans son Dictionnaire; mais c'est tout ce qu'il a
retenu de la pièce, qu'il n'a d'aiUeurs pas lue ainsi qu'en fait /oi la définition
suivante : « Enwaraye, s. f., titre d'un ouvrage du commencement du xvii^ siècle
« qui contient des propos tenus autour d'une accouchée ». Cette expHcation sin-
gulière donne comme accompli un acte qui n'apparaît encore, nous le savons,
que dans un lointain devenir. Le lexicographe a pris l'idée de cette définition
dans V avant-propos de l'édition du Dialogue de Thoinette et d'Anton, où feu
Albert de La Fizelière dit de cette composition qu'elle est « une plaisanterie du
« même caractère que VEvangile des Quenouilles et les Caquets de l'accouchée
372 F. BONNARDOT
(p. 7) ». Ce rapprochement, justifié dans une certaine mesure par le Dialogue,
ne convient nullement à notre pastorale en forme de monologue ; et je n'ai
cité cette définition excentrique que pour montrer, par un exemple topique , la
difficulté, l'impossibilité même d'expliquer le patois autrement que par lui-
même, au moyen d'enquêtes orales instituées sur place. Et c'est en eflfet par
cette voie que j'ai reçu l'explication si longtemps cherchée, et si vainement. Au
retour d'une excursion à Remilly, M. E. Rolland m'a rapporté que, du premier
coup, les paysans auxquels il a posé la question l'ont résolue en ces termes :
emvaraye est une forme altérée pour cmhrawaye, amhraouye, qui se dit d'une
personne forte en chair, d'une fille joufflue. En fait, ambraïuaye est le dérivé de
browon « mollet » Jaclot, brawon « charnure », que Lorrain rattache au v.-
fr. hraons « canons de la culotte » , au prov. hraon « gras des fesses » . Le sens
« mollet » est assuré par les vers suivants qui donnent le portrait de Fanchon
au saut du lit. Réveillée en sursaut par la trompe du liédi (herdier), elle se hâte
d'aller ouvrir l'étable pour faire sortir les vaches à l'herbe, sans se douter que
Mârice se tenait en embuscade :
Elle y vient en effet, devant q' J'ète éprâtaye ;
Sot courset raointié rains, set goûrge décoichaye,
Ses bès chawès pendans causi su ses talons,
Et set catte de d'zos que n' vâme et ses bnnvons,
Let rendent et ses oeuils eine faye divine.
I corre, elle lo woit, et comme eine lutine
Elle cliom l'euche et s' sauve en sarant les dous mains
Su les premins gâdats où boinent les humains.
(Chan Hcuilin, chant II, début; i" éd.).
On me pardonnera l'étendue de cette citation en faveur de son charme ! El
désormais la grosse emuarayc (à noter le terme grosse, épithète de nature s'il en
fut), sera une forte fille de campagne, bien charpentée, une grosse mafflue,
une épaisse dondon, aux appâts plantureux qui excitent l'enthousiasme du
sensuel vertugoy, s'extasiant à la vue clou sain chcdgc. de kaye (52), du hè melu
(55), de meume et des grâce neige de ky (61 et 62). Cette explication concorde
parfaitement avec le ton général du morceau. Foin du sentiment raffiné et de
la psychologie !
Vertugoy (titre), expression altérée par euphémisme de « par la vertu
Dieu, vertuguieu », alias « vertuchou ». Ce juron désigne ici un homme qui fait
l'important, qui a l'habitude d'affirmer ses dires par cette locution vertugoy ! qui
sera restée accolée à son nom comme un sobriquet ; comp. padi 25 . C'est un des
gros hères du village, cf. vers 136-142, où, si notre interprétation est juste, il
fait rénumération de son opulence rustique.
Vauzenatte (titre), auj. voienotte, a désigné à l'origine une fille accordée en
mariage, une « valentine ». On a beaucoup disserté sur ce nom et sur les usages
qui s'y rapportent; je renverrai à ce qu'en dit Verronais, libraire à Metz, dans le
Supplément à sa Statistique historique... du département de la Moselle, Metz, 1852,
p. XXI : « Chaque année, au premier dimanche de quarême, les jeunes gens
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 373
font une quête de bois chez les habitants du village pour faire un feu qu'on
nomme les brandons — (dans les anciennes chartes , ce feu est dit les hures ou
bulles). — Le soir, les demoiselles et les garçons étant réunis près du feu
à proximité du village, on crie les vosnots ou valcntins , qui n'est que le projet
d'un mariage. Voici la manière dont on procède à la criée des vosnots : c'est
un seul garçon qui les crie ; il dit : Je donne ! Je donne ! Tous les autres garçons
répondent ensemble : A qui ? A qui ? Le garçon qui crie les vosnots répond :
Nicolas Dubois à Marie Lécorce ! Il lui achètera un pain d'épice [alias et mieux :
un pain blanc B, communication mste.) aussi grand qu'un van ! Tous les autres
garçons répondent ensembl.e : Harengs ! Harengs ! Alors chaque garçon fait
tourner la fille qu'il a eue pour vosnote ou valentine, autour du feu des
brandons; après quoi l'on va au bal. Le quatrième dimanche de carême,
la fille fait des gaufres et en donne au garçon, son vosnot ou valentin. Le
lendemain de Pâques, le garçon donne un ruban {flat, cf. v. 1 1) ou autres objets
à la fille, sa vosnote ou valentine ». La criée des vosnots se fait en patois du pays.
La tradition rapportée par Verronais est celle des villages du Haut-Pays , et
c'est pourquoi je l'ai citée. Ailleurs, elle se présente avec quelques diff"érences
dans le cérémonial ; pour le pays d'Entre-deux-Yawes , Augny et environs, cf.
la formule donnée par Zéliqzon, Lothringische Mundarten , p. 60; E. Rolland,
Vocabulaire patois, s. v. vo^na.
L'usage d'offrir à sa fiancée, le lundi de Pâques, quelques menus objets sym-
boliques (floc de rubans ou de roses blanches) existe encore en certains pays. A
Luxembourg se tient, le lendemain de Pâques, une sorte de kermesse, dite foire
de VEuiuiaïts (prononc. Hbiiaouss) , en raison de l'évangile du jour. L'accepta-
tion du bouquet par la jeune fille resserre les liens de l'engagement mutuel ;
par contre , si le jeune homme oublie ou néglige de faire l'oflfrande consacrée ,
les fiançailles sont irrémédiablement rompues. — On me permettra d'ajouter
encore un mot sur une autre particularité de cette foire : il s'y fait un com-
merce relativement considérable de menus objets de poterie , et principalement
d'encensoirs avec lesquels les enfants encensent gravement les passants, non
sans demander en retour quelques fennins ou un petit sou , selon la nationalité
présumée de leurs clients de rencontre. Ces potiquets ne se fabriquent que pour
cette fête de VHcmaouss, avec une terre spécialement préparée qui ne se travaille
qu'au seul village de Nospeit près de Sept-Fontaines.
Jaclot (Ahnanach pour 18J4) rime sur cet usage le quatrain suivant :
Le demi couerome 0 le chich don moue (Mars)
On ne vd me le voille ans fenétes daillc.
Mas vè v-reus (vous irez) geantiniant delé vos vozenottes
Fare dés chénetrês (gaufres) su don fu de sar mottes (sarments).
Le terme « valentin » est d'un usage général, surtout en Angleterre. Il a
quelquefois désigné les chansons ou impromptus, demandes et réponses nniees
entre jeunes garçons et jeunes filles ; le Catalogue de la vente Rochebilière men-
374 F- BONNARDOT
tienne (tome II, no 1445) un volume intitulé : Valantins, questions d'amour et
antres pièces galantes en vers. Paris, 1669, in-12.
Quant au mot local , vo^enot, va^enatte , je présume que c'est un diminutif
gracieux de « voisin », dial. et patois ve^in vexin, vegine. La vaiiicnatte mieux
ayinée serait la « voisinette » préférée , puis par extension ; la fiancée , l'amou-
reuse, d'où qu'elle soit. — Il n'y a pas à s'arrêter à la prétendue explication par
vasse natte = voici la nôtre ! non plus qu'à celle , plus que singulière , donnée
par Dom Jean François en son Diction, u'allon-ceîtique... sous les mots valantins
vausenottes fachenottes , où il dit en substance que « fachenottes sont dons de
galants aux filles. Le jour des Bures , on donne aux filles leurs galants ou
fachenottes, désignation de maris, culottes » ; et il renvoie à fâche, « ceinture de
culottes » , du lat. fascia. — Une autre interprétation fait dériver vo^enotte de
faichenatte, dim. dcfaixin, petits fagots que l'on brûlait devant le palais ducal à
Nancy, en l'honneur des jeunes mariées. — Enfin, notons, à titre d'exentri-
cité, l'opinion d'Erkmann-Chatrian qui rapporte, dans le Maître d'Ecole, la for-
mule « fy donne, etc. » et la cérémonie tout eiitière à la langue celtique et à
une coutume payenne.
D'après M. l'abbé Vion, vansse (vosse, vasse, et en bressaud umiche, = per-
venche) désigne un bouquet de fleurs ou de rubans , un mai , et par extension ,
les fleurs qu'on fait bénir à la Fête-Dieu. Cette dernière cérémonie est encore
pratiquée aujourd'hui au village de Failly, dont les habitants ont retenu maintes
coutumes anciennes; voy. au vers 117.
Le Haut Pays (titre), indiqué comme la région à laquelle appar-
tient l'idiome de la Grosse Emvaraye, était l'une des subdivisions du Pays
Messin. Encore aujourd'hui cette dénomination s'applique aux hautes plaines
qui s'étendent, à l'ouest et en aval de Metz, dans le canton de Gorze et l'arron-
dissement de Briey jusqu'à la Wœivre. J'ai déjà fait remarquer que le langage
du Haut Pays est quelque peu difl'érent de celui de la région où se passe l'action
de notre poème; Courcelles-sur-Nied , Pontoy, Mercy, faisaient partie du
Saulnois, région comprise entre la Seille et la Nied romande. — Les autres
divisions topographiques du Pays Messin étaient le Val de Met:;;^ sur la rive
gauche de la Moselle, VEntre-deux-Yawes (Eaux) ou Isle, au sud, entre la
Moselle et la Seille, le Haut-Chemin, au sud-est, entre la Moselle et la Nied.
Pour plus de détails, voir la Carte d'Abraham Fabert (1610), celle de notre
édition de la Guerre de Met^ en 1J24 ; de Chastellux , le Territoire de la Moselle ,
in-40, passim; de Bouteiller, Dictionn. topographique de la Moselle.
1, Aye. a Metz et en Lorraine, « oui » revêt deux formes différentes, dont
l'une (oui oueie) marque le respect, et l'autre (aye) la familiarité; cf. Adam, les
Patois lorrains, pp. 218-9.
2. BiEN-VEiGNANT , subst. participial de « bienvenir »; s'est maintenu au
patois sous la forme hcniant : faire les heniants, souhaiter la bienvenue; heniam
(sic) sin vos, soyez les bienvenus (Richard, Traditions populaires... de l'ancienne
Lorraine, p. 181).
I
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 375
2. Medjalatte (jHcdjal latte P) « marjolette ». — Ce mot est l'un de ceux
qui ont le plus exercé la sagacité de mes correspondants : V mirjola mirjoU
mirjdyi, barioler avec art ; marjolette niirjon, vache marjolée, au pelage gracieuse-
ment tacheté de rouge et de blanc ; — RT rapporte medjallate à un dim. de l'allem.
Maedchlein « jeune fillette » ; — B et H proposent nû jalatte « ma poulette »,
comme fém. dcjalat dim. àe jau « coq »; cf. Lorrain s. v. merjalat. Cette éty-
mologie séduisante ne peut se soutenir en fait, et d'ailleurs /aZa/ n'a pas de fém.;
pour la femelle du jau on dit poille ou ghnne (gallina), mé poyatte, ma poulette
B, pouillotte à Boucq près Toul. — Faute de mieux, je voyais dans medjallatte
une métathèse de demjalatte « demoiselette », dim. de demejak 72. — La vraie
dérivation de ce mot est donnée sous medjaleine 12.
5. Grave ou craye, « raie dans les cheveux ». Ce mot est-il apparenté au
V. fr. grève grieve « raie de la tête », ou encore à. graille forme anc. de « grille » ?
Haillant consigne crayesse (Uriménil) , craille (Ramerupt) au sens de « petite
fente, interstice ». — L'explication par « à la grée, grecque », qui conviendrait
de tout point pour la forme, n'est guère admissible dans l'espèce. — La coiffure
à lai graye consiste à disposer les cheveux en deux bandeaux appliqués sur les
tempes et séparés par une raie au milieu de la tête , raie que RT indique
comme étant faite en raclant ou râtelant les cheveux avec les doigts comme avec
un râteau. B indique, poux le Haut-Chemin (Noisseville, Sainte Barbe...),
graye au sens de « tresse de cheveux, cheveux lisses. Cf. craye « raie » à Boucq
près Toul.
6. NiNATTE, épingle ou broche à cheveux; auj. nonnotte nonnatte. Les fabri-
cants d'épingles se disaient à Metz noniietiers.
8. tnediallatte M'.
11. va eu M'. — Flat « floc », nœud de rubans, s'écrit à tort flot. Littré s. v.
constate que ce mot existe encore en Lorraine ; et tout en gardant à ce mot le t
final renvoie pour l'historique de ce vocable 3. flocon, dérivé àefloc ainsi que floqiiet,
flocquart; ce dernier terme employé par Rabelais (Gargantua, chap. XI; cf. le
glossaire de l'édition Louis Barré: floquar, floc, houppe). Au patois actuel -.fliot
(Vernier, p. 27), flio, fiât, fia; Los fiots d'iaues chcpés, Ç'ot dos rihans d'papie
(Supplément aux poésies pop. de la Lorraine, Nancy, 1865, p. 23).
12. Medjaleine « Marjolaine » ; pour la forme cf. chedgé 52, edgen 102. —
On connaît assez le rôle important de la marjolaine (origanum majorana L.)
dans les traditions populaires. Dans l'espèce, c'est le nom d'une ferme au
finage de Courcelles-sur-Nied (Rochelle 14). Les anciens du pays se rappellent
encore le nom de Marjolaine, auquel s'est substitué, depuis une cinquantaine
d'années, celui de Chabredine, du nom du fermier Chabredin qui la tenait à
cette époque. Depuis , les bâtiments ont disparu , et Marjolaine désigne
seulement le confin ou lieudit occupé jadis par la ferme — Cette identifi-
cation, dont je suis redevable à B, détermine du même coup le sens de
medjallatte 2, qui équivaut lettre pour lettre à marjolette fém. de marjolet
« petit fat, important, dameret », Scheler, rapprochant muguet « fat » de
376 F. BONNARDOT
marjolet, rattache celui-ci à inarjolaine, et cite diverses formes de ce mot en
wallon et rouchi. G. Paris tient plutôt pour un dér. de marioïïe « poupée,
marionnette », donc « homme de peu de fonds » (Chansotts du XV^ sikh,
p. 95). G. Legrand, dans le Supplément au Dict. patois de Lille, donne le verbe
tnaijoler « engeoler, engueuser ». Adam : niirjola « barioler », mirjalure
« enjolivure » ; et cf. ci-dessus medjallatte 2. — La graphie équivalente
margolate désigne la belette, le furet, dans l'idiome du Saulnois, cf. Zeliqzon ;
dans d'autres parties de la Lorraine , on a niorcolotte marcolotte marcourotte,
Adam. — Le fém, marjoUette ne se rencontre dans aucun lexique; seul.
Roquefort (s. v. marjolet) cite marjole 7iiarjolaine marjolon. Notre medjallatte est
donc d'autant plus intéressant à relever, au sens de « jeune fille coquette,
enjôleuse ». Cf. asschiê 163.
13. Mazelaine « Madeleine ». — J'ai dit plus haut, p. 349, ce que cette forme
a d'insolite au regard de la dérivation normale Maguelonne. — Pour la muta-
tion àe d en :( il n'y a pas lieu de rapprocher ici les noms de localité Saint-
Di:(ier, en Champagne, ni Desiremont Desiennont, fréquent dans les anciennes
Chartes de Metz, qui désigne la colline sur laquelle s'élevait primitivement
le village de Saint-Julien-lez-Metz. — La forme MaT^elainne est la seule
employée dans le Roman de Sapicnce de Herman de Valenciennes (Bibl. nat.
fr. 20039) •' ^^^ ^^"•^ serors s. Ladre de Betainne, Marie Mazelainne et Marthe
refu l'autre (fo 80 ro) ; autres ex., fol. 81 vo (mais la notation savante
Magdalene en rubrique), 84 ro, 157 vo, 158 ro. Le ms. a été copié dans l'Est de
la France, et plutôt en Champagne qu'en Lorraine.
La fête de sainte Madeleine tombe le 22 juillet ; l'offrande du flat ou vausse
ayant eu lieu la veille, c'est-à-dire en dehors des dates consacrées aux vai^enattes
(v. c. m. ci-dessus), B conjecture que notre medjallatte s'appelait Madeleine,
et que son galant lui souhaite ainsi sa fête qui coïncide avec celle de la paroisse.
14. Cat eu M .
14. KocHELLE, Courcelles-sur-Nied, canton de Pange, — Ce village appar-
tenait à l'abbaye Saint- Vincent de Metz ; l'abbé était seigneur haut justicier.
Au xviie siècle, Courcelles était Trois-Evêchés, du bailliage et de la coutume
de Metz. En patois : lai P'tiat Kch'el, pour la distinguer de Courcelles-Chaussy
(ad Calceatam) dite lai Grant Kch'el également sur la branche française de la
Nied. Le nom de ce dernier village a été germanisé en Kiir^el.
15. FOCHELLE « fourchelle de la_^ gorge d'une femme ». Lorrain donne
aussi le sens de « fichu, mouchoir de cou », qui convient également.
16. SI so NEPiÉ ; piè représente fr. « plat, plateau »; ne est pour neu
nieu « neuf » : « il lui portait le floc sur son neuf plat, sur un plat neuf,
qui n'a pas encore servi » (B RT). — La tradition est telle en effet.
Lorsqu'un amoureux ou un galant offre un bouquet à une jeune fille, pour sa
fête p. ex., c'est toujours sur un plat que le cadeau est apporté. RT remarque
finement que notre Vertugoy n'aurait certainement pas manqué de suivre
une tradition de politesse établie depuis longtemps, et encore bien moins son
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 377
commissionnaire, le valet de Marjolaine. — son n'est pas ici adj. possessif;
il n'a qu'une valeur emphatique, indiquant seulement l'action momentaniJe
d'avoir en main l'objet dont se sert le porteur, à savoir le plateau qui pouvait
très bien ne pas appartenir en propre au valet de ferme.
19. JEUCHE NETTY EFFALÉ ; vers obscur, par la mauvaise coupure des mots.
Je lis : f enchéri etly effaU. — La paragoge de n à une syllabe féminine est un
fait de même ordre que la graphie saicbeis pour « sachent » dans la charte des
Caiviers (cf. p. 351, note). — etty pour étn, part. p. de « être », est une forme
normale, qui se représente peut-être dans 166 atty. — Le sens de ce vers est
donc celui-ci : « Mais j'eus été, je fus afîbulé ; je me suis foulé le pied ». —
RT connaît une loc. équivalente : /' m'a ech'volé l'piè dans in rouain « tourné
le pied à faux dans une ornière ». On peut songer aussi à « affaler » , qui
dans le langage des bûcherons s'applique à une branche affaiblie, abaissée :
val eune hrainche efolaye (Cheuby), evolaye (Rosselange). D'après RT, affaler se
dirait d'une branche tout à fait tombée, et s'appliquerait même à un animal.
Toutefois, affouler convient mieux au contexte.
38. Rouain don chè, ornière tracée par les roues d'un char; denteur lé haye
entre deux haies ; dans un chemin creux, non asséché par le soleil , et où ,
par conséquent, les ornières sont plus profondes. — Roquefort a consigné
ce mot : rouain de car, ornière que fait une charrette. Lorrain donne rnanlx,
chemins creux près des villages. Cf. anc. wallon roiuay, petit fossé (J. Kinable,
Recueil de mots wallons... employés dans les anc. Ordonnances du pays de Liège
dans Bulletin de la Soc. liégeoise de littérature luallojine, XII, 1889, p. 312).
21 et 52. QuAYE KAY'E « pièce, morceau » dans la vallée de la Haute-Seille,
« éclat de bois » Rolland, « écaille, broche » dans le Haut-Pays (cf. keye,
Lorrain). A Amanvillers, on appelle kayes des petites pierres. Comme il s'agit
ici d'une parure de femme, nous traduirons par « verrotteries, brillants de peu
de valeur, hochets, brimborions en clinquant », ce que le patois désigne en
général par clincaille, quicaille, guinguiants (clinquant) ; en général, tout objet
menu que l'on achète à une foire. — Lorrain différencie coyé", morceau, grumeau,
(d'où gaillette de charbon), de cdye, pierre, joyau, et renvoie au v. fr. cayau ;
cf. Roquefort et Diction, wallon : cayaux « jouets d'enfants », sens maintenu à
Metz, où ce mot est pris dans une acception très large; et de même dans le
Toulois où l'on dit une kaye de vin, pour désigner une quantité quelconque. —
A Gérardmer, sole d'cdye, de cuir, dans la traduction de la Parabole de l'Enfant
prodigue par le curé Pottier (Jouve : Coup d'œil sur les patois vosgicns, p. 86).
22. Kouétte M'. — Jaletri « joUetru ». Le nom de cette monnaie n'apparaît
dans les textes que pendant un peu plus de cent ans, de 1378 à 1487. Sa valeur
primitive était un double denier ou demi-bugne. Dans ses Recherches sur les
monnaies de la cité de Met:(, de Saulcy énumère les différentes appellations de
cette espèce de monnaie : en 1334, messin, blanc messin; 1364, double de Met^;
1376, denier de deus deniers; i^jS jolletruis, ouquel joUetruis averoit empraint
ung demey Saint-Estenne (page iio); 14J8 jalletruis ; 1540, bunette; 1555,
378 F. BONNARDOT
deux deniers. — En 1478 et 1487, le jolletru fut porté à la valeur de trois
deniers {Journal de Jean Aubrion, p. 94), que M. Larchey estime à i franc
1 1 centimes de notre monnaie actuelle. — Le double denier avait été créé
en 1334, à la taille de 408 au marc « et que sept d'entre eux vaudront un
gros coursable », et au poids de 11 gr. 29. — Bien que décrié en 1555, le
jolletru figure parmi les spécimens des monnaies messines offerts à Henri IV
lors de son entrée à Metz en 1603. « Le Municipe lui offrit un magnifique
vase de vermeil ciselé avec art et contenant un spécimen de toutes les
monnaies frappées dans l'année même, et dont les coins avaient été gravés à
neuf pour la cérémonie. Voici l'énumération des espèces renfermées dans
le vase : florin d'or — thaler au double aigle — teston de Saint-Etienne — gros
de Metz — bugne — pièce de trois deniers (jallctniis) — liard ou quarta
solidi — demi-liard ou octava solidi — denier au chef de Saint-Etienne
— angevine au quart de denier (de Saulcy, ihid., p. 62). — Le 11 janvier
1563, un arrêt du Conseil interdit à la ville de Metz de faire fabriquer des
monnaies à son coin; et le 5 mai 1693, un nouvel arrêt supprime défini-
tivement le cours des monnaies messines ( Traité de h Monnole de Met^
par le procureur général Le Noble, in-i6, Paris, 1655). — D'après P, le mot
faletri aurait survécu dans le parler populaire sous la forme jonetri. — Il est
vraisemblable que joletru jaletru est un dérivé de jal jau « coq » (cf. Jayët
_7j). Godefroy relève un adj. jolletru joktrin au sens de « jeune coq, coquet,
galant », et rapproche le lorrain jaltré, jouvenceau qui commence à coqueter
avec les filles. — Peut-être la monnaie jolletru avait-elle été frappée au coq,
jau jallat, avant de recevoir l'effigie de saint Etienne, patron de la cité ? — Un
autre dérivé de jau est jaudin « coq d'Inde », par lequel mot l'un de nos
correspondants traduit jalctri. — Enfin, notons que Rabelais fait figurer la
jautru dans sa nomenclature des jeux où s'ébaudissait l'escholier Gargantua
(Garg., livre I, chap. 22), tandis que le Diction, roinan-îi'allon mentionne la
voulletrue comme un jeu aux volants.
23 /fltt' Af .
23 et 119. Maleschtry, fém. malestrite; v. fr. malestru malastru tnalostru,
notre malotru ; — a maintenu dans le texte son sens étymologique « né sous
une mauvaise étoile, mal chanceux »; au patois actuel « maltraité, mal
arrangé ».
24. Laué en seu Nate Chigxou. Sur Chignou, forme relativement moderne
puisqu'elle ne se rencontre pas dans les chartes du Moyen Age, voy. ci-dessus
p. 347, n. 2. — Lailé doit être traduit par « loué », cf. laue « loups » (Verronais,
Supplément... p. xxxj, xxxij , dans les Flioves de le Laue et l'Ègnè, les Laues et
les Berbis), plutôt qu'être séparé en Vai'ie « l'aide en soit de N. S. ». — Notre
pore maleschtry remercie Dieu de ce que son accident n'a pas eu de suites plus
fâcheuses, et d'en être quitte pour de simples éraflures aux fesses.
25. So lo M'.
25. 124. 158. 162. P.\Di Pady; 179. 181. Padu. — Juron, a par Dieu » ! pop.
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 379
« pardié, pardi ! » — Sur le traitement de la syllabe finale, voy. p. 343. Empl.
isolément « Dieu » s'arrête au son Du 59, 88, et ne s'atténue pas en Di. — Le
juron « par Dieu » ! est d'un usage très fréquent dans le parler populaire ; le
Dialogve facétievx le donne sous la forme pode' pa dey. Dans un village du pays
messin, il est accolé au nom des habitants comme sobriquet ethnique : les padi
de Vittoncourt, près Remilly.
26. EscHOUA su CHENOUE. — La désin. du premier mot me paraît anor-
male, que ce verbe appartienne à la i^e ou à la 3e conjug. ; en effet, dans le
premier cas , il faudrait eschoual , et dans le second escheur. Mais le sens n'est
pas douteux : notre homme s'étant foulé le pied dans une ornière , est tombé
à la renverse sur les reins , à plate échine, su chenoue. Ce dernier terme n'a pas
de correspondant formai en français, mais il est assuré par des formes ana-
logues en lorrain et vôgien : chenaye chêne- Jaclot, hhenaye B, schneilh chnaye
Adam, p. 48. — Il faut donc laisser de côté la traduction par « genoux », qui
ne peut cadrer avec la mention du M rignou; et de même la traduction paj
« chenau », canal, ruisseau, qui est le nom de deux petits cours d'eau, se
jetant l'un dans la Nied allemande , l'autre dans la Seille sous Metz, par consé-
quent à une distance considérable du lieu de la scène. RT signale chenaue
chenoue comme nom de lieu dit pour un pâturai ou un pré ; mais cela est sans
rapport avec le texte. Il convient donc de s'en tenir à « échine », en dépit de
la désinence que je ne sais à quoi rattacher en français.
27. KiEUCHE, M' huche; « cœur » et non « cuisse ni corps ». On a vu plus
haut, p. 347 et note, que l'aspiration a disparu de ce mot : Idcur, tieiir. Aux
exemples cités avec l'aspirée ch dans le patois de diverses parties de la Lorraine,
je joindrai ceux de hcuhc kieuhhe kûhhe cûhh (Adam, pp. 24, 26, 316). — Mais
à Metz l'aspiration a complètement disparu, et kieur rime avec des mots fr.
comme « honneur, couleur » ; voy. ex. dans Bucoliques, pp. 94, 224, etc.
28. Kamine P. — Do M'. — Dans Kamime, la première syllabe pourrait être
rendue par « quand » aussi bien que par « comme » : quand il me souvient ;
cf. Ka 66. 70. I « quand ».
29. Deuant (deuan M') antan. Expression maintenue sous la forme devan-
tan « autrefois, au temps passé » RT.
30-32. Dans ces trois vers, le Vertugoy énumère les souvenirs du temps
passé, dont l'impression est encore si pénétrante qu'il en a le « cœur tout
remué ». RT pense qu'il s'agit ici de bonnes choses à manger, et il commente
reu par reye « raves » , et chèque jatte par choch' jotte « choux séchés au four »,
mets fort apprécié jadis avant l'introdurtion de la choucroute (cf. Auricoste de
Lazarque : Cuisine messine , Metz, Beha; Paris, E. Rolland, 1890; 3^ partie :
Cuisine folklorique du pays messin, p. 169). A la version de chohh' jatte se rattache
celle de « fruits secs », que je rencontre dans un essai informe de traduction de
notre poème, tenté par J.-B. Darras, et resté manuscrit. — Mais, pour cette fois,
je ne puis partager l'opinion de mon sagace et érudit correspondant. Tout
d'abord, la forme s'y oppose : rcu représente et ne peut représenter que fr.
380 F. BONNARDOT
« roi », et d'autre part chèque n'a rien de commun avec chohV « sec « ; enfin, il
ne s'agit pas ici de mangeaille , — l'énumération des mets viendra plus tard ,
vv. 90 et ss., — mais bien des jeux de l'enfance, ainsi que nous allons tâcher de
le démontrer.
30. Reu « rois » , le jeu aux Rois, la fête des Rois, au jour de l'Epiphanie,
qui, dans h pid Ermonck loûrain pour 1877 (les autres années ont le calendrier
en français), est ainsi dénommée : les Retl, et à son octave, les Nctlr Reti. Ce
jour-là, les enfants assistent à l'office la tête ornée d'une couronne en papier
argenté, un sceptre en bois doré à la main, et le visage machuré de suie ou de
charbon; cf. Richard, op. cit. p. 252. — Je possède dans ma collection
d'images populaires une vignette représentant cette cérémonie, qui se pratiquait
naguères encore en plusieurs lieux, notamment à Boulay. — La persistance de
cet usage s'explique par cela qu'il se trouve intimement lié à une autre tradition
populaire; en efïet, le jour des Rois Noirs est aussi celui de lai fête des Cregn'r,
c'est-à-dire de la clôture des veillées d'hiver à la campagne, les jours com-
mençant à grandir : lés jonàye crahhe es Reû d'euiie oure, dit notre Ermonèk.
30. Cheouejatte « balançoire ». — Trompés par une ressemblance de son,
maints correspondants interprètent par chevillate, sorte de jeu qui sera expliqué
plus bas, V. 46 ; d'autres, par « chat perché », àejokaij'oku, « jucher, juchoir ».
— Cheqtiejatte se rattache au verbe chargoter que connaissent les lexiques
patois : chèrgatë, chergotè, chergater, hargoter, cherganier, et Lorrain hairgater,
« basculer », d'oîi le dér. chlrgatu chergotu, chargantoire , « jeu de bascule,
balançoire » ; rappr. bourg, sargot sargotai , qui exprime le cahotement d'un
tombereau, d'un char mal équilibré sur l'essieu. — La cheqtiejatte sera donc une
planche posée en équilibre instable sur le tranchant d'un morceau de bois taillé
en biseau, et qui bascule de côté et d'autre au moindre poids qui vient rompre
son équilibre. H confirme cette interprétation : « chequcjatte, balançoire à la
planche, installée ordinairement au bord d'un ruisseau au moyen de deux
branches de saule ». — Lorrain donne pour étym. à chergater le lat. carrigare
par le fréquentatif supposé carrigatare. — Le v. fr. cherguetier, donné par
Godefroy au sens de « s'enfuir » , se rattache certainement à notre mot ; cf.
la métaphore pop. « se balancer, il s'est balancé » pour « se sauver, il s'est
enfui ».
3 1 . Chalat « noix » ; chola dans [la Chronique de Jacomin Husson , édition
Michelant, p. 168; patois actuel : cholot et choloti « noyer » ; bourg, cala, et
cdldyè « noyer ». — Si j'ai consigné ce mot, qui n'offre pas de difficulté en soi,
c'est parce qu'il donne probablement l'explication du terme calage calaige, sorte
d'arbre non spécifiée par Godefroy. — Les mots suivants n'oflTrent pas de
difficulté; ils désignent des jeux d'enfants (iioix, noisettes, poires blettes, prunelles'),
auxquels chacun peut en ajouter d'autres analogues d'après ses souvenirs
d'antan. Le jeu aux noix est mentionné par M. Siméon Luce, La France aux
XIV^ et XV^ siècles, en son chap. des Jeux populaires.
32. Depuis la rédaction de ces lignes, j'ai reçu de RT une autre interpréta-
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 381
tion des vers 30-32, qui dc'signcraient les différentes époques de l'année où les
paysans festoyaient et ntoniit Ion boin tan. Dans cette hypothèse, a Reii repré-
senterait la fête des Rois; ay lay cheqtiejatte , que l'auteur de la Cuisine messine
identifie avec chohh' jotte « choux secs, séchés au four », que l'on mange à la fin
de l'hiver alors que la provision des choux verts est épuisée, lay cheqtiejatte nous
amènerait au carnaval ou aux Pâques ; les chalat et les mijatte, à la fin de l'été,
automne ; et les poire Masse , les penelk , à la fin de l'automne , commencement
de l'hiver. — Cette interprétation est séduisante ; toutefois , l'identification
formale de chequcjatte avec chohh' jotte présente une difficulté sérieuse qui
infirme cette nouvelle traduction. — Par contre, j'abandonnerais volontiers
l'identification de reu avec « les ,Rois, la fête de l'Epiphanie », pour adopter la
traduction « jeu de la barre » B, et cf. Ion hè-reu 46.
3 3 . Najatte P.
37. Kalatte « Colette », dini. de « Nicole ». — Ce dernier nom étant
commun aux deux sexes, Kalatte peut désigner soit l'épouse de « Nicole ou
Nicolas », soit une jeune fille du nom de « Nicole ou Colette ». — Les
Calattes, soeurs Callattes {Vernier, pp. 14, 27) : on désignait ainsi les religieuses
de Sainte-Claire, réformées par sainte Colette.
39. Agimelle se rapporte à « agir » ? au sens diminutif de « petite affaire »,
Lorrain, minuties, « grimaces » RM. P connaît angimoule, « faridondaines,
plaisanteries ». — Ce mot est aussi employé comme adj. pour désigner une
personne maladroite, Lorrain, encombrante, agaçante (un emplâtre de Cha-
gny, comme l'on dit dans mon village bourguignon). A Vigy, près Metz, on a
en ce sens anginielle; à Demange-aux-Eaux (Meuse), engimel est l'épithète d'un
jeune polisson plus bruyant que méchant RT. — Le Diction, roman-wallon
relève le mot agi:(, tours et détours d'une maison.
40. Secrayement (se cr. M'.) — La forme, qui est celle d'un part. pas. fém,
de la ire conjugaison, m'induit à interpréter par « sacréement » plutôt que par
« secrètement » qui se rencontre plus loin secraëment 131. La différence du suff.
dans sacré et secret secrè , justifie la différence de traduction. — D'ailleurs au
v. 40 « secrètement » ne se comprendrait guère , tandis que « sacréement »
emporte l'idée d'une chose faite avec crânerie, avec assurance, par une personne
sûre de soi. — Cf. l'expression pop. : voilà une femme sacrement belle 1
43. Eilliet M\
43-50. Enumération intéressante des divertissements amoureux et des jeux
rustiques alors en usage entre garçons et filles. Les « jolis mots », ainsi que les
« parletnents d'amour », font sans doute allusion aux ventes d'amour ou daille-
mans (dayemans, dâyô)), encore pratiqués aujourd'hui, en même façon qu'au
xve siècle; cf. ma publication de 32 daiemant dans Mâusine, I, col. 575-8,
d'après le ms. d'Epinal 181 ; Jaclot, le Lorrain peint par lui-même, almanach
pour l'année 1854 : Lé Crègne ou Veillées du village, pp. 51-6; de Puymaigre,
Chants populaires, 2^ édition, II, 201 et suiv.
45 RoNDAT, DANCE A TO. Le rondat, qui répondrait au fr. « rondet, rondot jd,
382 F. BONNARDOT
est la formulette que chantent les enfants en dansant à la ronde, à la chaîne
(à tour). Voici l'un des spécimens les plus en vogue, aux environs de Metz,
tel que je l'ai noté antan :
Rondâ,
Cu Meyà (Mariette),
Mè gran mère éfà î pà (pet)
Aussè OTÔ k^ï cû d' jalà (coq)
O ! U li'èt' gran mère !
Pour les deux derniers vers, B donne la variante : A. g. h note hencha —
Fi ! h w. g. m. — ou encore — Sisi 1. zu. manimin !
Le même rondà figure, avec une notation appropriée, dans le recueil de
Zeliqzon, p. 50. Deux autres figurent dans l'opuscule sans date (vers 1880)
intitulé : Lo Coudraïe, pè Chan HeurJin, pp. 9 et 16.
46. LoN BÈ REU. Sans doute, chanson ou ronde qui parle d'un « beau roi »,
sur laquelle je n'ai aucune donnée. — RT penche pour le nom d'un jeu de
cartes (et de même V : U M rà, U bwrà, en patois bressaud : « celui qui est
atout » ) ; et cette première hypothèse l'entraîne à identifier Vertonaye avec un
autre jeu de cartes, la retourne. Mais cela semble peu en situation dans un billet
doux , et Ton préférera l'explication de ertonaye qui va être donnée en partie
d'après le même correspondant. — Dans le même ordre d'idées je rapprocherai
Ion hé -reu du jeu liégeois « au roi » dans lequel le trimeur ou roi empêche les
joueurs de passer d'une barre à une autre (J. Delaite : G/055, des jeux wallons de
Liège, dans Bulletin de la Soc. liégeoise de littér. wallonne, XIV, 1889, p. 169).
46. L'ertonaye litt. « la retournée », terme affecté par un de mes corres-
pondants au « retour du beau roi », et par^un autre à la « revenue du printemps,
ou reverdie, renverdie ». Ce mot appartient à la langue des pâturaux; dans un
Noël du Recueil cité p. 347, note 2, on lit :
Vite... courez parmi les champs,
Pout remessé nos troupe tout d'in temps.
...pou les er tour né
Pendant que je fera let sentinelle (éd. de TouL, p. 20),
c'est-à-dire pour ramener — en le faisant retourner — le bétail qui s'est écarté
du lieu assigné au pâturage. Les pâturaux jouent à qui ira retourner les bêtes ,
et cela s'appelle jouer le r'tonaye. Sur ce jeu voici les détails intéressants que je
dois àRT. — Le r'tonaye se joue ordinairement ai lai cheviatte « chevillette ».
On fait en terre 9 trous disposés 5 par 3 ; les deux joueurs ont chacun 3 petits
brins de bois qu'ils placent à tour de rôle dans un trou. Il s'agit pour soi d'en
mettre 3 en ligne et d'empêcher son adversaire d'en faire autant. Celui qui perd
est chargé de la corvée, il va « retourner » les vaches. — C'est, sous une autre
forme, le jeu bien connu des écoliers sous le nom de « grange, marguillier ».
47. Chanson don moy de maye; ce sont les trimaiô trimoià, terme dont
I
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 383
l'étymologie m'échappe. Le même mot désigne à la fois la chanson et danse, ei
les chanteuses et danseuses qui, au premier mai, venaient naguère devant
chaque maison célébrer le retour du printemps, en quêtant des œufs ou autres
menus objets dont le produit était consacré à la décoration de l'autel de la
Vierge. — Je ne m'étendrai pas davantage sur les trimaiô, qui ont fait l'objet
de plusieurs publications : cf. notamment h p'tiat Eniioiieck, 1818, pp. 80 et
suiv.; les Bucaliques messines, pp. 86 et suiv. , trois chansons dont deux sont
reproduites à la suite de lo Bctomme don p'tiat fei de Chan Heurlin, 1834, pp. 20
et suiv. L'auteur de ces productions, D. Mory, donne quelques détails sur cette
coutume , et fait venir le mot trimaio de trias (sic) « trois » et maio « mazette ,
jeune fille ». Voy. aussi Jaclot , Alinanach pour 18^^, pp. 26-28; l'article de
M. Abel dans VAiistrasie, 1853 ; A. Terquem, Histoire des Trimaios, avec deux
chants, à la suite de la 5^ édition de Chan Heurlin, Metz, Lorctte, 1857 ; — le
Supplément à la statistique... de Verronais, pp. xviii et suiv. ; Lothring. Mun-
darten de Zéliqzon , p. 54 ; le Diction, roman-wallon... de Dom Jean François,
s. v. Danses de Maye, renverdie , tramu^er trame:(er qu'il donne comme étymo-
logie de trima:(â, en rattachant le tout à « transmettre, envoyer ». — L'étude
la plus complète comme recherches historiques et documents est celle de M. le
comte de Puymaigre , au tome I , pp. 247 et suiv. de la 2^ édition des Chants
populaires messins.
48 et 49. Deux vers obscurs. S'agit-il de personnes ou de plantes ? Dans le
premier cas, valat s'explique tout seul, et maynière pourrait s'entendre des
compagnes des valets de ferme , le patois ayant retenu maigneye Lorrain
mègncye Jaclot, Zéliqzon, au sens de « servante » et plus souvent de « fille de
la maison, jeune fille ». Mais comment rendre compte de la désin. re? (cf.
cependant cregn'r « cregnes » au v. 30). Et d'autre part, dans cet ordre d'idées,
que faire du vers suivant ? — Que si maintenant on explique cUnchatte quin-
chatte, par « clochette , campanule des prés » ou « fumeterre blanc ou rose » ,
et valat par la « nigelle ou nielle des blés » , c'est au tour de maynieres et
naynieres à rester incompréhensibles. — Une troisième solution, que je n'ose trop
mettre en avant , consisterait à opposer le v. 49 au précédent et au suivant : on
aurait ainsi d'un côté les valets de ferme, gars vigoureux, et leurs mainiées ; et de
l'autre , les belles jeunes bacelles ; entre deux , et comme à l'écart , les pauvres
filles soit contrefaites : clinchattes « boiteuses » du verbe « clocher », soit avan-
tagées à l'excès par dame Nature : naynieres « tétonnières » ? On n'ignore point
que la race lorraine est généralement des mieux dotées sous ce rapport; et le
titre même de notre poème fournit à l'appui un argument topique Mais
passons ; nous aurons d'ailleurs occasion d'y revenir.
48. Lou. On s'attendrait plutôt à :(ou (cf. :(ou fleuve ici) dans la bonne
kngue de Metz au Sud et à l'Est. L'emploi de lour en possessif est plus carac-
téristique de l'idiome du Nord-Ouest , en tirant sur Briey-Amanvillers et
environs.
49. Clinchatre M'.
384 F. BONNARDOT
5 1 . PiCELLE. C'est ici M qui se trompe, imprimant picllee.
53. Kallisson P. — Effrekaye^k affublées, affiquées » ; se rattache sans doute
à « frusques ».
54 et 55 Melu, melu « milieu, miroir ». — Le second melu a pris un sens
singulièrement diversifié de son acception étymologique, qui s'est néanmoins
maintenue , témoin ce charmant passage du CJjan Heurlin (chant I), où Fan-
chon vient recevoir le bouquet que Mârice lui tend par dessus la haie mitoyenne
entre leurs jardins respectifs :
Elle éprache en riant, lo prend pet d'sti ht haye;
Pet d'su let haye ausstoii let vlet qtCâ retnhrèciaye :
L'en at tote hontouse; et, com s" on l'êvin vu.
Elle corre cheu :(ous reiuatier dans V melu
Si n^eme en l'embn'ciant, dèranget set cornette.
— A côté de 0 miroir », melu a reçu d'autres acceptions si particulières que
je laisse mes correspondants s'en expliquer. 10 Par synecdoque, Tuelii, a pris le
sens de « visage » : Oh ! V hê melu , dira un garçon à une fille en manière de
compliment (B). 2° Mais là ne s'arrête pas l'évolution de melu qui a subi une
métaphore postérieure, à en croire RT, qui d'ailleurs conteste le sens « visage »
pour ne l'avoir point rencontré dans ses enquêtes si consciencieuses. Je le
cite textuellement ; « A Retonfey, et probablement ailleurs, melu s'emploie
asstz malproprement pour désigner le « derrière ». On dit grossièrement à
quelqu'un en lui montrant son c... : Tiens! roudle to dan mo melu »! Plaisan-
terie d'un tour assez compliqué ; car celui qui se regarde dans un « miroir » y
voit sa propre figure. Or, dans le melu qu'on lui présente ici, que va-t-il
voir? C'est comme si on lui disait : « Ta figure ressemble à mon c... »! —
Et venant alors proprement à notre sujet : « Une plaisanterie ordinaire »,
ajoute-t-il, « est de dire à une fille : T'as in bè melu, ç'at domège que Vat Jandu!
Je traduirais sans hésiter par : « Et qu'elles ont de beaux c... »!
La démonstration est sans réplique; et par ailleurs il est certain que ce
dernier sens cadre mieux avec le ton général du poème ; on ne s'étonnera pas
de voir un peu plus loin, notre vert-galant s'extasier devant les plantureux
appas de sa grosse dondon, et exalter avec une compétence entendue la tour-
nure, à ses yeux si voluptueuse, de sa vauzenatte aux puissantes mamelles et
aux grâce neige de ky 62.
C'est bien ici le cas d'employer l'épithète dite de nature; et cependant un
texte de peu postérieur montre que l'art venait en aide à la nature. Le berger
du Dialogve facétievx, faisant le portrait de sa basselle Zabée, parle de so gro
talon, sa jaune chemisatte, et son pèche (« pers ») cotillon, son gro garde eu (p. 23),
sans doute une espèce de vertugadin , analogue au « boudin » que les femmes
d'âge portent encore à la campagne (RT), — Revenant à quelques vers en
arrière , ne semble-t-il pas que ce passage milite en faveur des naynières 49 ?
Lorrain donne nénet « tétin » ; B interprète ce mot et celui de clinchattes par
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 385
« filles perdues », dont la réputation cloche, vaches, catins. A cette occasion, je
note que ce dernier sens est attribué par l'un de mes correspondants au mot
enivaraye « vache en fureur qui va au taureau », d'où, par extension : « fille
nubile, qui recherche le mâle «. — Au lecteur d'en prendre ce qu'il pourra ou
voudra.
56. Chekcii P.
57. lo M'. — PoNTEU, Pontoy, canton de Verny, était le siège d'un
fief et d'une justice haute, moyenne et basse, mouvant du roi de France et
appartenant au chapitre de la cathédrale de Metz. — Trois-Evêchés , bailliage
et coutume de Metz (Parant : Tableau indicatif des Coutumes... du département
de la Moselle, Metz, 1825, in-40). — Pontoy, sur la route de Metz à Strasbourg,
par Château-Salins, est à petite distance de Courcelles-sur-Nied, au sud-ouest.
— La fête patronale de Pontoy se célèbre le 26 août, sous le vocable de
S. Genès, le comédien converti, dont la légende locale a fait un ménétrier
foulant aux pieds son violon (statue en l'église de Pontoy).
58. GoDEBÉ « godebert » était à l'origine un vêtement militaire (cf. Du
Gange s. v. Godehertus), justaucorps, pourpoint. Ce mot Godebert, qui manque
chez Godefroy, désigne ici un vêtement de femme, du genre de ce que nous
appelons auj. un caraco, un casaquin. Le contexte (v. 57) montre qu'il s'agit
d'un costume de fête, ou, selon l'appellation générique du pays, un « désha-
billé », c'est-à-dire un vêtement différent de l'habit de travail : c'est l'habit des
dimanches, des jours de fête. Dans cette circonstance, l'action de changer de
costume s'exprime par matt' so bè] r'chd , mettre son beau déshabillé , se bel
besogne. Une mère tancera sa fille qui n'aurait pas changé son vêtement
de fête pour se remettre à l'ouvrage, en lui disant p. ex. : « Tu vas faire la
cuisine avec ton déshabillé! rotite tè bel besogne, ôte ton déshabillé ». — On
remarquera la différence de sens entre le fr. « déshabillé, vêtement du matin,
costume de chambre », et le même mot en messin signifiant au contraire
« costume d'apparat, de sortie à la fête ». — L'étymologie de godebert doit être
cherchée dans un nom d'homme. On rencontre en effet les formes Godabert,
Godeberta, Godalbert-a, Godrez'ert-a , Wodalbert dès les vue et viiie siècles
(E. Foerstemann, AUdeusches Namenbuch s. v. Beraht). Il en serait donc de
godebert, lequel s'est d'ailleurs maintenu en tant que nom propre (Gaudibert),
comme de pantalon, de gilet et peut-être de jaque, d'où jaquette). — Le
Dict. rouchi-français de Hécart donne godiche godénète au sens de « coiffe de
femme », mais l'étymologie en est différente; et d'ailleurs le godebert n'était
pas une coiffure, mais un habit de taille, que notre texte est probablement le
seul jusqu'ici à appliquer à cette partie du costume féminin, que les personnes
d'âge portent encore aujourd'hui en étoffe verte (vache).
59 et 88. Tredou Du! Cette forme de juron familière, semble-t-il, aux
gens du pays, n'a pas été relevée par M, E. Rolland dans sa collection de
serments et jurons, qui s'appliquent seulement à la Vierge : Tredame Tredinse
Tredin Nostredinse (Mélusine, IV, col. 307). — L'aphérèse de la syllabe initiale
MÉLANGES. 25
386 F. BONNARDOT
du pronom « nostre » est un fait d'ordre essentiellement populaire. — Je ne
mentionnerai qu'à titre de document folklorique l'interprétation de RT, d'après
laquelle l'adj. cloii. « doux » devrait être corrigé en l'art, don « du » — et encore
est-ce de qu'il y faudrait et non pas du — le tout voulant dire Tron de Dieu 1
juron énergique encore en usage. Mais pour nos deux passages, le sens s'y
oppose autant que la forme; et d'ailleurs cf. 3 et 77 : douJesy/Pè lo dou Jesy\
60. Enprewne M\ — Par une métaphore facile à saisir, ce mot a revêtu
le sens de « seulement, à l'instant : férive empreiwie énu, « seulement aujour-
d'hui ».
61. Meumme désigne proprement le pis ou trayon de la vache, Lorrain.
63. Keuje M'.
65 et 68 PoiDEUE POiDEU, ire et 2^ ps. sg. de l'impf, de poidè pouardè, forme
différenciée de rouatier rwatè déjà contracté de l'anc. rouiuairder, fréquent dans
les Chartes, ainsi que ses dér. rouwart roiuart « regard », eswardours « gardiens,
magistrats de police ». — Cette forme, dans laquelle p s'est développé de w,
est propre au parler de la région sise au nord-ouest du mont Saint-Quentin,
à Amanvillers, à Avril, à Pierrevillers et dans maint village du canton de
Briey. C'est le mot le plus topique, dans notre texte, de l'idiome du Pays-
Haut. A côté de poidè (j-oiiater), je relève une forme diversifiée en îoiiadè ; le
Dialogue facétievx nous montre le berger jouant de la flûte en hiiadant (gardant)
ses bêtes (p. 27). — 68 /e ne se se fy poideu gotte, si tu y voyais goutte, si tu y
prenais garde.
65. HoûoY. Je ne peux expliquer ce mot, car il ne faut pas songer au verbe
houyè, appeler en criant , aussi faire un cri public, huchier {Flippe Mitono, acte
I, se. 8), d'où wayes « crieurs publics » dans le Dict. wallon. Le sens n'y
contredit pas, mais la forme s'y oppose invinciblement, qui exigerait hoïieue en
corrélation avec poideue 65, nwnneiïe 66, atteûe 67. — Faut-il traduire ce vers
ainsi : « Et je te regardais sans cesse, oh oui!... ?» — On me donne aussi la
forme houoy hoiiay au sens de « écoute », impér. qui alors doit être rattaché à
« ouir ».
67. Ayjancié, « agencé » au sens de bien habillé, paré. — Lorrain donne
le V. aiguincher, « habiller, accoutrer », comme une forme péjorative de
« agencer ».
69. Akeunefoy {A heuncfoy P), « aucune fois, quelquefois », qui ne doit
pas être confondu avec ankonfoy {akon''fwç, kgn'fwe, Zeliqzon, pp. 64, 69) =
encore une fois, à nouveau.
71. Chaillon est-il en rapport de sens avec le v.-fr. caillon « caillette, jeune
homme écervelé » ? Il semblerait plutôt qu'il s'agit ici d'un homme d'âge mûr
qui galantise sa servante. Cf. chaillê, chayé, Lorrain « refroidi », chah, Jaclot
« mou, sans énergie». D'après cela, chaillon représenterait un « amoureux transi ».
— D'autre part, P interprète par « souillon, vieux sale », Il y a en effet un
verbe chêuillè « souiller », cité par Adam (p. 405) au patois de Landaville. —
Toutefois RT donne une autre explication qui semble, à première vue, plus
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 387
appropriée : « in chaillon, dit-il, ç'at in piat réhorou, un petit propriétaire qui
laboure et charroie avec un cheval. A la date du poème, le chaillon était peut-être,
au milieu des autres paysans, une espèce de faux gros hère, qui pouvait affetiè se
demejale, et dont il semble que l'on se moquait un peu ». — Si l'on accepte cet
ingénieux commentaire, les vers 71-74 feraient allusion à une anecdote locale,
à une chronique scandaleuse de village. Mais il vaut mieux, sans doute, leur
laisser une signification générale et allégorique qui leur donne une plus grande
portée.
72. Demejale. — J'ai déjà eu mainte occasion d'étudier ce mot, aussi
remarquable par la dégradation du sens étymologique que par celle de la
forme : dcmo^elle, damoxele, demesaïe, damexale, demejale... et auj. dieumehole, —
« demoiselle, vierge, ...servante (dans notre texte, servante-maîtresse), fille
de basse-cour ». — La fille de la maison se dit hassellc baicele :
Eiin' baicelîe din lai môhon (maison) Quouaite haicelle din lai niôhon
Bone haicelle. Ça fd aivoii lai mère ,
Dou haicelle... prou de haicelle. Chine diale conf Ion père.
Treu haicelle..., trap de haicelle.
On a vu plus haut p. 348 que le fr. « demoiselle » s'est réintroduit, avec
son sens propre, dans le patois dmoin^elle, qui forme doublet a.wec dieuinh'hole.
Parallèlement à dmoinielle, se rencontre mam:(elle avec la signification, aussi
empruntée au fr., de « mijaurée, précieuse », spéc. : « dame de ville ». L'oppo-
sition est bien marquée dans le couplet suivant d'une chanson satirique :
Ja vu des fommes, des bacelles
Se far 'pesset po des mam:(elles ;
O Trimazo!
(Bucaliques, p. 93).
75-74. Vers peu clairs, qui font l'effet d'une glosse. Le sens qui paraît, se
dégager le moins obscurément est que le vieil amoureux manifeste sa flamme
par de pauvres discours sans grand efiet; aussi bien, en pareil cas, n'est-ce pas
de paroles qu'il s'agit.
75. Eillet M ; cf. 43.
76. Praken. Le sens n'est pas douteux ; les fauce vielle que prdken ainsi
sont les légitimes descendantes des fatilx mesdisans qui conspirèrent toujours
contre la tranquillité des amants. — Lorrain a recueilli ce mot de notre
poème, RT le connaît aussi. Il est plus difficile de déterminer son origine.
Faut-il le dériver de l'ail, sprechen avec une acception péjorative (comp.
rosse, hère...)} Ce serait le seul vocable que notre texte aurait emprunté à
cette source, et d'ailleurs le mot qui exprime l'action de « parler » n'est pas
de ceux qu'on ait besoin d'aller chercher dans un idiome étranger. — Le
lorrain praquai, Lorrain, proche proche, Jouve, le vôgien prokè, Haillant :
(Diciionn.) ont le sens de « parler et prêcher ». A Gérardmer prochmô « prê-
chement » a le sens de « discours , allocution {Ode à V Impératrice Joséphine en
388 F. BONNARDOT
iSoc), dans Nouveau Guide aux eaux de Plombières, Paris, 1858, p. 259).
Dans le Recueil des Noels de Toul, je rencontre (p. 117) praquai comme
adjectif ; Paix, couje teu, peut praquai, « Paix, tais toi, vilain bavard » ! — On
me suggère aussi le rapprochement de prakè avec braque broquè « rompre le
chanvre avec le bracu ou macque » ; les femmes qui font cette opération n'y
ménagent le prochain non plus qu'au lavoir : d'où l'acception de « jaser,
bavarder à tort et à travers », que RT croit avoir entendu donner à h-akc. Il
conviendrait de s'en assurer plus à fond. — Adam relève brachè brachî au
sens de « crier » (Dompaire, Allain-aux-Bœufs) à côté de prauchè « parler »
(Le Tholy), et prakè (Ban-sur-Meurthe) ; cf. Patois Lorrains, pp. xxix, 174,
234, 420, 421. — Peut-être y a-t-il eu fusion entre prêcher et sprechen}
79. Verauinin M\
80. Se P.
80, 133, 164, 174. KiNDE KoiNDE, ire et 3^ pers. sg. de cuidier ; pour
l'explication du son nasal, voy. ci-dessus p. 345. — Lorrain, le seul des
lexicographes qui ait dépouillé le texte de notre poème , commet ici l'erreur de
supposer un infinitif coinder. L'erreur eût été moins grave de prendre koinde
pour une déformation de compte « estimer, penser ». — Au reste, les textes
populaires messins (et wallons) offrent telles formes verbales qui paraissent à
première vue hétéroclites, dont l'analyse a cependant promptement raison, et qui
n'ont pas autrement arrêté les anciens lexicographes. Je citerai seulement, à
titre de spécimen , la méthode employée par Dom Jean-François , l'auteur du
Dictionnaire wallon-celtique-roinan , etc., qui est des plus commodes; elle
consiste tout simplement à fabriquer un infinitif avec le thème de telle ou
telle forme fiexionnelle, dont on ne voit pas tout d'abord la concordance avec
l'infinitif normal. C'est ainsi que sur vinxent, 3« ps. pi. parf. de « venir », il a
construit l'inf. vinxer dont vinxent devient, naturellement, la 3e ps. pi. de
l'indic. présent. Le même procédé de simplification donne naissance à taixer
« taire », à solre sore sever « savoir » à cause de sorent scvcnt , à reprinre
« reprendre », à jeixer gexeir « gésir » à cause de geixent. Du même verbe,
le fut. jerra jeura amène l'infin. jeurer, à côté duquel on trouve encore geoir ; et
de même lerra engendre lerrer « laisser ». De la 3^ ps. sg. du subj. comme
die ode, procède dyer ocier; dérivation surtout fréquente avec les formes en
ce, ge, se : vence de « vendre » a déterminé vencer, et tout pareillement l'impf.
vendixe, l'inf. vendixer; vicgne de « venir », viegner ; demource, demourceir ;
porce, porcer ; paice, paicer ; pregne, prcgner, etc. J'en passe et des meilleurs.
La forme sciesse, soice, qui se rapporte à seoir, est d'une genèse plus difficile :
elle vient de sic esse (sic) ! — De pareilles dérivations, le Diction, luallon en
compte près de 70. Ceci dit pour justifier notre assertion que G. Brunet ren-
voyant le lecteur de la Grosse Enwaraye au Diction, de Dom Jean-François,
pour l'explication des mots vieillis ou difiiciles, montre par là même qu'il ne l'a
pas ouvert.
85. CouiLLÉ « cultiver » et non « cueillir, pop. cueille ;■>, pat. messin kyeu.
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 389
— CouiJJer couyer de notre poème équivaut à coudî, Lorrain, coudiè, d'où le
dér. coudeure, Jaclot , Rolland , en v. fr. couture « culture » ; au sens spécialisé
de « labour à la boche » ; coudicr couyer « dcloncer une terre, bêcher ». Cette
acception est courante dans toute la région dite des Quenlots (voy. v. 117), à
l'est de Metz jusqu'à Charleville près Boulay, B. RT. — Cheueuire M\
86. BaOe, hawe hoive dans les Chartes anciennes, « niare, fossé bourbeux « ,
c'est la fosse à rouir le chanvre, le routoir ou sauvu. — C'est le nom d'une
ancienne rue de Metz au quartier de la Basse-Seille. — Dér. hawatte, hoiuotte et
howlote, en bressaud hiuate, « petits insectes qui pullulent dans la lawe, et par
extension « charançon du blé ».
87. Ber.a.dè, « Beraudel », dim. de herrà « bélier, mâle de la brebis ». —
Lorrain rapproche herd du v. fr. héraud, be'rou. Le romand a heroii, qui se
retrouve sans doute dans le berrichon et poitevin loup berou leu brou, « loup
garou ». En wallon, bara, bélier (J. Defrecheux, Vocabulaire de la Faune luallonne,
dans le Bulletin de la Soc. liégeoise de littérature wallonne, t. XII, 1889). Beraudel
existe comme nom propre; il est devenu Baradè dans le patois de Lunéville
(Jouve : Noëls, p. 49).
89. Naiqagnimualé M' .
90-94. Enumération des mets dont se composait, au xvii^ siècle, le déjeuner
du matin chez les paysans et tâcherons de ferme. A l'exception de pikanat ,
aucun de ces mots n'offre de difficulté. — Cratau soat « croûtons » ou entamure
du pain. — Frataye « frottées », tartines de lard étendu sur le pain et frottées
d'ail ou d'échalotte (Auricoste de Lazarque : Cuisine messine, p. 174). —
Nevc qui pour la forme répond à « naveaux » et non à « navets » , désigne
la « rave de juif ». — Sur chalat , cf. 31. — Maheujoii est le nom local
(voir ci-dessous) du tubercule de la gesse tubéreuse (lathyrus tuberosus).
— Les prines et les poires Masses complètent le menu de ce repas , où
les pikanat serviraient de condiments (cornichons?) — En cette acception,
pikanat doit être rattaché au même thème qui ]a donné pecq , pikles , et à Metz
dans des textes du xiii^ siècle déjà bncq-hol^ bequehoirs (cf. Romania I 3 5 1 , II
256), bucq-jol (Dict. Wallon), biquehau (Lorrain), au sens de « hareng sec ou
fumé », et rappr. piquarel, même sens chez Furetière, anc. ^zWon. picque, sau-
mure des harengs. — Je ne saurais donc acquiescer à ceux de mes corres-
pondants qui interprètent ce mot par « piquette, vin fîerlet », qui se dit pichclat
à Nomeny p. ex. A elle seule, la marque du pluriel Ve p. suffit à détruire cette
hypothèse. Ainsi que les jnacusons et les chalats, les pikanats sont un mets et
non une boisson. — En dernière heure, cette induction est confirmée par H,
qui commente pikanat par « petits oignons , comme les oignons de Mulhouse
ou ceux qui poussent en tête sur la tige de certaines variétés et que l'on sème
petits ».
93. Makujon M\ — Voici quelques formes de ce mot, qui paraît appartenir
spécialement à la région de l'Est, de l'Oise à la Côte-d'Or en passant par le
Loiret. C'est à la riche nomenclature de M. E. Rolland que j'emprunte la
390 F. BONNARDOT
plupart de ces dénominations. — Oise : vmcuson macjon megason. — Loiret :
méguson, souris de terre. — Côte-d'Or : méguson, arnotte (noix de terre'). —
Haute-Marne : macuson-jon marcujon-son margujon-son maiguson naicujon^sort.
— Aube : Malmison-tiiyson mèciijon-gujon marcuillon marcuson-jm marhison
martuisiau bacujon, pistache de Marcou. — Yonne : martujot, pain herlu. —
Marne : Macusson marcusson. — Meuse : maquijon macuson ma-me-queuion
mar-mer-cusson macot, glands de terre. — Meurthe : niacuson mèqueitson (Boucq
près Toul, où ce même terme désigne aussi les testicules du jeune porc, bons
à manger après la castration). — Vosges rnaqiie- viaiqueu- mèque- moc- moci*-
jo- bon- hhon. — Moselle, mac-maqjon- quchon- ch'hon, moc-moq-jon..., macaron
(Landroft), marcusson (Woippy). — Toutes ces variantes, dont la plupart ne
s'emploient qu'au pluriel : lé 7n., reconnaissent comme primitif le mot Marcou,
« chat mâle » , plus proprement « les testicules du marcou ». Les valeurs
« souris , noix de terre » expriment la forme et le volume du tubercule ; cf.
l'expression « gland de terre » qui désigne la gesse sauvage ou jarrousse.
L'allemand dit d'une façon analogue : Erd feige-mandel-cichel-nusi... — On
ramasse les macusons à la suite des labours ; leur saveur approche de celle des
châtaignes (Doisy, Flore de la Meuse, p. 667). — Je note à titre de coïncidence
purement formale le dér. Méguechon « Marguerite » dans la Meuse (Cosquin,
Contes pop. lorrains, n° 72).
95. Gosse « gosier » et par extension « estomac, panse », se dit proprement
d'un animal (Scheler, Dict. d'Etymologie s. v. gosier, et cf. Zeliqzon, p. 22, où
sont exposées les différentes formes patoises dérivées du lat. gurges) ; — se faire
une gasse ou une gosse, se gaver, RT ; même sens à Boucq près Toul. — Dér.
gossd -âte « qui a une grosse gorge ». Si l'on pouvait songer à rapprocher le
messin gosse de l'allem. Gasse « rue, rigole », ce rapprochement serait facilité
par l'expression « rue au pain » que le parler populaire donne pour synonyme
à gosier.
96. Chantin P.
98. Grand M. — Plagl P.
99. Maho P.
100. Chieuve, proprement peau de chèvre, cornemuse ; dans les Noëls de
Toul : Il farêt mordable! Dansi et l'étahe... A son de let chive de Chan (p. 36).
ICI. Meuntré « ménétrier ». — Outre cette acception formellement
indiquée par le contexte, meuntré 3. aussi le sens de « amoureux, galant ». Une
fille demande à sa compagne : Té n'è m'vu aujd'hu to meun'tré} « Tu n'as pas
vu aujourd'hui ton amoureux? » RT. — Cette acception, très usuelle, est
passée, par extension de sens, du joueur de violon à celui qui mène danser sa
belle au son du violon.
ICI. Zov (:(pu M'), fém. ^oute, est à la fois pron. personnels: fr. « z-eux »,
et pr. possessif « leur ». Zeliqzon donne (p. 33) :(oîu comme paradigme du patois
d'Amanvillers (Pays Haut). Ce pronom revêt un grand nombre de formes
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 39 1
différentes dans les parlers lorrains et vôgiens, voy. Adam, pp 74-5, 83-4. —
Une imprécation analogue au Zmu fleuve de notre texte se retrouve ailleurs,
p. ex. dans une chanson du xv^ siècle : « Leurs fièvres quartaines ! », citée par
de Puymaigre, II, 95 ; et dans Molière : « Votre fièvre quartaine! » (L'Etourdi,
a. V, se. 8; Les fourberies de Scapin, a. II, se. 8),
102. Vuaignié M\
104. Magire, anc. maxeire, maixère, désigne un terrain non cultivé, une
friche, comme il s'en rencontre dans tous les villages. La magire est donc,
comme le pcky, un endroit propice à la danse; et en raison de son état de
friche, il sert sans doute aussi à d'autres usages. C'est ainsi du moins que RT
commente les vers 107-8 : « Si le jour du bal, les bacelles y penche, ce sera au
même endroit où les autres ordinairement chée ». Honni qui mal y voit! et
certes notre vertugoy de n'y voir aucun mal.
104-6. Ainsi que pour Medjaïeine 12, je dois les renseignements topogra-
phiques qui éclairent ce passage à M. l'abbé Vion, qui a pris la peine d'étudier
notre texte sur place. Magire viajire, marais, prairie à regain ; on donne
surtout ce nom aux anciens lits de la Moselle desséchés, Lorrain. Dans
l'espèce, magire désigne une pièce de terrain vallonné, dont le fonds est
occupé par une petite mare, à l'entrée d'un petit bois, du côté de Mercy-1&-
Haut, près d'un étang dit étang de Kr'helle (Courcelles), et que la carte de
Fabert (1610) appelle étang de Mercy. Notre magire est donc située entre ces
deux villages. Sur cet emplacement on a construit une maison à usage de
ferme, dite encore la Magire.
105. Conte lo tau dé Mechire. Appuyé sur les données précédentes, nous
traduirons par « à côté de l'étang de Mercy », bien que nous n'ayons pas rencon-
tré dans les textes tau en valeur de « étang ». Les divers patois de Lorraine et
de Vôge donnent à la graphie tau tant tôt les acceptions multiples : « étau, étal,
table, étable, temps, toit (aussi à Metz té) », dont aucune ne convient ici. J'avais
d'abord pensé à écrire l'otau de Mechire « l'hôtel , le cabaret de Mézières (nom
d'homme), mais il aurait fallu otei et non otau, du moins dans la bonne langue
de Metz. Ce ne peut être non plus un estaut « frontière , limite , marche » ,
puisque les marches d'estault n'étaient établies que sur la ligne de démarcation
des territoires de la république messine et du pays voisin étranger. Lorraine,
Luxembourg, Allemagne, Evêché (voy. Guerre de Meti^ en 1324, Glossaire,
s. v. EstaiiT). Or, le village de Mercy ressortissait à la même juridiction que
Courcelles, tous deux étant à cette date Trois-Evêchés. — Il faut donc s'en
tenir à « étang » , et attribuer la forme îau à l'influence de la nasale. Stagnum
ou plutôt stagnas, donné, d'une part, tange, qui est resté dans Belle-Tanche,
nom d'une ferme et d'un château, près de Borny; la Belle-Tange, anc. prieuré
de l'ordre de Prémontré, dans un titre de 121 5 que j'ai vu chez feu Clerckx,
ancien bibliothécaire de Metz et alors propriétaire du château ; Belle Stainche,
Belle Stanche, Belle Tange, dans les documents postérieurs, patois Belle Tinche.
Voilà pour la ferme féminine. Le neutre (ou masc.) stagnum a donné stanc.
392 F. BONNARDOT
tattc, d'où par l'éviction de n résonnant, non nasalisé, ta-n ta, puis par la
notation de à en au habituelle au dialecte, /a = tau.
Mechire « Mercy ». Pour l'aspirée ch = rc, cf. Rochelle = Courcelles. — Il
y a trois villages du nom de Mercy dans le Pays Messin ; il s'agit ici de Mercy-
le-Haut , canton de Pange , dénommé depuis une trentaine d'années Mercy-lez-
Metz, afin de le distinguer d'un autre Mercy-le-Haut sur la frontière luxem-
bourgeoise, près d'Audun le Roman. — Mercy était siège d'une seigneurie
avec haute , moyenne et basse justice. — La prononc. populaire est Mechy,
Mechly, anc. Mexey Merchey (Chronique de Jacomin Husson (édition Michelant,
pp. 40 et 42) ; ses habitants sont dits U Mechire B. — Si cependant Mechire est
un nom propre d'homme, une dénomination individuelle et non pas collec-
tive, alors h tau sera la table ou l'éventaire d'un mercanti, où se vendent des
sucreries, des potiquets, où l'on tire aux couteaux, etc.. En ce sens, h tau
existe encore dans les fêtes de campagne, H.
106 et 142. Angeiiche M. — Perré et Poire d'axgueuche, d'angausse, d'an-
gouxe (Aubrion au Glossaire), « p. d'angoisse », c'est-à-dire qui happe au gosier,
et ne se peut manger que cuite ou blette, Masse. Cette espèce est estimée dans le
pays. Est-ce la même que celle qui figure dans le Dictionnaire de Ménage, où on
lit s. v. Angoisse, cette définition du messin Le Duchat, l'érudit commentateur
de Rabelais : « Cette poire est bonne dans sa maturité. Loin de prendre
à la gorge, la chair en est si douce qu'elle mollit de bonne heure ». Ménage,
citant un passage de la chronique de Geffroy, prieur du Vigeois, s. a. 1094,
donne à ce fruit pour origine le nom du village de Angoisse, près de Saint-
Yrieix (auj. département de la Dordogne, arrond. de Nontron) ; et cette éty-
mologie est acceptée des spéciaHsîes; cf. E. Forney, le Jardin fruitier, I,
p. 237; J. Decaisne, le Jardin fruitier du Muséum, II, p. 205; André Leroy,
Dicticnn. de Pomologie, I, Poires, p. 145 : « aux environs de Périgueux sur le
bord du Loudour, s'élève un poirier huit fois séculaire. Charles Estienne le
mentionne dans son Seminaritim et Plantarium fructiferarum... arhorum, 1540,
p. 70 De 3e qualité pour le couteau, de 2^ pour la cuisson, de i^e pour
ie pressoir, cette espèce de poire est très répandue et mérite de l'être davan-
tage. C'est la plus anciennement connue des poires françaises ». Joret, Flore
normande, en dit autant pour la Normandie. — Elle a plusieurs synonymes :
bianc-collet , passe-grise...; voy. les auteurs ci-dessus mentionnés et Belèze,
Diction, de la vie tyratique. Charles Estienne, Pradium rusticum, 1554, p. 178,
la dénomme p. d'Estranguillon. — Auj. dans les Ardennes, p. à voleur (com-
munication de M. A. Salmon). A Metz : p. de renard, certiaux (sans doute la
même que certeau madame cataloguée par Bonnefonds, le Jardinier françois,
16^1); pouhér d'angeuhh, étrangnante ou tranliante « qui étrelnt, étrangle ». —
On voit encore aujourd'hui se dresser un grand perré au bord de la mare de
Mercy; c'est i'un des derniers survivants des poiriers sauvages, jadis plantés
sur le territoire de chaque village pour les fruits en être partagés entre les habi-
tants (cf. Verronais, Supplément à la statistique, p. xi).
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 393
109. GÉ =: V. fr. giens gens, prov. gens ges gins gis, catal. gens gint^; parti-
cule qui renforce la négation ; se rencontre très rarement dans la langue d'oui
et seulement dans les plus anciens textes : le plus moderne est la Vie de saint
Thomas que Garnier de Pont-Sainte-Maxence écrivit en 11 76. Giens gens, dérivé
du lat. genus (G. Paris dans Mém. de la Soc. de Linguistique, I, 189-192), s'est
maintenu dans quelques patois du centre-sud : forésien gi)i, lyonnais et savoyard
d^ins lins. — La présence de gé(n) dans notre texte est doublement intéres-
sante à relever, en raison de sa localité et de sa date ; c'est une épave archaïque,
et très probablement un a-a? slor^iJ.vjrr/.
113 et 158. Min dans tayiuin teiuin est abrégé de niamiii (avec la nasalisation
caractéristique de 1 final, cf. p. 345) ; Adam a relevé (p. 332, 343) entre autres
formes de ce mot : manmie mâniin manmêne mammiche manmin (voy. p. 382, et
rappr. catiche etcatin, à Metz caiti), dont les deux dernières sont aussi données par
Rolland, avec celles de panipin « grand-père », onclin « oncle », tantin « tante ».
A Nomeny min « grand-mère ». A Cirey mami (chanson mste). Aux environs
de Briey papi viauii (impr. ni'ami) a grand-père, grand'mère » (Verronais, Sup-
plément, p. xxix). — Au v. 140 vicDiin z=i m'amie; pour d'autres exemples de
ce mot, voy. Zeliqzon, p. 55, m'cmin; de Puymaigre, II, p. 226, ma mein dans
une chanson reprise et remaniée par Jaclot (Alniaiiach pour 18^^, p. 24 et au
glossaire m'emvi). — Sur quoi l'on remarquera que les mots terminés par i nasa-
lisé ne prennent pas la marque du féminin : aiinin = « ami-e ».
114-117. Beurau, ne voii M\ — Le nom Beutau Drouàt équipolle à Bertaiit
Droiiet (dim. de André); — en Bourgogne Bcutot est le sobriquet dim. de
Leheuf (Dtm\gny), mais nous n'avons pas affaire ici au même thème. — Triât
= Therriat Thiriat , dim. de Thierry. B me signale que, dans le village, on se
rappelle encore un nommé Chan Thiriat, mais sans indication de date. — Pour
Toty, je ne sais à quoi le rattacher si non à Tony (Antoine), qui d'ailleurs
n'appartient pas à la région septentrionale et se rencontre surtout dans le centre-
est , Bresse, Lyonnais. — Rolland donne Totiche comme dim. de « Anne » ?
et RT identifie Tontiche ilvqc « Toinette Antoinette ».
117. Di P. — Mare dé Chaty « maire des Chétifs » (sur l'origine et le sens
de ce mot, cf. Du Gange, s. v. captivare). — La confrérie des Chaty remonte
probablement à la même époque que celle de la Mère Folle de Dijon et des
autres sotties analogues. Originairement établis dans un grand nombre de
villages (Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, n° m; Austrasie,
t. II (1837), p. 160), les Chaty ne se sont maintenus qu'à Failly, village
distant de Metz d'environ deux lieues à l'est. — L'auteur de la Promenade
archéologique au village de Failly (Austrasie, IV (1839), pp. 198 et ss.), donne
sur cette institution des détails circonstanciés que M. de Puymaigre a résumés
dans son recueil de Chants populaires (fe éd. p. 419; 2e éd. t. II, p. 221).
J'y ajouterai quelques traits d'après RT et B (M. l'abbé Vion a été curé des
Queulots à Failly). — La confrérie des Chaty a pour objet de célébrer les jours
gras par des réjouissances sui generis. Ses officiers sont au nombre de cinq :
394 F. BONNARDOT
un maire et quatre conseillers. Si le maire vient à mourir dans l'année de sa
charge, la confrérie est abolie ipso facto : et c'est pourquoi elle n'existe plus
actuellement qu'au seul village de Failly. L'élection du mare se fait le premier
dimanche de Carême; c'est lui qui marie les Vauienattcs (y. c. m. ci dessus), et
qui, le dernier dimanche de son exercice, c'est-à-dire le dimanche gras, préside à la
cérémonie burlesque renouvelée en quelque sorte du supplice de la Xuippe, jadis
infligé aux malfaiteurs par les Sept de la Justice de Metz. Toutefois, au lieu de
faire faire au délinquant plusieurs plongeons dans l'égoût du Champ à Seille,
l'exécuteur ou keiilo se contente d'asperger et, si faire se peut, de barbouiller
les passants au moyen d'un torchon attaché à une perche et imprégné des
matières les plus dégoûtantes ; il vise tout naturellement aux plus belles toi-
lettes, car la cérémonie a lieu à l'issue des vêpres. C'est généralement au
garçon marié le dernier dans l'année qu'incombe le soin de maintenir la tradi-
tion; c'est la charge du keulo, qtieulot, culot (le dernier né d'une portée, en
bourg, clocû), et ce nom est devenu l'appellation ethnique des habitants de
Failly. La malice populaire s'est égayée sur le compte des Onetûots; voy. de
Puymaigre, !"■£ éd. pp. 419 et 455 ; 2e éd., /. c; — Jaclot, Almanach pour 18^4,
p. 48-9, version un peu différente et sans doute arrangée par l'auteur qui dit
ketihts au lieu de keulots, prononc. locale. M. Auricoste de Lazarque, qui
habite non loin du pays des ketdo, publiera bientôt un recueil sur le Folk-Lore
du Pays Messin : le mare dé Chaty, portant la lance au millésime de 1444
gravé sur la hampe, et le keulo armé de la perche au torchon dégoûtant
d'imondices, y figureront au premier rang. — On voit que ce n'est pas sans
raison que notre vertugoy se défend d'inviter à ses noces prochaines {coran U
noce 124), le viare dé Chaty, bien qu'il soit son neveu ; Toty est un joyeux
compère, trop joyeux sans doute, et fiirceur de mauvais goût, puisque son
oncle le qualifie de malestrite kaigne.
121. en P.
122. ie M\
123. Brare. Le langage populaire emploie généralement braire au sens de
« pleurer » , et c'est la seule signification de ce mot à Metz. Il semble pourtant
que l'acception « crier », plus immédiatement voisine de la donnée étymolo-
gique, convienne mieux dans l'espèce, surtout après le vers précédent où le
vertugoy se vante qu'il fera le diable à quatre le jour de ses noces. Un
usage antique voulait que les mariées pleurassent très haut à la messe des
noces ; ce sens serait bien en situation , s'il était exprimé par la vauzenatte en
place du vertugoy. — Pour ces deux vers , RT présenté un système de correc-
tion consistant à lire , au lieu de Je ne vora me , Je ne vran' me f. h. h. = nous
n'irons pas pleurer..., et au lieu de J'ayran, pa DU coran 11 noce, J'iran corr' en
l. n., = nous irons courir à la noce. Mais cela ne satisfait ni à la mesure ni
au sens. — Ne pourrait-on surmonter la difficulté en donnant à hrare la valeur
intermédiaire « se plaindre en braillant »? Dans cette hypothèse le passage
TROIS TEXTES DU PATOIS DE METZ 395
s'expliquerait ainsi : « Je ne veux pourtant pas me désoler si fort d'attendre ,
puisque notre mariage va se faire tout couramment ».
124. pudi P.
126. a premenci P.
127. Baye P. — Dans Flippe Mitonna la même situation se trouve reproduite
dans les mêmes termes :
Flippe :... bage mot. — Ourselle : Vettant. — Flippe : Chten preye (a. III,
se. 3).
129. Hi P. — Lo FAY Stalva « le si fait Stalvat ». — La graphie de notre
poème serre de si près la prononciation (et ce n'est pas son moindre mérite) ,
que j'ai dû renoncer à interpréter, avec tous mes correspondants, fay par « fils ».
Aussi bien « fîls » se dit feu fe (Glossaires), son bien différent de fay ou plutôt
fdi avec l'accent sur l'a (cf. fare hrare et tous les ex. de dipht. ai réduite en a) :
donc, fa f ai sera le fr. « fait », si fréquemment employé comme adj. péjoratif.
Les citations abondent dans la littérature locale; citons seulement dans la
comédie de Flippe Miiono : in s'fa étet (p. 33), in s'fa affront (p. 36) , des sfates
novelles (p. 58), in s fa drille (p. 62), in s fa guéchon (p. 66), sfates effares
(p. 67), etc.; et en dehors de Metz, desfet présents (Noëls, Toul, p. 118); iu
s'vè guignon (Adam, p. 427, patois de Vagney, La Bresse). La fréquence même
de cette expression en a affaibli la valeur première, et s'fait en est venu à
signifier simplement « pareil, semblable », comme dans plusieurs des ex. cités.
Mais ce n'est pas le cas ici , et s" fay (car il faut rétablir l'adverbe si qui donne
toute sa valeur à l'adj.) n'a rien perdu de son acception péjorative. Pour s'en
convaincre, il n'y a qu'à se reporter au portrait peu flatté que le vertugoy fait
de son rival, auquel il ne ménage pas les touches sombres. Je traduis donc :
« le sacré Stalvat ». — Stalvat dér. d'Estienne (?).
131. SECRAiiMENT répond lettre pour lettte au fr. « secrètement » ; cf. v. 40.
132. ver en M'.
135 et ailleurs, koinde kinde. On a vu p. 345 que cette forme répond au fr.
« cuide, lat. cogito ». D'après P, elle correspondrait aussi à « compte, computo ».
Les moyens de vérifier cette assertion me font défaut, et je ne la signale que
pour mémoire, puisque « cuide » est satisfaisant de tous points.
133. Enhonchié, enhoncher Lorrain, anhonche (-chcii) Zéliqzon, Rolland,
ahonchi Adam, « empoigner, encocher, serrer, mettre dedans avec force », se
rapporte sans doute à enosciner « faire une hoche, une entaille ». Faut-il prêter
à ce mot un sens erotique? C'est peu probable, étant donné l'esprit général
et le ton du poème plus grossier que sensuel. Enhonchié en meriege une fille,
c'est simplement la prendre à femme.
136-142. Sept vers difficiles et obscurs, passage dont je ne suis pas maître,
dont le sens décousu ne se rattache ni à ce qui précède ni à ce qui suit. Y a-t-il
interpolation ou lacune d'une ou deux paires de rimes ? Il ne faut pas non plus
compter sur la ponctuation pour faciliter l'intelligence de ce morceau. Voici ce
que j'en puis saisir : Pour s'attirer la préférence sur son rival, notre Vertugoy
^(^6 F. BONNARDOT
énumère à sa Vauzenatte les avantages de tout genre qu'il peut lui offrir. Tout
à l'heure il fera son portrait physique et moral qu'il mettra sous un jour plus beau
que celui du s'fait Stalvat , ainsi que cela est bien naturel. En vrai campagnard
à l'esprit pratique plus que galant, il commence son énumération par l'étalage
de son opulence relative ; il s'agit vraisemblablement des produits du sol, d'une
récolte, d'une cueillette de fruits dont il lui donnera tout à son gré. Mais le
détail ne m'est pas clair. — 136 à vioin ton dré ; drè « drap » au sens spécifié
de « serviette ou tablier ». Anicne (apporté) ton tablier (ton étant ici explétif
comme son dans so ne pié 16); mais amoin n'est pas régulier comme impér. de
« amener »... — 137 « et certes (alors, dans ce cas), tu auras des gironnées »,
c'est-à-dire plein ton giron, en abondance, autant que tu en voudras. Girounêe
girnée, environs de Toul, la contenance d'un tablier, d'un r'jon (Nomeny). — 1 38
« encore (terme d'affirmation, car, oui bien) en avons-nous (en ai-je) plus de
deux rez ». Au pays messin et toulois, le rc\ ou ré est une hotte en sapin ;■
fevîns des r'jins bien miirs plien des hatfs è sèpin (Le Beteille au chaiicid, dans les
Bucoliques messines, p. 129). — La contenance du rez est de 40 litres ; connu aussi
sous le nom de tendelin (Boucq et environs de Toul), c'est l'unité de mesure
pour le vin. Le ré sert aussi pour la cueillette et l'apportage des fruits. — Dér.
resal resau , fréquent dans les chartes de la Vôge ; rasicre en Flandre. Du lat.
rastim « plein à ras, à rez ». — Dans la description de la vendange (vandome)
en patois d'Augny, à l'ouest et près de Metz, Zéliqzon fait mention de la hotte
et du ré (p, 61 et 62), qu'il donne justement comme synonymes dans son
glossaire : re = hgt' oder Traglnïtte 40 Liter enthaltend. Par quelle inadvertance
donc a-t-il laissé subsister dans la traduction de la Vandome (p. 62) une erreur
aussi grossière qu'inexplicable? Voici le texte : « Les vendangeurs ne gagnent
pas tant que lé p'tou d'hot ou byen lé su ke pouf lé rè (je résous sa graphie en
caractères ordinaires) ; et voici la traduction : « que les porteurs de hottes ou
bien ceux qui portent les rats » ! Et de même à la phrase suivante : « An pouf
lé rè d'sus V chei dan dé keuveV..., on porte les rats sur la voiture dans des
cuves »! ? — Au reste , cette description de la vendange est un des morceaux
dont la traduction laisse le plus à désirer. — 139 « Quand tu les aurais (ou auras)
bien endourè ». Ignorant ce dont il s'agit (des fruits?), je ne sais comment
rendre ce mot. B traduit par « odorer, flairer ». Le sens « endurer » ne paraît
pas s'adapter au contexte ; et d'ailleurs il faudrait andeurié Jaclot , andoeryeu
Zéliqzon, § 55 et gloss. Ce même verbe endcurié m'est donné par P au sens
de « ranger, arranger » ; et il est remarquable que Zéliqzon le traduit par
ausstehen qui offre précisément la double acception de « ranger, étaler des mar-
chandises, — souffrir, endurer ». Je n'y vois point clair, et encore moins au
vers suivant. — 140. Dé lanhambé danchié m'amie. B traduit délibérément
« de les avaler et d'en chier ». Sans 'accepter cette version, motivée unique-
ment par la consonnance du second mot, je n'ai rien à mettre à sa place.
Rolland a consigné anhambeu « enjamber, faire de grands pas » , qui se retrouve
dans envamher « pousser », vambe « poussée » (Chalvrainnes en Bassigny).
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 397
Mais qiiid ad rem? Si l'on était sûr qu'il s'agît de vendanges (ré, hotte à porter
le ra.\s\n),lanha))ibétt danchié pourraient peut-être designer des espèces de plants.
— En dernière heure , B donne , sans la certifier, pour gerondé la traduction
« pomme de Hambourg, Rambure », sens qui s'accorde avec la mention des
« poires d'angoisse ». Il s'agirait donc de fruits du verger, dont lé lanhamhé et
U danchié seraient des espèces à déterminer. — H confirme le sens « pomme
de Ranibour » et mentionne lanhamhé et danchié comme étant le nom de deux
variétés de poires, auj. inconnues ou autrement dénommées, ces termes
n'existant plus que comme un vague souvenir dans la mémoire des anciens du
pays. — Enfin gerondé peut-il être apparenté à l'espèce de pommes, dite
^eroldinga dans les Capitulaires de Charlemagne, Giraudete pomme-poire, citée
par Olivier de Serres (1608), Giradotte citée par Lectier d'Orléans (1628)?
Cf. A. Leroy {Dictionn. de Pomologie, Pommes, I, pp. 16, 23, 24).
142. Poire d'angueuche (angenche M') ; cf. 106.
143. Staîiia M'.
143. Ambeuche Lorrain, amhehhe Adam, dhchh Rolland, est expliqué par
« individu maladroit, embarrassé de rien, qui empêche les autres au lieu de les
aider », et comme l'on dit en argot parisien « un empêcheur de danser en
rond ». — Lorrain cite le v. fr. amboincQ), et rapporte cette locution de
Rabelais « empesche de maison ». — La traduction exacte de cet ode ambeuche,
en patois bourg, serait : c'peut ampije , de ampijai « entraver ». — Le Dict.
wallon donne en subst. ambêche « vase, espèce de vase ». Y a-t-il quelque
rapport entre le subst. et l'adj. ?
148. Rachat (l'achat P); du germ. hrock, v. fr. rochet rocquet et sans doute
aussi frac froc ; s'est maintenu dans les patois lorrains : ivchot rechat rouchot au
sens de « frac », Adam. A Metz rechat rchat désigne auj. l'habillement en
général; cf. ci-dessus 58. Plus anc, le r'cha était proprement l'habit de cérémo-
nie en forme de bandes de lard, Lorrain. Le Diction, wallon le définit ainsi :
habit de toile à l'usage des gens de campagne et des manœuvres ; on l'appelle
aussi rouchet. C'est cette dernière acception qui convient à notre texte.
149. choiïeu M'. — Pichat. Sur le sens de ce mot, mes correspondants ne
sont pas d'accord , les uns le traduisant par « petit doigt », comme dans la
forraulette enfantine bien connue, et les autres par « urine, pissat », qui n'est
cependant consigné dans les glossaires que sous la forme féminine : p'hhotte
Adam, pec'hatte Lorrain, := fr. « pissotte » ; pciichiaye Jaclot « pissure » ; peuchrè
Zeliqzon, p. 49, « pissat de St-Médard, pluie » ; pchhàr (Almanach de i8yy),
même sens. La difficulté est encore augmentée par l'homophonie de choiiè
« essuyer » et chaûé « laver », dont le son est sensiblement identique; cf. chez
Adam, p. 340, s. v. « laver », une liste abondante de formes qui oscillent entre
chàûuer, hhamuet..., châoé, chaiiouet; Rolland : hhono « laver», hhuo « essuyer »;
Lorrain : c'hauiuéet c'houé •,]a.c\ox : chomuè et choiuê; et de même Zéliqzon, p. 90.
Quelle traduction adopter? Faut- il lire : « il s'essuyait de son petit doigt », ou
bien « il se lavait de son pissat » ? Mais chauè « laver » exprime spécialement
39^ F. BONNARDOT
l'action de « lessiver, faire la lessive », chauè U houaye (chouyè, chawè dans
Puymaigre, II, 221, 224) ; d'où c'hawerasse, chowrasse, et dans les anciens textes
xoiiiucresse xaiiwerasse xawerasse « lavandière ». Rolland donne encore hhôil
« banc à lessiver ». Il faut donc rejeter le sens « laver », d'autant plus que
ce ne serait pas une opération facile au cas présent, pour adopter l'explication
de RT : « In pichat , c'est le linge que l'on place sous les enfants pour
recevoir leur urine, pih'hate. Par extension, in pichat (piFInt) c'est le pan de
la chemise exposé aussi à être mouillé de la même façon. » C'est bien ici le
sens : « et s'essu3'ait avec le panne de sa chemise ». — Dans ce vers, ainsi que
dans quelques autres qui suivent, le Vertugoy noircit le tableau à plaisir afin de
dénigrer son rival et de le représenter comme un objet de dégoût sous les
yeux de la fille qu'il convoite pour lui-même. N'est-ce pas là un sentiment
bien humain !
1 50. Tant M'.
151. STRON sans Ve prosthétique, ainsi qu'il est d'usage dans notre dialecte
(cf. à la note précédente chouè, anc. xuer = {r. essuyer). L'^ aussi a disparu, et
estron, étron se réduit à tron; cf. le juron Trou de Dieu sous le v. 59. Chan
Heurlin, faisant l'éloge de sa fille, dit que dans ht jeuiînire on ne ireuvereu me
in tron (chant IV) ; — stron est aussi la forme du wallon : cf. la citation de
la p. 350, note.
] 54. BASLÉ pour baceller « faire l'amour aux filles » (Diction, wallon'), « courir
fille » B, et c'est la traduction que j'ai adoptée contre RT qui penche
pour « se baller, se ballader », terme de refus employé pour renvoyer quelqu'un
ou ne pas l'agréer quand il se présente : qtiil elleusse so haslè eyou ! Mais je
doute que ce soit le même mot que haslé de notre texte , à cause de la cons-
truction pronominale so haslè, tandis que haceller, baslè est parfaitement en
situation. L'objection de RT ne repose d'ailleurs que sur ce que baceler (de
bacelle) se prononce avec le son doux haieler, qui, à mon avis, a pu dériver
naturellement de bds'-lè.
156. Saigu; mot inintelligible. Le contexte impose le sens « vigoureux,
sain, ragoûtant », cf. le v. suivant, « qui sent bon ou du moins qui ne sent pas
mauvais » comme le Stalvat. Mais quelle est l'étymologie ? Il ne faut pas son-
ger à securus « sûr, discret », qui a donné hhur. H identifie saigu avec saiju
« sage, scientioux » ; — V interprète par « séveux », vert et en sève. — Dans
un conte en patois de Fraimbois, je relève seioçous « choisis, experts » (Adam,
p. 448). Et c'est tout.
157. santamne M'.
161. men P.
163. AscHiÉ; cf. aacier acer Lorrain, aachier (Diction. îmllon), « attirer par
des minauderies, agacer, faire la coquette » P ; bressaud aukhe aukhé « amorce,
amorcer » V.
165. je M'. — Vely « velu ». Le Vertugoy détracte son rival qu'il représente
comme peu ragoûtant pour une jeune fille : il sent mauvais, il a par moment la
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 399
foire, il n'est pas si bien membre que moi, et autres caractères physiologiques qui,
au dire de RT, ne cadrent pas avec l'idée qu'on se fait généralement d'un homme
au « ky velu ». Et par tant il incline à chercher du côté de « veule », affaibli, sans
force ? — Mais si l'on donne à vcly le sens de « couvert de poils par effet de
l'âge », n'arrivcra-t-on pas à reproduire la même image ? En outre, cette
interprétation aurait l'avantage de renforcer notre explication defayStalva 129,
puisque la traduction par « fils », que nous avons rejetée à priori, serait encore
moins acceptable s'il s'agit, dans l'espèce, d'un homme arrivé à l'âge mûr, qui
a je to h ky vely ! — Au reste, ce passage est difficile, et les deux vers suivants
ne se laissent pas entendre complètement.
166, ATTY BIEN JAILLE ; OU : « est-il bien jeune »? ou : « et tu es bien jeune » !
je ne sais. — Sur atly cf. 19. — Lorrain : ati, façon, cérémonie ?? — Jaille a-t-il
bien ici le sens de « jeune » comme dans 98 ? (pour la forme jaille = jane
patois, cf. jaktri et jonetri 21.) Si oui, notre explication de vely par l'effet des
ans serait confirmée par l'opposition entre le déjà vieux Stalvat et la jeune
demejale, trop jeune pour ce Icy vely.
167. No P. — PA JAILLE (py — et pyfo). On voit que le contexte exige le sens
de « plus vigoureux, plus robuste, plus viril » ; mais comment rendre compte de
la forme ?
171. Anvy subst. verbal de envier « mettre enchère, surenchérir ». Le vers :
l'on perreu d'en' hetin anvy s'interprétera donc : « tu le prendras autant que tu
voudras, à tout ton désir ». — Zéliqzon ne paraît pas connaître ce mot, qui
s'est maintenu dans le patois , et qu'il confond avec e7ivie = invidia. Un pas-
sage de le Vanâonie porte, p. 61 ; « Les vendangeurs se hâtent, i von d'anvey^
po vceur... », avec la traduction : « ils vont d'envie pour voir... » ; et au glossaire,
ce mot est interprété tout à la fois, par Neid et par Lust, « envie et envi ».
175. CowiGEREu. La désin. est du conditionnel, alors que le sens appelle le
futur : « tu te tairas », comme au v. 139 erreu a auras ». On a déjà remarqué
au v. II anvacu, forme d'imparfait pour le parfait défini. Ce dernier temps
manque dans la plupart des patois, qui y suppléent ici par l'imparfait , là par
le parfait indéfini; cf. Adam, pp. 11 8-1 20. — Cowigereu représente le v. fr.
coiseras. Les textes plus modernes donnent ce verbe sous une forme plus
réduite coujier ou couji : coiijanne « taisons-nous » (Flippe Mitonna, acte I,
se. vu); couchiè cotijiè, Jaclot; coujier, Lorrain; couhieu couji coiijié, Rolland ;
coin couchi couaicgi cotiser , Adam, p. 374; bourg, couyai.
177. Baichaire. Je divise en haich'aire, faisant du premier mot l'impér. de
baigiè (page 127) « baiser », et voyant dans le second l'interj. are ari hare;
allons! Hare est un cri de charretier pour faire mettre ses chevaux en mouve-
ment. Baich'aire « baise-moi, allons, vite » ! — Bat pour bd est le subst. verbal
de bagié.
178. Kam a fo « comme il faut ». La not. fo = faut (lat. fallit) m'a fait
longtemps rejeter cette traduction, à la place de laquelle je n'avais d'ailleurs
rien à mettre. Au lieu de fo, j'aurais voulu fâ (cf. aire : autre, atnosne :
400 F. BONNARDOT
aumône). Mais l'analogie de foleu fohi, où la persistance de / a amené le pas-
sage de a en o, a déterminé fo à la 5^ ps. sg. de l'ind. présent. Le début d'un
conte en patois d'Augny offre plusieurs formes de « falloir » : Chan, i 11 Jd «'
dcumholle, i foré F t'' oletiss' no cherché yeiin'... — Jeu frâ le Icomisyon kom y fô
(Zeliqzon, p. 56).
179. gij P. — Ce vers m'est obcur. IFoy est-il le masc. de woite 166, « sale,
souillé? )) (cf. Lorrain tuaite, Rolland ouète, Zeliqzon wet; d'où ouèiene,
ouèteiiereye « ordure, vilenie », oiieitcnè « sali »)? C'est peu probable au cas
présent. — Une autre interprétation consiste à faire de u<oy l'impér. de « voir »,
et en effet ce verbe se rencontre aussi souvent noté par w que par v simple
(cf. ivûinnent, 84). — Ou bien encore faut-il donner à ivoy la valeur de
l'affirmation « oui »? — En somme, tout cela est peu clair, et tuoy reste
presque aussi obscur que hoûoy du v. 65. — Une dernière hj'pothèse : « Et par
Dieu ! oui ! et si j'y viens (quand même j'y viendrais) sur ton museau et sur
tes lèvres avant la Pentecôte.... voilà-t-il pas une belle affaire, de consé-
quence » !
180. GRiGNAT. POTTE. J'ai déjà fait remarquer que notre poème n'a rien
d'erotique; il faut donc prendre les mots dans leur acception naturelle et
physique. Ici grignat, dim. de groin, gron, est synonyme de me^è 178; et potte
désigne les lèvres de la bouche, quand on ne distingue pas nommément la
lèvre supérieure ou la lèvre inférieure (RT) . Donc lé potte (les pottes) n'a rien
de commun avec le potta italien, dans la réponse de la Vénitienne : Me^\opotamia.
Le patois n'a pas autant d'esprit, ni surtout de cet esprit-là. — Toutefois, la
mention de la Pentecôte au vers suivant rappelle à V le dicton populaire
« Faire Pentecôte avant Pâques », dont l'application donnerait à notre passage
un sens graveleux.
184. Aynwie P.
185. Da-Grige (da-ginge F). Rolland seul a noté cette expression sous la
forme dâgrlhh ou d'àgrlhh, au sens de « soit , d'accord , n'importe , cela m'est
égal », sans indiquer l'origine ni le sens primordial de cette locution, que RT
détermine comme suit : Dà, Grige ! — Dàest le cri dont se sert le conducteur des
chevaux d'une charrue pour faire tourner le cheval de tête, le cheval de cordeau,
quand, un sillon étant tracé, on fait tourner l'attelage pour revenir en arrière
et tracer la raie suivante. Grige, c'est h nom du cheval qu'on interpelle, la
Grise! — c'est la Grise qui est le cheval de cordeau. — « A gauche, la Grise 1
Nous sommes au bout! c'est fini » 1 Da Grige! — Ce cri, répété à chaque
instant par le conducteur de l'attelage, est passé à l'état de locution prover-
biale, et s'emploie encore : Dagrige! pour dire que l'on quitte la partie.
De son côté, H m'adresse une application usuelle et pratique de cette locu-
tion : « Encore aujourd'hui un jeune homme qui va voir blonde monte sa grise
jument; et quand il a reçu mauvaise réponse, il dit: « Eh bin ! da, Grise
(tourne bride, ma jument) ! — Da-grige ou da-grih'e, demi-tour ».
Cette explication s'adapte parfaitement au vers terminal du poème. Le Ver-
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 4OI
tugoy impatienté coupe court A son long monologue — il faut bien en finir —
et pose à la Vauzenatte l'ultimatum suivant : Aime- moi si je suis à ta guise,
Ou, si je ne te plais pas, brisons-là, n'en parlons plus. Va de ton côté et j'irai
du mien. Bonsoir! Da-Grigel
LA FIAUVE.
1. alli P. irowé M' . — Robaite doit se prononcer Rohàte. On sait que ce
péjoratif du nom Robert a été appliqué dans la littérature épique ■\ un géant
sarrazin , rival de notre Roland.
2. MoNTELLMATE. Le nom de la ville de Montélimart est ici d'un effet assez
comique. Indépendamment des exigences de la mesure et de la rime, ne
pourrait-on expliquer sa présence par le souvenir persistant de l'un des plus
célèbres évêques de Metz, Adhémar de Monteil, qui siégea de 1327 à 1361?
Parmi les importantes entreprises qui remplirent ce long règne (cf. notre
art. sur ce prélat dans la Grande Encyclopédie, I, 556), l'opinion commune lui a
attribué la reconstitution de la cathédrale de Metz (Aug. Prost : la Cathédrale
de Meti, 1885, p. 203). Grand batailleur et grand constructeur, l'évêque
Adhémar, que les chartes contemporaines dénomment Aymar Eumair, jouit
d'une grande popularité de son vivant ; et la mémoire de son nom lui survécut
longtemps. Aymar était issu d'une ancienne famille du Dauphiné qui tenait en
fief, dès avant le x^ siècle, le domaine dit Montilium-Adhemari ^ ou Montéli-
mart, Montelimate de notre texte.
^. deivaté M'. — Taxe « tartes ». La tarte est la friandise nationale des Messins.
« Le pays de Metz est la patrie de toutes les tartes aux fruits », s'écrie avec compé-
tence l'auteur de la Cuisine messine, en sa partie troisième qui traite de la Cuisine
folk-loriste du pays messin, pp. 150 et s. Les différentes espèces de tartes y sont
énumérées, depuis la tate au m'gbi (frein'gin, fromage) jusqu'aux tates choch'
(sèches), toutes délicatesses qui sa bâclent et s'cuiient évaucé d'eune fcçon qu'an
n'confiaJiiy me èyou. Mes impressions personnelles confirment le dire de
M. Auricoste de Lazarque, qui nous parle aussi des watè (wMie), p. 183, et
des poires Masses (piasses, en biassi) dont il est fait mention dans la Givsse
Enivaraye.
4.-eime P. — Kouate « quarte », mesure ancienne, était la quatrième partie
du setier pour les liquides, et du rezal (voy. ci-dessus ré, 138) ou muid pour
les grains. La quarte était évaluée à 4 bichets et plus anciennement à 80 Gou-
pillons, ce qui équivaut à environ 66 litres pour les grains. Pour les liquides,
sa contenance était de 5 litres et demi, rasade bien suffisante pour se donner du
cœur (vers /).
6. Ranipet. ennoun P. — Rampèt conserve ici l'acception primitive « grimper,
gravir, monter sur » , qui s'est maintenue dans angl. to ramp, dans notre
rampe d'escalier, et dans plusieurs patois où le lierre grimpant se dit rampe
MÉLANGES. 26
402 F. BONNARDOT
rempà; rampan rainpiiiè, grimper (vocabulaires patois messins et lorrains), ainsi
que dans le style héraldique : lion i-ampant.
6. LiATE « Liarde », nom de la couleur de la robe de la jument, qui sert à
la nommer elle-même; cf. grige ci-dessus 185. — La couleur liard (liât
Lorrain, lia Rolland) tire sur le gris-blanc, le gris-pommelé.
7. DRAWEfém. de dry 16, « drue », au sens de « dodue, luisante de graisse».
Le commentateur lorrain de Rabelais, Le Duchat, mentionne qu'on dit d'une
viande tendre et succulente : Elle est d7-ue (livre I, chap. 4). Jaclot donne dru
fém. droiue « tendre, mou ». Lorrain a le dim. druyat « un peu mou, tendre,
gras ». Zéliqzon : draiiyol druyâ : iveich. Rolland : droya-yat\ dreuyo~ot' « qui est
à moitié gras, qui commence à engraisser ». — Pour la désin. féminine, -aive -owe
est l'équivalent local du fr. -iie : cherroiue « charrue » , roice raiïe « rue » ,
d'chandmue « descendue » ; et de même tous les part, en u ont le fera, en awe oiue.
S. Stacqiieur M'. — Staqmiit et stacquêt 2^ se rapportent au même thème que
schtaquè ci-dessus 15. — Pos traité P.
5. Ellemin. J'avais d'abord pensé à rattacher ce mot à hennequin helquin,
dans la mesnie helquin ou chasse sauvage dont la légende subsiste encore en
Vôge et sur les bords du Rhin. A Dompaire (Vosges) niesniehelqiiin, ronde
d'esprits malins, sabbat. — RT suggère une traduction empruntée au parler des
forestiers-bûcherons : elkniin est un feu qui s'allume au bois et court sur le sol.
L'image serait assez juste. — B traduit par « ennemi », et RT se rallie à cette
explication : Liarde courait plus fort que ceux qu'elle poursuivait, dont certes
Mangin vint en la mêlée... — Bonne interprétation pour la forme (cf. ciihnis
dans Flippe Mitoiio, acte III, se. 12), mais non pour le sens, qui est « ennemi
des hommes, diable », si ordinaire en v. français. Cela résulte clairement
d'un passage du Dialogve facétievx qui est à citer. Le gentilhomme, s'exprimant
par figure , parle du loup ; le berger n'entend pas ce langage de rhétorique
et se figure qu'il s'agit de la bête en chair et en os. Le gentilhomme reprend ;
On dit en commun proverbe, i'ay vcn le Loup,
C'est l'enemy, l'entend-tu à ce coup.
Le Berger. — L'ennemy dia, dey no veule hien aydié
Vou palo dou diale...
Ma fou, je m'en va, vou me ferin tanto douté
De dire qu'on voy l'ennemy fu d'enfé.
Le gentilhomme lui explique que l'ennetni c'est les gens-d'armes qu'on voit
de près alors qu'ils sont en armes. Et le berger de s'écrier :
Ah ! de pa dey hoyove dou lou celct
Ico do elemi; je ne savoye ico celet.
« Ah ! de par Dieu ! est-ce là ce que vous entendez par le loup et encore par
V ennemi } ]e ne savais pas encore cela » (p. 29-30). Par où l'on voit clairement
que, dans l'esprit et le langage populaire du temps, ennemi elemi désigne le
diable. — Voy. Godefroy s. v. Hellequin, où l'un des exemples donne Herkquin
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 4O3
en synonyme de Satan. — En dernière analyse, cependant, comme la mention
de « Satan l'ennemi ou l'aversier » s'applique toujours à une action morale et
non pas physique (telle que celle de courir à la poursuite de quelqu'un), je me
rallie à l'acception de « ennemi » pris au sens propre, c'est-à-dire dans l'espèce,
les Sarrazins.
5?. Ceite « certes » ; corr. çate pour la rime, faute unique dans tout le morceau.
— L'emploi de cet adverbe comme explétif est très fréquent dans le langage
populaire ; la Grosse Eniuaraye en offre des exemples nombreux ainsi que de
son composé « acertes » esceite 172. — La forme çate, exigée par l'assonnance,
se disait couramment et concuremment avec ceite; dans le Diaîogve facétievx,
(p. 25) cate (sic) je n'y veume aie (à la guerre); saite set dans Phîippe Mitonna;
Adam (p. 217) relève les formes çates dates , à côté de cètes dettes. Et son usage
s'est maintenu dans le parler actuel, témoin le fameux diaon en patois de
Gérardmer :
Se c' n'ir' de Giromouè, steu co qiièq' pou Nanceye,
Le Louraîne en sera cet' ré.
10. lACQUE. Je ne pense pas qu'il s'agisse ici du vêtement en peau rem-
bourrée qui se mettait par dessus le haubert, et qui du costume militaire a passé
au civil sous la forme dim. « jaquette » ; et je vois avec H dans iacque le repré-
sentant du lat. aliquid, dial. et patois alques auques, iaque, iatique, iek, ac... au
sens général de « quelque chose, ceci, cela ».'^Dans le recueil de M. de
Puymaigre : II, p. 257 : J'vidons la chobinette — J'mengeons co iac étou; p. 233 :
fereu mcchou (mieux) — Eté galon — Ou'd'aveur ac en lé dans mes chawous, où
il s'agit de cornes... — D'ailleurs, le jaque est un vêtement et non une arme;
et d'autre part l'image du tanneur Mangin pourchassant les Sarrazins, armé
« d'un grand chose « (iacque), cadre bien avec la donnée burlesque de la Fiaiive.
12. dolet. guirat P.
i^. massue M'.
ij. Ravadé, litt. « ravauder « au sens secondaire de « maltraiter en parole,
puis en fait » (cf. Diction. d'Etymol. de Scheler), signifie ici « tailler, trancher
à tort et à travers, fendre dans le tas », ou mieux par ironie « raccommoder,
repriser ». Il n'y a pas lieu à rapprocher ravader de raver rawer, courir de
nuit , Lorrain , raueu courir les filles , Rolland ; bien que Jaclot donne à
rèvaudé la double acception de « maltraiter, rôder, chercher partout », rèvaudd-te
« rôdeur, qui cherche oii il n'a point d'affaires ». Vôgien : ravotte rabâchage,
conte, Adam, et cf. Haillant, p. 487-8.
i/. salades P.
16. ladye P.
17. quatte P.
17-ip. Ces trois vers font sans doute allusion à une anecdote locale, à une
aventure personnelle, dont ni mes correspondants ni moi n'avons pu trouver
la genèse. — L'expression haii-de-carte désigne probablement les chefs, les
^
404 F. BONNARDOT
têtes de l'armée ennemie ; mais qu'est-ce que le haut de cornemuie ? J'ai cherché
en vain l'explication dans les traités techniques sur les jeux de cartes, les
tarots et la cartomancie... — Dans cette Fiauve récréative, il faut faire sa part
au génie individuel, à la verve de l'auteur qui s'épanouit en des comparaisons
et des personnalités dont la clef est perdue. — Waramhau d'Abenne, personnage
et lieu inconnus. Adam donne oueramhcau « fil de la Vierge «.
20. fleustent P. trety M'.
22. SoMMATE « assaisonne », que je rattache — faute de mieux — à un
inf. sanmatrer « mettre en saumure ». — Adam donne saunier « flairer », et
Lorrain et Rolland saumu somu « stupéfié, interdit » ; encore chez Lorrain
soiiierter « labourer les somars »; mais aucun de ces sens n'est satisfaisant. La
rime s'oppose à l'interprétation « assomme » ou « assommait ». — Si de
somerter, labourer, on pouvait passer au sens de « retourner, renverser (la terre
au soc de la charrue) », cette acception dérivée serait bien en place : il les
retourne — comme une salade — avant de les manger... Et ce dernier sens,
non moins que celui de « assaisonner » s'accommode bien avec le vers suivant,
dont le ton grotesque, rapproché du vers 24 au souffle vraiment épique, produit
un contraste de grand effet.
2/. Eddet, V. fr. adès, que la Grosse Eniuaraye note aide 65, edet 76, 145.
26. MAQ.UE, V. fr. maisque maiques, mak ci-dessus 99, se dit encore dans le
patois vôgien : meque « seulement » (Jouve, Noëls).
27. Le M".
28. apri, fa P.
2Ç). houé M\ — La mention du « Roi de Hongrie » a pu être suggérée à
l'auteur par la publication récente d'un poème local intitulé : L'Adiev aux geiie-
revs seignevrs Gentishomes et soldats allans en Hongrie contre Je Turc... (au siège
de 'Q\ià€),par Alphonse de RamherviUers..., qui fut imprimé à Metz par Abraham
Fabert en 1597, et réimprimé en partie dans un autre ouvrage du même
auteur (les Dévots Elancemens) à Pont-à-Mousson, en 1603. — Dans le Journal de
la Soc. d'archéol. lorraine, mars 1885, M. le baron de Braux a donné une note
bibliographique sur ce poème, lequel, vraisemblablement, a pu venir à la con-
naissance de l'auteur de notre Fiauve.
_jo. On-san fit enterré; corr. ons an. L'5 caractéristique du sujet est resté
dans le patois on^ « on », qui gouverne le verbe au pluriel : an:( an « on a »
Rolland, et cf. Adam, p. 98. — Cette syntaxe est ordinaire dans les Chartes dès
le xiye siècle.
^0. Benate ; « henaistres ou henadcs sont deux paniers qu'on fait porter au
cheval (Diction, roman), des cacolets ». Roquefort relève les formes hanaste
hanastre benate; Boiste, bannate, benate et benaton. Le patois actuel connaît
bcnade bcnatons, bât de l'âne et panier suspendu au bât, Adam ; banade bainade,
Lorrain. — Toutes ces diverses formes dérivent de benne banne « grand panier ».
^2. Quatteuë M\
33. J aét. gaulate M\ — Jayet chante lo jau « Coquelet chante le coq » ;
TROIS TEXTES EN PATOIS DE METZ 405
manière plaisante d'indiquer que l'auteur de hjlave sait à l'occasion enfler ses
pipeaux et s'élever au genre noble de l'épopée. Cette métaphore rentre très
bien dans le ton du morceau qui mélange, à doses égales, le sérieux et le
bouffon.
^4. Cola je m'en revin, expression qui équivaut à dire : « Et, maintenant,
je reviens à mes moutons, je retourne à mes affaires, Gros-Jean comme devant ».
C'est une formule finale, par laquelle le conteur prend congé de son auditoire.
Les Contes populaires lorrains, publiés par E. Cosquin dans Romania (tomes V-X),
offrent mainte formule analogue; cf. principalement contes no^ 3, 4, 27, 35,
42, 45, 54. Un conte en patois messin d'Augny se termine ainsi : C'est fait,
Coîasl (Zeliqzon, p. 60). — On sait que le nom de Nicolas, avec ses nombreux
dérivés, constitue le sobriquet ethnique des Lorrains ; aussi Rabelais, qui a séjourné
à Metz, n'a pas manqué d'intercaler ce nom dans l'un des emprunts qu'il a
faits au patois messin : Colas m'faillon ; c'est ainsi que Dindenault interpelle
Panurge lui marchandant un de ses moutons {Pantagruel, 1. IV, chap. VI).
34. Flaue, litt. « fable », a le sens de « conte, historiette » ; Jadoi Ji a uve
fliauve, Yerronaisfiove, Lorrain Jiauve, Rolland /ôv', Zeliqzon fjôffyâw, Oberlin
fiaoue. Le dernier des contes publiés parE. Cosquin (no 73, RomaniaX, 560) a
pour titre : la Flave du rouge Couchot « le conte du coq rouge ». — L'épenthèse
de / {flahula pour fabula) est générale pour ce mot dans les divers dialectes ;
toutefois les lexicographes ne connaissent pas le primitif /at'i?, mais seulement
son dér. flavelle (cf. Godefroy, s. v. Favelé), bien que flave ait existé. En voici
un ex. : Li mauvais m'ont raconteit flaves et mensonges, avec la var. faubles et
frivolles (Le Psautier de Met^, ps. CXVIII, 85, tome I, p. 347 de notre édition).
Parvenu au terme de ce long travail, j'ai le regret de constater
que mes prévisions (p. 354) ne se sont pas complètement réali-
sées et que les difficultés du texte n'ont pas encore été toutes
surmontées. En vue d'une refonte ultérieure, je prie les roma-
nistes et patoisants qui liront ces pages de m'adresser leurs
observations critiques; je les recevrai avec reconnaissance. Telle
qu'elle est, imparfaite par le manque de temps et les exigences de
l'impression, puisse cette étude n'être pas jugée trop indigne du
Maître auquel elle est respectueusement offerte.
DUELOS Y QUEBRANTOS
Par a. MOREL-FATIO
Quiconque a lu Don Oiiichofte en espagnol connaît cette locu-
tion qui désigne la nourriture que le bon chevalier de la Manche
avait coutume de prendre les samedis ordinaires de l'année, et
sait combien ces deux mots ont exercé l'érudition et la sagacité
des commentateurs.
Les premiers essais d'interprétation de duelos y quehrantos , il
faut les chercher chez les vieux traducteurs de Don Quichotte, car
les Espagnols n'ont pris soin d'élucider les passages difficiles de
leur plus célèbre roman que tout à la fin du xviii'' siècle, à
l'instigation pour ainsi dire des Anglais et après que le Révérend
John Bowle leur eut ouvert la voie par la publication de son très
utile commentaire qui parut en 178 1.
Commençons par César Oudin, dont la traduction de la pre-
mière partie de Don Quichotte date de i6ï/[.\ Oudin traduit :
« des œufs et du lard. » Après lui, le Florentin Lorenzo Francio-
sini, qui publie sa version italienne en 1621 ou peut-être même
un peu plus tôt, met : « il sabbato, frittate rognose, » et ajoute
en marge : « Si noti che in Spagna è permesso. Frittate rognose
sono persciutto (c'est-à-dire pre- ou prosciiitto) fritto con huova. »
Dans son Vocabolario espahol e italiano -, le même Franciosini
répéta son explication en l'étendant un peu : « Corner duelos y
quebrantos è un modo di dire straordinario, e vale mangiar délia
1. Voyez, sur cette première édition de 1614, un article de M. Karl
WoUmôller dans les Gôttingische gelehrte Anieigen du ler avril 1885.
2. Venise, 1635, 2^ édit. corrigée.
408 A. MOREL-FATIO
carne secca con dell' huova, che in Firenze diremmo mangiar
délie frittate rognose. » Ainsi, ces deux anciens traducteurs sont
d'accord, soit que le second ait copié le premier, soit que, indé-
pendamment l'un de l'autre, ils soient arrivés au même résultat;
tous deux pensent qu'il s'agit d'un mets composé d'œufs et de
lard ou de jambon ^ L'Académie espagnole, la première fois
qu'elle eut à examiner cette locution obscure et à en déterminer
le sens, donna à peu près raison aux traducteurs étrangers; mais
elle localisa l'emploi de duelos y quebrantos , l'attribuant au seul
parler de la Manche : « Duelos y quebrantos llaman en la Man-
cha d la tortilla de huevos y sesos, » c'est-à-dire une omelette
d''œufs et de cervelle, et elle ne cite que le passage de Don Qui-
chotte^. Depuis, l'Académie a changé d'avis; nous y reviendrons.
Pour l'instant, il suffit de remarquer que jusqu'ici traducteurs
ou lexicographes n'ont pas pensé que les mots duelos y quebrantos
dussent s'appliquer à une nourriture exclusivement réservée au
samedi, un des jours de la semaine où l'abstinence est, sinon
prescrite, recommandée par l'église d'Occident. Seul, Franciosini
laisse entendre qu'il connaît une coutume d'Espagne qui permet
de manger ce jour là le mets dont il donne la description.
C'est cette coutume, d'où ont été, en effet, tirés ces duelos y que-
brantos, qu'il convient d'étudier d'un peu près avant de montrer
comment la locution a pris naissance et à quelle idée elle répond.
L'usage établi en Castille, et qui consistait à ne manger, les
samedis ordinaires, que les extrémités et les entrailles des animaux
(^grosura), usage tenu pour une demi-abstinence, est bien connu ;
il est attesté, à ma connaissance, dès le commencement du
xvi^ siècle, surtout par des étrangers, ce qui se conçoit aisément,
les indigènes ayant moins de raison de noter une pratique qui
leur était familière. En 1501, Antoine de Lalaing marque qu'en
Castille, « tous les samedis de l'an , on puet mangier trippes et
tout le dedens de la beste, et les pieds et la teste; et appellent cela
1. L'Anglais Thomas Shelton, qui paraît avoir suivi Oudin ou Franciosini,
a pareillement « collops and eggs ».
2. Diccionario, dit de autoridadcs, t. III, publié en 1732.
DUELOS Y Q.UEBRANTOS 409
morsilles '. » Vers le milieu du xvi'= siècle, nous voyons par le
Lazctrille que les habitants de Torrijos (province de Tolède) se
nourrissaient le samedi de têtes de mouton : « Los sabados comen
en esta tierra cabeças de carnero ^ ; » et Juan de Luna, le conti-
nuateur de ce roman qui en corrigea aussi la première partie , a
soin, pour plus de clarté, de mettre : « Los sabados se comen, en
Castilla, cabeças de carnero '. » Plus tard, au commencement du
xvii^ siècle, des voyageurs allemands sont très choqués du repas
qu'on leur sert dans un village des environs de Miranda de Ebro :
« In mensa apponebatur suilla cum pedibus bubulis, quibus
vesci nec volebant, nec audebant, quod dies sabbathi esset. Sed
edocti de more hoc per Hispanam totam usitato, cum caeteris
iisdem vescebantur ^. » On peut ajouter à ceux-ci d'autres témoi-
gnages de voyageurs plus ou moins qualifiés : Aarsens de
Sommelsdijkî, François Bertaut^, M""^ de Villars^ et M™^ d'Aul-
noy ^. Quelques-uns donnent comme motif de ce genre d'absti-
nence la rareté du poisson à Madrid. Parmi les auteurs espagnols
du xvi^ ou du xvii^ siècle qui ont fait allusion à la grosura du
samedi, il n'est pas nécessaire d'en citer plus de trois : Eugenio
de Salazar, Agustin de Rojas et Tirso de Molina. Le premier, dans
sa fameuse lettre sur les quémandeurs de places (catarriberas) , nous
parle d'un juriste qui, après avoir résidé cinq ou six mois à la
cour, « y comidos los cuatro cuartos de la mula , que no le que-
daba mas de ella sino la cabe^a y el rabo para corner un sàbado, »
reçoit une commission de quarante jours pour l'île des Lézards ou
1 . Relation du premier voyage de Philippe le Beau en Espagne, dans la Collection
des voyages des souverains des Pays-Bas, Bruxelles, 1876, t. I, p. 237.
2. La vida de La:(arillo de Tortues, i^e partie, ch. 3.
3. Vida de Laiariîlo de Tonnes, corregida y emendada por Juan de Luna, Paris,
1520 (sic pour 1620), ch. III.
4. M. Zeiller, Hispaniae et Lusitaniae itinerarium, Amsterdam, 1656, p. 134.
5. Voyage d'Espagne, Cologne, 1667, p. 18.
6. Journal du Voyage d'Espagne, Paris, 1669, p. 360.
7. Lettres de Madafne de Villars à Madame de Coulanges, éd. de Paris, 1868,
p. 112.
8. Relation du Voyage d'Espagne, éd. de Paris, 1874, p. 301.
4IO A. MOREL-FATIO
quelque autre point de la zone torride \ Rojas, dans sa « loa du
samedi », énumère quelques occupations particulières à ce jour :
« En sdbado matan carne en el matadero. Las mondongueras
compran menudo , hacen morcillas , cuecen tripicallo , venden
mondongo, y los picaros hinchen el pancho-. » Enfin, Tirso fait
dire à un personnage d'une de ses comédies : « El sdbado es de
mondongo (tripes) Y el domingo es otro dia'. »
Les voyageurs allemands dont il était question tout cà l'heure
se trompaient au reste en étendant à l'Espagne tout entière Çper
Hispanam totani) la coutume de manger le samedi la grosum;
elle était au contraire observée dans le seul royaume de Castille et
de Léon et dans les « conquêtes » qui en dépendaient, en
Andalousie, par exemple, et aussi aux Indes, administrativement
rattachées à la Castille. Cela ressort déjà de certains passages cités
plus haut et dont il est focile d'augmenter le nombre : « Grosura
Uaman m Castilla lo interno y estremo de los animales , conviene
â saber : cabeça, pies y manos y asadura; y esto se come en la
mayor parte de Castilla, à por antigua dispensacion de los sumos
pontifices, 6 por averlo tolerado de tiempo immémorial aca^. »
De même Benoît XIV, dans sa bulle du 23 janvier 1745, dont
j'aurai à reparler, déclare explicitement que cette abstinence spé-
ciale du samedi, observée « in regnis Castellae, Legionis et India-
rum », ne l'était pas en Aragon, à Valence, aux Baléares ni en
Catalogne ^ ; « quibus in locis temperantia a carnibus eodem
pacto per Sabbathum quo per dies Veneris observatur. » Pour ce
qui concerne cette dernière province , nous avons de plus une
preuve directe qu'au xvii^ siècle au moins le fait de manger le
1. Espistolario cspanol de la Bihlioteca Rivadcncyra, t. II, p. 300^.
2. El Viage entretenido, éd. de Madrid, 1793, t. II, p 213.
3. La Gallega Mari-Hernandei, acte III, se. 8.
4. Covarruvias, Tesoro de la lengua castcUana, s. v. grosura.
5. Elle ne l'était pas non plus en Navarre : « Navarrus enim et Lusitanus
vescentes in Castella die sabbato extremis animalium non peccant, licct in
suis terris id eis non liceat » (Martin de Azpilcueta, Manuak confessariorum,
Anvers, 1575, ch. XXIII, § 120).
i
DUI-LOS Y CIUKBRANTOS 4II
samedi les issues y était inconnu et y passait pour une pratique
purement castillane. Dans VEnlremcs de los labr adores y soldados
castellanos qui est joint à la Comedia de la entrada del marques de
los Vele:!^ en Cathaluna (Barcelone, 1642), le soudard Traguillos
s'écrie en s'adressant à un paysan catalan : « Mal conoce los
humores castellanos : Entienda el villano que todos somos
manos. » Et le paysan interpellé lui répond dans sa langue :
« Menjan lo disapte peus y mans ; Qu'en tingan no me espanto los
Castellans. »
La coutume étant dûment constatée en Castille et pendant une
longue période , du xyi*^ au xviii^ siècle , reste à en trouver, si
possible, l'origine.
Une tradition veut que l'abstinence castillane du samedi date de
la bataille de las Navas (12 12); elle serait la conséquence d'un
vœu formé aussitôt après cette grande victoire des Castillans sur
les Musulmans et se rattacherait cà l'institution de la fête du
Triomphe de la Sainte Croix (16 juillet). Ce vœu, ajoute-t-on,
il était naturel que les Castillans le fissent, par la raison qu'ils
s'étaient jusqu'alors conformés à la règle de l'église d'Orient,
d'après laquelle le samedi n'est pas jour d'abstinence. Le premier
auteur qui ait un peu insisté sur cette tradition et qui l'ait
acceptée, quoique avec certaines réserves, me paraît être Mariana;
mais il faut noter ici, comme dans bien d'autres passages de
V Histoire d'Espagne, une différence entre son texte latin et le
texte vulgaire postérieur de quelques années au latin. En latin,
Mariana est plus sceptique et indépendant; en castillan, il
évite de froisser les préjugés nationaux. Après avoir rapporté le
dire de certains auteurs touchant une prétendue innovation
d'Alphonse VIÎI dans le blason des rois de Castille, Mariana
continue ainsi : « Haud multo maiori fide nixum est, quod
cuiusdam historici testimonio a quibusdam invenio affirmatum
ex hoc tempore in Hispania, religionem a carnibus abstinendi
diebus Sabbathi, ac intestinis tantum et extremis animalium
partibus vescendi susceptam esse : atque veterem morem , quem
Gothi ex Graecia transtulerant, unde sacra primum acceperunt
carniumque esum promiscuum iis diebus hoc temperamento
412 A, MOREL-FATIO
emoUitum '. » Phrase qui dans le texte castillan a pris une forme
plus affirmative : « De algo mas crédite es lo que hallo de
aigunos afîrmado, por testimonio de cierto historiador, que
desde este tiempo se introdujo en Espaiia la costumbre que se
guarda de no comer carne los sdbados, sino solamente los menu-
dos de los animales, y que se mudô, es à saber por esta manera
y se templô lo que antiguamente se usaba, que era comer los
taies dias carne; costumbre que los Godos sin duda trajeron de
Grecia y la tomaron cuando se hicieron cristianos^. » Quant au
« cierto historiador » dont Mariana invoque l'autorité , nous
trouvons indiquées en marge deux références : « El despensero
mayor de la Reyna Leonor lo dize. La Valeriana assimismo,
lib. I, tit. 4, c. 17 (sic). » La première référence est à écarter;
du moins n'ai-je trouvé dans le Sumario de los reyes de Espana du
maître d'hôtel de la reine Eléonore, femme de Jean P"" de Castille,
aucune allusion au vœu de las Navas '; la seconde est exacte.
Diego Rodriguez de Almela, auteur du Valerio de las historias
escolàsticas , écrit en effet dans son récit de la célèbre bataille :
« Por este vencimiento desta batalla que los Christianos ovieron
contra los Moros fue instituyda la fiesta del Triumpho Sanctae
Crucis (que es en el mes de julio) y fue hecho voto de no comer
carne el sabado en Espaiia-^. » Voilà tout. Sur ce passage, qui,
remarquons-le, parle d'une abstinence totale (no comer carne), non
pas d'une demi-abstinence et qui ne £iit nulle mention d'usages
antérieurs d'origine grecque, sur ce passage d'un chroniqueur
du xV siècle paraissent s'appuyer uniquement Mariana et ceux
qui Tout suivi pour placer en 1212 le point de départ d'une
réforme dans le sens catholique romain de pratiques grecques.
Mais l'affirmation du Valerio aussi bien que le commentaire qu''y
1. Historiae de rébus Hispaniae lihri XXX, livre XI, ch. 24.
2. H istoria gênerai de Espana, livre XI, ch. 24.
3. Le Sumario a été publié en 1781 par D. Eugenio de Llaguno Amirola.
Peut-être un passage concernant le vœu se trouvait-il dans des additions à
cette chronique très interpolée qui n'ont pas été recueillies par l'éditeur.
4. Valerio, etc. Salamanque, 1587, livre I, tit. IV, ch. 7. Dans cette édition,
le Valerio est attribué à tort à Fernan Ferez de Guzman.
DUELOS Y aUEBRANTOS 413
joignit Mariana trouvèrent des contradicteurs en Espagne. Esté-
ban de Garibay, dont le travail historique est antérieur de vingt
ans à celui de Mariana , ne vise naturellement que le Vakrio
quand il écrit : « Citando i Valerio en su historia scolastica de los
hechos notables d'Espana, sienten algunos auctores que el Rey
Don Alonso y sus reynos por esta tan seiîalada victoria hizieron
voto de no corner carne en los dias sabados, que son dcdicados a
la virgen Maria, seiîora y abogada nuestra, pero d'el arçobispo
Don Rodrigo Ximenez no consta nada d'esto , con ser auctor de
los mesmos tiempos ' . » Fort bien raisonné : ni Rodrigue de
Tolède, ni Lucas de Tuy, ni aucun historien contemporain n'ont
rien dit de la nouvelle abstinence, ce qui est un premier et solide
argument contre le prétendu vœu de las Navas. Un second argu-
ment non moins fort peut être tiré du silence que gardent sur ce
point les Partidas dans la loi qu'elles consacrent au jeûne du
samedi ^. Comment admettre que les auteurs de ce code du
xiii'^ siècle eussent omis de mentionner une dérogation aux usages
anciens de l'église d'Espagne, si elle avait été effectivement déci-
dée en une occasion si solennelle et introduite, dès 12 12, en
Castille ? Et, en outre, ne semble-t-il pas que la nouvelle pra-
tique aurait dû être autorisée par quelque concession apostolique ?
Or, les lettres d'Innocent III sont aussi muettes à ce sujet que les
historiens espagnols. Tout invite donc à rejeter dans le domaine
des fables l'origine traditionnelle de l'abstinence de grosura dont
l'observance en Castille n'a pu être constatée jusqu'ici qu'à une
époque postérieure au xiii^ siècle.
Le vœu de las Navas écarté, qu'y a-t-il de vrai dans l'opinion
de ceux qui rattachent l'abstinence castillane à une pratique des
Goths d'Espagne ? Mariana y voit, comme il a été dit, un tempe-
ramenfum, une atténuation de l'usage gothique, d'origine grecque,
consistant à ne pas observer le précepte romain de l'abstinence
1 . Los XL libros del Compendio historial de las chronicas y iiniversal historia de
Espaîia, Anvers, 1571, livre XII, ch. 34.
2. Partida I, titre XXIII, loi 4. « Por que razones ayunan los cristianos en
algunos lugares el dia del sdbado. »
414 A. MOREL-FATIO
du samedi. D'autres vont plus loin et disent que même la
restriction particulière du manger gras du samedi aux issues des
animaux, l'abstinence de grosura, était connue des Goths, que
cette coutume, qu'on date à tort de la bataille de las Navas,
remonte bien plus haut, qu'elle est pour ainsi dire immémoriale '.
C'est ici qu'il faut recourir à la bulle du pape Benoît XIV, du
23 janvier 1745, par laquelle fut, sur la demande de Philippe V,
supprimée dans les royaumes de Castille et Léon et des Indes
l'abstinence de grosura. La bulle indique d'abord le motif qui a
poussé le roi d'Espagne à réclamer de l'autorité pontificale l'abro-
gation d'une coutume depuis si longtemps suivie dans son
royaume; ce motif est la difficulté qu'éprouvent les fidèles à
distinguer dans les animaux les parties permises de celles qui ne
le sont pas, difficulté qui fait naître des doutes et des scrupules
pénibles. Le pape s'est donc adressé au savant cardinal Luis
Belluga, évêque de Carthagène, qui lui a remis sur la question
un mémoire d'où il appert qu'il y a lieu en effet de remédier à
ces inconvénients en permettant aux habitants des pays susnom-
més de manger, indistinctement, les samedis ordinaires de
l'année, toutes les parties des animaux et non plus seulement
leurs issues. D'autres prélats espagnols consultés - car il ne
faut pas à la légère relâcher la discipline et permettre qu' « à
une fâcheuse coutume s'en ajoute une autre tout à fait contraire
aux préceptes de l'Eglise » — ont tous été du même avis. Certes,
le pape aurait désiré prescrire l'abstinence complète, telle qu'elle
est pratiquée dans d'autres pays et même dans certaines parties
de l'Espagne, mais, après réflexion, il a jugé plus prudent de
suivre l'exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs qui ont
conseillé plutôt qu'ordonné l'abstinence du samedi. Aussi, sans
examiner si l'usage castillan remonte vraiment à l'époque où
le pape Adrien L"" tançait l'évêque Egila parce qu'en Espagne cette
abstinence n'était pas strictement observée % lui semble-t-il âpro-
1. Voy. Alonso Nunez de Castro, Coronka de los sefiores reyes de Caslilla,
Don Sancho el Deseado, Don Alonso el Octavo, etc., Madrid, 1665, p. 247.
2. Voy. le passage de cette lettre dans les Momimoita carolina de JafFé, p. 245.
DUELOS Y aUEBRANTOS 4x5
pos de ne pas revenir sur le fait accompli et de ne pas soumettre
à une discipline plus rigoureuse ceux qu'une longue tolérance
a habitués à une abstinence mitigée. D'autre part, comme
reconnaître ce dernier genre d'abstinence et prescrire que l'on
continue de l'observer dans les pays de Castille ne convient pas
pour les raisons alléguées tout à l'heure, il ne reste plus qu'à
donner aux habitants de ces contrées licence pleine et entière
de manger des viandes quelconques les samedis ordinaires de
l'année. C'est, en dernier lieu, ce que fait le pape, en précisant
bien toutefois qu'il n'accorde cette permission qu'aux seuls pays
où l'abstinence mitigée est en usage et où son observance donne
lieu aux inconvénients graves qui lui ont été signalés '.
De certains passages de la bulle qui vient d'être analysée, res-
sort, ce semble, que le cardinal Belluga, principal conseiller de
Benoît XIV en cette affaire, n'en savait pas beaucoup plus long
que nous sur les origines de l'abstinence de grosura, car, si son
mémoire avait contenu des fliits précis, il est à présumer que le
pape ne se serait pas privé de les transcrire et ne se serait pas
contenté de faire allusion à la lettre écrite par Adrien à l'évêquc
Egila. Cette dernière lettre, au reste, a sa valeur ; elle montre
qu'au viii^ siècle l'abstinence du samedi était mal observée en
Espagne; elle confirme ce que nous apprend pour une époque
bien antérieure le 26^ canon du concile d'IUibéri (ann. 303)
qui rappelle les fidèles à l'observance de cette pieuse pratique :
« Errorem placuit corrigi, ut omni sabbati die jejuniorum
superpositionem celebremus » ^. Mais tout cela n'explique pas la
grosura. Y a-t-il un rapport quelconque entre la non-abstinence
des premiers temps du moyen âge et ce curieux choix d'ali-
ments gras que nous ne trouvons en usage que bien plus tard
et en Castille seulement ? Les Goths avaient-ils déjà imaginé ce
compromis, ou devons-nous le croire d'invention relativement
récente ? Je pencherais pour cette dernière hypothèse. En tout
cas, le vœu de las Navas est une pure légende et aucune innova-
1. S. D. Bencdicti papae XIV hullarium, Venise, 1778, t. î, p. 216.
2. CoUectio viaxuua concilioruni Hispaniae, éd. de Madrid, 1784, t. I, p. 505.
41 6 A. MOREL-FATIO
tion dans le régime de l'abstinence en Castille ne peut être
rapportée à l'année 12 12.
Et maintenant revenons à nos duelos y quebrantos. Le sens
d'œufs et lard, d'œufs au jambon ou d'omelette aux cervelles fut
bientôt abandonné : en dépit de l'Académie, qui d'ailleurs ne
devait pas être sûre d'avoir rencontré juste en proposant comme
un idiotisme de la Manche sa « tortilla de huevos y sesos »,
puisqu'elle renonça aussi à cette interprétation pour en adopter
une autre. Dès la fin du xviir siècle, on reconnut que la locution
s'appliquait, au propre ou au figuré, cà la nourriture spéciale
du samedi, au jour de grosura. Pellicer prend duelos y quebrantos
au figuré et voit une sorte d'équivoque dans le second mot. Dans
la Manche, dit-il, les pâtres avaient coutume d'apporter à leurs
maîtres les animaux morts pendant la semaine et ceux qui, ayant
souffert quelque accident, n'étaient plus bons à rien. On salait
la chair de ces animaux et de leurs os rompus Çquebrantados^
comme de leurs extrémités on faisait le pot (olhi) du samedi.
Cette nourriture se disait duelos y quebrantos par allusion aux
regrets et au chagrin que causaient naturellement aux maîtres
des troupeaux la perte de leur bétail et la brisure des os (^quebran-
tamiento de los huesos') des animaux qu'ils étaient obligés d'abattre.
Le commentaire de Pellicer a fait fortune ; l'Académie s'en
est emparée et la plupart des commentateurs et des traducteurs
de Cervantes, depuis Clemencin jusqu'à Braunfels, le dernier
traducteur allemand de Don Quichotte \ ont cru à la petite histoire
des pâtres de la Manche.
Une autre interprétation, dont on n'a guère tenu compte, a
cependant été proposée par un homme érudit et sagace, le
D"" Antonio Puigblanch. Cervantes, dit-il, donne à entendre que
la nourriture en question était la pitance ordinaire des pauvres
gens le samedi ; or, les animaux abattus dans les occasions
qu'indique PeUicer n'étaient pas assez nombreux pour fournir
à l'aUmentation desdites gens. Puis il ajoute : « L'ancienne
« langue, outre la locution duelos y quebrantos prise dans le sens
I. Stuttgart, 1883. Braunfels traduit : « jâmmerliche Knochenreste. »
DUELOS Y Q.UEBRANTOS 417
« vrai et propre de « chagrins et misères », en connaissait une
« autre semblable à la première pour la forme : dejos y quebranlos,
« entendant par dejos la fressure et les entrailles d'un animal, et
« par quebrantos ses extrémités, c'est-à-dire la tête et les pieds.
« Cervantes ou peut-être le peuple a substitué, par manière de
« plaisanterie, un mot à un autre, ce qui était d'autant plus
« facile que tous deux sont dissyllabes, qu'ils ont les mêmes
« voyelles, commencent par la même lettre et sont l'un et
« l'autre des masculins pluriels ' ». Très ingénieux. Mais d'abord
Puigblanch ne cite aucun exemple de ce dejos y quebrantos qu'il
prétend avoir été usité dans l'ancienne langue, ce qui n'est pas
certes pour nous convaincre de l'existence de la locution ; puis
il resterait à prouver que quebranto a pu avoir le sens qu'il lui
prête. Quebranto, c'est l'action de briser (quebrantar') et, par
extension, brisure, fente, etc., hacer quebranto, c'est rompre,
fendre, défricher, en parlant d'un terrain ; mais de là à la
signification de « chose brisée », extrémité, abatis, il y a quelque
distance.
Voici peut-être ce qu'il faudrait se contenter de dire : Duelos y
quebrantos était une locution déjà très usuelle au temps de
Cervantes, et à ce point usuelle que Quevedo pouvait la classer,
en 1600, au nombre des phrases toutes faites, des lieux communs
du langage (bordoncillos inutiles') ^ ; seule donc son application
au manger de grosura serait un trait de l'auteur de Don Quichotte,
encore ne peut-on pas l'affirmer. Duelos y quebrantos compte parmi
ces accouplements de mots synonymes, ces formules binaires
si fréquentes en castillan où elles sont souvent aussi conso-
lidées par une allitération (par ex. modos y maneras'). Quant au
sens, les deux mots n'ont été pris d'abord que dans l'acception
purement morale de « chagrins et tourments », et, à la rigueur,
on a bien pu qualifier ainsi le maigre repas castillan du samedi :
les Allemands n'ont-ils pas nommé arme Ritter un mets de
1. Opuscuhs gramatico-satirîcos, Londres [1832], t. II, adicion iiltima.
2. Pregtndtica que este ano de 1600 se ordenô, dans les Obras de Quevedo de
la Bihlioteca Rivadeneyra, t. I, p. 43 1^.
MÉLANGES. 2J
41 8 A. MOREL-FATIO
pénitence qu'ils mangeaient précisément ce jour-là ' ? Mais
j'admettrais volontiers que Cervantes ou tout autre a cherché
à faire un jeu de mots, et, sans qu'il y ait lieu de recourir aux
pâtres de Pellicer et au désespoir de leurs maîtres, il est sûr que
le mot qmbranto pouvait donner l'idée d' « abatis » : on ferait
une plaisanterie du même goût en français si l'on accouplait
les deux mots plaisir et réjouissance. Quel que soit au reste
l'inventeur de la pointe, elle a eu du succès : duelos y qucbrantos
deviennent peu à peu synonymes d'issues ou de tripes. C'est
ce qu'on peut voir dans la comédie de Lope de Vega intitulée
Las bi:{arrias de Belisa, où nous est représentée une Lucinda,
« almorzando unos torreznos — con sus duelos y quebrantos^ ».
Pas question ici de samedi ni d'abstinence; la Lucinda entend
faire, je suppose, avec son amant, un très succulent déjeuner.
1. Voyez l'article de M. VoUmôIler cité, p. 407, note i.
2. Acte le»', scène 9.
ÉTUDES
SUR
LE POÈME DU CID
Par J. cornu
Las nuevas de myo Çid poco yvan adelant.
Ces études sur le poème du Cid ont peu de commun avec
celles que nous avons publiées en 1881, jRomam'a X, pp. 75-99.
Notre manière de voir quant à la versification, autant que nous
pouvons nous en souvenir, était alors la même que celle de
Ferdinand Wolf^ et de Mild y Fontanals^. C'est celle qu'a sou-
tenue en dernier lieu A. Restori dans ses Osserva:Qoni sul métro,
sulle assonance e sul testo del Poeina del Cid, Bologna 1887 \ qui
sont comme un commentaire développé de l'idée émise par ces
deux savants. Les études que nous publions aujourd'hui se rat-
tachent à ce que nous avons dit brièvement, mais clairement,
Là-dessus, en 1884, à la page 308 du XIIP volume de la Romania,
et fournissent à foison des preuves d'une vérité que nous
regardions déjà alors comme incontestable et que le marquis de
Pidal, longtemps avant nous, avait vue ou entrevue 4.
1, Studien :{ur Geschichte der spanischen und portugiesischen Nationalliteratur ,
Berlin 1859, p. 42-43.
2. De îa poesia herôico-popular castellana, BarcQÏona. 1874, p. 397-398 af^ «oto,
et p. 443.
3. Propugmiore, vol. XX.
4, Voir El Cancionero de Juan Alfonso de Baena, Madrid 185 1, p. xxv, où
une note est conçue en ces termes : En el Poema del Cid, aunque con las imper-
fecciones de los primeros ensayos, se descubre muchas veces la versifîcacion que
prevaleciô màs adelante en esta clase de composiciones ; y muchos trozos de él
estdn escritos en el verso asonantado de los romances.
420 J. CORNU
Si l'Espagne a eu des poèmes épiques indépendants de l'épopée
française, ce dont on ne saurait douter, le vers qui s'imposait
aux poètes n'a pu être que celui des romances épiques, qui en
sont les débris, vers qui est la première et la plus ancienne forme
métrique castillane, comme on le dit avec raison dès le xvi^ siècle,
et qui, comme on sait, est le même que ceux de chansons popu-
laires romaines tels que :
Mille mille mille mille vivat qui mille occidit,,
Tantum vini nemo habet quantum fudit sanguinis.
Quel que soit le mètre employé, qu'il soit de dix, de douze ou
de quatorze syllabes, nous pensons que qui fait un vers en fait
cent et affirmons que qui sait trouver les assonances pour
une composition qui comptait à l'origine au moins 4000 vers
n'aura certes pas été embarrassé de mesurer correctement ces
mômes vers, surtout quand on réunit en sa personne autant de
qualités de vrai poète que l'auteur du P. du Cid.
On peut donner plusieurs preuves que le vers de quatorze
syllabes, coupé en deux moitiés par les éditeurs de romances,
est aussi celui du P. du Cid, quoique, dans l'état où il nous est
parvenu, la versification y soit excessivement maltraitée.
La plus faible est celle qu'on pourrait tirer de vers restés sains
et saufs dans la mémoire peu fidèle de Per Abbat et dont les
suivants sont irréprochables à tous les égards :
70 Fablo Martin Antolinez : odredes lo que a dicho
103 i O sodés, Rrachel e Vidas, los myos amigos caros?
152 Afevos los a la tienda del Campeador contado
167 Levaldas, Rrachel e Vidas, ponedlas en vuestro salvo
172 Gradanse Rrachel e Vidas con avères monedados
188 Quando esto ovo fecho, odredes lo que fablava
235 Apriessa cantan los gallos e quieren quebrar albores
381 Aun todos estos duelos en gozo se tornaran
573 Ali yogo myo Cid complidas .XV. semanas = 907 avec
la var. sovo
593 Abiertas dexan las puertas, que ninguno non las guarda
637 Très rreyes veo de moros derredor de mi estar
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 42 1
672 De Castiella la gentil exidos somos aca
912 En el Pinar de Tevai* don Rruy Diaz posava
915 Quando esto fecho ovo, a cabo de très semanas
1006 Los pendones e las lanças tan bien las van enpleando
1062 Del dia que fui (jns. fue) nado, non iante tan de buen grado
II 69 En ganar aquelas villas myo Çid duro III anos
1200 Creçiendo va en rriqueza myo Çid el de Bivar
1760 Somos en vuestra merçed e vivades muchos aiîos
2088 Afellas en vuestra mano don Elvira e doiia Sol
2165 La compaila del Çid creçe e la del rrey mengo
2186 Muchos dias vos veamos con los oios de las caras
2261 Rricos tornan a Castiella los que a las bodas legaron
2272 Los amores que les fazen mucho eran sobeianos
2416 Non te iuntaras comigo fata dentro en la mar
2526 Buenos mandados yran a tierras de Carrion
2532 Vassallos de myo Çid seyense sonrrisando
2541 Los avères que tenemos grandes son e sobeianos
2597 Agora nos enviades a tierras de Carrion
2628 A Dios vos hacomendamos, don Elvira e doiia Sol
2838 Con ce cavalleros quales myo Çid mando
2867 Buen casamiento perdiestes, meior podredes ganar
2868 Aun veamos el dia que vos podamos vengar
2914 Adugamelos a vistas o a iuntas o a cortes
3 118 Se[e]d en vuestro escano commo rey e seiior
3419 De fiias de myo Çid, don Elvira e doiia Sol
3481 A cabo de très semanas, en begas de Carrion
3508 El rrey alço la mano, la cara se santigo
3562 Levad e salid al campo, yfantes de Carrion
3585 En mano prenden las astas de los fierrôs taiadores
3610 Sorteavan les el campo, ya les partien el sol
3 682 Metio por la carne adentro la lança con el pendon
3719 Los primeros fueron grandes, mas aquestos son miiores.
Outre ceux-là, il y a dans le P. du Cid près de trois cents autres
vers qui ne leur sont inférieurs à aucun égard, mais c'est bien
peu, à peine la dixième partie de la Geste du Cid,
Meilleures sont les preuves que fournit la Crônica rimada (R.)>
422 J. CORNU
fort maltraitée aussi par la mémoire de celui qui nous l'a conservée,
mais où le vers de quatorze syllabes ne saurait éveiller le moindre
doute, comme l'a remarqué le marquis de Pidal, il y a déjà une
quarantaine d'années, « La Crônica rimada, dit-il, es casi toda
un romance de ocho silabas imperfecto, y sin grande esfuerzo
se pudiera escribir una gran parte de ella en esta forma, con muy
pequeiîas variaciones. » Et il confirme ses paroles par un exemple
très bien choisi. Voir sa belle étude sur la poésie castillane aux
XIV* et XV* siècles en tête du Canciomro de Juan Alfonso de Baena,
p. XXVI. Nous citons plus loin quelques moitiés de vers emprun-
tées à R. et presque identiques à celles du P. du Cid.
Quant aux romances du Cid, d'origine populaire, le temps les
a trop remaniées pour qu'on puisse s'attendre à y rencontrer
beaucoup de vers ou de demi-vers qui soient les mêmes que ceux
du P. Cependant il y en a un plus grand nombre qu'on ne serait
porté à le croire. Je les donne d'après le Romancero gênerai publié
par Duran. On en trouvera aussi dans des romances étrangères
au Cid. Pour le moment nous ne tenons pas compte de ces
dernières.
Encore meilleures sont celles fournies par la Chronica dd Cid.
L'auteur de cette chronique avait, quand il l'écrivait, dans sa
mémoire ou sous les yeux, une version moins altérée que celle
que Per Abbat nous a écrite. En plusieurs endroits il est aisé
d'y reconnaître non seulement des assonances, mais aussi des
moitiés de vers et des vers entiers en grand nombre. Dans une
partie qui a dû appartenir au commencement de notre poème
(chap. xc), nous y trouvons presque sains et saufs les vers que
voici :
Conbusco yremos, Çid, por yermos e por poblados,
Ca nunca vos fallesçremos en quanto vivos seamos,
E conbusco despendremos las mulas e los cavallos
los avères e los paiïos
E siempre vos serviremos como amigos e vassallos
Mais les meilleures preuves de toutes pour établir que le vers
de quatorze syllabes est celui employé par le poète, on les
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 423
trouvera dans les moitiés de vers renfermant des noms propres
que nous avons réunies et classées d'après les hémistiches et
fait suivre des améliorations qu'ils indiquaient.
Ces études, qu'il m'eût été impossible d'achever sitôt sans le
concours et le zèle de mon élève, M. le D' Gustave Rolin, lecteur
à l'Université allemande de Prague, auraient gagné à être
précédées de recherches sur la langue de l'auteur du Poème
et sur le traitement que l'ancien espagnol faisait subir aux
voyelles qui se choquent. Cependant nous ne croyons pas qu'elles
eussent modifié de grand' chose les résultats auxquels nous sommes
parvenu.
I
Peso [ent] a Albardiaz 2042.
El castiello de Alcoçer 569.
Peso (/. pesa) a los de Alcoçer 861. F. 580 /. Ve(y)en lo los de
Alcoçer, v. 590 /. Diz[i]en los de Alcoçer, v. 630 /. Sobre
Alcoçer posar vino, v. 845 /. Vendio les a Alcoçer ou Vendido
a Alcoçer, v. 855 /. Quando quito (a) Alcoçer, v. 941 /. Pesa
a los de Monçon e pesa a los de Huesca.
Troçieron[a] Alcoçeva 2875.
La tierra del rrey Alfonsso'^ 423. F. 1368 /. Sonrrisos el rrey
Alfonsso [e] tan velido fablo.
En yra del rrey Alfonsso 74.
Por el rrey don Alfonsso 1825.
Por amor del rrey Alfonsso 1240. L. de même v. 3438 ; v. 13 19 /.
A(los) pie[e]s del rrey Alfonsso cayo con [atanj grand duelo,
î/. 2951 /. E que vos pes(e), rrey Alfonsso ou rrey bueno, qui,
je crois, se rencontre.
Por mano del rrey Alfonsso 223 1 . Cf. Por mando del rey Alfonso
Rom. gen. 905. F. 1450 /. Por(la) tierra del rrey Alfonsso.
Por miedo del rrey Alfonsso 33.
I . Pour la mesure de cet hémistiche et des suivants, cf. G. de Berceo, Milagros de
N. S. 869c : Nieto del rey Alfonso, cuerpo de grant mesura, et Romania IX,
p. 87-88.
424 J. CORNU
Çerca es el rrey Alfonsso 532.
Dixo el rrey don Alfonsso 1855, 2147. Cf. Dixo el rey don
Fernando R. 1120, 1124, 3390. Cette moitié de vers, la suivante
et d'autres semblables étaient correctes a l'époque où vivait Per
Abbat, mais ne l'étaient ni au XII^ ni au XIIP siècle. Il faut
supprimer el ' et rétablir Dixo rrey don Alfonsso vv. 881, 2033,
2047, 2135, 2990, 3052, 3214, 3390, 3434, 3463 ; V. 528 /.
Buscar nos ye ou buscar nos a (el) rrey Alfonsso con toda su[a]
mesnada, v. 183 1 /. Alegre fue (el) rrey [Alfonsso], que nun-
qua mas nin atanto, v. 2090 /. Gracias, dixo (el) rrey
[Alfonsso], V. 2986 /. Porque (el) rrey [don Alfonsso] fazie
en Tolledo cort.
Fablo (el) rrey don Alfonsso 1866, 2094. L. de même vv. 3390,
3471 ; corr. d'après ce passage v. 308 et lire Mando (el) rrey [don
Alfonsso] (a) myo Çid a aguardar.
Ayrolo el rrey Alfonsso 629. Corr. d'après ce passage vv. 2135,
3043.
Essora el rrey Alfonsso 13 16.
Vinien al rrey Alfonsso 1884. V. 3502 /. Al rrey [Alfonsso] (los)
solto, V. 3554 /. Dixieron (lo) al rrey Alfonsso.
Merced ya, rrey senor 3253. L. de même vv. 3045, 3 171, 3271 ;
V. 3403 /. Merced, rrey [don] Alfonsso.
E el conde don Anrrich 3109. L. de même v. 3002; w. 1836,
3007 /. [E] el conde don Garcia, v. 3004 /. [E] el conde don
Uella, V. 3135 /. Que alcaldes sean de esto don Anrrich e don
Rremond.
E al conde don Anrrich 3037.
O dizen el Anssarera 2657. V. 2689 /. Ya mueven del Anssarera
ou (Ya) movieron del Anssarera, ce qui vaut mieux.
[E] por el val de Arbuxedo 1493. V. 1543 /. Val de Arbuxedo
arriba ou Por Arbuxedo arriba muy privado aguijavan, v.
2656 /. Troçieron a Arbuxedo.
Yva y (jns. Evay) Asur Gonzalez 2172.
I. Sur l'omission de l'article devant rey, conde, etc., voir Diez, Gramm. III',
p. 38.
ÉTUDES SUR LE POÈME DU CID 425
El moro Avegalvon 1477, 155 1, 2671. V. 1487 /. Rrespuso
Avegalvon.
Al moro Avengalvon 2881.
O dizen Bado de rrey 2876.
Ali preçio a Bavieca 1732.
Ensiellan le a Bavieca 1585. V. 1573 /. (E) aduxiessen le (a)
Bavieca, v. 1589 /. A Bavieca por nombrado el cavallo caval-
ga[va], V. 1745 /. Assi entro en Bavieca, v. 2127 /. En el
cavallo Bavieca myo Çid un salto dava, v. 2394 /. Aguijava a
Bavieca.
A la casa de Berlanga 2877.
A la exida de Bivar 11. Corr. d'après ce passage v. 859.
Rrespuso Bucar al Çid 2412. V. 2418 /. Bucar buen cavallo
tien e [niuy] grandes saltos faz.
Alcançolo el Çid a Bucar 2420. V. 2475 /. Despues que en esta
batalla al rrey Bucar mato, El Çid alçava la mano, a la barba
se tomo.
Myo Çid al rrey Bucar 2408. V. 2314 /. (Aqu)este era (el) rrey
Bucar, v. 2409 /. Aca torna, rrey Bucar, v. 2458 /. Matastes
a[l rrey] Bucar.
Sinon dixaremos Burgos 1438. Compléter le v. en lisant [E] yr lo
hemos buscar. V. 200 /. De Burgos exido es.
E los de Calatayut 843 . V. 860 /. Mucho a los de Teruel e de
Calatayut plaz, Pesa a los de Alcoçer, ca pro les fazie grand,
V. 625 /. Mal {lus. Mucho) pesa a los de Teca, (e) a los de
Teruel non plaz ou Mal les pesa en Ateca, etc. (car c'est le nom
que cet endroit porte aujourd'hui), cf. v. 1165, otï, en revanche, il
faut lire Mucho (jns. Mal) les pesa en Xativa.
Perderas Calatayuth 63 3 .
E a los de Carrion 2979. Corr. d'après ce passage v. 2096; v.
2667 /. Diz(i)en los de Carrion, v. 2894 /. (E) de (los) yernos
de Carrion ou E de los (yernos) de Carrion [que] Dios me faga
vengar.
Vos nunqua en Carrion 2680.
[A]fellos en Casteion 485.
Quitar quiero Casteion 529.
426 J. CORNU
De Castiella la gentil 672. L. de même v. 916; v. 3006 /. De
Castiella la gentil [fueron] todos los meiores.
Venidos son a Castiella 2269. V. 871 /. Venido es a Castiella don
Albarfanez Mynaya, v. 1188 /. [E] a tierras de Castiella
enbio con sus mensaies, cf. 627, v. ii-ji l. Enbio vos a
Castiella, v. 13 01 /. (Vos) quando ydes a Castiella, v. 1309 /,
Adelino (por)a Castiella el buen Minaya Albarfanez, v. 1966 /.
Quien viera por Castiella [a]tanta mula preçiada.
Que lo sepan en Castiella 1767.
Que el salido de Castiella 955, V. 15 12 /. Cuemo salio de Cas-
tiella con estas duenas que trahe, v. 2923 /. Rrey de Castiella
es e rrey es de Léon, De las Asturias de Oviedo fasta a San
Çalvador.
Esto gradesco a Christus 1933 .
Çid, Rrodrigo, Rruy Diaz, Campeador.
Çid, do son vuestros esfuerços 379.
Pues esso queredes, Çid 1694. V. 1037 /. Si esto fizier(e)des,
Çid, V. 165 1 /. A vos [lo] grad[esc]o, Çid ou mieux A vos grado,
[myo] Çid, v. 2029 /. Si non lo fizierdes, Çid, v. 2034 ^- M'^i
vos perdono, [Çid], v. 2078 /. EUos vos la piden, [Çid],
e mando vos esto yo, v. 2554 /. A Dios, [Çid], vos acomiendo,
V. 3029 /. Cavalgedes, Çid, si non, v. 3293 /. Dexassedes
vos, el Çid ou mieux Rrodrigo, agora desta rrazon.
Merced vos pide el Çid 1 3 5 1 .
La compaiia del Çid creçe 2165, V. 2402 /. Los del Çid a los
de Bucar de las tiendas los sacavan, v. 2419 /. Mas Bavieca el
del Çid el so alcançando va.
Maravilla es del Çid 1861. V. 18 18 /. Con[las] saludes del
Çid, cf. 1921, V. 2163 /. He de las fijas del Çid, v. 3697 /. El
rrey a los del Çid.
El rrey dixo al Çid 3 114.
Si Dios me legare al Çid 1529.
Si esso plogiere al Çid 3225. F. 1856 /. Gradesco [ge]lo al Çid.
Hyo lo vere con el Çid 1435. V. 2410 /. A veer tas con el Çid,
con el de la barba grant.
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 427
El Çid a dona Ximena 368. Vv. 214 d 16 18 /. El Çid e su[a]s
conpanas, v. 326 /. El Çid e su[a] muger, v. 2270 /. El Çid e
[amos] SOS yernos ou Myo Çid e los sos yernos.
El Çid siempre valdra mas 1446. F. 692 /. Al Çid besa[le] la
mano [c] la sena va tomar ou Al Çid besava la mano, la seiia
yva tomar, v. 701 /. Por al Çid e a los sos a las manos los
tomar, cf. v. 2121, v. 2245 /. El Çid de lo que veye, v. 2569 /.
El Çid que no se curiava de assi s[e]er afontado, v. 2425 /.
[El Çid] Bucar a matado, al rrey de alen la mar ou aquel rrey
de alen mar E ganado a Tizon, etc., v. 3145 /. El Çid beso le
la mano (al rrey) , v. 3486 /. El Çid le beso las manos, en sup-
primant al rrey.
Alegre era el Çid 11 57, 2273. L. de même vv. 1219 et compléter
le vers en lisant Con el todos los que ha, 1739 ^/ compléter le
vers en lisant Con el todos sus vassallos. Compléter de même la
seconde moitié du v. 2273.
Desfechos nos ha el Çid 1433. V. 1004 /. Mando los ferir el Çid
el que en ora buena nasco, v. 173 1 /. Mucho fue el Çid
alegre de lo que av[ie]n caçado, v. 1659 /. Alegros el Çid e
dixo : [AJtan buen dia es oy, v. 2278 /. Sedie el Çid en
Valençia con el todos sus vassallos, E con el amos sus yernos
yfFantes de Carrion, v. 3213 /. A lo que el Çid demanda.
Commo lo dixo el Çid 177 1.
Essora dixo el Çid 1698, 1947. L. de même vv. 2380, 3473, cf.
vv. 1353, 3416, 3516, 3581, 3667.
Por bien lo dixo el Çid 2464. Compléter le vers en lisant Mas lo
tovieron a mal. V. 2417 /. Aqui rrespuso el Çid.
Quando desperto el Çid 410. V. 951 /. Estonçes mudose el Çid,
V. 1284 /. Çiento omnes le dio el Çid (a Albarfanez).
Si vjs ploguier(e), myo Çid 1060. V. 1646 /, Q.u[e] es esto,
[myo] Çid, v. 2295 /. (Hya) [myo Çid], senor ondrado ou
mieux Hya, nuestro senor ondrado, v. 2355 /. Hyo vos digo,
- [myo] Çid, v. 2625 /. Tornemos nos, [myo] Çid, v. 3309 /.
Dezir vos he, myo Çid ou bien Dire vos, Campeador.
Folgedes ya, myo Çid 1074.
428 J. CORNU
MyO ÇiD EL DE BiVAR I728.
Myo Çid es de Bivar 1376.
Myo Çid el de Valençia 1830.
Myo Çid e Albarfanez 601.
El bueno de myo Çid 1803 .
Al bueno de myo Çid 655.
En casa de myo Çid 2170.
La muger de myo Çid 1279.
Los YERNOS DE MYO ÇlD 2468.
El amor de myo Çid 1247.
PoR amor de myo Çid 2883, 2971. L. de menu v. 3132; v. 2677
/. Por amor del de Bivar, v. 60 /. Derredor de myo Çid.
Por sabor de myo Çid 1503^
El poyo de myo Çid 902.
Las nuevas de myo Çid 1154. L. de même v. 1881.
Mesnadas de myo Çid 662, 1736. V. 1292 /. (Las) provezas de
myo Çid.
Vassallos de myo Çid 2532. L. de même v. 604; v. 2258 /.
Vassallos de myo Çid assi se han acordado, v. 2998 /. (E)ne-
migo de myo Çid que siempre mal l[e] busco.
ToDOS LOS DE myo Çid 22 17. V. 3 6 12 /. Vienen les de myo
Çid a condes de Carrion E condes de Carrion a les del Cam-
peador.
E les que con myo Çid 455,
Emre yo e myo Çid 2959.
Myo Çid gelos rreçibe 2108. V. 3532 /. Myo Çid va a Valençia
(e) el rrey a Carrion.
Myo Çid vos saludava 1482. V. 2438 /. Myo Çid algo v[e]ie.
Myo Çid finco antellas 1747.
Myo Çid finco el cobdo 2296.
Myo Çid salio sobrel 1586, où il faut lire probablement en él.
Myo Çid se los ganara 201 1. V. 1092 /. Myo Çid gano (a)
Xerica e(a) Onda e Almenar E tierras de Borriana todas
conquistas las ha; on pourrait lire aussi (E) las tierras de B. etc.
Alegre es myo Çid 1684, 2466.
Alegre fue myo Çid 1562.
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 429
Alegre va myo Çid 2614.
Armado es myo Çid 683; telle est, d'après Baist , la leçon du
manuscrit. Compléter le vers en lisant Con quantos que elli ha.
Ondrado es myo Çid 1537.
Pagado es myo Çid 1058.
Tornado es myo Çid 123 1. V. 393 /. Venido es myo Çid.
Poblado ha myo Çid 1087.
Adelino myo Çid 1610. F. 3496 /. Adelino myo Çid [que en
ora buena naçio E] al conde don Anrrich e al conde don
Rremond [E] abraçolos tan bien e rrogo de coraçon, v. 37 /.
Aguijava myo Çid, v. 862 /. Aguijava myo Çid, yvas[e] caba-
delant, Y flincava en un poyo, v. 788 /. Cavalgava myo Çid a
Bavieca so cavallo, v. 1186 /. Amaneçio(a) myo Çid, v. 510 /.
Mando partir myo Çid.
Alegros[e] myo Çid 2442. L. de même v. 2315 et compléter le vers
en lisant Con el todos sus varones.
Levantos[e] myo Çid 3414.
Sonrrisos[e] myo Çid 154, où il vaudrait mieux lire Sonrrisava
myo Çid[e] estavalos fablando, 19 18, oii il faut compléter le vers
en lisant [E] tan bien los abraço. V. 945 /. Plogo [end] a myo
Çid, V. 946 /. Sonrrisos[e] myo Çid, (e) non lo pudo endurar,
V. 952 /. Dende corre ou corrio myo Çid ou Dent corrie myo
Çid, V. 97 1 /. Alcançaron (a) myo Çid en el Pinar de Tevar,
V. 165 /. [Que] non les dies(se) myo Çid^ v. 1402 /. Si vos
vies(se) myo Çid [todas] sanas e sin mal, v. iji^ l. Dio un
salto myo Çid, v. 1909 /. Despues faga myo Çid.
Saludavos myo Çid 1398.
Dixo myo Çid, comed 1033.
Fablo myo Çid e dixo 2036. L. de même w. 7, 78, 613, 684;
V. 2043 /. Fablo myo Çid e dixo (esta rrazon) : Esto gradesco
a Dios, V. 2177 /. Diz myo Çid a don Pero.
Fizo myo Çid posar 428.
Meçio myo Çid los ombros 13. F. 2952 /. (Que) aya myo Çid
derecho.
Abraçolas myo Çid 2601.
Arrancolos myo Çid 1226.
430 J. CORNU
Rreçibiolo myo Çid 5245. L. de même v. 202; v. 3180 /. Rreçi-
biolas (espadas) [myo Çid], v. 2055 /. Rrespusoles mio Çid.
Rreçibiolos myo Çid 2214.
Esto dixo myo Çid 11 95, 1756. F. 180 /. Plazme, dixo myo Çid,
d[es]aqui sea mandada.
Esto mando myo Çid 125 1. Lire de même vv. 1570 et 2484.
Mando myo Çid aun 802.
Bien la çerca myo Çid 1204. V. 169 /. peut-être Ca a mover (a)
myo Çid.
Ya folgava myo Çid 1221.
Ya v[e]ie myo Çid 1096. L. de même v. 50; v. 404 /. Y se
echa(va) ou écho myo Çid.
Hyas espidio myo Çid 2156.
Ali sovo myo Çid 907.
Ali yogo myo Çid 573.
Aqui esta con myo Çid 2512, où il faut lire peut-être Aqui esta
con el Çid. V. 1761 /. Enbuelta con myo Çid entrados son al
palaçio, v. 2 161 /. Hyremos con myo Çid.
Aquis ondro myo Çid 2428.
Assi yva myo Çid 3 103 .
Assi poso myo Çid 6 1 .
De guisa va myo Çid 583 .
Por tal lo faz(e) myo Çid 43 3 .
E despues de myo Çid 3424.
[Enjessa noch(e) myo Çid 3044. V. 393 /. peut-être En essa noch
myo Çid yogo a Spinar de Can.
Quand(o) durmie myo Çid 3331, cw Von pourrait lire Do durmie
myo Çid.
Quand(o) lo oyo myo Çid 1296, 193 1, oà l'on pourrait lire aussi
Quando lo oyo el Çid.
Quando vio myo Çid 919, 1201. L. de même v. 1249.
Que a ganado myo Çid 1784.
Saludadme a myo Çid 196 1, où il vaudrait mieux lire : Saludadme
vos al Çid ou Saludedes me al Çid, car cest le roi qui parle.
V. 1387 /. Saludadnos(a) myo Çid, Rruy Diaz de Bivar ou
don Rrodrigo de Bivar.
1
I
ÉTUDES SUR LH POEME DU CID 43 I
Dexanla a myo Çid 475.
Enterguen a myo Çid 3234. Quoique cette moitié de vers soit correcte,
il se peut qu'il faille la lire : Enterguen [gelos] al Çid ou mieux
Enterguen gelos a el.
Myo Çid de los cavallos 21 18. V. 2304 /. Myo Çid por [los] sos
yernos dcmando(e), no los fallo, v. 2888 /. Myo Çid a su[a]s
fijas yvalas a abraçar.
Myo Çid en el cavallo 35 11. V. 623 /. Myo Çid con la ganançia
ou El Çid con esta ganançia.
Myo Çid quand(o) lo oyo 976, où l'on pourrait lire aussi El Çid
quando lo oyo.
Myo Çid quando los vio (fuera) 388. F. 1 102 /. Myo Çid quando
lo vio, V. 1184 /. Myo Çid quando lo sopo.
A MYO Çid don Rrodrigo loij. L. de même v. 1560 ; corr. d'après
ce passage les vv. 25, 329, 565, 784, 942, 958, 1237, 1846;
vv. 1706, 1707 /. Hyo a vos, Çid don Rrodrigo, Cantado
vos he la missa [oy] por (aqu)esta maiîana, v. 2361 /. Oyd a
mi ou Oydme ya, [don Rrodrigo], v. 3410 /. Rruego vos, Çid,
[don Rrodrigo].
Quoique l'on ne trouve jamais Don Rrodrigo myo Çid, // y a
grande probabilité qu'il faut adopter cette leçon pour les w. /\.6j,
.556, 973, 1202, 1216, 1243, 1797, 2253, 2300, 2331, et peut-
être aussi pour les w. 559 et jj6.
Ruydiaz myo Çid est une moitié de vers qui nous a été conservée par
la Chronique d'Alphonse le Savant, connue sous les noms de Crônica
de Espaiia ou de Crônica gênerai. Ce même hémistiche, qui se
rencontre deux ou trois fois dans la Chronique du Cid, montre
comment il faut corriger Myo Çid Rruy Diaz aux w. 15, 58,
470, 734, 759, 828, 846, 870, 875, 1024, 2056, 2151, 2433,
3054, 3301, où l'on pourrait lire Myo Çid el de Bivar ou aussi
employer une autre formule qui convînt.
Dezid [le] a Rruy Diaz 19 10. Cf. v. 2968. Vv. 721 et 1140 /.
Ca yo Rruy Diaz so, v. 2835 /. Peso [end] a myo Çid.
Venides, Campeador 2185. V. 266 /. Merçed[ya], Campeador,
en buen ora fuestes nado, v. 268 /. peut-être Merced, Çid
432 J. CORNU
Campeador, v. 1595 /. Merced [ya], Campeador, v. 2457 /.
E a vos, Campeador.
Dixo EL Campeador 677, 709, 714, 1710, 2568. L. demême w.
1239, 1925, 2083, 2367, 2462; V. 3280 /. Aqui el Campeador.
ViRTos DEL Campeador 1498.
Por mi al Campeador 1443.
Delant el Campeador 1759.
Dezid al Campeador 1407. L. de même v. 2968.
Mas del Çid Campeador 879. V. 837 /. E el [Çid] Campeador con
[toda] su [a] mesnada.
Quando el Çid Campeador 1164. L. de même v. 851.
Muger del Çid lidiador 1522.
Quando vio el caboso 908.
Arriba alço Colada 2421. V. loio /. Hy gannada a Colada ou
Hy a Colada ganno que val mill marcos de plata.
A(l)una dizen Colada 2727.
Vio Diego Gonçalez 3658. V. 3353 /. [Fablo] Diego Gonçalez,
odredes lo que ha dicho, cf. v. 70.
Fallo a Diego Tellez 2814.
Don Elvira e don a Sol 2865 .
Oy los rreyes de Espaila 3723. Compléter h vers en lisant [Todos]
SOS parientes son.
Sano el rrey Fariz 841. V. 760 /. Al rrey [moro] Fariz, v. 773 /.
El rrey [moro] Fariz.
Entre Fariza e Çetina 547.
Fêlez Mufioz so sobrino 741; compléter le v. en lisant Del [buen
Çid] Campeador. V. 3188 /. [Fêlez Munoz] (a) so sobrino por
nombre [e]l lo lamo.
Vansse Fenares arriba 542.
Ferran Gonçalez non vio 2286. V. 2558 /. Fablo Gonçalez Fer-
rando, v. 3236 /. Fablo Goçalez Ferrando : Aver(es mone-
dados) non tenemos nos, v. 3624 /. Con don Gonçalez Fer-
rando, V. 3626 /. Don Ferrando a don Pero el escudo le passo
ou Elli a Pero Vermuez etc., v. 3643 /. Quando la (ms. lo) vio
Ferrando, [bien] conuçio a Tizon.
ETUDES SUR LE POEME DU CID 433
Que lo sepan en Gallizia 2579.
Dixo (el) conde don Garcia 3 160. V. 1859 /. P^so al conde (don)
Garcia, v. 2997 /. El conde Garçi Ordonez en aquestas
nuevas fo.
Dixo Gonçalo Assurez 3689.
Assiniestro dexan (a) Griza 2694, dont le second hémistiche est [La]
que Alamos poblo.
El obispo don Jeronimo 1289, 1460, 1546, 1579, 1689, 1702,
1793, 1993, 2069, 2238, 2383. F. 1303 /. Ya a este don
leronimo otorgan lo por obispo, v. 1501 /. E(l) obispo don
Hieronimo, coranado de prestar, qui, ici, vaut bien mieux que
El obispo d. H. etc.
Comigo yra Malanda 3070.
AauEL RREY DE Marruecos 1230, 1625. Vv. 1620-1622 /. Dezir
vos quiero [yo] nuevas de aient partes de [la] mar, Del rrey
moro Yuçef que en Marruecos esta : Pesava a aquel rrey
de myo Çid don Rrodrigo, v. 1671 /. Essos moros de Mar-
ruecos cavalg[av]an a vigor, [E] por las huertas adentro est[av]an
sines pavor, v. 1725 /. E al rrey de Marruecos, v. 1741 /.
Quando el rrey de Marruecos ou Quando al rrey Yuçef,
V. 1785 /. La (tienda) del rrey de Marruecos que de las otras
es cabo, Dos tendales lasufr[i]en, con oro eran labrados, v. 1850
/. (A) aquel rrey de Marruecos Yuçeft por nombre nombrado
ou lamado ou plus simplement A aquel rrey Yuçeff de Mar-
ruecos por nombrado.
Por EL rrey de Marruecos 1181.
Quando al (ou mieux el) rrey de Marruecos 1741. V. 2446 /.
Commo el rrey de Marruecos lo avemos arrancado.
Passa(ro)n Mata de Toranz 1492; supprimer à la seconde moitié du
vers de tal guisa et lire vv. 1493 -1494 [E] por el val de Arbuxedo
conpiençan a deprunar, Ca en Medina[çeli] todo el rrecabdo esta.
Dixo Martin Antolinez 141, 166, 228, 3527. L. de même v.
131; V. 1459 /. E[tu], Martin Antolinez, el Burgales natural,
V. 3 191 /. [Lam]a Martin Antolinez, el cavallero de pro,
V. 3193 /. [Vos, don] Martin Antolinez, myo vassallo de pro,
Prended [aqui] a Colada, etc., v. 3646 /. Antolinez e Gonçalez.
434 J- CORNU
Fablo Martin Antolinez 70.
Lego Martin Antolinez 102.
Gradeçiolo don Martino 199. F. 187 /. Çinco escuderos tiene
(don Martino a) todos [çinco] los cargava, v. 1500 /. E don
Martin Antolinez ou bien E Antolinez Martino, v. 3660 /,
[En] essora don Martino.
Fata dentro en Medùia 138 1. Corr. d'après ce passage les w. 11 48,
1556, 1561; V. 1452 /. [A]fe[vos] los en Médina ou [A]felos
[ya] en Médina, v. 1466 /. Vayades pora Médina, v. 1484 /.
Sua muger con las fijas en Medinaçeli esta, v. 1495 /. E en
Medinaçeli, cf. Chron. du Cid, chap. CCXVII; v. 1538 /.
De [aquel a]tan grand conducho que en Médina l[e] sacaran
ou bien cum en Médina sacaran.
E de Médina a Molina 2880. V. 145 1 /. De San Pero (fast)a
Médina en [los]. V. dias van, cf. v. 2252; v. 1542 /. Salidos
son de Médina, [rrio de] Salon passavan, [Val de] Arbuxedo
arriba [muy] privado aguiiavan [E] el campo de Torançio
luegol[o] atravessavan.
Oyd, Minaya Albarfanez 1297. L. de même vu. 616, 810;
V. 3435 /. Dezid, Mynaya Albarfanez, lo que ovier(e)des
sabor, v. 3458 /. Que val Minaya [Albarfanez], v. 1897 /.
Oyd me, don Albar Fanez, e vos, don Pero Vermuez.
A vos Minaya Albarfanez 1870.
Con el Minaya Albarfanez 1244.
E a Mynaya Albarfanez 2561. Fv. 2835-2837 /. Peso [end] a
myo Çid e a toda sua cort E a Minaya Albarfanez d[e] aima
e (de) coraçon. Don AlbarÉmez Minaya con don Pero cavalgo
E con Martin Antolinez, el Burgales de valor ou bien el cava-
llero de pro ou bien cavallero lidiador. Cf. vv. 1995 ^/ 2513.
Dixo Minaya Albarfanez 819. L. de même vv. 782, 1350, où l'on
pourrait lire aussi fablo, 1390, 1447, 1532, où Avegalvon est
faux, 1693, 1907, dans lesquels deux derniers cas on pourrait lire
aussi fablo, 1923, 1949, 2140; v. 387 /. (E) fablo [Minaya]
Albarfanez, v. 1144 /. Entro(les) Minaya Albarfanez, v. 1302 /.
Plaz a Minaya Albarfanez, v. 1391 /. Vase Minaya Albarfanez
ÉTUDES SUR LE POÈîME DU CID 435
[e] tornanssc los yffantes, v. 2361 /. (Aqui) lego Minaya
Albartanez [e conpeço de fliblar] ou bien Aqui lego Albarflinez,
w. 744, 752, 778 /. A Albarfanez Minaya, v. 871 /.A Castiella
[la gentil] vas Albarfimez Minaya.
Afe Minaya Albarfanez 13 17. Fv. 1424, 1426 /, A doiia
Ximina [Gomez], comtne on trouve fréquemment dans la Chron.
du Çid, e a las fijas que ha E a estas otras dueiîas que las
sirv[i]en delant El buen Minaya Albarfanez ou Don Albarfanez
Minaya penssolas de adobar, v. 1430 /. comme la première
moitié du v. 1^26, v. 829 /. Hydes (vos), Minaya [Albarfanez],
V. 1432 /. Merced, Minaya [Albarfanez], v. 1742 /. Dexo
Minaya [Albarfanez], v. 1991 /. Aquel Minaya Albarfanez
e aquel Pero Vermuez, [Aquel] Martin Antolinez e aquel
Martin Munoz, El obispo don Jeronimo, el coranado meior,
E aquel Alvarez Alvaro, aquel Alvar Salvadorez, Aquel Muiîo
Gustioz, el cavallero de pro, Aquel Galind Garçiaz, el[li] que
fue de Aragon. Malgré cette restitution, il y a plusieurs fautes
dans ces noms, comme le montre le chap. CCXXV, et encore mieux
la fin du chap. C de la Chron. du Cid, où Von trouve Vénuméra-
iion suivante : Ruydiez el mio Cid campeador, e don Alvar
Fanez Minaya, él que tovo a Vêlez e a Çurita : e Martin
Antolinez de Burgos, sobrino del mio Cid, e fijo de Fernan
Diezsu hermano, él que nasciô de la quintera : e Nuiio Gustios,
sobrino del Cid : E Martin Muiîoz que tovo Montemayor^
e Alvar Alvarez, e Alvar Salvadores, e Guillen Garcia de
Aragon, que era buen cavallero, e Feliz Munoz, sobrino del
Cid; passage dont il faut tenir compte pour restituer les vv. 734-
741; V. 3058 /. Entre Minaya [Albarfanez], v. 3456 /. Yo so
[Minaya] Albarfanez, v. 1894 /. A Albarfanez Mynaya e a
[doii] Pero Vermuez El [buen] rrey don Alfonsso [en] essora
los lamo.
Si vos quisier(e)des, Minaya 1257. F. 1131 /. Bien los ferredes,
[Minaya] .
Si a vos ploguier(e), Minaya 1270.
Minaya e Per Vermuez 1841. F. 125 1 /. Minaya lo consseiando,
V. 2229 /. Minaya [y]va fablando ou bien Albarfanez va
436 J. CORNU
fablando, ce qui serait préférable, v. 2858 /. Minaya [y]va veer
[las] ou [a] su[a]s primas do son.
A Mynaya e (a) las duenas 1554.
E Minaya con las dueilas 2874.
Fablava Minaya y 1350.
Primero fablo Minaya 671. V. i^^i\. l. Descendido es Minaya,
w. 1568, 2848 /. Rreçib[ijen a Minaya ou Rreçibieron a
Minaya ou encore Van rreçibir a Minaya e a todos sus varones ,
V. 2849 /. Presenta[va]n a Minaya ou mieux Presentavan les
a ellos ,v. 2516 /. Rreçibie los Minaya.
Essora dixo Minaya 1282, 1505. V. 922 /. Todo gelo diz(e)
[Mynaya].
Estonze dixo Minaya 2227. V. 916 /. De Castiella [la gentil]
venido era Minaya, v. 1134, où Commo gelo a dicho a été
amené par le vers précédent, l. Lo que dicho a Minaya ou Lo que
dixo Albarfanez , v. 1262 /. Estonze ou Essora dixo Minaya ou
Ali dixo Albarfanez ou bien aussi Dixo Minaya Albarfanez, ce
qui vaudrait mieux peut-être.
Diziendo esto Mynaya 141 8.
Afevos delant Minaya 2230.
Que rreçiban a My(a)naya 1565.
Oyd a mi, Albarfanez 616. V. 753 /. Cavalgedes, Albarfanez,
(vos) sodés (el) myo diestro braço, cf. v. 810.
Venit aca, Albarfanez 2221. V. 1804 /. Venid[vos] ou mieux
Vengades aca, Minaya, v. i^J^ L Ya vos ydes, Albarfanez,
yd a la gracia de Dios.
Entre el e Albarfanez 1549.
[E] el bueno de Albarfanez 2513. F. 1467 /. Mya muger e las
fijas e el bueno de Albarfanez.
Ca bien sabe que Albarfanez 1567.
Remarque. Fv. 1367, 1378, 2624/. Don Albarfanez Minaya,
V. 2449 /. Don Albarfanez Minaya [en] essora es legado.
Entrados son a Molina 1550. L. de même v. 1153 ; x^. 1463 /.
Vayades [por]a Molina, v. 2647 ^- [A]fe[vos]los en Molina,
que manda Avengalvon, v. 1196 /. Tornado es a Murviedro.
Con el de los Montes Claros 11 82.
ÉTUDES SUR LE FOÈ.ME DU CID 437
Fablo Muno Gustioz 1481. F. 2974 /. Espidios[e] (Muno)
Gustioz, V. 3382 /. [En] essora (Muno) Gustioz.
Levantes en pie Ojarra 3422.
Al uno dizen Oiarra 3394.
Ganaron Pena Cadiella 1163. V. 1164 /. Ovo [a] Peiia Cadiella.
Rrespuso Pero Vermuez 710. V. 704 /. [Mas] aquel Pero Ver-
muez, z;. 235 1 /. Ala ou mieux Ola [tu], Pero Vermuez, v. 2340
/. Esto otorga don Pero.
Mando a Pero Vermuez 181 5. V. 2169 /. [E] a [don] Pero
Vermuez e [a] Muno Gustioz, cf. v. 2177.
En EL PiNAR DE Tevar 9 12. F. 999 /. Oy en este Pinar (de
Tevar).
O SODES, Rrachel e Vidas 103.
Levaldas, Rrachel e Vidas 167.
Gradan se Rrachel e Vidas 172. Aux w. 136, 139, 14e, 1437,
remplacer le singulier par le pluriel et lire dixieron, aux w. 89,
99, 149, ajouter don devant ces deux noms et devant Vidas aux
w. 155, 189.
Afevos Rrachel e Vidas 143 i.
Porque el conde don Rremont 1059.
DiZE EL CONDE DON RrEMOND 3208.
Dixo (el) conde don Rremont 1028. L. de même w. 979, 1056;
V. 1012 /. Priso (lo) al conde Rremont ou Priso el conde
Rremont, (por)a la tienda lo levava, v. 1018 /. [Mas] el conde
don Rremont non gelo preçia[va] nada, v. 1025 /. Comed,
conde don Rremont, del pan e beved del vino.
Vera Rremont Verengel 998. F. 975 /. De don Rremont
Verengel venido l[e] es mensaie, v. 3195 /. Fue del conde
don Rremont Verengel de Barçilon(a la mayor), ou, ce qui se
recommande moins. De don Rremont Verengel de Barçilon la
mayor.
Fuesse [él] a Rriodovirna 3379.
Açerca corre Salon 555. F. 1 5 1 5 /. Por [a]çerca de Salon [a]tan
grandes gozos van, v. 1228 /. Al troçir ou Al passar de rrio
Xucar.
438 J. CORNU
Coios[e] Salon ayuso 589. L. de même vv. 577 et 858, dans lequel
vers on pourrait lire aussi Salon ayuso passo.
En San Pero de Cardena 209 = Rom. gen. 827, 900, 904, 907,
908. F. 232 /. (Por)a San Pero de Cardena, v. 1285 ^- A San
Pero de Cardena mill marcos mando levar E dixole que los
diesse a don Sancho el abbat.
En San Pero a matines 318.
Rremaneçio en San Pero 14 14.
Hydo es pora San Pero 1439. L. de même v. 1392 ou bien l.
Adelino (por)a San Pero o estan fijas e madré; v. 294 /. Hydos
son pora San Pero al que en buen punto naçio ou encore Pora
San Pero se van.
Quando lego a San Pero 236.
Grado a Santa Maria 2524.
Plega a Santa Maria 2274. V. 282 /. Plega a Dios Criador,
plega a Santa Maria Que aun con mias manos case estas mias
fijas, V. 2782 /. Plega a Santa Maria e al padre Criador
(ç/". V. 2626) Que los malos traydores dent prendan so galardon.
Lego a Santa Maria 52. F. 1475 /. Troçieron (a) Santa Maria.
Salvest a Santa Susana 342.
Si me vala Sant Esidro 1342. F. 3028 /. Si me vala Sant Esidro,
[en] verdad non sera oy, v. 3140 /. Si me vala Sant Esidro el
que bolvier(e) my[a] cort, v. 3509 /. Si me vala Sant Esidro
[el que laman] de Léon, lire tris probablement de même v. 1867.
De siniestro Sant Estevan 397.
Varones de Sant Estevan 2847. L. de même v. 2871; v. 2851
/. (Gracias) varones de Sant Estevan, que sodés coiîosçedores
Por la ondra que vos diestes a esto que nos cuntio Gradevoslo
do esta myo Çid Campeador.
Vinieron a Sant Estevan (de Gormaz) 2843. Compléter le vers en
lisant Que es un castiello fuert.
Fasta dentro en Santiyaguo 2925 est une moitié de vers trop longue
d'une syllabe.
DexandoaSaragoça 1088.
Plogo a los de Teruel 860.
Que cort fazie en ToUedo 2980. F. 2970 /. A mi venga a
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 439
Tolledo, esto l[e] do yo de plazo, v. 3597 /. Esta lid fues en
Tolledo, mas non quisiestes [la] vos.
E [e]l condc don Uella (?) 3004.
A (la) Torrc de don Urraca 2812. Compléter le vers en lisant Elli
las dueiias dexo.
Legan a Valadolid 1827.
A la glera de Valençia 2242.
A la puerta de Valençia 1576. V. 3261 lire de même ou A la
exida de Valençia my[a]s fijas vos di yo.
Que en tierras de Valençia 1306. V. 1299 /. En [las] tierras de
Valençia ou [Ya] en tierras de Valençia ou mieux En la çibdad
de Valençia, cf. Chron. du Cid, CCXIII.
PoR la huerta de Valençia 2613 .
PoR LAS TORRES DE Valençia 1711. Cf. Por ks puertas de Valen-
çia Rom. gen. 840.
Buena fue la de Valençia 1232. F. 1223 /. Que presa era Valençia,
que non gela empar[av]an.
Pesa a los de Valençia 1098. F. 1170 /. A los moros de Valençia.
E yrien (por)a Valençia 1354.
Hyr se quiere[n] a Valençia 141 5. F. 2643 /. Hya s[e] torno
(por)a Valençia, v. 3507 /. (E) yr me quiero (por)a Valençia,
V. 2167 /. Adelinan (por)a Valençia, v. 1203 /. Adelina ott
Adelino (por)a Valençia, v. 119 1 /. Çercar a Valençia quiere
ou A Valençia çercar quiere, v. 3474 /. A Valençia quiero
mas ou Mas quiero yo a Valençia, v. 1628 /. A Valençia
van buscar, v. 2000 /. Que curiassen a Valençia, w. 2175,
3700 /. [A] fe[vos] los en Valençia.
Por levaros a Valençia 140 1.
Salidos son de Valençia 1821. L. de même vv. 2009, 2920;
V: 171 1 /. Por las torres (entendre par là las puertas de las torres)
de Valençia salieron todos arrnados, v. 3203 /. Quand(o)
sacaron de Valençia ou Quando me las han sacadas, v. 587 /.
Salidos son de Alcoçer, v. 1185 /. Salido es de Murviedro.
Yo ffîncare en Valençia 1472. L. de même v. 1470, où Ton pourrait
lire aussi Fincare yo en Valençia ; t'. 11 5 5 /. Tal miedo an en
Valençia, v. 1174 /. Mal se aquexan en Valençia ou Quexanse
440 J. CORNU
los de Valençia, v. 1246 /. [Ca] a todos en Valençia les dio
casas e paLiçios, v. 1304 /. Dieron le sied en Valençia, v. i486
/. (E) ffata dentro en Valençia [que] délias non vos partades.
Elsedie en Valençia 1566. Compléter le vers en lisant curiando [la]
e guardando.
Alegres son por Valençia 1799.
Hya muger dofia Ximena 1763. V. 1352 /. Por su[a] muger
(dofia) Ximena ou Por dona Ximena Gomez e (sus) fijas amas
a dos, V. 1396 /. Omilom [a vos], (dona) Ximena, ou [A vos]
me omillo, Ximena, [que] Dios vos curie de mal, v. 3039 /.
Ximena mya muger, [que] es duena[muy] de pro.
Dona Ximena al Çid 369. V. 1594 ^'- Quando lo vio (dona)
Ximena ou Ximena quando lo vio a pie[e]s se le echava,
V. 180Ï /. Alegre era Ximena con las suas iijas amas E todas
las otras duefias que se tienen por casadas, v. 2184 /. Pvreçibielo
Ximena con las suas fijas amas, v. 2897 /. (Doiïa) Ximena
[la] su[a] madré.
Afevos doxa Ximena 262. V. 1404 /. Rrespuso dona Ximena :
Dios lo quiera e lo mande, cf. v. 2684; v. 2560 /. (Que) plega
a dofia Ximena.
n
que Alcoçer non se le dava 574.
Aicoçer cueda ganar 556. V. 851 /. Alcoçer quiso quitar, v. 1095
/. Ganado a a Murviedro.
a Alcoçer es venido 846.
Alfonsso myo seiîor 2036.
de Alfonsso myo senor 1^21. L. de même 2044.
a Alfonsso so seilor 2024. F. 2156 /, De so senor don Alfonsso
ou Del buen rrey don Alfonsso, v. 3017 /. Que las manos le
besas ou Que suas manos besas a Alfonsso so senor ou al buen
rrey so seiior, v. 3512 /. La mano le fue besar a Alfonsso so
senor.
el mio senor Alfonsso 2200.
Alfonsso el Castellano 495, 2976.
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 441
a Alfonsso (el) Castellano 1790. L. de même v. 2900, où l'on pour-
rait aussi lire A Alfonsso de Castiella.
Alfonsso el de Léon 1927. V. 3692 on pourrait lire El campo
mando librar don Alfonsso de Léon (tus. el buen rrey don
Alfonsso); v. 3536 /. Ellos eran en poder ou mieux en la mano
de Alfonsso el de Léon, v. 3543 /. De Alfonsso el de Léon ou A
Alfonsso de Léon.
con Alfonsso (el) de Léon 3717.
si quisiesse el rrey Alfonsso 1950.
que tenie el rrey Alfonsso 3246, où il faut peut-être supprimer el.
do (el) rrey Alfonsso estava 1827.
essora el rrey Alfonsso 13 16.
fablo (el) rrey don Alfonsso 3228, 3596. Compléter le v. 3228 en
lisant A estas [suas] palabras et voir ce que nous avons dit p. 336;
•y. 3452 /. E a(que)l rrey don Alfonsso 3452.
Con EL RREY DON Alfonsso 3 166. L. de même w. 538, où Von pour-
rait lire aussi Con myo senor Alfonsso, et 1974. Cf. Con el
rey don Fernando R. 1008.
antel RREY DON Alfonsso 2093, 3239, 3344. L. de même w.
1843, 2013, 2128. Cf. antel rey don Fernando R. 689, 744;
V. 13 II /. Demando por [don ou rrey] Alfonsso, do lo podrie
fallar, Fuera el (rrey) a Sant Fagunt, etc., v. 2936 /. Merced,
rrey don Alfonsso, de largos rreynos (a vos dizen) senor,
V. ^iji l. Merced (ya), rrey don Alfonsso, [que] sodés nuestro
seiïor, w. 1845 et 2142 /. Merced, rrey don Alfonsso,
[sodés] senor tan ondrado, vv. 3253 et 3271 /. Merced, rrey
don Alfonsso ou Merced ya, rrey senor, v. 3403 /. Merced,
rrey don Alfonsso, où merçed est peut-être faux .
El buen rrey don Alfonsso' 3001, 3024. L. de même w. 22,
1840, 1895, 1979, 2026, 3053, 3108, 3127, 3692. Cf. el
buen rey don Fernando R. 278, 367, 399, 460, 501, 663,
733, 804, 822, 978, 1018, 1074, 1081, 1087, 1107.
I. Cette moitié de vers est déplacée dans G. de Berceo, S. Dom. de Silos 733c, et
ce n'est pas de lui qu'elle vient. Accoutumé à l'entendre dans les chansons épiques, le
copiste l'a introduite inconsciemment dans un alexandrin.
442 J. CORNU
Al buen rrey don Alfonsso 2825. L. de même w. 508, 815,
1272, 2922, 3397; V. 1959 /. Al buen rrey don Alfonsso
delant le echan las cartas ou delant (le) echaron las cartas ,
V. 2900 /. Al [buen] rrey [don] Alfonsso (de Castiella) ,
V. 3423 /. Las manos fueron besar del [buen] rrey don
Alfonsso. Cf. del buen rey don Fernando R. 799, 965, 989,
1016, 1026, iioi, al buen rey don Fernando R. 506, 555, 692,
967, 1057.
(e) los otros a Almenar 1109. V. 1328 /. Preso a a Almenar e
Murviedro que es miyor.
(e) los otros a Alucad 1108.
a la puent[e] de Arlançon 290.
[a] Arlançon a passado 201.
e en Arlançon posava 5 5 .
e Ateca que es (a)delant 552, dont le premier hémistiche aura été
Passado a a Bovierca,
EL MORO AVEGALVON 2636, 2662,
la que Avegalvon mandava 1545. V. 2647 /. [A] fe [vos] los en
Molina que manda Avegalvon, car le sens du vers 26 4^, tel
que le donne le ms., est démenti par le vers suivant; v. 1464.
l. Manda la Avegalvon, myo amigo (es) de paz, v. 2668 /.
Non lo tiene en poridad, diz lo a Avengalvon.
al conde de Barçilona 957.
(a) Bavieca el corredor 3513.
en Bavieca (el) so cavallo 17 14, dont le premier hémistiche est : Dio
[un] salto myo Çid, V. 2127 /. En Bavieca so cavallo myo Çid
un salto dio.
e el conde don Beltran 3004.
DE LA CASA DE BiVAR 1268.
dentro en Burgos la casa 62.
que en Burgos pudo falar 1427.
en el castiello de Cabra 3287.
en Calatayuh posar 651. V. 775 /. [Qiie] para Calatayuth,
V. 777 /. Fata a Calatayuth duro [bien] el segudar ou bien
durava el segudar,
la que dizen de Canal 649.
ÉTUDES SUR LE POfeME DU CID 443
DE CONDES DE Carrion " 2549, 2554, 3296. L. de même w. 2162,
2171, 2185 ; corriger d'après cette moitié de vers w. 1906, 1928,
2076, 2098, 2174, 2178, 2225, 2229, 2317, 2655, 2670,
295e, 2985, 3007, 3148, 3428, 3537, 3603, 3612, 3701;
V. 3613 /. E condes de Carrion, v. 2894 /. De (myos) yernos
de Carrion.
YFANTES DE CaRRION 2332, 2496, 2587, 264e, 2675, 27OI, 2942,
2965, 3080, 3126, 3144, 3148, 3161, 3207, 3209, 3217,
■ 3219, 3467, 3485, 3562, 3568, 3596. L. de mêmew. 1372,
1385, 1835, 1879, 1901, 1975, 1981, 2052, 2084, 2091,
2101, 2279, 2309, 2510, 2515, 2583, 2644, 2689, 2708,
2713, 2735, 2754, 2763, 2771, 2781, 2793, 2824, 2833,
2906, 2995, 2999, 3232, 3241, 3256 (pii il faut supprimer de),
355^5 3577' 359^ (^" ^'^^ pourrait lire aussi Los condes de
Carrion, quon rencontre plusieurs fois dans les romances du Cid);
au V. 1937 supprimer pora los, v. 3275 /. Los [condes] de
Carrion, v. 3258 /. Dezid que vos mereçi, yfantes ou los condes
[de Carrion, O] en juego o en vero o en alguna rrazon, au v.
3714 la meilleure leçon serait Agora la ayan quita yfFantes de
Carrion.
DE YFANTES DE CaRRION 2915, 295 1, 3II3, 3202, 3437, 37^4»
3707.
diz(i)en los de Carrion 2667.
de Carrion a casar 3381.
a tierras DE Carrion 2526, 2544, 2590, 2597, 2627, 2638,
I . Carrion compte pour trois sytlahes, comme le prouvent les hémistiches et les
alexandrins que voici : a Carrion fue llegado R. 686, el bueno de Carrion R. 777,
Burgos con la Castiella, Castro e Carrion G. de Berceo, S. Domingo 130b, Fue
çerca de la média de Carrion ardida G. de Berceo, S. Millan 389b. Carrion est
mesuré de même dans Judiô de Carrion Rabi don Santoh. Prov. nior. i ; car la
forme Judiô, connue d'ailleurs, est assurée pour ce texte par le quatrain 686, où ce
mot rime avec prometiô. Encore dans les romances du Cid nous trouvons le plus
souvent Carrion de trois syllabes, beaucoup plus rarement de deux, et des vers où il
est de deux syllabes, il y en a plusieurs qu'il serait aisé de corriger. En supprimant
l'article dans De los condes de Carrion Rom. gen. 864, 883 , Con los c. de C.
872, 890, A los c. de C. 874, 884, 888, par exemple, on remîrait à ces vers leur
forme première.
444 J- CORNU
3470, 3599. L. de même vv. 2445 (en supprimant de vos),
2563 Çpii Von pourrait lire aussi do las heredades son, cf. 2545),
2620; V. 2480 /. D[e] ellos a Carrion ou mieux Mandados
buenos yran (cf. v. 2526) a tierras de Carrion, Commo ellos
son ondrados, etc., v. 13 13 /. Tornaras a Carrion, v. 2540 /.
Vayamos (por) a Carrion, v. 2605 /. Vayades a Carrion,
w. 3 129-3 131 /. Yo en quanto fu[i] rrey non fiz mas de
do[a]s cortes : La una en Burgos fiz (e) la otra en Carrion ou
La una fizi ou fuera en Burgos, la otra en Carrion [E aqu]
esta [la] terçera a Tolledo vin fer oy, v. 3532 /. Myo Çid va a
Valençia, (e) el rrey a Carrion, car, autrement, le vers se lierait
mal avec le précédent ; v. 2327 /. Desean [a] Carrion, v. 3570 /.
Por quanto val Carrion.
EN TIERRAS DE CaRRION 257O, 260O, 2717, 3223.
POR TIERRAS DE Carrion 3696.
que tierras de Carrion 3473.
EN BEGAS DE CaRRION 3481.
por non v[e]er Carrion 2322.
commo lo de Carrion 2664. F. 1376 /. (E) nos de los (condes)
de Carrion.
e adelant Casteion 1329.
A Castiella la gentil 829. L. de même v. 871 ; ajouter la gentil
aux premiers hémistiches des w. 287, 783.
(e) en Castiella e en Léon 2579. V. 2977 /. Enbia[va] su[a]s
cartas ou Enbia ou encore Enbio 1. s. c. (por)a Léon e (a) San-
tiyaguo [E] a los Portogaleses e a [condes] galizianos (cf.
v. 2926) E a los de Carrion e (a) varones castellanos.
a Castiella al rrey Alfonsso 2903 est une moitié de vers douteuse; corri-
ger tout le vers en lisant : A Castiella el mandado lieves me al
rrey Alfonsso.
a Castiella con mandado 813.
de Castiella fin es ya 399.
a Çelfa la de Canal 869.
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 445
Çid, Rrodrigo Çid, Rruy Diaz, Campeador.
EL Çid con todos los sos 3022. L. de même v. 214, où ron pourrait
lire aussi El Çid e suas companas ou Myo Çid e sus vassallos
cavalgavan tan ayna; v. 743 /. Acorrieron a la seiîa el Çid
con todos los sos, cf. Chr. du Çid, chap. XCIX : E el Cid e todos
los suyos acorrieron la seiîa muy bien; v. iij^ l. El Çid les
toliô el pan.
ca el Çid bien las conosçe 3187.
que el Çid le avie dados 105 1.
al Çid caen .c. cavallos 805. F. 153 /. Al Çid besaron las manos
ou mieux Fueron le besar las manos, v. 1608 /. [La] madré
e fijas amas [al Çid] las manos (le) besavan ou La madré
e suas fijas ou Entre madré e las fijas ou Entre madré e
fijas amas, etc., v. 2235 /. Al Çid e sua muger yvan les besar
las manos, z'. 581 /. Falido [le] a al Çid [e] el pan e la çevada,
V. 3123 /. Al Çid catando estavan quantos avie en la cort.
al Çid seyx çientos cavallos 2489.
Myo Çid el de Bivar 295, 550, 855, 961, 983, 1140, 1200,
1265, 1387, 1454. F. 748 /. Visto lo ha myo Çid Rrodrigo el
Castellano, v. 1082 /. [E] tornos el de Bivar.
Quoique Von ne rencontre pas : Myo Çid Campeador, // nen
est pas moins sûr quil faut corriger d'après cette formule, en
supprimant el ou el buen vv. 288, 417, 1669, 193 1, 1985,
2065, 2113, 2183, 2308, 2559, 2853, 2987, 3015, 3025,
3033, 3093, 3199, 3402, 3440, 3703; dans presque tous ces
passages on pourrait lire aussi El buen Çid Campeador, si cette
formule n était déjà asse:{ fréquente; l. de même v. 109; v. 2937 /.
Besa vos piedes e manos myo Çid Campeador. Quant à Myo
Çid lidiador 1322, il formait, précédé de monosyllabes, une excel-
lente moitié de vers, à laquelle le poète recourait au besoin.
Myo Çid e sus vassallos 2473. L. de même vv. 1618 (car su[a]s
companas _/gm/V une syllabe de trop) et 2243 ; corr. d'après ce passage
V. ^j6 ; V. 2265 /. Del Çid e de sus vassallos.
myo Çid ferir los va 1 1 3 7 .
44^ J. CORNU
MYO ÇlD DESCAVALGAVA I592.
myo Çid y va albergar 547, où il vaudrait mieux lire Myo Çid va
albergar ou Myo Çid yva posar.
MYO Çid iva posar 402, 553.
myo Çid duro .III. anos 11 69.
myo Çid lo otorgo 203 1.
myo Çid presas las ha 3250.
a myo Çid aguardavan 839,
a myo Çid se tornavan 1964. V. 1134 /. A myo Çid mucho
plaze..
a myo Çid es tornado 2974. V. 1682 /. A myo Çid son tornados
ou A myo Çid se tornavan, comme au v. 1964, v. 1632 /. A
myo Çid son venidas, t^. 1190 /. Que viniesse a myo Çid
ou Viniesse al Campeador, v. 1207 /. A myo Çid mas le
vienen, sabet, que no s[e] le van.
a myo Çid espère 3338.
pora myo Çid huyar 892.
con myo Çid van a cabo 1 7 1 7 .
ant(e) myo Çid se paro 2624. F. 2369 lire de même ou peut-être
Paravas ant myo Çid ou Delant el Çid se parava ou se paro,
V. 3324 /. Ant el Çid e ante todos ou bien Delant myo Çid e
todos.
que myo Çid fechas ha 1149.
la que myo Çid gaiîo 2175.
quales myo Çid mando 2838. F. 2585 /. Lo que myo Çid mando.
que me enbia myo Çid 1868.
DE myo Çid don Rrodrigo 1622.
a myo Çid don Rrodrigo 1628.
de myo Çid (el) de Bivar 1085. F. 2677 /. Si no lo dexas,
yffantes, por myo Çid (el) de Bivar, v. 3378 /. De Rrodrigo
de Bivar et non De myo Çid el de Bivar, qui est mal placé dans
la bouche d'Assur Gonçale:{ ou plutôt du comte Garçiordohe^, comme
on lit au passage correspondant de la Chr. du Cid, chap. CCLVI.
a myo Çid (el) de Bivar 141 6, où l'on pourrait lire aussi Al
Campeador leal.
(de) lo que dixo don Rrodrigo 1302. L. de même w. 539, 3120,
1
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 447
OÙ l'on pourrait lire aussi Lo que dixo myo Çid, et compléter le
V. 3120m lisant Plogole de coraçon; v. 1028 /. Dixo (el) conde
don Rremont : comades vos, don Rrodrigo.
(myo Çid) Rruy Diaz de Bivar 628. L. de même v. 1387. — Le
P. du Cid ne nous a conservé ni Rrodrigo el Castellano ni De
Rrodrigo de Bivar ni el que naçio en Bivar, hémistiches qu'on
trouve dans la R. (vv. 614, 661 et 821). Dans les romances on
rencontre Don Rodrigo de Vivar, Rom. gen. 735, 736, 738, 741,
784, 826, 843, 845, De Rodrigo de Vivar 738, A Rodrigo de
Vivar 738, 748, 753, hémistiches étrangers au P. du Cid.
Rruy Diaz so seiior 3712.
don Rruy Diaz posava 912. V. 485 /. O Rruy Diaz estava,
V. 2514 /. Que Rruy Diaz crio, v. 1873 /. Ant(e) Rruy Diaz
el Çid.
aosadas, Campeador3475. Quoique cette moitié de vers paraisse bonne,
je la crois trop longue dune syllabe : /. peut-être a osadas, lidiador.
V. 2107 /. Lo que dellos vos plogier(e), fazedlo, Campeador,
V. 3 1 14 /. Seades, Campeador, En este myo escaiîo ou Aca en
este escaiio que m[e] diestes vos en don.
Caboso Campeador 3410. L. de même v. 1128, où Von pourrait
lire aussi Myo Çid Campeador; v. 2027 /. Levantados en pie
ya (Çid), [caboso] Campeador ou Levantados en pie(ya), Çid,
[caboso] Campeador, v. 2049 /. El myo huesped seredes (Çid),
caboso Campeador.
Campeador de Bivar 721, où il faut supprimer Çid. Lire de même
V. 1140.
vos e el Campeador 1359.
FijAS DEL Campeador 1887, 2323, 2661. L. de même w. 2551,
2555, 2584; vv. 2654, 2822, 3368 /. A fijas de myo Çid,
V. 3345 /. Por fîjas de myo Çid, qui, pour le dire en passant,
est un complément de lidiare.
LA CORT DEL CaMPEADOR 2396,
A LOS DEL Campeador 3540, 3561, 3613. L. de même v. 661.
por LOS DEL Campeador 3564.
el Campeador cavalga 486.
el Campeador se va 857.
448 J. CORNU
el Campeador entrava 2396. F. 911 /. Alen de Teruel [la casaj
el Campeador passava, ■y. 715 /. Al Campeador fincava ou aussi
A Rruy Diaz fincava, v. 3 121 /. El Campeador poso ou El Çid
essora poso.
que faz el Campeador 1343. F. 1958 /. (Esso) fera el Campeador.
que grade el Campeador 2685.
durmie el Campeador 2280.
sedie el Campeador 2030.
fizo el Campeador 2492. Compléter le vers en lisant au premier
hémistiche Todas aquestas ganançias.
pagos el Campeador 2518. L. de même v. 69. On pourrait corriger
d'après cet hémistiche la première moitié du vers 3272, mais mieux
vaut lire ici Avezose Rruy Diaz ou Avezose don Rrodrigo.
do fuere el Campeador 1369.
vernas al Campeador 2622.
servir al Campeador 1369. V. 10 16 /. Plogo al Campeador,
V. 2341 /. comme au v. 1016 ou peut-être Plogo end a myo Çid.
LOS DEL BUEN Campeador 3 550, 3694. L. de même vv. 2284, 3534,
355^5 357ij 3589) 371I5 ious cas où Von pourrait lire aussi
Los del Çid Campeador; v. 35 /. Los del buen Campeador a
allas vozes lama[va]n.
EL Campeador contado 2433, nommé aussi une fois (v. 502) el
lidiador contado, épithète qui, précédée d'une syllabe, formerait
une moitié de vers parfaite.
del Campeador contado 152.
AL CaxMpeador contado 142, 1780 où il faut lire al pour el.
EL Campeador leal 396.
al Campeador leal 2676, 3317.
ANTEL Çid Campeador 2593. F. 1997 /. Con el Çid Campeador,
vv. 364, 3314 /. Por el Çid Campeador, v. 3471 /. Contrai
[Çid] Campeador, v. 241 /. Tu que los guias a todos, val al Çid
Campeador, v. 1347 /. Quando ou Pues assi a su[a] guisa faze
el Çid Campeador.
EL BUEN Çid Campeador' 1663. L. de même vv. 23e, 594, 923
I. = Poema de F. Gonzalez 166 d, évidemment une réminiscence des chansons
du Cid.
ETUDES SUR LE POEME DU CID 449
(ici Von pourrait lire aussi El bueno de myo Çid, comme au
V. 1803), 1361, 1669, 1916, 2000, 2014, 2219, 2666, 2742,
2753, 2991 (car c'est le roi qui parle), 3143 (pour la même
raison), 3164, 3230, 3340, 3492; w. 1997, 2505, 3700 /.
Con el buen Campeador ou Con el Çid Campeador, v. 2516 /.
Por el Çid Campeador ou Por el buen Campeador, v. 2658 /.
comme au vers 2^16, v. ■^i /.El buen Çid Campeador ou bien
Myo Çid Campeador ou bien encore Rruy Diaz myo Çid, qui
était la formule la plus fréquente au premier hémistiche; v. 2063 /.
El buen Çid Campeador ou Myo Çid Campeador ou mieux encore,
à cause de r assonance, Rruy Diaz myo Çid, v. 1332 /. Obispo
de su[a]mano fizo el Campeador.
AL BUEN ÇiD Campeador 3096. L. de même w, 1354, 1890,
1904, 2073, 2315, 2543, 2718, 2827, 2966, 3011 (où Von
pourrait lire aussi Myo Çid Campeador), 3210, 3398, 3431,
3453; corr. d'après ce passage vv. J41, 1373, 2122, 2633, 2765,
2943, 3333, 3424, 3598, 3728; V. 285 /. Una grand iantar
le fazen al buen Çid Campeador, v. 2166 /. Mas grandes ou
Mayores foron las yentes del buen Çid Campeador, v. 292 /.
Todos y\^an demandando por el buen Campeador ou por el Çid
Campeador ou por myo Çid so seiîor.
Çid Campeador leal 706, 2361. On pourrait lire de même w. 41,
71, 175; V. 493 /. [Çid] Campeador contado.
Remarque. Les noms du Cid sont à supprimer dans les vers sui-
vants : V. 2192 /. Grado[sea] al Criador e a vos, (Çid) barba
velida, v. 933 /. Dios, commo [bien] fue (el Çid) pagado, w.
2665, 3169 /. De nos el (Çid) Campeador ou De nos el Çid
Lidiador, v. 1201 /. Q.uando [las] vio (myo Çid las gentes)
iuntadas, compeço[se] de pagar, v. 12 12 /. Quando (myo Çid)
gano a Valençia, v. ijSj l. Mando (myo Çid Rruy Diaz) que
fita sovies(se la tienda) e non la tolies(se dent) christiano,
V. 1898 /. Sirvem (myo Çid) el Campeador, v. 3336 /. Fasta
do [se] desperto (myo Çid), v. 1080 /. Lo que non ferie el
(caboso) por lo que en el mundo ha.
DE Colada e de Tizon 3201.
MÉLANGES. 2^
450 J. CORNU
A CoLADA E A TizoN 2575, ^i^^. Le vcTS 2575 entier est Dar vos
lie do[a]s espadas a Colada e a Tizon; v. 3175 /, Sacaron [a]
las espadas a Colada e a Tizon.
(e)l espada Coladal dio 3192 est un hémistiche douteux.
EN EL RROBREDO DE CORPES 2748, 2754, 2945, 3156, 3266. L. de
même v. 2697.
POR LOS RROBREDOS DE CORPES 2809.
DON Diego e don Fer[r]ando 2725. L. de mêmew. 1901, 2267,
2319, où Von pourrait lire comme au v. 2348 : Entre Diego e
Ferrando; v. 3009 /. Don Diego e don Ferrando y foron amos
a dos, V. 2168 /. (E a) don Fernando e (a) don Diego [a]
aguardar los mando, v. 2534 /.Mas fallado non y an Qns. non
fallavan y) a Diego ni (a) Ferrando ou mieux ni Diego ni
Ferrando, v. 2352 /. Curies me a [don] Diego, curies me a don
Fernando.
ENTRE Diego e Ferrando 2348.
a Diego e a Fernando 2440.
do a Elpha ençerro 2695.
DON Elvira e dona Sol 2075, 2088, 2163, 2197, 2520, 2592,
2628, 2682, 2710, 2714, 2747, 2780, 2786, 2790, 2859, 3 187,
3345, 3419, 3447- = Rom. gen. dans les pièces 863, 864,
875. L. de même vv. 2097, 2163, 2181, 2817, 3718; v. 2755
ajouter Don Elvira e doiîa Sol, v. 2724 /. Quando lo vieron
ellas ou Las dueiias quando lo veen, fablava y dofia Sol, cf.
1350; V. 2796 /. Fablava y dona Sol ou Y fablava doiia Sol ou
Fablado ha doiia Sol.
EL MEiOR DE TODA EsPANA 327 1. F. 453 /. Fablara[n en] toda
Espana, v. 1021 /. No combre un [sol] bocado por quanto ha
en Espaiîa, ou, ce qui vaudrait mieux, por quanto val toda
Espaiia.
el rrey Fariz e Galve 769. Quoique cette moitié de vers soit métrique-
ment correcte, je la regarde comme grammaticalement vicieuse et je
crois qu il faut lire tout le vers de la manière que voici : Arancados
son [del campo] los rrey es Fariz e Galve.
que dizen Fariz e Galve 654. V. 774 /. Ca [el otro rrey] Galve no
lo cogieron alla.
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 45 I
Fêlez Munoz se metio 2769.
tomos[c] Fêlez Munoz 2776. V. 2791 /. [Oiiando] abrieron los
oios, (e) viei'on (a) Fêlez Munoz.
el que es sobre Fenares 43 5 .
cuemo se alaba Ferrando 2340. F. l'yij l. A estas [suas] palabras
fablo Gonzalez Ferrando.
el conde Garçiordonez 3553. L. de mémev. 3270. Cf. el conde
Garcifernandez R. 57.
peso a Garçi Ordoiïez 1345, où mucho dvit être supprimé.
por nombre en Golgota 348. Accentuer Golgotd et non Golgota,
comme on le fait de nos jours.
a Huesca e (a) Montalvan 952. V. 940 /. Pesa a los de Monçon
e pesa a los de Huesca ou bien e non plaz a los de Huesca, cf.
vv. 625, 626; V. 1089 /. E (las) tierras de Montalvan.
EL OBispo DON Jheronlmo 25 12. V. 3064 /. E (el) obispo don
Jheronimo.
DEL obispo don JhERONIMO 1667.
e rrey es de Léon 2923.
los que dizen de Luzon 2653.
si vos vala Dios, Minaya 874.
bien me yra a mi, Minaya 925.
dezir vos quiero, Minaya 890.
e al bueno de Minaya 1583. Vv. 13 14, 1405, 1414, 1439, 1527
on pourrait lire El buen Minaya Albarfanez ou Aquel Minaya
Albarfanez, mais ces corrections sont trop peu assurées.
e quito se va Minaya 1539.
que se tardava Mynaya 908. V. 1384 /. Espidies[e] Minaya e
[y]va se de la cort.
dio Minaya al abbat 1432.
vien(e) la sena de Minaya 482. L. de même v. 477.
que acconpaiîen a Minaya 444. F. 181 5 /. Mando a Pero Vermuez
que aconpanas a Mynaya, v. 488 /. Abiertos amos los braços
va rreçibir a Minaya, v. 919 /. A Minaya que asomava.
e mucho a Albarfenez 945 .
las dueîïas e Albarfanez 1452, 2863.
el que de Albarfanez fue 2814.
452 J. CORNU
afe aqui Albarfanez 2135.
rrogavan a Albarfanez 141 7.
REMARauE. Outre les corrections faites sous Minaya et Albar-
fanez, il y en a d'autres à faire dans les vers suivants : v. 1385 /.
Yffantes de Carrion acompanan Albarfanez, v. 15 11 /. Que
sopiessen de que seso era Mynaya Albarfanez, v. i^ij l.
Sonrrisos[e] de la boca don Albarfanez Minaya, v. 1256 /.
Con Albarfanez Minaya elli se va consegando ou el Çid se va
consegando ou el se estava consegando (cf. Restori, Osserva:(^ioni,
p. 76), V. 3063 /. Vos, Albarfanez Minaya, v. 1495 /. Envio
dos cavalleros (Mynaya Albarfanez) que sopiesse[n] la verdad.
a Molina se torno 2688. F. 1476 /, A Molina van posar.
do dizen Monte Calvario 347.
(el) que mando a Mont Mayor 738. Quoique en retranchant el le
passage fût correct, mieux vaudrait lire que tovo Monte Mayor,
comme il y a dans la Chr. du Cid, chap. C.
en tierras de Mon Rreal 1186.
que es sobre Mont Rreal 863 .
AOUEL MuNO GusTioz 2324, 2927, 2934. L. de même v. 3065.
E DON MUNO GuSTIOZ 3674.
E A MuNO GusTioz 21 77. V. 3670 /. Dire vos de Gustioz.
DE Navarra E DE Aragon 3399, 3405, 3420, 3448, 3722 = i^o;;/.
gen. 884. V. II 87 /. Por Aragon e (por) Navarra, v. 3395
/. El uno es (yfante) de Navarra e el otro (yfante) de Aragon ,
comme a proposé Restori, faisant ici une excellente correction.
e (a) Onda e Almenar 109 1. V. 11 09 /. Desi [los unos] a Onda
(e) los otros a Almenar, v. 1328 /. Preso ha a Almenar.
Pero Mudo me lamades 3310. V. 3302 /. Fabla, Pero Mudo, tu,
[el] varon que tanto callas.
e aquel Pero Vermuez 199 1.
a Pero Vermuez cata 3301.
e plogo a Par Vermuez 1907. L. Per aux w. 722, où il faut mettre
sans doute Do Per Vermuez esta, 1820, 1870 (où il faut suppri-
mer a), 3645; V. 3629 /. Firme estido Per(o) Vermuez ou
Firme estido Vermuez.
E EL coNDE DON Rremont 3002, 3109, 3 135, 3496- V. 987 /.
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 453
[Ca] el conde don Rremont, v. 3137 /. peut-être Aqucl condc
don Rremont.
E AL CONDE DON Rremond 3036. L. ck même V. 1009; V. 977 /.
Dezid al conde [Rremont].
e legaron a Salon 2656. V. 2687 /. En el troçir de Salon, cf.
V. 1228.
dixo el abbat don Sancho 24e. V. 1446 /. Hyas espiden de don
Sancho.
a Ssan Pero a rrogar 1394.
en San Pero a clamor 28e.
al seiïor San Sabastian 341.
posare en San Servan 3047. V. 3054 /. En San Servan a posado,
V. 3102 /. [E] de San Servan salio.
E (a) Santa Maria madré 1267, 1637. L. de même v. 1654; v.
2237 /. (Por)a Santa Maria [madré], t*. 333 /. En Santa [Maria]
madré. Cf. Ni Santa Maria su madré Rom. gen. 734.
torno a Santa Maria 215 .
en Sant Fagunt lo fallo 2922.
e d(el) apostol Santiyague (leçon de Baist) 1138, 1690.
los christianos Santiyague' (leçon de Baist) 731.
plaze a los de Saragoça 941. V, 1088 /. Dexando va Saragoça.
iazer a Spinar de Can 393.
Taio non quiso passar 3044. V. 1954 ^' Sobre [las aguas de]
Taio que es un rrio mayor, v. 1973 /. Sobre las aguas de
Taio {cf. V. 1954), o las vistàs son paradas,
e los de Teruel la casa 571, 842. Corriger d'après cet hémistiche la
première moitié duv. 911.
a los de Teruel non plaze 625.
I . Santiago est de quatre syllabes dans les Miracles de Berceo : Violo Sanctiago
198 b, Dissoli Santiago 202 a, Si tu non le dissiesses que Santiago eras 203 a,
mais dans le même texte lago compte pour deux syllabes. Santiago est mesuré de même
dans le P. de Fernan Goi!iale:( : Santyago llamado 154 d, 406 b, LIamando
Santyago 514 b, Fue para Santyago 621 b. Dans les romaticcs Santiago est tantôt
de quatre, tantôt de trois syllabes. — La forme Santiyague, devenue plus tard San-
tiago, ne peut s'expliqicer que si on lui donne pour base le vocatif.
454 J- CORNU -
e a l[a] otra Tizon 2727. V. 3643 /. Quando lo (ou mieux la)
vio Ferrando, [bien] conuçio a Tizon ou lespada bien conuçio.
la espada Tizon le dio 3 189.
a Tolledo es entrado 3953.
pora dentro en Tolledo 2963. V. 3016 /. Albarfanez adelant
a Tolledo enbio ou enbio el a la cort.
DE Valençia la mayor 3 1 5 1 . C/. En Valencia la mayor, Pr'unavent
y Flor de Rom. 60.
A Valençia la mayor 2161, 2625, 2826, 2840. L. de même
V. 3526.
POR Valençia la mayor 2588. V. 19 15 /. Pora Valençia se van.
çerca Valençia la grant 33x6,
de Valençia sus hoiiores 3264.
de Valençia es seiior 1 3 3 1 .
de Valençia dieron salto 17 16. F. 2800 /. (Que) de Valençia l[o]
saco.
a Valençia an entrado 2247.
A Valençia es entrado 1743.
a Valençia son entrados 1792.
A Valençia son legadas 2465. V. 1609 /. A[una] tan grand
ondr[anç]a (cf. v. 1578) a Valençia son entradas ou legadas,
V. 1630 /. Legados son a Valençia.
a Valençia do esta 1406.
en Valençia son rastados 2270.
en Valençia esta folgando 1243. T. 2335 /. En Valençia estad fol-
gando.
en Valençia sere yo 2502.
en Valençia do estava 1537.
Valençia vienen çercar 2312. V. 11 92 /. Quien quier comigo
venir pora çercar a Valençia.
EL auE Valençia gano 3117, 3221, 3336. V. 1208 /. Metio(la)
[Valençia] en plazo, v. 1814 /. Delli que Valençia manda.
Des corrections faites par nous dans les pages ci-dessus plu-
sieurs ont été déjà proposées par Mild y Fontanals dans les belles
ÉTUDES SUR LE POEME DU CID 455
recherches qu'il a consacrées à l'épopée populaire espagnole ' et
par A. Restori dans ses Osserva:(ioni sul inefro, sidle assonance e sul
testo del Poema del Cid, Bologna, 1887 -. Au nombre des meilleures
améliorations apportées au P. du Cid par le savant catalan et par
le savant italien nous mettons celles qui rétablissent la mesure
soit des vers entiers, soit des hémistiches. Ce sont celles fliites
aux vv. 119, 187, 294 2'"« hém., 327, 333, 376, 433, 1108,
1345, 1372, 1814, 1910, 2044, 2163 2""^ hém., 2192 2™^ hém.,
2527 2^"^ hém., 2563, 2665, 2684, 2843, 2851, 3135 (Mild),
3160, (Mild), 3169, 3258 (Milâ), 3275, 3324, 3378, 3395,
3643 I" hém. Mais dans ceux où il y a myo et Carrion, elles
ne sont bonnes que si l'on compte myo pour deux syllabes et
Carrion pour trois, comme on doit le faire, conformément à
l'usage de l'ancien espagnol. L'amour du vrai et non l'amour
propre nous fait juger ainsi ce qui a été fait par nos prédécesseurs
et ce que nous avons fait nous-même. Mauvaises sont les leçons
que nous avons proposées jadis pour les vv. 683, 1222, 2180,
3386, 3566, dans nos Études sur le Poème du Cid h
Pour rendre plus aisé le maniement de ce travail ébauché et
non achevé, mais qui sera continué très prochainement, nous
donnons, pour finir, la liste de tous les passages traités, en suivant
la numération de l'édition la plus commode, celle de VollmôUer.
Leur nombre est bien fait pour montrer l'étendue du chemin que
la critique aura encore à parcourir pour rapprocher le P. du Cid
de sa forme première.
Las nuevas de myo Çid mucho yran adelant.
1. De la poesia herôico-poptiîar castellana, Barcelona 1874.
2. Propugnatore, vol. XX.
3. Romania X.
45é
J, CORNU
LISTE DES PASSAGES AMÉLIORÉS
7 236
15 241
22 246
25 26e
31 268
35 282
37 283
41 285
50 287
58 288
éo 290
69 292
71 294
78 308
89 326
99 329
109 333
131 364
136 376
139 387
146 393
149 404
153 417
154 433
155 453
165 467
169 470
175 477
180 485
187 488
189 493
200 508
201 510
202 528
214 538
232 539
547 760
556 769
559 773
565 774
577 775
580 776
581 777
587 778
588 782
589 783
590 784
594 788
604 810
613 815
616 828
623 829
628 837
630 845
661 846
683 851
684 855
692 858
701 859
704 861
715 862
721 863
722 870
734 871
738 875
741 881
743 892
744 911
748 916
752 919
753 922
759 923
933
940
941
942
945
946
951
952
958
971
973
975
976
977
979
987
999
1004
1009
lOIO
1012
1016
1018
1021
1024
1025
1028
1037
1056
1060
1080
1082
1085
1088
1089
1091
1092 1
219 I
350 I.
1093 I
223 I
352 I
1095 1
228 1
354 I
II02 ]
237 I
360 I
IIO8 ]
239 1
361 I
IIO9 1
243 î
367 I
II28 ]
246 ]
372 I
II3I ]
249 ]
373 I
II34 ]
251 ]
376 I
II38 ]
[25e ]
[378 I
II40 ]
[262 ]
[379 I
II44 ]
[267 ]
[384 I
II48 ]
[270 ]
[385 I
II53 1
[271 ]
[387 I
II55
[272 ]
[390 I
1164
[284
[391 I
I165 ]
[285
[392 I
II70
[286
[394 I
II73
[292
[396 I
II74
[296
[402 I
I184
[299
[404 I
I185
[301
[405 I
I186
[302
[414 I
I187
[303
[416 I
I188
[304
[424 I
II90
[309
[425 I
II9I
1311
[426 I
II92
1312
[430 I
II96
1313
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ÉTUDES SUR LE POÈME DU CID
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3302
REMARQUES
SUR LA
VITALITÉ PHONÉTiaUE DES PATOIS
Par JULES GILLIÉRON
Depuis que nos études sont sorties de l'état où l'on attribuait
aux patois une descendance indirecte et plus ou moins illégitime
du latin, depuis que l'on a reconnu que, tout en n'étant point de
condition aussi fortunée, ils étaient de la même origine que le
français, on s'est exagéré, ce me semble, la liberté qui a présidé
à leur formation, en même temps que le despotisme de l'entrave
qui pèse depuis des siècles sur notre langue littéraire ; on a trop
considéré les patois comme offrant dans leur plénitude et leur
entière pureté les produits de lois physiologiques non entravées,
le français comme présentant ceux d'une évolution tout à coup
interrompue, cristallisée dans son cours normal.
Ici, je ne chercherai qu'à dégager, de l'ensemble des faits obser-
vés sur place, la nature des causes qui entravent le libre épanouis-
sement des évolutions phonétiques dans nos parlers gallo-romans,
à montrer pourquoi, bien qu'elle nous présente une grande
variété, la masse linguistique de la Gaule romane, en temps que
travaillée par des lois physiologiques, ne me paraît pas avoir
produit tout ce qu'elle pouvait produire.
L'action entravante la plus évidente émane du français. Outre
l'enrichissement et la supplantation lexicologiques qu'elle y
produit et que nous n'avons pas à examiner ici, notre langue
littéraire, là où elle se trouve en contact étroit avec les patois, y
exerce une obstruction phonétique : tel patois devrait marcher en
avant, suivre une voie d'étapes qui lui est tracée, imposée par sa
460 J. GILLIÉRON
situation géographique, obéir au mouvement de l'ensemble
auquel il appartient et qui est en dehors du contact étroit avec le
français; mais, au Heu de cela, notre patois se trouve retenu,
fixé, paralysé par une cause que j'attribue à la présence du fran-
çais; il a perdu sa force vitale, et, pour le phonéticien, ce patois
est mort avant d'avoir disparu.
Cette explication m'est suggérée par diverses constatations :
dans le Nord de la France (Somme, Pas-de-Calais, Nord), les
petites villes ou les centres de transactions constituent des terri-
toires phonétiquement plus anciens que leurs alentours, repré-
sentent l'élément conservateur, tandis que la campagne repré-
sente l'élément évolutionniste, producteur. Soit l'évolution sui-
vante de a final du français à œ, dont je ne donne ici que quelques
étapes, mais avec leur succession chronologique certaine :
â 0 uo lit eu
eu œ
Eh bien, l'on trouvera, par exemple, la succession géographique
suivante sur une ligne droite passant par deux villes :
-^-
110 a uo eu 0 œ
Cette succession serait tout à fait anormale sur une ligne qui
ne passerait pas par des villes ou par leur sphère d'influence.
D'autre part, ce qui, dans le Nord de la France, n'existe que
pour des centres en contact plus étroit avec le français que le
fond sur lequel ils se trouvent, et qui semble constituer un
premier acheminement vers une obstruction plus complète, me
paraît ailleurs s'être produit sur de vastes ensembles de territoires.
Cette extension de l'action obstructrice à toute une région ne
pouvait manquer au tableau de la vitalité phonétique des patois,
car les parlers gallo-romans nous présentent tous les degrés de la
puissance de résistance au français, laquelle est en raison directe
de leur proximité géographique et de leur affinité avec lui.
C'est à l'obstruction du français que j'attribiie, par exemple,
l'absence presque complète d'évolutions phonétiques dans la
REMARQUES SUR LA VITALITÉ PHONÉTIQ.UE DES PATOIS 46 1
majeure partie de la Normandie, où depuis longtemps le français
est extrêmement répandu, vivant côte à côte avec un parler qui
lui est phonétiquement très apparenté, et où la différence d'avec
le français n'est guère que celle qui existait au moyen âge et que
les textes nous ont fait connaître. Alors que, au nord de Paris,
dans les départements de la Somme, du Pas-de-Calais, du Nord ,
au nord-ouest, dans la partie septentrionale de la Manche, en
Bretagne, en Vendée, et si j'en juge par les textes modernes, au
sud et au sud-est aussi, le langage a des évolutions d'origine
récente, et, chose plus remarquable, évolue dans le môme sens,
offre les mêmes séries, les mêmes étapes , l'on voit, au contraire,
presque toute la Normandie patoise, dans la même immobilité
relative que notre centre linguistique, rester paralysée au milieu
d'un mouvement qui s'opère aux quatre coins de la France d'oïl.
Ce n'est guère, on le conçoit bien, que dans l'entourage du
centre linguistique de la France que se produit cette obstruction
émanant du français, ce n'est guère que là où il y a cohabitation
constante et affinité intime des deux parlers.
Mais, et ceci est d'une importance capitale en même temps
que d'une portée plus générale, est-ce que, en dehors de cette
influence attribuée au français, et à laquelle échappent nécessaire-
ment de vastes régions de façon plus ou moins complète, les
patois se développent librement? Nous reproduisent-ils dans leur
état phonétique actuel la somme totale de leurs facultés produc-
trices ? A cette question, je n'hésite pas à répondre que non.
Si l'intensité variable de l'influence française vient déjà graduer
la productivité phonétique des patois en enrayant leur marche à
des degrés divers, il est une seconde cause d'obstruction qui vient
la limiter et la graduer plus encore. C'est une cause qui résulte
de leur affinité réciproque, des rapports constants qui les mettent
en face l'un de l'autre et obligent à la comparaison, bref une
cause qui découle directement de leur nature congénérique et de
leur frottement continuel, une cause qui constitue un élément
de conservation, d'obstruction phonétique. Par son essence
462 J. GILLIÉRON
même, elle est antérieure à celle qui remonte au français. Une
action psychologique vient contrecarrer l'action physiologique :
par un acte de volonté, dont ils ont plus ou moins conscience,
ceux qui parlent le patois mettent un frein à certaines opérations
purement physiologiques naissantes, imminentes, dont les résul-
tats produiraient un écart trop prononcé entre les parlers en
comparaison, en état de dépendance. L'obstructionnisme a natu-
rellement pour siège de petits centres de transactions. Ces
centres sont encore assez multiples, l'intensité de leur obstruc-
tion est assez variable, et, d'autre part, la productivité phonétique,
malgré l'obstruction, est encore assez vivante pour que les varia-
tions phonétiques ne soient pas détruites à tel point que nous
ayons à constater de vastes ensembles assimilés, comme celui de
la Normandie, dont il a été question plus haut, pour que nous
n'ayons pas à constater l'existence de dialectes.
Ces vues m'ont été suggérées par la constatation que l'isole-
ment se montre, de la façon la plus évidente, éminemment favo-
rable aux développements phonétiques. Je crois que sur la vaste
étendue de la Gaule romane nous pouvons retrouver l'obstruction
à tous les degrés imaginables de son intensité, depuis l'état de
productivité complètement ou presque complètement libre
jusqu'à celui de l'absolue rigidité.
Je me propose d'exposer ici brièvement un développement
particulier qui, à mon sens, témoigne le plus hautement et le
plus évidemment de la liberté qui résulte de l'isolement.
Il est vrai que nous n'avons pas encore en main l'étalon qui
nous servira à mesurer sûrement les distances phonétiques; que
nous ne connaissons ni le degré d'imminence dans la succession
des étapes, ni, souvent, les rapports cachés entre les évolutions
qu'une science mieux éclairée pourra ramener à un plus petit
nombre de causes efficientes; il est vrai, en un mot, que la
grande variété des produits que notre oreille constate ne cote pas
d'une façon exacte la puissance évolutionniste.
Néanmoins, même en donnant à ces restrictions la plus haute
importance que notre science actuelle puisse présumer de la
science future, je ne doute pas que tout phonéticien ne soit
REMARQ.UES SUR LA VITALITÉ PHONÉTIQUE DES PATOIS 463
frappé de la richesse et de l'individualisme qui se déploient, par
exemple, dans certaines régions des Alpes, dans les coins les plus
reculés, les plus isolés.
J'ai déjà eu l'occasion de signaler en Savoie des £iits relatifs à
l'accent ^ : ces faits nous montrent les patois alpins de la Savoie
en train de saper les lois fondamentales de l'accent latin qui ont
présidé et président encore aux destinées de la langue gallo-
romane. Ailleurs ^, on a pu voir combien ces mêmes patois
variaient dans la lutte pour la conservation des consonnes finales,
et les tableaux de production qu'ils présentaient contrastent beau-
coup avec la variété moindre des avant-monts , contrasteraient
bien plus encore avec l'uniformité d'autres régions.
Mais il est surtout un foit où l'influence de l'isolement
apparaît dans toute son évidence et qui semble témoigner d'une
absence complète de lien avec les patois congénères, qui, tout
en nous rappelant certaine époque plus particulièrement agitée
des commencements de notre constitution linguistique, fait
presque redouter le naufrage du parler, c'est celui de la chute
de certaines consonnes.
A BoNNEVAL, Vr entre deux voyelles a disparu (kaènta, quarante;
tyéa, chère , faèna , farine; aé, aurai), et sa chute produit,
dans certaines conditions de l'hiatus qui en résulte, des
assimilations qui ne contribuent pas peu à rendre l'écart
encore plus sensible d'avec le mot primitif (fivé, forêt ; bèy,
boire; mduwa, mûre).
L'w entre voyelles y est , en outre, fortement ébranlée et
paraît à la veille de disparaître.
A Lanslebourg, les groupes latins ty, cy avec st qui est venu
les rejoindre ont complètement disparu , alors que dans la
région environnante ils aboutissent à ^ (jioé, noces; lèmàé,
limace; ^aûr, chasseur; er, être), et cette chute produit
des contractions telles que èdr, étendre ; fu^è, châtaigne ;
Mwêni, Mont-Cenis.
1 . Mélanges Renier, Bibl. de l'Ecole des Hautes-Etudes.
2. Revue des patois gallo-romans, I, 177.
464 J- GILLIÉRON
A LoNGEFOY, Vr entre voyelles a disparu {fèa, foire; abêa,
abreuver; mvy, heureux), et sa chute produit des contrac-
tions telles que âiià, araignée.
Vn y tombe également dans les mêmes conditions (épia,
épine; fôntàa, fontaine; pea, peine; did^ôa , déjeûner;
d:(èévrd, genièvre.
Les matériaux que M. l'abbé Rousselot a recueillis dans la
Maurienne, et qu'il a bien voulu mettre à ma disposition, con-
firment mes propres observations, et il en résulte, en outre, que
La Ferrière, Modane, Lanslevillard présentent la même chute
que Lanslebourg, qu'à Bessans Vr tombe comme à Bonneval,
mais non pas les groupes ty, cy, st.
Des chutes semblables de consonnes ont été observées dans
les patois du Valais. M. Cornu, dans le bagnard, nous l'a mon-
trée pour 1'/ et le v.
A Isérable, Nendaz, Lourtier, Verbier, / initiale et entre
voyelles tombe \
A Nendaz, Isérable, Hérémence, Vex, Verbier, Lourtier, le v
initial et entre voyelles tombe également , mais sa chute ne s'y
produit pas comme une évolution triomphante, car une foule de
mots y échappent, sans doute grâce à une action réfrénatrice
incomplète de patois congénères (cf. la remarque relative au
village de Saxon).
Est-ce exagérer que de dire que l'on assiste à un vrai naufrage
du langage, lorsque, comme à Nendaz, ni action obstructrice
et conservatrice des patois parents, ni sentiment morphologique
n'ont contrarié illum levamen dans sa marche vers èà, sa forme
d'aujourd'hui ?
Si, par un malheureux hasard, tous ces phénomènes de destruc-
tion venaient à se produire dans un seul et même parler, ce
serait un engrenage d'où combien de mots latins ne sortiraient
que réduits à leur simple voyelle accentuée !
I. GihLii.RO'N, Petit atîas phon. du Val. rom.
i
SUR QUELQUES
FORMES ANALOGIQUES
DU VERBE FRANÇAIS
Par ERNEST MURET
LA PREMIERE PERSONNE DU PLURIEL EN OWS
En français, comme dans plusieurs dialectes de l'Italie septen-
trionale, des Grisons et du Tyrol, à la plupart des temps du verbe
et dans toutes les conjugaisons, la i""^ personne du pluriel a la même
voyelle accentuée que siiuius et une autre que les syllabes latines
-àm^, -em-, -im-. On enseigne habituellement que tous les verbes
ont modifié leurs flexions traditionnelles de la i''^ personne du
pluriel sous l'influence du verbe être. Mais cette explication, pro-
posée d'abord par Diez et confirmée par l'étude de M. Thurneysen
I . Dans un récent article , Dk fran^ôshche Verhalemîung ons und die Iditen
Erklàrungsversiiche derselhen, paru dans la Zeitschrift fur fran:(ôsische Sprache und
LUteratur, XII, p. 21, M. Vising a fait une ingénieuse tentative pour remettre en
honneur l'opinion suivant laquelle la i''^ personne en -ons serait la continuation
régulière de la désinence verbale -amus du latin. Il observe que les voyelles
finales importaient plus à la mémoire dans la conjugaison et, par suite, y purent
être préservées plus longtemps que dansla déclinaison : ainsi l'on aurait continué
à prononcer -amus dans les verbes, alors que Vu n'était déjà plus distina dans
les substantifs. Mais Vu de la syllabe finale n'est-il pas, au contraire, plus carac-
téristique, plus indispensable à retenir, au nominatif de la 2^ déclinaison qu'à
la ire personne du pluriel des verbes? M. Vising a d'ailleurs oublié que les
voyelles finales étaient encore prononcées, quand le timbre des voyelles accen-
tuées fut modifié au nord de la France (Meyer-Lûbke , Grammatik der Roniani-
schen Spracheit, I, § 644).
MÉLANGES. JO
466 E. MURET
sur le verbe être et la conjugaison française, ne satisfait pas
entièrement l'esprit. Ce que les Italiens appellent la spinta analo-
gica échappe ici à nos regards. Le besoin d'une flexion identique
pour la I" personne du pluriel du verbe être et celle des autres
verbes ne paraît pas avoir été ressenti bien vivement en France,
puisqu'on a fini par y préférer la désinence -ornes pour le seul
verbe être et la désinence -ons pour tous les autres sans exception.
Plus d'un linguiste ' se refuse à croire qu'une flexion isolée,
fût-elle des plus usitées, ait pu gagner une si grande extension
aux dépens des formes régulières de la conjugaison. Ces objec-
tions considérables comamandent de rechercher plus attentivement
qu'on ne l'a fait jusqu'aujourd'hui la succession de causes et
d'effets, dont la i''^ personne du pluriel de nos verbes français
n'est que le dernier terme et l'aboutissement fatal.
On sait que la désinence -eut de la 3^ personne du pluriel de
l'indicatif présent des verbes en -ère est conservée jusqu'à nos
jours en Sardaigne et dans la péninsule ibérique et qu'elle a même
envahi, dans l'espagnol et le portugais, les verbes en -ëre et ceux en
-ïre. Dans tous les autres pays de langue romane, c'est au contraire
la désinence -unt de la 3^ conjugaison latine qui a supplanté la
désinence -ent. Nous ne dirions pas aujourd'hui : ils ont, si nos loin-
tains ancêtres n'avaient souvent insulté les oreilles des grammai-
riens du triple barbarisme *a-uiit, pour habcnt. Que la terminaison
de Tinfinitif soit accentuée ou non, la 3^ personne du pluriel des
verbes en -ère se termine également en -ono dans l'italien, en -on
dans le drcg proensal et ceux des patois gallo-romans où la voyelle
étymologique est encore reconnaissable. En roumain, les con-
sonnes et Vil atone ayant cessé d'être prononcés à la fin des mots,
cette personne n'a plus aujourd'hui de désinence, tandis qu'un e
atone persiste encore comme un reste de la désinence -ent des
subjonctifs^. — La plupart des verbes en -ire forment la 3^ per-
sonne du pluriel de l'indicatif présent comme les verbes en -çre,
1. Bréal, Deux prétendus cas d'analogie, dans les Mémoires de la Société de lin-
guistique de Paris, tome VII, p. 12.
2. Ex. : dor, *dol-unt; cînte, cantent ; cîntase, cantassent.
SUR Q.UELQ.UES FORMES ANALOGiaUES DU VERBE FRANÇAIS 467
parce que, dès la fin de la République, on prononçait de la même
façon -eo et -io, -ea- et -ia-.
Sauf en roumain, ce qui subsiste des flexions -imus, -ïtis de
l'indicatit présent de la y conjugaison est si peu considérable
qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte. Pour les conformer au
type normal des autres conjugaisons, on fit, dans tout l'Occident,
passer l'accent du radical sur la désinence atone. Ainsi, le latin
parlé au nord de la Loire, ce latin qui peu à peu devenait du
français, opposait à la 3'' personne en -mit une i'"^ personne en
-çmus ou -îmus, tandis qu'cà d'autres temps, ou suivant d'autres
systèmes de conjugaison, la même voyelle associait, deux par
deux, les flexions -àmus et -ant, -çmus et -ent, sumus et sunt du
verbe être. Y avait-il là une raison suffisante pour qu'à l'exemple
de la 3^ personne en -iint Ton créât une i''' personne en -lïmus}
Assurément, non! Car la i'"'' et la 3^ personne du pluriel sont
accentuées sur la même syllabe dans le verbe être et sur des
syllabes différentes dans tous les autres verbes.
Toute difficulté cesse sur le champ, quand, au lieu de s'attacher
au seul verbe être, on considère les flexions des verbes pouvoir et
vouloir : possumus etpossunt, voluinus et volunt. Pour des causes spé-
ciales qu''on indiquera tout à l'heure, ces verbes ont, dans plusieurs
langues romanes, à la r^^ personne du pluriel, la désinence -émus;
mais rien ne fait supposer qu'ils l'aient reçue partout ni à une
date ancienne. Etant si usités, ne devaient-ils pas, au contraire,
retenir un mode de flexion qu'ils ont en commun avec le verbe
être ? Peut-être même le proparoxyton possumus eût-il échappé au
sort commun des i""" personnes à désinence atone, qu'on se mit
à accentuer sur la pénultième, si l'analogie de la 2" personne,
potestis ou *potélis, combinée avec l'influence de sumus, n'eût
favorisé l'avènement du paroxyton *poss(i mus} A plus d'une reprise,
on a cherché à mettre en harmonie la conjugaison de vouloir et
celle de pouvoir : aussi bien vôlumus et vultis n'ont laissé de traces
dans aucun dialecte roman. Nous sommes, en conséquence, tout
à fait autorisés à supposer qu'en roman de France on a dit, à
partir d'une certaine époque, non seulement (selon l'usage clas-
sique) sumus et sunt, mais également *possûmus, possunt, ou
468 E. MURET
*potûmus, *potunt, et *volmnus, volunt. Désormais, la langue était
en possession d'un suffixe accentué -ninus, qui, petit à petit, devait
supplanter les désinences -tjmus et -îmus dans tous les verbes qui
avaient la 3^ personne du pluriel terminée en -mit.
Lorsque, par l'afFaiblissement progressif des voyelles atones, les
3^' personnes en -ant, -ent, -unt se trouvèrent confondues dans la
prononciation française, la désinence -ons put gagner toutes les
i''" personnes du pluriel sans exception. Déjà auparavant, par
suite de l'hésitation qui dut régner un temps entre les anciennes
et la nouvelle flexion, celle-ci avait sans doute pénétré aux sub-
jonctifs en -çmus\ Comme les verbes les plus usités conservent
mieux que les autres, surtout en poésie, des formes déjà vieillies
et tombées ailleurs en désuétude, on comprend fort bien que
l'auteur du S. Léger ait réuni dans la même strophe l'indicatif
deuemps à l'impératif et au s\i]y]or\.cûï cantomps. La désinence -anius
n'est plus représentée dans le français écrit que par l'impératif omw
de la séquence de Sainte-Eulalie. Seuls, les subjonctifs en -iamus
ont résisté beaucoup plus longtemps aux victorieux empiétements
de l'usage qui a définitivement triomphé dans notre langue.
Les faits ont dû se passer à peu près comme en français dans
les dialectes itahens et ladins où la i''^ personne du pluriel est
également terminée en -ûmus. Ailleurs, les circonstances locales
ont été moins favorables au type grammatical représenté par
sumus, possumus et volumus.- Dans la péninsule ibérique, la 3^ per-
sonne en -unt ayant cessé d'être en usage, le verbe être est le seul
qui ait pu maintenir la flexion -ûnms : tout lien est rompu, dans
la grammaire espagnole, entre sonios et podemos. En Italie, dans
la Gaule méridionale, en Roumanie, sumus a été remplacé par la
forme plus moderne simus Q^mus'), qu'affectionnaient Auguste et
son entourage. Par suite, possumus et volumus furent ramenés à
la règle générale de la 2" et de la 3^ conjugaison. Semo ^, possemo,
1. L'Orléanais a cependant conservé des subjonctifs en ains de la u^ conju-
gaison. Voyez Suchier, Grundriss der romanischeti Philologie, I, p. 611.
2. Comme l'a déjà indiqué Diez, sotno se trouve, à la rime, dans une pièce de
Giacomo da Lentino {Dal core mi vene, v. 162); mais, à ma connaissance, on
SUR aUELQUES FORMES ANALOGIQUES DU VERBE FRANÇAIS 469
volemo; siamo, possîamo, voliamo : telles sont, pour emprunter des
exemples à la langue la plus familière à tous, les principales
formes usitées dans le toscan ancien et moderne.
II
ESTOIS, VOIS; PRUIS, RUIS, TRUIS.
ROVER, CORVÉE, ENTERVER.
Les formes très irrégulières qu'offraient jadis, à la i''' personne
du singulier de l'indicatif et au subjonctif présents, les verbes
stare, vadere, probare, rogare, *tropare, ont été expliquées à diverses
reprises par l'influence des formes correspondantes du verbe
pouvoir. On ne saurait douter, en effet, que les subjonctifs
pruisse, ruisse, truisse ne soient formés sur puisse. Mais ces
subjonctifs impliquent l'usage antérieur des indicatifs /)r«/i-, mis,
truis, dont l'hypothèse est impuissante à rendre compte. A plus
forte raison, l'on s'étonne que de bons esprits aient pu imaginer
quelque influence du verbe pouvoir sur estois et vois.
D'autres seraient peut-être tentés de chercher dans les formes
espagnoles estoy, voy, doy, soy les éléments d'une explication plus
satisfaisante. Il leur resterait à justifier Vs finale, qui apparaît bien
plus tard, comme l'on sait, dans suis que dans estois, vois, pruis,
mis et truis. La ressemblance des flexions espagnoles et françaises
est sans doute purement fortuite. Pour comprendre soit les unes,
soit les autres, il convient uniquement de partir des formes *stao et
*vao, qui furent un jour communes à tous les pays de langue
romane.
Comme maint autre parfait latin, steti avait pris avec le temps la
flexion -ui (ou, plus exactement, -tf/) qu'accompagne le plus sou-
vent un participe en -t^tu. *Stetui ou * stetwi es; attesté par le rou-
main stàtui, l'italien stetti, l'espagnol estuve, le français estiu ou
n'a pas signalé 'd'autre exemple de cette forme septentrionale dans l'ancienne
littérature de l'Italie centrale.
470 E. MURET
estui; *stafutu est devenu en France estcil , en Roumanie statut.
En général , un tel parfait et un tel participe correspondent à un
présent en -jo. L'on conjugait : *tenjo ou *teno, *teniui, *tenutu;
*valjo ou *vaîo, *valwi, *valutu; *pIaqo, *pJaaui, *placutu; *sapjo,
*sapiui, *saputu, etc. Ainsi, dans n'importe quel verbe de cette
classe, la consonne médiale, de jour en jour plus affaiblie avant
les désinences du parfait et du participe, avait à la i''^ personne
du singulier de l'indicatif présent une prononciation palatale ou
mouillée, dont on peut grossièrement figurer les phases diverses
par un ; suivant la consonne.
De même que les participes estciï et jeii, les deux parfaits estui
et jui sont de tous points semblables. A ne considérer que la
voyelle accentuée, ils l'étaient déjà quand t et c persistaient
encore avant le w caractéristique du parfait : sinon, l'on aurait
*joi de jacui, comme on a ploi de placui. Les présents *jac)o et
*siao purent assonner, tant que la diphtongue ao ou au per-
sista et que l'analogie n'eut pas fait prévaloir les formes jis ou
]iz^, seules conservées par les textes français du moyen âge. Les
deux verbes, dont l'un signifiait être couché et l'autre être debout
étaient naturellement associés dans l'esprit. Avant que les con-
sonnes médiales eussent cessé d'être prononcées au parfait et
au participe, est-ce qu'on n'était pas aisément amené à créer
*statjo d'après *jacjo ? L'hésitation entre *stao et *statjo ou *stais
fit naître *vatjo ou *vais. Les formes connues estois et vois
résultent de la fusion postérieure de *stç et *vo avec *stais et *vais.
Au subjonctif présent, estoise et voise ont remplacé, sous l'influence
de la i''^ personne du singulier de l'indicatif, *staise et *vaise,
*statja et *vatja, flexions analogues à *jacja (jaceam). *Dois et
*doise, avant de se confondre, suivant l'ingénieuse hypothèse de
M. Suchier % avec les formes correspondantes du verbe donner,
ont eu une histoire semblable à celle d'estois, estoise, vois et voise.
S'il est vrai que * stais et *vais aient jamais alterné dans
l'usage avec *stao et *vao, peut-on semblablement remonter, de
I. Griindriss der rom. Phil. I, p. 629.
SUR dUELaUES FORMES ANALOGIQUES DU VERBE FRANÇAIS 47 I
pruis, mis et truis, à des formes hypothétiques *pruco, *rïïèà,
*trueo, peu à peu remplacées, sous l'influence analogique des
deux autres verbes, par *prueis, *rueis et *trmis} En d'autres
termes, dans prôho ou *prgvo, rogo, * tropo, est-ce la voyelle finale
ou la consonne précédente qu'on a cessé de prononcer ?
De nombreux exemples ', familiers au lecteur, font voir que
c, g, p, V, de plus en plus affaiblis avant u final, ont eu une moins
longue durée que cette voyelle. Les consonnes n'ont sans doute
pas été mieux préservées dans ami, enemi, vif, uef, nuef que dans
feu, jeu, lieu, queu, rien ou Pontieu (pic. riu et Pontiu). Mais, les
conditions phonétiques variant du masculin au féminin, du
singulier au pluriel, de l'accusatif au nominatif-vocatif, on ne
saurait nier qu'aniicu, vivu, *çvu ou novu ^ ne fussent plus exposés
que d'autres mots à des influences perturbatrices. Le cas d'opus
devenu ues indique manifestement qu'« précédant s finale a cessé
plus tôt d'être prononcé qu'if^ terminant un mot. De même, on
se convaincra que les consonnes ont été moins vite altérées
avant o qu'avant u, si l'on compare les formes françaises lieu, luec
et lues aux formes portugaises logo, Içgo, logos. En France, la
voyelle finale de l'ablatif adverbial loco aura cessé d'être prononcée
en un temps où la consonne était encore distincte : devenue à
son tour finale, celle-ci a été maintenue, de la même façon que
le c d'avuec, poruec et senuec, par la prononciation énergique de la
diphtongue issue d'p. A moins que la consonne sourde labiale
n'ait été traitée autrement que la gutturale, cet exemple fait tomber
l'hypothèse d'une forme *trueo, continuant régulièrement *tropo.
Mais, comme les autres flexions de trouver ne diff^èrent en rien
de celles de prouver, il suffit qu'on ait .dit un jour *prueo et *rueo
pour en être arrivé sans effort à *trueo et à truis.
1. Cieu, grieu; antiu; *fiieu (feu), *jueu (jeu), *hieu (lieu), queu; festu,
nialastru, seû; bçu, pou, trçu. Dient ; feent (*facunt), dans le fragment de
Valenciennes. — Esclçu, fçu, jçu. — Estrieu, Içu. — Anjçu, Poitçu, clçu;
sîeu, etc.
2. Au sujet de ces deux derniers mots, je suis heureux de me trouver
d'accord avec M. W. Fœrster (Zeitschriftfur romanische Philologie, XIII, p. 544).
Les diverses formes françaises de *capu (chef, cheu, cheué) sont embarrassantes.
472 E, iMURET
Lorsque ^ et z^ cessèrent d'être prononcés avant // final , dans
fou, csclou, Anjou, Poitou et clou, ïa accentué n'était pas encore
devenu é. Ce changement de timbre, ayant pour condition la
sonorité des syllabes finales, était accompli avant qu'on cessât de
prononcer Vu précédant s finale. Pour que l'on ait eu ues à'opus,
amis à'amicus, il faut que cette voyelle atone, étant suivie d's, ait
persisté moins longtemps que les consonnes précédentes sourdes.
Ainsi les consonnes sonores, labiales ou vélaires, ont cessé plus
anciennement d'être prononcées que les sourdes correspondantes.
On aurait, par conséquent, d'aussi bonnes raisons pour croire
au maintien d'ç final après g ou v qu'à celui des consonnes pré-
cédentes, dans rogo ou proho. La première alternative, étant la
seule en état d'expliquer pruis, ruis et truis, s'impose à notre pré-
férence. S'il n'y a pas un plus grand nombre de formes sem-
blables, c'est que la diversité des voyelles radicales isolait des
verbes tels que lavare et levare, pendant que *p)'ueo, *rueo,
*trueo étaient étroitement associés dans la mémoire. Les con-
sonnes vélaires, non suivies d'«', ayant été changées en; après
les voyelles palatales accentuées, c'est l'o final qu'on a cessé de
prononcer et la consonne modifiée qui a persisté dans les formes
verbales ni (nego) et loi (ligo) ou dans des noms de lieux comme
le Fay et les Essarts le Fay.
Les mêmes consonnes, suivant une voyelle vélaire et pré-
cédant toute autre voyelle que l'p final, avaient cessé d'être
prononcées, antérieurement aux plus anciens textes français ^. Si
1 . Comme il n'y a pas de lacs au nord de la Loire, mais seulement des étangs,
sans doute M n'est pas un mot traditionnel. A moins que l'on ne découvre à
feent une autre étymologie que *facunt, il est clair que îal ne saurait provenir
de îacu par l'intermédiaire d'une forme laju. M. Meyer-Lûbke (GrammatiJc,
I, p. 567) suppose que, Vu final ayant cessé d'être prononcé, le c s'est affaibli
en ;, comme dans poî de l'ablatif adverbial pauco (p. 239), Mais, s'il en était
ainsi, Vd serait changé en é. Comme lac et lai, suc et sui montrent l'alternance
du c et de Vi dans un mot qui n'a pas toujours appartenu à la langue com-
mune. Les noms de lieux en ai, i, é sont des ablatifs.
2. Exemples : Avant l'accent : avoé, foace, fo-ier, joer, loer, lo-îer, noal, etc.
— Après l'accent '. jtiee, luee; rue, sangsue; charrue, essue, laitue, nianjue, samhue,
verrue; lieue; oe.
â
SUR QUELCIUES FORMES ANALOGIQUES DU VERBE FRANÇAIS 473
l'on en croyait M. Mcyer-Lûbke % rogo, rogas , rogat , rogant
seraient devenus régulièrement rui(J) , rueves, ruevet , ruevent.
Faute d'exemples tout à fait semblables, on ne peut prouver que
rogo n'a pas abouti à * rui. Mais par quel artifice tirera-t-on de
* rui les formes traditionnelles priiis , ruts et truis ? Selon toute
probabilité, une i""^ personne si différente du reste de l'indicatif
présent de rogare , loin d'exercer aucune influence sur les verbes
probare et *tropare, aurait tôt ou tard subi quelque modification
par analogie. Bien plus, le v prononcé au lieu du g latin de la
plupart des flexions de rogare est sans doute emprunté aux deux
autres verbes, à cause de l'identité des i""" personnes *rueo
et * prueo, *trueo. On n'a pas le droit de conclure de douve à
rueue et autres formes semblables; car il n'est point assuré que le
V du français douve continue le^ du latin doga. Ne faut-il pas rap-
procher douve du pronom possessif féminin souue, qu'on lit dans
la séquence de Sainte-Eulalie ? Ne pourrait-on penser qu'p accen-
tué, en hiatus avec la voyelle finale, dans *soa, *do(g)a, a été
changé en çiu, puis çv, au lieu d'çu? Pour expliquer les formes
dérivées de rogare : corvée, enterver, on n'a pas non plus besoin de
supposer le g changé en v. Je croirais bien plutôt que Vo atone
de la syllabe radicale durait encore, quand on cessa de prononcer
le g avant l'accent, ou après la pénultième atone ^. CorroÇg)âta,
interroÇg^âre , intérro(^g)at auraient abouti à corvée, enterver,
enterve, comme annualis et *jenuarius à anvel et. janvier.
1. Grammatik, I, p. 366. Cf. Zeitschrijt fur roui. Phil., XI, p. 538.
2. Dioré (decoratus) semble réclamer une explication analogue.
VS DEVANT T, P, C DANS LES ALPES
Par L'ABBÉ P. ROUSSELOT
Les frontières linguistiques offrent à l'observateur cet intérêt
spécial, qu'elles conservent souvent des traces visibles des étapes
anciennes, effacées au centre des territoires, et même qu'elles
montrent parfois les évolutions accomplies en train de recom-
mencer. C'est ce qui arrive en particulier pour les frontières de
ïs amuïe devant une consonne sourde, dont je me propose d'étu-
dier ici un petit coin , celui qui est compris entre le mont Rose
et le mont Genèvre.
Je n'ai point, je me hâte de le dire, la prétention d'apporter
rien d'entièrement neuf sur les principales phases de l'évolution.
Il y a longtemps que M. Gaston Paris, à l'aide des graphies an-
ciennes si parlantes pour lui , nous les a indiquées. Mais j'aurai
le plaisir de relever, encore vivantes dans le présent , des formes
que la science a su découvrir dans le passé.
Les notes sur lesquelles reposent cette étude sont le fruit d'une
exploration dans les vallées italiennes des Alpes que j'ai faite de
septembre en décembre 1889. Je n'ai pas visité tous les lieux que
je cite en Italie ou qui sont portés sur la carte, mais j'ai sur tous*
des documents de première main , recueillis soit sur place , soit
auprès d'indigènes que j'ai rencontrés sur mon passage. Comme,
toutes les fois que j'ai été à même de le faire, j'ai constaté l'exac-
titude des notes prises ainsi hors des lieux mêmes, j'attribue à
tous mes documents une égale valeur. En France, pour ce qui
nous touche ici, je n'ai exploré que le haut de la vallée de l'Arc
I. Excepté La Tour, Pral, Saint-Germain, Cérésole, Campiglia, Ronco,
Ingria et Frassinetto. Ces quatre dernières localités sont citées d'après M. Nigra
(// diaî. di Val Soana dans VArchiv. III).
476 l'abbé rousselot
à partir des Fourneaux, au dessous de Modane. M. Gilliéron a
mis gracieusement à ma disposition ses notes, qui, pour certains
lieux, font double emploi avec les miennes, et qui concordent,
j'ai eu le plaisir de le constater, avec elles.
J'ai eu aussi de très bons renseignements fournis par des indi-
gènes, grâce à l'entremise bienveillante de MM. les supérieurs
des grands séminaires de Digne, de Gap, de Moutiers, et de
M. le curé de Cérésole. Enfin, M. le docteur Roustan, de Saint-
Germain-de-Pignerole , m'a fourni ce qui me manquait pour La
Tour, Pral et Saint-Germain.
Le système graphique employé pour la transcription des mots
patois est celui de la Revue des Patois Gallo-Romans. Voici
en abrégé ce qu'il est nécessaire d'en savoir pour la lecture
de cet article: œ = eu français, îi = ou fr., é = e muet fr.
dans me. L'accent grave indique qu'une voyelle est ouverte; l'ac-
cent aigu, qu'elle est fermée. Les signes de quantité ont la même
valeur que dans la prosodie. Le tilde (j) surmonte les voyelles
nasales. L'accent tonique n'est pas marqué quand il occupe la
même place qu'en latin. — €=^ch français, / = / mouillée, n = n
mouillée (fr. gn) , g = g dur, 6 =s dure , ;^ = j- douce , w = w
anglais, c = ch dur allemand, h est un c sonore, Ç = ch doux alle-
mand, / = th dur anglais, ^ = th doux anglais, t = t interdental,
s est une s prononcée le bout de la langue appuyé sur le milieu
des dents. — Deux lettres superposées indiquent un son inter-
médiaire entre ces deux lettres. — Les caractères d'un corps plus
petit représentent des sons en voie de disparaître.
Dès que l'on sort de la vallée d'Aoste, au delà de Carema,
aujourd'hui rattaché àivrée, on entre dans le territoire où 1'^
s'est conservée sans altération après les sourdes. La limite se dirige
vers l'ouest, au nord de Quincinetto, de Traversella, de Pont,
au sud de Ribordone, entre Noasca et Fornolosa, puis elle suit la
crête des Alpes jusqu'au mont Cenis, tourne vers l'est le long
de la vallée de Viu qu'elle embrasse , sauf le hameau de Saietta
(com"^ de Lemie), et traverse la vallée de Suse, entre Mocchie
et Rubiana, à l'ouest de Chiusa et deValgiojo; ensuite elle se
continue entre Coazze et Giaveno, Rouve et Pinasca, laisse à
478 l'abbé rousselot
l'ouest Saint-Germain et Pral, au sud La Tour, et va rejoindre la
limite du phénomène dans le Midi de la France, entre Briançon
et les communes de Saint-Clément, canton de Mont-Dauphin,
et Saint-Véran, canton d'Aiguilles.
Il n'y a rien à relever à l'est de cette limite pour la question
qui nous occupe.
A l'ouest , j'ai rencontré trois petits territoires où 1'^ est
ébranlée. Celui du nord comprend la vallée d'Aoste, depuis les
gorges de Montjovet (Emarèse et Montjovet) jusqu'à Carema,
avec la vallée d'Ayas , la partie romane de celle de Gressoney
(les deux Gressoney et Issime sont allemands), le bas de la vallée
de Champorcher, les vallées de la Soana et de Ribordone. C'est
un territoire compacte et d'une certaine étendue. Au midi, je
n'ai que deux points isolés : le hameau de Saletta et le village
de Coazze. On s'attendrait à un territoire plus important. Mais
l'évolution de Vs doit être entravée dans cette région par l'enva-
hissement du piémontais. Celui-ci a gagné le fond de la vallée
jusqu'à Suse, où il s'est presque entièrement substitué à l'idiome
local.
Vs, dans ce domaine, s'est transformée en cette spirante que
nous écrivons f , résultat du simple frottement de l'air à travers
le canal buccal rétréci en avant des piliers du voile du palais. Le
changement survenu dans l'articulation consiste donc dans l'abais-
sement de la pointe de la langue sur le plancher de la bouche,
avec un léger rétrécissement vers la racine de la langue où se
trouve transporté l'obstacle vocal.
Nous avons donc :
st : tècta (Ga.hy, Lilliannes, Perloz, Ribordone); — îecta(lsso-
gne, Challand-Saint- Victor, Arnaz, Valprato); — tecta (Ayas); —
/^^/a (Champdepraz, Carema, Coazze); — têcta (Donas, Vert); —
éct « est » (Saletta); — àprëcta (Emarèse); — poct « poste , lieu »
(Ribordone); — /jaM^/c (Montjovet).
sp : vecpa, partout, avec des variantes pour le timbre de la
voyelle.
On a de même c dans le groupe spr et dans sti, str soit pri-
maire (j/r), soit secondaire (sire, scre qui sont devenus str dans
l's devant T, P, C dans les ALPES 479
tout le domaine, sauf dans la vallée de Gressoney, à Carema, à
Coazze et je suppose aussi à Saletta) verpro, bectya^ femctra,
kuiiectre, avec les variantes que comportent les diverses phoné-
tiques locales.
se (+0, u) : partout le type achita.
se (+ (î) a donné aussi c, plus le représentant moderne de c
devant a. De là les types nioctse, moctçi ou nmcUa « mouche »,
et ectsela « échelle ». Mais, dans certaines localités, Y s est restée.
mostçî (Ribordone, Valprato, où c'est la règle). — dhtstts (Arnaz,
accidentellement).
A ce traitement général, il y a quelques exceptions qui, pour
être peu nombreuses , n'en sont pas moins fort intéressantes.
Avant tout, je dois signaler quelques endroits où jj'ai trouvé ïs
non modifiée : types testa, vespa, vespro, etc. Comment s'explique
la présence de cette forme au sein d'un territoire où Vs s'est géné-
ralement altérée en c ? Il y a deux choses possibles : ou bien les
exemples que j'ai recueillis sont des emprunts faits au piémontais,
ou ce sont des archaïsmes constituant ici ce que M. Gilliéron
a heureusement appelé des « îlots phonétiques », seuls témoins
subsistants de l'ancien sol linguistique au milieu de la marée
montante d'une évolution nouvelle. Parmi les faits que j'ai
recueillis, quelques-uns se prêtent à la première explication. Ce
sont ceux où la conservation de l's ne s'est pas affirmée dans tous
les cas, et où il m'a été possible d'amener le c dans le courant
de la conversation ou au moyen de questions insidieuses.
Mais il ne me parait pas contestable que les formes avec s
recueillies de la bouche d'un homme de Chévrière, sur la mon-
tagne de Champdepraz, et de deux jeunes gens, l'un de Balme
(commune de Verres), l'autre de Lilliannes, et qui n'ont jamais
été contredites, quelque soin que j'aie mis dans mon examen,
ne soient de vrais archaïsmes et ne constituent réellement des
îlots phonétiques. J'ai pu , du reste, constater les débuts du phé-
nomène chez une femme d'Issogne âgée de 77 ans, que j'ai
observée conjointement avec son fils. Le c est constant chez le
fils : tècta, veêpa, kocta, dëctsos, etc. Chez la mère, il y a des va-
riantes : testa et teêta, kostê, û^t « août », vëcprë. Heureusement
480 l'abbé rousselot
pour moi mon sujet n'avait plus de dents, et j'ai pu suivre à mon
aise tous les mouvements de la langue. Suivant le degré d'énergie
donné à l'articulation, je voyais venir : s (le bout de la langue se
montrant devant les gencives), s (la langue s'allongeant résolu-
ment), ou enfin c. De plus, j'ai cru entendre un intermédiaire
entre s et c k Fontainemore. Cette dernière forme s'explique par
la permanence d'un reste de frottement au bout de la langue se
mêlant au bruissement principal produit dans la partie postérieure
de la bouche.
Les autres variantes que j'ai à signaler se rapportent toutes à
un développement postérieur du c. Celui-ci peut , soit devenir h
en s'affaiblissant ou en gagnant des vibrations laryngiennes, ou Ç
en se palatalisant , soit se changer en / si les lèvres viennent à se
fermer pendant son émission, soit s'assimiler à un son voisin, ou
tomber devant un groupe. Toutes ces transformations, sauf la
première, se rencontrent dans la région.
J'ai observé le ^ à Hône, tèÇta, et à Carema, rarement, et seule-
ment dans le discours rapide chez un jeune Lomme, presque
constamment chez un enfant : al ecta nûmlnà. . . « il est été nommé »
— 6eçtâ... « je suis été » (le jeune homme). — mï 6e eçta (l'en-
font). ^ ^ _ ^
L'/s'annonce à Donas vècpà ; il s'entend nettement à Ribordone
à côté de c : poft et poct (un enfant).
Le groupe répondant au se (+ a) latin est sujet à réduction.
Nous trouvons à Champdepraz la double forme ectiûde et exsude
« échauffer » dans la même bouche; dans un hameau de Challand-
Saint- Victor mûcsë, êcsîla; à Isolaz (même commune) ësstla; à
Challand-St- Victor (chef-lieu), musa, ësîlà; à Brusson et à Ayas,
mû-ea, eea « esca, amadou «, débats « déchaux »; enfin à Carema
dâtçàùf « déchaux » .
Il faut suppléer pour Challand *ëctstla (cf. tsàm « champ »),
pour Brusson et Ayas *mûctea (cf. tmnip), pour Carema *dâctçâù
(cf. Mtçâ « couché »).
Aux limites que je viens de décrire, s'appuient : au nord et au
sud, le vaste territoire où st, sp, sk = /, p, k, qui s'étend de là, à
travers la France du Nord, jusqu'à l'Atlantique; au centre, un
l's devant T, P, C dans les ALPES 48 1
tout petit territoire où (pour prendre le caractère le plus saillant),
du groupe s-\-t, est sortie une fricative. Ce territoire ne comprend
que la partie supérieure des vallées situées entre le col du Grand
Saint-Bernard et le col du mont Genèvre. En donner les limites,
ce sera par le fait môme achever de tracer celles du domaine fran-
çais.
Le centre du territoire où s-\-t donnent une fricative est occupé
par le mont Iseran. En font partie, la vallée de Locana jusqu'à
Noasca, celles de Valsavaranche, Rhèmes, Valgrisanche et la partie
supérieure de la vallée d'Aoste à partir de Saint-Pierre et de Ville-
neuve, la vallée de l'Isère jusqu'à une limite qui passe entre Les
AUues et Les Avanchers, la vallée de l'Arc jusqu'au dessous des
Fourneaux (je n'ai pas de renseignements au delà); enfin toute
la vallée de la Cénicle , moins le hameau de Berno, le dernier de
la commune de Venaus du côté de Suse. Cela fait un territoire
continu renfermant deux cols fréquentés, ceux du Petit Saint-
Bernard et du mont Cenis.
Voici les formes que j'ai relevées :
st : 1° sassèll , sàssaiier (Séez); rassel (Cérésole); — 2° teïsa
(La Thuile); — 3° type tha (Tignes, Sainte-Foy, Séez, Bourg-
Saint-Maurice et hameaux de la plaine, La Thuile, Valgrisanche,
Cérésole) ; — 4° tha (Valroger) ; — 5 ° usa (Bonneval, hameaux
de Bourg-Saint-Maurice situés sur la montagne, La Thuile,
Valsavaranche); — 6° ûca et teha : d'un côté, Valsavaranche dans
la même bouche que usa, Pré-Saint-Didier, Courmayeur et toute
la partie supérieure de la vallée de la Doire jusqu'à Villeneuve et
Saint-Pierre avec la vallée de Rhèmes ; d'un autre côté, Bessans,
Peisey, Venaus ; — 7° teha seulement (La Novelaise) ; — 8° tea
(La Perrière, Lanslevillard , Lanslebourg, Modane, Les Four-
neaux).
str est traité comme st.
sti : 1° besè (Sainte-Foy); — 2° bë-eë (Valroger, Valgrisanche),
ràm pour *rastians (Lanslevillard); — 3° type bë^ê (La Thuile,
Peisey, Bessans, Courmayeur, Morgeix), râçàôs (Bessans); —
4° bèhê (Avise, Rhèmes-Notre-Dame ) ; — 5° bh (La Perrière,
Lanslebourg).
MÉLANGES. JI
482 l'abbé rousselot
sp : 1° le type vcfa, vefro, efena (Cérésole, Bonneval, Bessans,
Lanslebourg, La Perrière, LaNovelaise, Venaus); — 2° vepa,
vepro , epena dans le reste du domaine.
se (^-\- 0, II) : 1° eôtitâ (Bessans); cutar (Cérésole); àbûtar
(Noasca); àhuià « écoute « (Venaus). — Le domaine de ce
changement paraît le même que celui de sp = f. — 2° ekuta ,
ekwela dans le reste du territoire.
se (a) : 1° Ityelta « échelle « (Sainte-Foy) ; — 2° etçlla ou et sella,
partie supérieure de la vallée d'Aoste ; — 3° èteella (Peisey, Bourg-
Saint-Maurice) ; — 4° hela (Venans) , la mla (Noasca) — (cf. la
6yàla à Pornolosa).
Enfin, je dois signaler à part des formes de Bessans qu'une
attention toute particulière m'a permis de saisir : neycrc, kreycn,
krcySi'i , krey€wà, ey€ela.
vif a et eciiia nous prouvent la présence, avant ^ et e, d'un e issu
d'un s , et remontent sans aucun doute à vecpa et à eckuta. Sous
l'influence du c, p et k sont devenus fricatifs, et ont donné l'un/,
l'autre c. De son côté, le c précédent a dû passer par ç et aboutir
à y, puis il a disparu.
Les primitifs vecpa et ackuta garantissent presque un primitif
tecta. Nous avons vu, en effet, dans le territoire où s est en train
de s'ébranler devant une sourde, cette consonne avoir le même
traitement devant p, k et t. Dans ce cas , 1'^ s'expliquerait , non
par le maintien de 1'^ latine, mais par la production d'une fri-
cative dentale née du / sous l'influence du c antécédent, comme
/et f sont sortis respectivement de /? et de c dans les groupes cp
et ck. Toutes les formes qui ont été signalées plus haut peuvent
s'expliquer par cette hypothèse. Dabord et devient es. A ce point,
il peut y avoir assimilation du premier élément au second; d'où
ss (sassel), et par fusion s (jesa), enfin par un changement bien
fréquent dans la région € (jè^a). Ou bien si le t est déjà ou
presque interdental comme à Champdepraz , où nous avons vu
etsudsûde devenir exsude, et ou et aboutissent à es ou à es; d'où
ss (tessa') et / (je^a). Alors, par un léger changement dû à la mol-
lesse de l'articulation, ^ devient ê. Ce fait, déjà observé à Issogne
dans des conditions un peu différentes, je l'ai constaté de nou-
l's devant T, P, C dans les ALPES 483
veau chez un sujet de Valsavaranchc qui disait, suivant le degré
d'énergie qu'il mettait dans sa prononciation : kôiiîsrè, kônîcré, et
même parfois faisait entendre un son intermédiaire entre ^ et c.
Ce qui confirme cette vue, c'est que fs, produit secondaire de
c(e, /') et de // précédé d'une consonne, a donné dans la région qui
nous occupe un résultat analogue. Là où st = s, nous trouvons
pour c et H également s; là, au contraire , où st = c , c ei ti ont
aussi pour représentant c ou les formes qui en sont dérivées.
Ainsi l'on dit à Bonneval sënîkyê « ceci »; à Bessans, à Venans
ceyna « cœnam » ; à La Novalaise hènikla « la Cénicle » ; à La
Perrière, Lanslevillard , Lanslebourg, Modane ïndrë « cineres ».
— D'autre part, nous voyons à Lanslebourg et les environs ts,
produit plus récent de ca, prendre la même direction et déjà
arriver à s (sàô « chanson »). Enfin, nous avons la preuve que le
c, avant de devenir /; et de tomber, a passé par s à Lanslevillard,
où *rastiaus a donné râeà à côté de ràèl (^rasteî) •.\Qc-\-y aurait
produit un Ç, comme à Bessans (jàçàôs).
Les diverses formes que revêt scala, de même que celles de
Champdepraz, Challand, Ayas, s'expliquent aisément après cela
par ectyala, ectsala, ectmla.
Il ne nous reste plus maintenant qu'à recueillir les formes qui
conservent, sur la limite du domaine français, les dernières traces
de Y s amuïe. Tout se réduit h. un y bien faible ou à une influence
exercée par un y disparu sur Vé précédent , influence qui a trans-
formé cette voyelle en i.
Nous avons :
Savoie. — féyta (St-Nicolas, St-Sigismond) ; vèypa (Villars-de-
Beaufort, Ecole).
Vallée d'Aoste. — vèypâ (La Salle) à côté de tèlm; tita , flmtra
(Verrayes) à côté de vepra, vepa; tèyta, bèytçî (Saint-Marcel); ttta,
fîîtra « fenêtre »; vîpru, vîppa, bttyê (Bosses); tîtta, fûtra, vîpru,
vâppa (Saint-Remy) à côté de set « septem » ; ttta (Charvansod,
Litrod) à côté de cpro « vêprée »; ttta, vîpru (Champorcher,
hameau de Chardonney) à côté de €evrë « sequere »; îtrët
« étroit » (Aoste) à côté de iëîsé « sèche » et de epénna.
484 l'abbé rousselot
Dauphiné. — têytâ,feyta (Le Chazelet, commune de La Grave)
à côté de gepâ.
Vallée de Suse et de Pérouse. — krëyt « crête » (Millaure);
kreyté (Beaulard); ëyûylà (Gravière); Cytela (Saint-Giorio); Cyt^ro
(Chaumont) ; eytàêla (Jaillon); ëypena (Brouzole); êypês (Mafiotte);
ïpèy (Salbertrand) à côté de etrey, ëtycra; être, itrcyté (RochemoUe);
Ure (Beaulard) à côté de épine; eypè (Pral, Saint-Germain).
Une des dernières étapes de Vs avant de s'amuïr a donc été
un y qui est tombé, suivant les lieux, dans des conditions diffé-
rentes : ici, devant le t seul; là, devant p et non devant t; ailleurs,
devant t et p; dans certains endroits, à la tonique; dans un plus
grand nombre, à l'atone. Ce y descend d'un c plus ancien par un
Ç. Cette articulation, qui n'est qu'un c palatalisé et porté vers
les dents, nous l'avons rencontrée à Donas dans têÇte, sans qu'elle
soit, comme ailleurs, provoquée par un y subséquent; en tout
cas , c'est l'intermédiaire nécessaire entre y et â. Enfin , c'est par
la production plus ou moins rapide de cette spirante palatalisée
que je m'explique les doubles formes îe^a et teta, vefa et vepa,
acuta et akuta.
Les transformations de Vs devant une sourde paraissent donc
dans la région alpine avoir été les suivantes :
st sp sk
et cp ck
/\ /\ /\
çt es es ô" Çp cf Çk ce
! I I I II II
I fî fj » yp ?f yk it
;;' I I I II II
I yss yss y/ P jf k yc
! .' ,' I I i
111^ / ^
I I I I I
t ss ss c h
s s e h
I I
€ (chute)
l's devant T, P, C dans les ALPES 485
Si, au lieu de nous restreindre aux seules limites que nous
venons d'étudier, nous portions notre attention sur l'ensemble
du territoire où Vs s'est amuie, nous trouverions, je le crois, des
résultats analogues. Il y a de petits territoires, comme celui qui
entoure le mont Iseran, où l'on trouve tifa, téca « tête » ^ Peut-
être en trouverait-on dans la France où afre sortirait régulière-
ment de asperum, nèfle de mespilum. En tout cas, nous n'avons
pas besoin d'aller en Italie pour trouver la première étape de l'évo-
lution, à savoir le changement de Vs en ^; elle existe dans notre
Midi.
I. Voir GiLLiÉRON. Petii Atlas phonétiq. du Valais. — Odin. La phonologie
du canton de Vaud. — Cornu. Les Chants de la Gruyère, Phonologie du Bagnard.
— HoEFLiN. Les Patois romans du canton de Frihotirg.
LA PRONONCIATION DU NOM
DE
JEAN LAW LE FINANCIER
Par ALEXANDRE BELJAME
Voilà un nom qui a eu un certain retentissement dans notre
histoire ; qui, pendant quelques années de fièvre et d'émotion, a
été bien souvent répété, et avec admiration et avec colère; qui,
après cette période d'éclat et de bruit, est revenu et revient encore
fréquemment dans la bouche des Français; et cependant, depuis le
xviii^ siècle , la prononciation de ce nom est restée comme une
sorte d'énigme dont la solution , maintes fois cherchée , n'a pas
encore été obtenue.
On l'écrit Law, et on le prononce Lass.
Il y a bien, à vrai dire, quelques dissidents qui disent Law
comme en anglais , ou à peu près ' ; mais , depuis la Régence
I . « Law de Lauriston (Jean), fameux financier écossais, que l'on désigne aussi,
mais inexactement, sous le nom de Lass (Biographie Didot). » — « Prononcez
Id, bien que la prononciation fautive lass se soit généralisée en France (Diction-
naire de Larousse). » — Quoique les Français aient dans leur langue le son que
les Anglais figurent par aiv ou au (c'est le son de notre o dans or, mort, sort)
il n'y en a peut-être pas auquel ils soient plus rebelles. On entend constam-
ment prononcer Chaoucer pour Chaucer, les acteurs dans Macbeth disent : le thane
de Caoudor pour Caivdor ; manière de prononcer en français des noms anglais
qui a le double avantage de n'être ni française ni anglaise. J'ai rencontré ce qui
paraît être un exemple d'une prononciation analogue du nom de Law : « Le
soir [20 juillet 1720], allant [le Régent] à Asnieres avec ses gardes, et passant
par le RouUe, les habitans ont crié : Ah Laou, ah Laou, voilà l'homme qui
emporte notre papier et notre argent, et taiit qu'ils l'ont pu voir ont toujours
488 A. BELJAME
jusqu'à nos jours, Lass est la prononciation généralement reçue*,
et, si je suis bien informé, la famille Law de Lauriston, qui
descend de celle du financier et doit avoir ici quelque autorité,
prononce son nom Lass.
D'où vient ce désaccord, certainement bizarre, entre la pronon-
ciation et l'orthographe ?
« Il s'appelloit Law, dit Saint-Simon ; mais quand il fut plus
connu , on s'accoustuma si bien à l'appeller Las, que son nom de
Law disparut ^. »
Cette explication, qui satisfaisait Saint-Simon, n'a satisfait
personne après lui, la notoriété ne paraissant pas être une raison
philologique suffisante pour rendre compte du changement de w
en J.
Aussi ne s'en est-on pas tenu là.
« On prononce Lass, dit Henri Martin. Saint-Simon prétend
y voir un jeu de mots : Vas '. » Henri Martin a été ici trompé
par la première édition du Journal de Barbier où le passage qu'on
vient de lire est ainsi reproduit : « Il s'appelait Law ; mais quand
il fut plus connu, on s'accoutuma si bien à l'appeler VAs, que le
nom lui en resta ^. » Or, Saint-Simon ne parle pas de jeu de mots,
et il écrit très distinctement Las, sans apostrophe, non seulement
dans le texte que j'ai transcrit ci-dessus, mais aussi en marge
de ce texte : Law, dit Las, sa banque, etc.
crié Ah Laou ah Laou. Les gardes n'ont pas osé dire un mot. » {Journal et
Mémoires de Mathieu Marais sur la Régence et h règne de Louis XV, 1715-1737.
Bihl. nat., Man. Fr. 25001, fo 47 vo.)
1 . « L'Ecossais John Law (Lass) » (Duruy, Hist. de l'Europe et de la France,
nouvelle édition, sous la direction de E. Lavisse. Paris, Hachette, 1890, p. 376.)
— « Pourquoi parle-t-on du système financier de l'Ecossais Laiu, que l'on nous
fait prononcer Lass, et qui, autant qu'on peut le figurer avec des sons français,
se prononce réellement en anglais Léiu7 » (JJ Intermédiaire, vol. XXL 1888,
colonne 77).
2. Tel est le texte exact de Saint-Simon, que je copie sur son manuscrit
même (tome VIII, p. 1806) mis à ma disposition par MM. Hachette, qui en
sont aujourd'hui les propriétaires.
3. Histoire de France, vol. XVII, p. 174, note.
4. Edition de la Villezille, Paris, Renouard, 1847. vol. i, p. 5, note.
LA PRONONCIATION DU NOM DE JEAN LAW LE FINANCIER 489
Voici une explication plus sérieuse qui se lit dans l'édition des
œuvres de Voltaire donnée par M. Louis Moland :
« Le nom de Law, prononcé en anglais Ld, est généralement
prononcé Lasse en français : on a expliqué ainsi cette prononcia-
tion :
« Law a dû être entouré d'Anglais dans sa banque, et ceux-
ci, parlant de son plan financier, de sa maison, de ses proprié-
tés, etc., etc., disaient, par exemple, en mettant IV, marque du
génitif, après son nom, comme le requérait la construction de leur
langue :
« Law' s System is admirable. — (Le système de Law est admi-
rable.)
« I am going to Lxws. — (Je vais chez Law.)
« I spent the evening at Law' s. — (J'ai passé la soirée chez.
Law.)
« In some years, Law' s fortune will be considérable. — (Dans
quelques années, la fortune de Law sera considérable.)
« De sorte que les Français qui se trouvaient parmi eux enten-
dant sans cesse Law' s par ci, Law' s par là, finirent par croire que
les compatriotes du célèbre étranger prononçaient son nom Lasse,
et ils adoptèrent comme véritable cette prononciation fautive que
nos grammairiens se sont, à la vérité, empressés de signaler, mais
contre laquelle ils ne se sont jamais élevés '. »
Il est possible que les Anglais qui ont dû entourer Law se soient
exprimés en ces termes : les phrases qu'on met dans leur bouche
sont en effet conformes au génie de leur langue. Mais il est
non moins possible que ces Anglais, dont on suppose la pré-
sence auprès du financier et auxquels on prête ce langage, aient
employé des phrases également anglaises et dans lesquelles son
nom n'aurait pas été suivi d'une s, par exemple : Law is an ad-
mirable man. — / am going to see Law. — I spent the evening with
Law. — Ln a few years Law will hâve made an immense fortune.
— Si bien qu'il n'est pas juste de prétendre que les Français qui
I. Siècle de Louis XIV, chap. 37. Voltaire, Œuvres, Ed. Louis Moland, Paris,
1878, vol. 15, p. 60, note signée E. M.
490 A. BELJAME
gravitaient autour de lui auraient entendu dire Law's par ci et
Laws par là, mais qu'on doit plus légitimement affirmer qu'ils
auraient entendu dire Law's par ci et Laiu par là, et qu'à moins
de prouver, par une statistique difficile à établir, que les phrases
où l'anglais peut introduire le génitif Lxw's l'emportent notable-
ment en nombre sur celles où il peut introduire le nominatif ou
l'accusatif Z^îf , cette supposition, pour ingénieuse qu'elle soit,
laisse les choses en l'état.
L'exphcation la plus répandue ressemble un peu à la précédente,
mais précise davantage. Elle suppose que, par l'habitude où l'on
était, à l'époque des grandes opérations du financier, de parler sans
cesse du Système de Laiv , en anglais Law''s System , Vs du génitif
Law's aurait été promptement et naturellement considérée
comme faisant partie du nom lui-même.
Cette hypothèse n'a été, à ma connaissance, imprimée nulle
part; mais elle fut proposée, je crois, à la Sorbonne lors de la
discussion de la thèse de M. Levasseur sur Law ', et elle a géné-
ralement cours, à ce que j'entends dire, dans les classes d'histoire
des lycées.
Elle est assurément spécieuse. Elle ne résiste pas cependant,
semble-t-il, à quelques objections.
D'abord a-t-on jamais, du vivant de Law (ou même, pour
mettre les choses au large, à aucun moment), employé en France
l'expression anglaise hiw's System ? On n'en a pas fourni la preuve,
et l'on aurait sans doute quelque peine à la fournir.
A la rigueur, cette preuve ne serait pas absolument indispen-
sable s'il s'agissait d'une époque où les formules anglaises eussent
été à la mode. Aujourd'hui, par exemple, nous possédons à Paris
un restaurant connu sous le nom de Maison Peter s (par abrévia-
tion Peter's), un journal qui, bien que rédigé en français, s'intitule
William' s Turf, des agences de courses qui s'appellent Brugère's
Office et Brack's Office. Si, au temps de Law, on signalait l'existence
de dénominations semblables , on serait jusqu'à un certain point
autorisé à en inférer qu'on a pu dire Law's System.
I. Levasseur (E.), Recherches historiques sur le système de Law, Paris, 1854,
I vol. in-8.
LA PRONONCIATION DU NOM DE JEAN LAW LE FINANCIER 49 I
Mais non seulement on ne montre pas qu'on ait réellement dit
Laïus System ; on ne cherche même pas à montrer que l'anglo-
manie eût, sous la Régence , pénétré dans le langage courant au
point de faire aisément admettre des formules analogues.
Rien ne permet donc , dans l'état de la question , de supposer
qu'on ait jamais, en France, dit en anglais Law's System. Est-il
même bien sûr qu'on ait dit en français, au moins habituellement,
le Système de Law? A ce qu'il semble bien, ce qu'a dit le
xviii^ siècle c'est le Système, tout court ^ Sans doute on rencontre
les formules le Système de Laiu, Laiu et son systèm-e; mais c'est ordi-
nairement le Système, sans plus ^. Le nom du financier ne s'accole
pas nécessairemxent k l'expression, il n'en fait pas partie inté-
grante ; d'où il suit que, si l'on avait ressenti le besoin de la traduire
en anglais , on l'aurait traduite par the System , ce qui ne rend pas
compte de Vs ajoutée.
Enfin, il y a une objection plus grave encore, c'est que Law
était appelé Las en France dès avant l'établissement de son
système.
On ne peut pas, je pense, faire remonter le Système, au plus
tôt, avant le 2 mai 1716, date où furent concédées à Law
les lettres patentes du roi qui l'autorisaient à établir une Banque
1. C'est l'opinion d'un des hommes qui connaissent le mieux cette époque
de notre histoire, M. de Boislisie, dont le savoir et l'obligeance m'ont éclairé sur
bien des points de ce travail et m'ont fourni plus d'une précieuse indication.
2. Le but estoit de faire tomber le sisteme (Journal de Barbier, Bibl. nat.
Man. Fr. 10285, f° 157 vo).
Law est son nom ; nouveau roi des Français,
D'un beau papier il porte un diadème.
Et sur son front il est écrit système.
(Voltaire, La Piiceïïe, chant IIL Œuvres, vol. 9, p. 61.)
Le recueil Clairambault-Maurepas (Bil>l. nat. Man. Fr. 12697) contient un
grand nombre de chansons et d'épigrammes sur Law. L'expression employée
partout, c'est le système. Voyez, par exemple, f° 425 :
Généalogie du systheme ou son origine et sa fin
...Law engendra le système,
Le systheme engendra la Banque. . ,
492 A. BELJAME
générale ^ Or, dans une délibération du Conseil Particulier des
Finances qui est du 24 octobre 17 15, « conseil extraordinaire tenu
par S. A. R., » pour examiner le projet de banque proposé par le
financier écossais, il est déjà appelé le S"" Lasse, le S' de Lasse
et le S"" Lass (pas une seule fois Law ^). Il est également appelé
Lass deux fois (mais pas une seule fois Law) dans une lettre du
duc de Noailles au maréchal de Villeroy, qui est du 15 octobre
17 15 5. Et peut-être est-on en droit de retrouver notre person-
nage, sous une orthographe analogue, à une date encore anté-
rieure, celle du 7 avril 1701, dans une. pièce, malheureusement
peu explicite, conservée aux Archives du Ministère des Affaires
étrangères '^, laquelle constate l'incarcération, en une prison non
1. Levasseur, p. 44. — Lettres patentes du Roy, Portant Privilège en faveur
du Sr Law et sa Compagnie, d'Establir une Banque générale. Avec le Règlement
pour ladite Banque. Registrées en Parlement. A Paris, de l'Imprimerie Royale.
MDCCXVI, in-40; date rajoutée à la main : 2 may 17 16 (BiM. nat. Man, Fr.
7768, fo 261-268).
2. Bihl. nat. Man. Fr. 6930, fo 46 et suivants.
3. A M. le Mareschal de Villeroy. Du 15 octobre 171 5. J'ai eu l'honneur
de vous dire ce matin, M, que M. Amelot, M. Dargenson, M. le Preuôt des
marchands. Et M" fagon, de Baudry, Et de S^ Contest deuoient s'assembler
cet après midi chez moi, pour Examiner La proposition de M. Lass, ils y sont
venus, Et ont paru fort satisfaits du compte qu'il leur En a rendu, de manière
que ce qui peut rester de doute, ne roule que sur le plus ou moins d'utilité
que produira l'Execution de la proposition ; mais qu'on ne peut En craindre
aucun inconuenient. je mande les S^s fenellon, Tourton et Guigner avec le
Sr Piou, pour les entendre encore demain au matin sur cette matière. M^s
fagon. Et de Baudry s'y trouveront avec M. Lass, afin de donner à cette afaire
plus de précision et de fixer l'objet qu'elle peut avoir. Je suis très parfaitement,
M., &. (Bibl. nat. Man. Fr. 6931, p. 70-71).
4. Dud' iour 7e auril 1701. Le S"" Las a esté ammené ez prisons de Céans
pour y rester jusques anouuel ordre par ordre de nosseigneurs les maréchaux
de france par nous premier et ancien exempt de nosds seigneurs morgand de
hemon.
En marge, à gauche : du 13 avril 1701 Le dt S^ Las a esté élargi par ordre
de Monseigr le maréchal de Choiseul par nous premier exempt de nosds
seigneurs Morgand de hemon.
(^Archives du Ministère des Affaires étrangères, France, 1701. Cote : 1,093;
fo 117).
LA PRONONCIATION DU NOM DE JEAN LAW LE FINANCIER 493
dénommée, du S"' Las. On sait en effet que, après avoir été
en Ecosse en 1700 pour y proposer ses plans financiers, Law
vint à Paris où il se livra à un jeu si effréné et si heureux qu'il
se fit expulser par la police ^ C'est probablement à la suite de
cette expulsion qu'on l'emprisonna, et simplement pour sanc-
tionner cette expulsion; l'emprisonnement, en efiet, ne fut pas
de longue durée : on le relâchait au bout de six jours.
Quoi qu'il en soit de l'attribution qu'il convient de donner à
ce dernier document, les deux premiers suffisent à montrer que
l'addition d'une s au nom de Law ne vient pas de l'anglais Law's
System, traduction du français le Système de Law, en admettant
qu'on ait dit l'un ou l'autre^ puisque 1'^ était déjà adjointe au
nom avant que le Système fût établi.
Restent deux autres explications que j'ai entendu donner et
que je cite simplement pour mémoire, car elles ne me paraissent
pas comporter un très long examen.
D'après Tune, le w, lettre peu familière aux Français, aurait
été pris pour deux s, — comme si le w, d'ailleurs connu en
ancien français, eût pu être une nouveauté si étrange et si
embarrassante pour un peuple qui écrivait déjà whig, Whitehall,
Westminster-^ à qui La Fontaine avait fait connaître Waller; qui,
dès 1699, comptait Newton au nombre des membres étrangers
de son Académie des sciences, et pour qui, au moment même où
florissait Law, le maréchal de Berwick était un personnage. Si le
double u du nom de Law était exposé à une transformation, on se
serait bien plutôt attendu à voir les Français, selon leur habitude
à peu près constante, le prendre pour un v^. Or, il se trouve
que, parmi les diverses formes sous lesquelles le nom se présente,
la' prononciation et l'orthographe Lav manquent'. Cela paraît
1. Lalanne, Dictionnaire historique delà France, art. Law; Histoire du Sytème
des Finances sous la Minorité de Louis XV [par B. Marmont du Hautchamp].
La Haye, 1739, 6 voL in-12, voL I, p. 69 et suiv.
2. J'ai rencontré bien des fois le nom du maréchal de Berwick dans mes
recherches. Je l'ai trouvé écrit Bervick, Bervicq, Beruicq, Barwick, Beruuick,
jamais Berssick,
3. Je n'ai rencontré le v que deux fois (une seule fois du vivant de Law) ;
494 A. BELJAME
prouver, soit dit en passant, — j'aurai à revenir sur ce point, —
que le nom a été entendu avant d'être lu.
D'après l'autre explication, Law, étant Ecossais, aurait prononcé
son nom avec une émission gutturale qu'on aurait prise pour un
son sifflant. Mais je connais des Ecossais du nom de Law (lequel
est assez commun en Ecosse) et je n'ai jamais remarqué qu'ils lui
donnassent, ou qu'on lui donnât autour d'eux une prononciation
qu'on pût à un degré quelconque qualifier de gutturale. Law a
chez eux deux prononciations : l'une, qui est l'anglaise et de beau-
coup la plus fréquente; l'autre, écossaise, dont je reparlerai tout
à l'heure; ni dans l'une ni dans l'autre il n'y a certainement rien
qui, de près ou de loin, ressemble à une s.
Peu satisfait de ces diverses théories, je tombai un jour, dans
un volume de la correspondance de Steele, l'ami et le collabo-
rateur d'Addison, sur une lettre, datée du 12 août 1719, et
adressée à M' Laws à Paris ' .
Cette orthographe avec s me parut intéressante et me fit entre-
voir aussitôt une solution plus simple et plus sûre de ce petit
problème d'histoire et de linguistique.
C'était bien au financier, et non à un semi-homonyme, que la
lettre était adressée : une note de l'éditeur, généralement attentif,
signalait que Law avait été de bonne heure lié avec Steele, et il
le sieur Lauv {Extrait des mémoires que le sieur Latv a présenté (sic) pour
l'établissement d'un crédit ou banque générale ÇBîbl. nat. Man. fr. 7768, p. 23).
— « Si nous prononçons Lass au lieu de Lav ou Lé, c'est pour suivre l'usage
du i8e siècle » Q! Intermédiaire, vol, XXI, 1888, vol. 208), — Il est vrai que,
pour les documents du xviiie siècle, on ne peut être absolument affirmatif;
le vj par lequel s'écrit constamment le nom pouvait être prononcé comme v,
et même lorsqu'on trouve Lauu dans un manuscrit, il n'est pas certain que
ces deux u, dans l'écriture du temps, ne représentent pas deux v. Pourtant, si
l'on avait prononcé Lave, ou retrouverait quelques traces de cette prononciation
dans les vers à la rime, dans des jeux de mots. Or, rien de semblable n'ap-
paraît.
-I. The Epistolary Correspondence of Sir Richard Steele; including his
familiar letters to his wife and daughters ; to which are prefixed, fragments of
three plays ; two of them undoubtedly Steele's , the third supposed to be
Addison's. Faithfully printed from the originals ; and illustrated with literary
LA PRONONCIATION DU NOM DE JEAN LAW LE FINANCIER 495
est certain qu'en 17 19 il était à Paris, fort occupé. Aucun doute
n'était possible sur l'identité du personnage.
Mais l'éditeur des lettres de Steele, Nichols, encore que soi-
gneux, et bien qu'il déclarât sur le titre de son édition qu'il
avait « fidèlement » reproduit ces lettres d'après les originaux,
avait pu se tromper, et lire ou copier inexactement le nom du
correspondant de Steele.
Heureusement l'autographe de cette lettre se trouve au British
Muséum ' : l'adresse est très lisiblement : « To M' John Laws
at Paris Aug. 12, 17 19. »
Enfin il est certain que ce n'est pas par une bizarrerie person-
nelle ou par inadvertance que Steele a appelé son ami Laws.
En eiîet, il est appelé de même dans trois autres documents
anglais qui sont de 1694, ^^ ^y^^ et de 179 1.
La Commission royale chargée de faire en Angleterre l'inven-
ventaire des manuscrits historiques signale dans son cinquième
Rapport^, parmi les papiers de M. John Richard Pine Coffin de
Portledge, North Devon, une collection de lettres adressées de
Londres, par un certain Richard Lapthorne, à M, Richard Coffin,
entre 1683 et 1697. Ce Lapthorne avait, entre autres fonctions,
celle d'envoyer chaque semaine à son correspondant une « lettre
de nouvelles », où il le tenait au courant des incidents et des
menus faits du moment. Dans une de ces lettres de nouvelles, à
and historical anecdotes, hy John Nichols, F. S. A. E. & P. In two volumes.
London : Printed by and for John Nichols and Son, Red Lion Passage,
Fleetstreet ; and sold by Messrs. Longman, Hurst, Rees, and Orme, Pater-
noster Row. 1809. 2 vol. in-8 (Bibl. Nat. Z acq. extr. 4769). — Vol. 2,
p. 520.
1. Additional Manuscripts : 5145. C. f. 94. Page 95.
2. Fifth Report of the Royal Commission on Historical Manuscripts. Part I.
Report and Appendix. Presented to both Houses of Parliament by Command
of Her Majesty. London : Printed by George Edward Eyre and William
Spottiswoode , Printers to the Queen's Most Excellent Majesty. For Her
Majesty's Stationery Office. 1876. in-fol. — The Manuscripts of John Richard
Fine Coffin, Esq., at Portledge, North Devon. (Second Report) page 384,
col. 2.
496 A. BELJAME
la date du 14 avril 1694, i^ lui raconte la mort de M. Wilson',
homme élégant et à la mode, espèce de chevalier d'amour qu'on
appelait « Beau Wilson* », tué dans un duel par un Ecossais,
Mr. Laus.
Or c'est ce duel, duel historique, qui devait chasser Law
d'Angleterre, et le conduire à chercher fortune sur le continent.
Il est encore appelé Laws dans « Les Mémoires et le Caractère
du grand M. Law et de son frère à Paris ' ». Ce titre, il est vrai,
porte Law, et nous trouvons de même Law dans le reste du
volume, sauf cependant à la page 13 où on lit : « Mr. Lazvs
offers his Scheme to the Parliament ».
Enfin dans un livre publié à Edimbourg en 1791"^, où sont
exposés la vie et les projets de notre personnage, l'orthographe
Laïus, absente du titre et du texte anglais, se trouve, assez singu-
1 . Et non pas Whilston, comme l'appellent à l'envi la Biographie Michaud,
la Biographie Didot et M. Levasseur (ch. II, p. 16).
2. Ce n'était pas un gentilhomme, comme le dit M. Levasseur, ni un mari
trompé, comme le dit la Biographie Michaud. — D'après Mrs. Manley, dans
the New Atalantis, Wilson avait été pendant plusieurs années entretenu dans un
état de magnificence par une des maîtresses de Charles II. Son opulence
apparente, comparée à sa pauvreté première, l'origine mystérieuse de sa
fortune, appelaient sur lui l'attention et la curiosité (voyez Fifth Report ofthe Royal
Commission on Historical Manuscripts, loco citato). — Wilson (Edward) était fils
de Thomas Wilson Esq^^, de Keythorpe (Leicestershire). On trouve des rensei-
gnements sur lui et sur sa famille dans John Nichols, the History and Antiqui-
ties of the County of Leiccster, London, 1795-1815, 4 vol. in fol. vol. III. p. 487-
488. Voyez aussi Memoirs of the Life of fohn Laiv of Lauriston , By John Philip
Wood, Edinburgh, 1824, p. 6-9.
3. The Memoirs Life and Character ofthe Great Mr. Law and his Brother
at Paris. Down to this Présent Year 1721, with an Accurate and Particular
Account of the Establishment of the \Missisippi Company in France, the rise
and fall of it's Stock, and ail the Subtle artifices used to support the National
Crédit of that Kingdom, by the Pernicious Project of Paper-Credit. Written
by a Scots Gentleman [Gray ( )]. The Second Edition. London : Printed for
Sam. Briscoe, at the Bell-Savage on Ludgate-hill. M. D, CC. XXI (Price One
Shilling) in-8 {British Muséum : T. 791/2).
4. W., J. P. [c'est-à-dire John Philip Wood] A SMch of the Life and
Projects of John Law of Lauriston , Comptroller General of the Finances in
France. Si non tenuU, tnagnis tamen excidit ausis. Ov. Edinburgh; Printed for
LA PRONONCIATION DU NOM DE JKAN LAW LE FINANCIER 497
lièrement, dans plusieurs citations françaises empruntées, dit
l'auteur, aux Lettres de la princesse Palatine. Et en effet, dans
l'édition de ces Lettres qui fut donnée à Hambourg et à Paris
en 1788, la forme employée est partout et sans exception aucune
Laivs\ Il y a là deux constatations intéressantes : d'abord que
cette s, que l'on s'est en France efforcé d'ajouter au nom par tant
de suppositions et d'hypothèses compliquées, s'y trouve naturel-
lement adjointe dans un texte français où elle est restée inaperçue;
ensuite qu'un Anglais qui a étudié spécialement la vie du
financier, et qui l'appelle partout Lavv', n'éprouve aucun besoin
Peter Hill ; and George Kearsley, London. 1791, in-4. {British Muséum : 614.
k. 19 (I).
Si Lavvs vouloit, les femmes Françoises lui baiseront la derrière {sic) (P. 19).
Foin de ton :(ele seraphique
Malheureux Ahhe de Tencin !
Depuis que Laivs est catholique
Tout le royaume est capucin. (P. 34, note).
Messieurs, Messieurs, bonne nouvelle,
Le carosse de Laws est réduit en cannelle (P. 41)
Ce même John Philip Wood est revenu sur Law dans deux autres ouvrages :
The Antient and Modem State of the Parish of Cramond, Edinburgh, 1794,
in-4 {British Muséum : 186 b. 6) et Memoirs of the Life of John Law of
Lauriston, Edinburgh, 1824, in-12 {British Muséum : 1452. b. 35).
Ces deux ouvrages offrent les mêmes particularités que le premier : le
texte anglais a Law, les citations en français (en français d'outre-ALtnche) ont
Laws :
Le carosse de Laws est réduit en canaille (sic) {The Antient and Modem State of
the Parish of Cramond, p. 225).
M. Laws a eu violent querelle avec ce fou De — (the Prince of Conti) qui
vouloit lui forcer à faire une chose expressément défendu par mon fils. Sçavez
vous bien que je suis, demanda-t-il à Laws ? {Memoirs of the Life of fohn Law,
p. 190, note i).
I. Fragmens de Lettres originales De Madame Charlotte-Eliiaheth de Bavière,
Veuve de Monsieur, frère unique de Louis XIV, à Hambourg. Et se trouve à
Paris, chez Maradan, libraire, rue des Noyers, no 33. 1788. 2 vol. in-12. —
Dans ces Lettres le nom de Law revient plus de soixante fois : il est toujours
imprimé Laws, jamais Law. Toutes les citations de Wood, sauf l'épigramme
sur l'abbé de Tencin, s'y retrouvent, mais, cela va sans dire, dans un français
de meilleur aloi.
MÉLANGES. 3^
498 A. BELJAME
de corriger ou d'expliquer lorsque, dans des citations françaises,
il rencontre l'orthographe Laws. Evidemment Lazu et Laïus, pour
lui, c'est tout un.
Les deux formes ont en effet coexisté en Angleterre ; car,
presque au même moment où le correspondant de M. Coffin
lui signalait le duel de Mr. Lans, la Gazette de Londres offrait une
récompense de 50 livres sterling à qui appréhenderait le capitaine
John Lawe, Ecossais, accusé de meurtre et échappé de prison'.
Ces divers documents nous placent nécessairement en face de
deux hypothèses : ou bien le nom primitif serait Laïus (il y a
eu en Angleterre sous Charles II un musicien appelé Lawes)
d'où ïs aurait ensuite disparu, comme elle a disparu du nom
de M. Gladstone ^, ou bien Vs aurait été ajoutée à la forme Law.
La première de ces deux hypothèses n'est pas appuyée par les
faits. M. H. A. Webster, bibliothécaire de l'Université d'Edim-
bourg, m'a très gracieusement envoyé une copie de l'acte de
naissance du financier. Son nom est bien Lav^'.
Et de fait, si son nom avait été Laws, on ne s'expliquerait pas
comment, dans les nombreux papiers qui ont dû passer par ses
mains, il n'aurait pas quelquefois signé ainsi; cette orthographe
aurait été remarquée au passage, et l'énigme que j'essaie de
1. Captain John Lawe, a Scotdiman, lately a Prisoner in the Kings-Bench
for Murther, aged 26, a very tall black lean Man, well shaped, above Six
foot higli, large Pocivholes in his Face, big high Nosed, speaks broad and
loud, made his escape from the said Prison. Whoever secures him, so as he
may be delivered at the said Prison, shall hâve 50 1. paid immediately by tlae
Marshal of the Kings-Bench. Numb. 3042. The London Gazette. Published
by Authority. From Tliursday January 3. to Monday January 7. 1694 [1695].
(British Muséum) Page 2. colonne 2. — Ce signalement concorde si peu avec
ce que l'on sait de la personne de Law qu'on a pensé qu'il avait été rédigé
dans l'intention de faciliter sa fuite {Memoirs of the Life of fohn Law, par
J. P. Wood, p. II. — A Biographical Dictionary of Endnent Scotsmcn, London,
Glasgow, 1875, art. Law.)
2. Voyez Leslie Stephen, Dictionary of National Biography, art. Gladstone.
3. Edinhurgb. — April 21, 1671. William Law, goldsmyth, and Jean
Campbell : a. s. n. John. — Witnesses, Mr John Law, goldsmyth, Archibald
Heslope , bookbinder , Hew Campbell , John Melvill , and John Murray ,
nierchants.
LA PRONONCIATION DU NOM DE JEAN LAW LE FINANCIER 499
démêler serait depuis longtemps résolue. Or, toutes les signa-
tures que j'ai vues de lui, A Paris et i\ Londres, et ses signatures
sont très lisibles, n'ont pas d's\ D'autre part, dans toutes les
pièces officielles où il figure, à partir du jour où il est devenu
un personnage dans l'État, il est appelé Law ^ C'est là évidem-
ment la forme légale de son nom.
Mais, à côté de cette forme légale sans s, il y d. une forme
usuelle avec 5, constatée par les documents que j'ai cités plus
haut et par la prononciation française Lass.
Une récente discussion instituée dans le journal anglais
V Athenaurn ' a montré que les formes comme Laiu et Laws ont
été et sont fort nombreuses en Angleterre, et, de plus, que 1'^ ajou-
tée est un génitif et équivaut à « fils de ». On a rapproché des
dénominations comme Abb et Abbs, Adam et Adams, Alen et
Alens, Aleyn et Aleyns, Allen et Allens, Alyn et Alyns, Andrew
et Andrews, Austin et Austins, Bet et Betts, Bevy et Bevys, Brigg
et Briggs, Brook et Brooks, Ball'^et Balles, Beal et Beals, Davy et
Davys, Edward et Edwards; des formes triples comme Bott,
Botts et Bottesone ; Colle, Colles et Colleson ; Denny, Dennis et
Dennison; et, dans le Pays de Galles, Evan , Evans et Bevan;
Harry, Harries et Parry; Howell, Howells et Powell; Hugh,
Hughes et Pugh ; Owen , Owens et Bowen ; Richard , Richards
et Pritchard ; Robert, Roberts et Propert ; Robin, Robins et
Probyn. Dans ces dernières formes le h ou le ^ représente ab
ou ap qui signifie fils ; on a remarqué que ce b on ce p ne se
rencontre pas dans les noms terminés par s , l'instinct populaire
avertissant qu'il y aurait alors double emploi.
1. « Toutes les lettres privées ou officielles que j'ai vues de lui, m'écrit
M. Etienne Charavay, sont signées Law. »
2. Lettres Patentes de 1716, déjà citées. — Supplique de Jean Law pour
entrer en possession de l'office de Conseiller secrétaire du Roi, 12 juin 1720
{Archives nationales, V^ 39). — Délibérations de la Compagnie des Conseillers
secrétaires du roy, 12 et 13 juin 1720 (Archives nationales, Y' 69, p. 123 et
124.) Etc.
3. Voyez Athenaum, 14 décembre 1889, p. 821-822; 28 décembre 1889,
p. 896 ; 17 janvier 1890, p. 84.
5O0 A. BELJAME
Laivs équivaut donc à Lawson, et tous deux veulent àixtfils de
Law. C'est une formation où le génitif indique la filiation, ainsi
que dans les noms de famille français Dejean, Depaul, Depierre.
Ces formes si voisines, et dont l'une dérive si naturellement de
l'autre, ont été de bonne heure et pendant longtemps confondues
en Angleterre, et les exemples ne manquent pas, quelques-uns
du temps même de Law, de noms qui ont, comme le sien, hésité
entre deux variantes, tantôt avec Vs terminale, tantôt sans cette s.
Le nom du poète dramatique Dekker (mort vers 1641) nous
est parvenu avec diverses orthographes, parmi lesquelles figure
celle de Dickers '. Sous la Restauration, l'auteur comique
Ravenscroft imprime lui-même son nom au moins une fois
Ravenscrofts \ Le poète George Wither est appelé Withers par
Swift dans la Bataille des Livres et par Pope dans la DuiiciadK
1. CM. Ingleby, Shakespeare The Man and The Book, London, 1877, in-8,
p. 6.
2. The Careless Lovers : A Comedy Acted at the Duke's Théâtre Written
by Edward Ravenscrofts, Gent. London : Printed for lVillia7n Cademan at the
Popes Head in the Lower Walk in the New Exchange. 1673. in-4 {British
Muséum : 1346. e.). — Sur toutes ses autres pièces son nom est imprimé
Ravenscroft. Voyez la bibliographie de mon livre sur le Public et les Hommes de
Lettres en Angleterre au dix-huitième siècle, Paris, 1881, p. 477-478.
3 . Poor Plato had got between Hohbes and the Seven Wise Masters and Virgil
was hemmed in with Dryden on one side, and Withers on the other. — The
différence was greatest among the horse where every private trooper pretended
to the chief command, from Tassa and Milton to Dryden and Withers. (The
Works of J. Swift DD., Dean of S' Patrick's Dublin, accurately revised in
six volumes, adorned with copper-plates with some account of the author's
life and notes historical and explanatory by John Hawkesworth. London.
17SS, vol. I, p. 139 et 145).
A Gothic Vatican ! of Grcece and Rome
Well purged, and worthy Withers, Quarles, and Blome.
Note : George Withers was a great pretender to poetical zeal against the vices
ofthe times... (Winstanly, Lives of Poets) (The Dunciad, with notes variorum
and the prolegomena of Scriblerus, written in the year 1727. London. Printed
for Lawton Gilliver in Fhetstreet. Book I, vers 125-126, p. 93.) — Le Cata-
logue du British Muséum porte : Withers (George) the poet. See : Wither;
et VEnglish Cyclopadia (Biography), dit : Wither, or Wyther, sometimes im-
properly : Withers.
LA PRONONCIATION DU NOM DE JEAN LAW LE FINANCIER 5 01
L'éditeur de Shakespeare, Theobald, contemporain de Law, est
appelé Theobalds par Swift ^ Le premier Pitt, Lord Chatiram, est
porté sur son acte de baptême comme étant le fils de Robert
Pitts Esq''^ '-. Il semble môme que, dans certains cas, on hésite tout
à fait entre les deux formes, sans savoir à laquelle il convient de
s'arrêter ' .
Le nom de Law a eu de même deux formes , Law et Laws.
Cette dernière, adoptée par son entourage en Angleterre, ainsi
qu'on l'a vu, a été sans doute acceptée par lui, ce qui explique
que, dans les premiers documents où il est mentionné, il figure
avec l'orthographe Lass , Lasse ou Las.
Je crois en effet, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'on a entendu
le nom avant de le voir écrit. Si on l'avait d'abord vu écrit, la
prononciation qui aurait prévalu aurait été à peu près certaine-
ment lave, prononciation dont on ne retrouve qu'une seule
trace. On a reproduit la prononciation anglaise de la forme Laws,
tant bien que mal; plus exactement, on a dû reproduire la pro-
nonciation écossaise de Law lui-même. D'un côté, en effet, les
Ecossais, ceux qui ne sont pas nicâtinés d'anglicisme, prononcent
Law comme Là 4; d'un autre côté ils ont une tendance ci don-
ner au son ;( (c'est le son qu'a 1'^ en anglais dans Laïus) la valeur
de ç, et cette prononciation écossaise de atu et de j' a été fidèlement
représentée par les premières orthographes Las, Lass et Lasse.
Plus tard, 1'^ écossaise flottant entre ç et ;^, la prononciation La:(e,
1. The divine Mr Tibbalds, or Theobalds (Swift, Œuvres, Ed. Walter
Scott, 1824, vol. g, p. 381 : a Complète Collection of Polite and Ingénions Conver-
sation : Introduction). — Mr Tibbalds (Jd., id., p. 384). — Revised by Tibbalds,
Moore and Cibber (id. : vol. 14, p. 356 : vers de Swift sur sa propre mort).
2. 1708. Dec. 13. Willm, of Robert Pitts, Esqr, and Henrietta, born Nov.
15 ; baptized (J. Timbs, Anecdote Biography, 1862, p. 2).
3. " Where should I be likely to find information as to the ancestry of a
family named Chinent or Cléments which settled in the county Cavan during
the Protectorate ? " (Notes and Queries, Nov. 30, 1889, p. 428, col. 1-2). — A
mysterious " interloper " named Pitt or Pitts (vers 1681, dans l'Inde) (Tbe
Academy, Jan. 11, 1890, p. 27, col. i.)
4. Un récent voyage en Ecosse m'a permis de constater que dans la région
où naquit Law cette prononciation n'a pas entièrement disparu devant l'anglaise.
502 A. BELJAME
ainsi qu'on va le voir, s'est placée à côté de l'autre, et s'est main-
tenue par un grossier jeu de mots.
Une fois adoptée par l'usage, la prononciation Lass s'est con-
servée. L'orthographe s'est ensuite modifiée, mais, d'une fliçon
générale, seulement dans les actes officiels, pour lesquels Law
a dû fournir des pièces établissant son identité et signer de
son véritable nom. Partout ailleurs l'orthographe Lass persiste,
faisant quelquefois place à l'orthographe légale, mais ne se
laissant pas supplanter par elle.
Saint-Simon, comme on l'a vu, emploie la forme Las. Le duc
de Noailles de même. « Law, qu'on appelle communément Las, »
dit Barbier dans son journal'. « Law ou Lass, » dit Bois
Jourdan ^ « Un Ecossais, nommé Jean Law, que nous nommons
Jean Lass, » dit Voltaire au 2^ chapitre de son Précis du siècle de
Louis XV; et dans la suite de ce chapitre il l'appelle partout
LassK Au chapitre 29 du même ouvrage, ayant à plusieurs
reprises à parler du neveu du financier, il dit encore Lass"^. Le
Recueil Clairambault-Maurepas écrit quelquefois Law, Law, et
Lauu 5 ; mais le plus souvent c'est Las ou Lasse. Même lorsqu'il
écrit Law, on n'est pas sûr qu'il ne prononce pas Lasse ou La^e,
témoin ce vers :
On lui dira Law vous f...
Cela rime avec « sans doute ^ ».
Voilà cette prononciation La:{e et ce jeu de mots auxquels je
faisais allusion tout à l'heure : ce jeu de mots apparaît fréquem-
1. po 31, septembre 1718.
2. Mélanges Historiques, Satiriques et Anecdotiques de M. de B... Jourdan
(Bois Jourdan), Ecuyer de la Grande Ecurie du Roi (Louis XV), Paris, 1807,
3 vol. in-8 (Bibl. nat. La^' 12). — Vol. I, p. 347.
3. Œuvres, vol. 15, p. 163 et suivantes.
4. Œuvres, vol. 15, p. 326, 357, etc. — Voy. aussi Essai sur Us mœurs,
chap. 151. Œuvres, vol. 12, p. 412, etc.
5. po 386 verso.
6. po 217. — Voyez aussi £0251 : sur Laiu que Ion prononce en france Las.
LA PRONONCIATION DU NOM DE JEAN LAW LE FINANCIER 503
ment dans les mémoires et dans les chansons ' ; il a dû aider à
maintenir la prononciation La:{c ou Lasse, comme ont dû y aider
aussi sans doute les noms Stanislas, Venceslas, peut-être même
Agésilas et Protésilas.
Pour conclure et pour résumer, le nom de Law a eu deux
formes, une forme légale Law, et une forme usuelle Laïus ,
adoptée par ses amis et plus que probablement par lui-même. On
le désignerait aujourd'hui par la formule consacrée : Laiu, dit
Laïus, C'est cette forme Laivs qui a été d'abord entendue, et dont
la prononciation écossaise se retrouve, aussi exactement que
possible, dans les orthographes Las, Lass, et Lasse, puis LaT^e.
Plus tard, dans l'écrituree, on a adopté la forme légale Law,
I. « Cela [la peste] a fait dire à un de mes amis qu'il y avoit lontemps qu'on
disoit dans ce pays cy deux choses qui porteraient malheur, l'une : las vous
foute ; l'autre : La peste vous creue, le premier est arrivé, puisque las a ruiné
la France en deux ans de temps... (26 may 1721) » {Journal de Barbier,
fo 294 yo). — Allusion au juron provençal : Uase (l'ane) vous f...; voyez à ce
sujet le Moyen de parvenir (note de V édition Charpentier, Paris, 1857, 8 vol.
gr. in-8, vol. I, p. 131).
Soit fait ainsi que tu le veux ;
Mais que ferons-nous de Fourqueux ?
Que le bouc il encroupe, eh ! bien,
Que Lass les f... en groupe
Vous m'entendez bien
(Mélanges de Bois-Jourdan, vol. I, p. 543.)
Si quelque vent mal a propos
Envoyoit la flotte a veauleau...
Bien des gens diroient fort chagrin
Que Laze... vous m'entendes bien
(Recueil Clairamhault-Maurepas, fo 257, y°.)
Laze vous quille, autrefois
Est oit une grosse injure
Aujourd'hui en bon francois, Turelure
C'est une riche figure ; Robin turelure
(/(/., fo 259, vo.)
C'est la quarriuant la déroute
Un chacun pour son libéra
Lui dira que Las te f...
(W.,fo259.)
504 • A. BELJAME
mais dans Técriture seulement : la prononciation, déjà instal-
lée, ne s'est pas laissé supprimer. De sorte que les choses se
seraient passées précisément à l'inverse de ce que dit Saint-Simon :
on l'appelait et on écrivait son nom Las; mais quand il fut plus
connu, on s'accoutuma à l'écrire Law, sans toutefois que la pro-
nonciation Las disparût. C'est à peu près ainsi, je me figure, qu'a
dû s'introduire, à côté de l'orthographe de Broglie, la prononcia-
tion de Brcuil.
Si les expHcations qui précèdent sont fondées, il serait arrivé
ici quelque chose d'analogue à ce qui s'est produit pour le genre
et l'orthographe du mot chèvrefeuille. Le mot est anciennement ,
comme l'on sait, toujours le chevrefueU ; puis est venue la chevre-
fueille ' .
Placée entre ces deux formes et obligée de choisir, puisqu'il
n'y avait guère là occasion de maintenir les deux genres en leur
attribuant des sens différents, comme dans le cas de un voile et
une voile, la langue, par une bizarrerie singulière, a conservé le
genre masculin avec l'orthographe féminine.
Placée de même entre les deux formes et les deux prononcia-
tions Laiu et Laïus, elle a conservé l'orthographe de la première
avec la prononciation de la seconde.
On attendra sans doute d'un anglicisant qu'il réponde ici à
cette question qu'on ne manque guère de se poser toutes les fois
que le nom de Law se présente : comment faut-il définitivement
prononcer? Mon avis est, sans hésiter, qu'il serait fort mal à propos
d'essayer d'adopter la prononciation anglaise actuelle, et qu'il
faut dire Lass comme les contemporains du financier, comme le
duc de Noailles, comme Saint-Simon, comme l'avocat Barbier,
comme Bois Jourdan, comme Voltaire, enfin comme Law
lui-même. Je trouverais de même très malavisés des Anglais qui
tenteraient de ramener au français d'aujourd'hui les noms de
notre langue qui ont passé dans la leur : Cœur de Lion, Belvoir,
Beauchamp, Centlivre, D'Arblay, etc., etc. Leur devoir est,
I. Chevre-fueille , f. The wood-bind or honie-suckle (Dictionnaire de
Cotgrave, 161 1).
LA PRONONCIATION DU NOM DR JF.AN I.AW LE FINANCIER 505
de leur côté, de continuer à dire Cœur di Laicunn, Biveur\
Bî'tcheum, Centtliveur, d'Arhlé. Tous ces noms ont changé do
nationalité : Law, avec la prononciation Lass, est devenu fran-
çais; les autres, avec la prononciation de leur pays d'adoption,
sont devenus anglais; on ne gagnerait rien à vouloir les rapatrier.
Songerait-on à rendre aux noms des maréchaux Macdonald et de
Mac-Mahon la prononciation et l'accentuation qu'ils ont dans
leur pays d'origine ? L'orthographe Law est sans doute décon-
certante, et restera telle môme si l'on accepte les conclusions de
ce travail. Mais je ne vois pas de raison pour innover non plus
en ce point. Y a-t-il parfait accord entre l'orthographe et la pro-
nonciation du nom de Broglie ? Et paraîtrait-il bien indispensable
de les faire accorder en modifiant l'une ou l'autre ? Résignons-
nous donc, comme les gens du xviii'^ siècle, et à la pronon-
ciation Lass et à l'orthographe Laïu. Nous le pouvons d'autant
plus aisément que, si je ne me suis pas entièrement abusé,
nous aurons au moins sur eux cet avantage de savoir pourquoi,
tandis que nous prononçons d'une façon, nous écrivons d'une
autre.
I. Il semble bien que Belvoir soit en anglais un cas analogue à celui de
Law chez nous. L7 }• est muette comme dans Belfort , et sans doute pour la
même raison , qui est connue. Bfvcur serait donc en Angleterre un souvenir
d'une ancienne prononciation française, de même que Lass est en France un sou-
venir d'une ancienne prononciation écossaise.
LE ROMAN DE FLORIMONT
CONTRIBUTION A L'HISTOIRE LITTÉRAIRE — ÉTUDE DES
MOTS GRECS DANS CE ROMAN
Par JEAN PSICHARI
Mon cher Maître ,
J'essaierais en vain de justifier ma présence dans ce recueil,
parmi tant de romanistes et tant de savants. L'amitié respectueuse
que vous m'avez toujours permis de vous porter, l'ambition que
j'ai de me proclamer votre élève, me serviront seules d'excuse.
Ce n'est pas moi seulement qui dois tout à votre école; les
études mêmes que je cultive auront toujours à s'inspirer de vos
leçons. Je ne parle pas ici de cette philosophie déliée et profonde
que vous nous apprenez à chercher avec vous dans les faits du
langage, de votre vaste érudition, de cette méthode dont l'éloge
vous paraîtra déplacé dans ma bouche, car souvent il m'est arrivé
de vous soumettre des résultats qui semblaient certains à mon
inexpérience, et toujours, avec cet esprit qui juge l'ensemble et
le détail, qui ne se satisfait que par la plénitude de la clarté,
vous m'avez signalé d'un coup d'œil sûr les points faibles que
je n'avais pas su voir. J'ai surtout en vue en ce moment le
parallélisme frappant qui s'observe dans les destinées ultérieures
du grec et du latin classiques. L'étude du moyen âge français
offrirait au néo-grec les rapprochements les plus lumineux. Nous
y verrions que le grec moderne n'a pas dépassé l'état du français
de la Chanson de Roland. La formation de la langue littéraire,
telle qu'elle se retrouve dans les poèmes populaires de l'Orient,
entre le xii^ et le xv^ siècle, s'éclaire par la comparaison du
508 J. PSICHARI
français. L'innombrable variété de formes qu'on rencontre pour
un seul mot chez les auteurs est instructive de part et d'autre;
elle témoigne, en grec comme en français, d'une incertitude non
seulement dans le style, mais dans la langue même, d'une
influence dialectale multiple et propre à amener ce mélange.
Egalement, la concurrence que le latin scolastique faisait au fran-
çais dans l'usage et dans les livres a des équivalents dans les
compositions orientales où l'on a voulu reconnaître à tort et pro-
clamer à tout propos l'affectation pédantesque et le macaronisme.
Oxoràcôié de o/^^or dans le Roman de Florimont(B.N.,fr. 15101,
fol. 10 a, 1. 2 du haut; fol. 10 b, 1. 3 du bas) ne sauraient guère
passer l'un ou l'autre ni pour un vain étalage d'érudition ni pour
des formes littéraires définitives. Ces faits et bien d'autres seraient
à prendre en considération. Enfin, la grammaire comparée des
dialectes romaïques, le jour où il sera possible de l'entreprendre,
nous révélera dans le néo-grec des diversités aussi fortes que
celles que vous observez entre les langues néo-latines; seulement
ces dialectes ne sont arrivés ni à des littératures ni à des nationa-
lités distinctes : la langue et la patrie communes ont tout absorbé,
tendent à tout niveler aujourd'hui.
Vous avez toujours attiré l'attention de vos élèves beaucoup
moins sur ces rapprochements faciles, que sur les contacts directs,
— lexicologiques et moraux, populaires ou littéraires, — sur tous
les contacts historiques au moyen âge entre l'Orient et l'Occident.
Quel vaste et beau domaine ! Si j'avais su mieux profiter de vos
conseils et de votre enseignement, j'oserais m'y aventurer. Le
terrain sur lequel nous marchons est à peine raffermi ; il nous
faut encore le temps pour y construire notre bâtisse. Nous pour-
rons alors regarder à côté. J'essaye du moins dans ces quelques
pages de toucher ci un de ces nombreux sujets où il semble qu'il
y ait à relever dans un poème français une influence byzantine
immédiate, presque à y retrouver une traduction , une imitation
tout au moins. Je parle du Roman de Florimont.
Je crains que mon début dans vos études ne soit malheureux,
puisque je n'aurai pas la sécurité de me dire que je partage toutes
les opinions exprimées par vous-même sur ce roman dans votre
LE ROMAN DE FLORIMONT 509
beau livre de La littéralure au moyen âge (xi'^-xiv'^ siècle), éd. II,
Paris, 1890, § 51, pp. 82-83. Cependant, si je suis plutôt en
contradiction, au sujet des origines de ce poème, avec la plupart
de mes devanciers, j'espère vous montrer, mon cher Maître, que
mes doutes et Thypothèse où je m'engage ont pris naissance
dans votre livre même. Il s'agit, en effet, de savoir si l'auteur du
Florimont avait recueilli en Orient quelque tradition purement
orale, s'il avait eu un texte grec sous les yeux, si même il n'était
pas Grec de naissance. Or, faisant allusion à un passage souvent
cité où le poète semble nous entretenir d'un voyage ou d'un
séjour prolongé à Philippopoli, vous imprimez en lettres italiques,
à la p. 83, le mot le plus important de ce passage et vous nous
faites remarquer par cela même, à propos de cette histoire, que
notre conteur l'avait seulement vue en Grèce. Ainsi, dans ce
Manuel d'ancien français où, dans une ligne parfois, vous
condensez le résultat de longs travaux, vous m'avez indiqué
vous-même la voie : mes conclusions, alors même qu'elles vont
un peu plus loin, ont eu là leur point de départ, et je risque de
la sorte de ne vous rien dire de nouveau.
L'étude des vers grecs du Florimont nous fera faire un premier
pas. Vous trouverez plus loin les passages les plus importants.
Je garde aux manuscrits les lettres par lesquelles les a tout d'abord
désignés M. Edmund Stengel (Mitth. aus franz. Handschriften d.
Turiner Universitâts Bibl. , bereichert durch Auszûge anderer Bibl. ,
bes. d. Nat. Bibl. z. Paris, Halle, 1873, p. 41) : A= Bibliothèque
Nationale, fr. 353 (ancien 6973); B = B. N., fr. 792 (ancien
719055^); G = B. N., fr. 1374 (anc. 74985); D = B. N., fr.
1376 (anc. 7498+); E = B. N., fr. 1491 (anc. 7559'); F = B.
N., fr. 15101 (Suppl. fr. 413); G = B. N., fr. 24 376 (La
Vallière, 47; anc. 2706) ; H = Harl. 4487; I = S. Marco 22 I.
M. Stengel lui-môme publie quelques extraits du Ms. fr. 27,
aujourd'hui l 11 16 (Turin), marqué K par M. A. Risop (Archiv
f. d. St. d. neueren Spr. u. Litt. (herausg. von Ludw. Herrig),
LXxiiiB., I Heft, 1885, p. 48); H% chez M. Risop (ibid., p. 49),
est le ms. Harl, 3983, PL. lxix, A du Brit. Mus. A mon tour,
je vous proposerai les désignations suivantes : X=:B. N., fr. 12566
510 J. PSICHARI
(Suppl. fr. 199), version en prose; Y= Arsenal, 3476 (anc. 217),
version en prose; Z ^= B. N., fr. 1490 (anc. 7559), version en
prose; W = B. N., f?. 1488, dont voici l'incipit (fol. i a, 1. i, à
l'encre rouge) : Cy commence le Hure de flourimont filz du
duc Jehan ] dorleans et de helaine fille au duc de Bretaigne.
Lequel | fit moult de merueilles darmes cowe cy après pourres
oyr. Cette histoire n'a pas trait à notre roman. X et Z sont simple-
ment cités comme ms. fr. chacun, par M. E. Stengel {ibid.) et par
M. Risop Çoc. laud.). Ce dernier signale Y dans une note (op.
cit., p. 48, n. ***, 6). Il mentionne (ibid., 5) une « Abschrift der
Venediger Handschrift (I) von der Hand des St. Palaye, Arsenal
Belles-Lettres n° 179 (3320))). Ce ms., demi-reliure en basane,
porte sur le dos le titre suivant : copie du n° 6973 Roman de
Floirem etc. C'est, en effet, la copie du 353 (A), comme l'indique
justement le Catal. des mss. de la Bibl. de l'Arsenal, par Henry
Martin, Paris, 1887, t. III, p. 322, et comme on peut s'en con-
vaincre par une rapide collation ; il mériterait à peine le nom A a;
le poème finit au fol. 224 a; après trois folios blancs, commence
la table des anciens mots qui va jusqu'au fol. 267 a; les rectos
seuls sont remplis; ce sont des fiches collées sur deux colonnes.
La liste des mss fr. de Sainte Palaye (Arsenal, 5844, Bibliothèque
des auteurs français imprimés et manuscrits par Lacurne de Sainte
Palaye) n'offre rien de particulièrement intéressant ou de nouveau
en ce qui concerne notre roman (fol. 67 b, col. 2, fiche dernière
— fol 69 a, col. I, fiche 5); il lui y est consacré une trentaine de
fiches, parmi lesquelles c'est à peine si nous aurons quelques
notes à relever. Le peu de temps dont je disposais ne m'a pas
permis de prendre connaissance du ms. N. 252, fol. 13-61 de la
Bibl. de la Fac. de Méd. de Montpellier, que vous avez découvert
et que vous citez Rom. III, 1 1 1 .
Voici la liste de mes sources, en ce qui concerne les mots
grecs. Je me réserve de vous marquer au fur et à mesure la prove-
nance des autres passages.
Le Catalogue of romances in the department of manuscripts in
the British Muséum, by H. L. D. Ward, etc., vol. I, 1883, p. 156
suiv., donne quelques extraits de H et de H% qui correspondent
LE ROMAN DE FLORIMONT 5 I I
à mes passages : I, v. 3-8 (H, fol. 7 b) ; II, v. 3-6 (H, fol. 7 b,
col. 2); I, V. 3-6 (H% fol. 8, col. 2, 11. 6-9).
Je dois à une obligeante communication de M. A. Risop la con-
naissance des mss K = I, v. i-io de ma collation (K, fol. 5 c) ;
K= II, V. 3-6 (K, fol. 5 c); K=- III, v. 7-12 (K, fol. 9 c);
M. Risop ajoute cette remarque dans sa lettre : « Das in K unters-
trichene ist nicht die Originallesart von K, sondern von mir
nach F oder G hinzugefûgt. Die enge Verwandschaft zwischen
K und G springt auch sonst in die Augen ; ebenso deutlich ist
die Verwansdchaft von H^ und D (Ms. fr. B. N., 1376) »;
H2 = I, V. i-io (H% fol. 7 b) ; H^ = II, v. 3-6 (H^ fol. 7 b) ;
H^ = III, V. 7-12 (H% fol. 4 d), avec cette observation : « In H^
ist dièse Stelle fost ganz unleserlich. » ; 1 = I, v. 5-8 (I, fol. 6 b) ;
I = II, V. 3-4 (I, fol. 6 c), I = III, v. 7-12 (I, fol. ii a).
ABCDEFG ont été vus par moi-même. J'ai de plus vérifié les
passages correspondants dans XYZ; ces rédactions en prose ont
leur importance, car rien ne nous a prouvé jusqu'ici que les ver-
sions en aient été faites sur les compositions rimées que nous pos-
sédons. Elles peuvent par ci par là porter la trace des mss perdus,
dont elles émaneraient, et nous mettre ainsi sur une piste. Ayant
été amené, par suite de mes recherches, à transcrire séparément
environ 500 vers ou 500 lignes de chacun de mes mss, j'aurais
aimé vous offrir la collation complète de ces mss , ou , tout au
moins, aux passages grecs, la leçon de chaque ms. pour chaque
vers. J'ai dû renoncer à ce projet, pour ménager la place. Je me
borne aux variantes qui nous intéressent ici particulièrement, celles
qui se rapportent aux mots grecs du Florimont. Vous verrez
toujours en tête la reproduction diplomatique de F, à un endroit
(Pass. VII), celle de E. Au bas de la page, je distingue par le
signe (•) tout point qui se lit dans le ms. même. Le chiffre du
vers, sans point, signifie que le vers commence par le mot qui
suit le chiffre. Le point, après le chiffre, tient la place des mots
identiques, quand la variante à signaler se trouve dans l'intérieur
du vers. Je mets en italiques les abréviations résolues et je com-
prends, parmi ces dernières, même les lettres explicites, toutes
les fois qu'elles sont au dessus de la ligne. Dans certains cas, en
512 J. PSICHARI
effet, il est difficile de décider si ce sont des abréviations ou des
lettres. En revanche, j'écris toujours mit, sans marquer le tilde et
sans le résoudre.
Julien Havet a bien voulu revoir avec moi presque toutes les
parties de ABCDEFGXYZ, que j'avais recopiées. Je vous
dirais ici sa rare obligeance, si elle ne vous était très connue. Il m'a
donné mes premières leçons de paléographie. Il m'a donné surtout
les principes d'une méthode excellente, que j'ai essayé d'appliquer
de mon mieux.
Je dois beaucoup également à l'inépuisable complaisance de
M. Deprez et de mon ami, M. H. Omont, du département des
mss.
PASSAGES GRECS
I
F (Seconde main ; folios refaits sur la première, au xiii^ siècle, cf. Risop, op.
cit., p. 50) fol. 7 c, V. 10 du bas :
Per poc quil ne lait afoUeis
Soz son escuz cheit pasmeis
En lost en menèrent gnznt brut
Et en greiois escrient tut
5 O theos oflfenda calo
Salua cuto vassilleo
En fransois dit dex boni signor
Gardais hui cest empereor
Se il ne lor eut deflendut
10 Lors leussent jai secourut
E fol. 5 b, V. 8 du bas. V. 5 O seas offendam calor — v. 6. toto basileor —
V, 7. francois dist basileor — v. 8 Diex gardez no5/re empereor
D fol. 5 d, V. 3 du bas. V. 5 O ceos() ofendan() calo (■) — V. 6. toto( )
uasseleo — V. 7. francois boM seignor — V. 8 (fol. 6 a, v. i du haut :)
Gardez icest emp.
A fol. 3 a, 1. 3 du bas. V. 5 O ce() ofedam() calo() — v. 6. tuto uasilio()
— V. 7. francois dit de hon seignor^) — v. 8 Garde icest empt;reor() —
Il y a, dans ce ms., un point après chaque vers.
G fol. 5 a, V. 22 du haut. V. 5. ofedan. — v. 6 Filia tuto uasilo — v. 7. fran-
cois diewt dex buen seignor — v. 8 Garde icest enperador — En marge,
devant le v. 5, se lit le mot : grego
LE ROMAN DE FLORIMONT 513
B fol. 5 d, V. 2 du haut. V. 5 0() zeos offendem zelos — v. 6 Saluatuto
vassileo — v. 7 Cest en francois dcx hon s. — v. 8 Gardez hui nostre
empereour.
G fol. 177 a, V. 23 du haut. V. 5 O ceos ofemdam calo — v. 6. tuto uassilio
— V. 7. francois dist d. bo« seignor — v. 8 Gardez icest empéreor
H (Gatal.^ V. 5 = F. — V. 6. tuta bassilio — v. 7 Q.ue fra[n]sois. — v. 8
Gardeiz icest enperaor
H= (Catal.) V. 5. offendem. — v. 6. toto basileo — Risop : « H^ = F, doch
offendem fur offenda fol 7 b ».
I (Risop) V. 5 O teos afenda callo — v. 6. tuto vasileo — v. 7. frachois d.
deus buez seinor — v. 8 Gard' nos cesten pereor (fol. 6 b)
K (Risop) V. 5 O th. efodan. — v. 6 Filai tuto uasilo — v. 7 E francois diet
deus boen segnor — v. 8 Garde icest em.^eor
X fol. II b, 1. 9 du bas. Et cuida du tout | estre affole dont en lost demenere«t
grant bruit | car bien près estoient cy disoient ly grigois | en lor langage
O theos affendy calo Salua tuto basileo | qui est a dire en notre langage
franchoise | dieux voellies nous garder no bon seigneur ] Ja le fuissent
tous incontinent aie secourir se ne | fust la deffence que il en ot faitte
Y fol 9 a, 1. 6 du haut. Quant les barons virent le roi choir | il sont moult
espouentez quar ilz | auoint grant doubtance quil fust mort si | commen-
cent tant acr/er en greioys O theos | offendam galeo salua tuto bassilleo.
En I francois cest a dire dieu bon seigneur garde huy | cest empereur Et le
roy ne se pouoit | redressier car il estoit encores comme pasme etc.
Z fol. 1 3 b, 1. II du haut, si quil cheut sur son escu | tout pasme cowme s'il
fust mort I Quant les barons uirewt | le Roy ainsi mal mené ilz eurent
I grant doubtance quil fust mort | Si coumancerent tous acrier en gre
I gois Oethes afondam galier salua | tuto bassalar Et en francois cest | a
dire dieu boin [ou : bom?] seigneur garde | huy cest empereur Et le roy
ne I se pouoit redresser car il estoit | encores coîwme pasme
N. C. E seul, parmi mes mss., intervertit l'ordre des deux premiers vers. E fol.
5 b, V. 12 du bas : Sous son escu chei pasmez Per pou que il nest afolez
— F, v. 7, on lit bom plutôt que boin ; cf. néanmoins Risop, op. cit.,
p. 50, 1. 15. — E, V. 6, basileor. Ce b, lecture de J. Havet, devient tout à
fait certain, si on le compare au b de bruit ibid. fol. 5 b, 1. 10 du
bas etc., et au v de levst, 1. 4, ou de levssent, 1. 3 du bas, etc. — X, 1.
4 basileo. Le b initial y est semblable au b de bruit, 1. 8 du bas, et il est
plus droit que le v penché ou plutôt incliné à gauche de voellies, 1. 4 du
bas. — Aucun doute sur le Z» de Y et de Z.
MÉLANGES. JJ
514 J- PSICHARI
II
F^(même main que I) fol. 8 a, 1. 13 du bas.
Sui ho/«me en orewt ioie grant
Quant il le virent en astant
Li greu crient matoteo
Qîwlocuto vasileo
5 Iseu veult dire en fransois
Se maist deux boins est li rois
Li rois phelipes fut armeis
Et ne fut mies effreeis
E fol. 5 c, V. 13 du haut. V. 3. grieu c. macecaor — v. 4 Galo(-) rusco()
vasseleor — v. 5 Ice si veut d. e. francois — v. 6 Si majt diex bons.
D fol. 6 a, V. 20 du haut, V. 3. mathaceo — v. 4 Calo() ruto(.) uaseleo() —
V. 5 Ice vuet d. e. francois — v. 6 Si m. dex prouz. [V. 7 et 8 = E].
A fol. 3 b, I. 10 du haut. V. 3 Li gre criant mataceo() — v. 4 Calatuto
uassilio() — v. 5 Loe uel d. e. francois — v. 6 Si mait d. bons e. cest
rois()
G fol. 5 a, V. 2 du bas. V. 3 Li grecois crida matorteo — v. 4 Calo tuto uasilo
— V. 5 (fol. 5 b, v. I du haut) Ice ueult d. e. francois — v. 6 Si m. dex
buen e. cist r. — En marge, devant le v. 3, se lit le mot : grego
B fol. 5 d, V. 23 du haut. V. 3 II crient tuit() mathaceo — v. 4 Caletuco(-)
vassileo — v. 5 Ice welt d. e. francois — v. 6 Si m. diex bons e. cis r. —
C fol. 177 a, V. I du bas. V. 3 Li gries. matoceo — v. 4 Calo tuto uassilio —
V. 5 Ice uuelt d. e. francois — v. 6 Si m. dex bons Qst ci.
H (Catal.) V. 3 = F — v. 4 Qualocuto vassileo — v. 5 Ice senefie en fransois
— V. 6 Si mait dex bons.
H^ (Risop) « H- scheint = F, da in meiner Collation fo 7 b nichts angemerkt
ist. »
I (Risop) V. 3-4 Li greu crient matrofeo Kalo tuto uasileo (fo 6 c)
K (Risop) V. 3-6 Li grey crient matorteo Calo tuto uasillo Ice iicult d. e. fr. Si
mait deus bons est cist rois (fo. 5 c)
X Au passage correspondant, le grec manque. On lit seulement fol. 12 a, 1. 5
du haut : Et le Roy qui desoubz son escu se gisoit fort | naure prist
corrage etc., etc.
Y fol. 9 a, 1. 5 du bas. Et quant ( sa gent le voit redresse il commencent a
cn'er | touz ensemble Matateo calo tuto vassileo | qui veult dire en fran-
cois Si maist dieu | bon est ce Roy etc.
Z fol. 14 a, 1. 4 du haut. Et quant ces gens le virent | redresse ilz cowman-
cerent acrier tOM5 | ensemble matater dolo talo tuto | vassiler | Qui veult
dire en francois | Si maist dieux bon est bon est ce | Roy | Quant le roy
LE ROMAN DE FLORIMONT 515
phelippe fut | yssu de dessoubz son escu II luy | vint au deuant et luy
escrie etc.
m
F (Première main, xiie siècle) fol. 13 a, v. 2 du bas.
Meleainssot bien le grezois
Lai est alezou iert li rois
(fol. 13 b, V. I du haut) Et sui compaignonasiment
Vont après lui mit bêlement
5 Li dusdauant le roi ala
Et en grezois • lesalua
Calis meusvasilio
Li rois respontcertis calo
Iseu welt dire-emfransois
10 Q_ue boen ior- eussent li rois
Et seu-que il a respondu
Vuelt dire -bien soies uenu
Meleains futdauant le roi
Sire fet il entendez moi
E fol. 9 a, V. 2 du bas. V. 7 Garismera(-) vassileo — v. 8 L. r. li dist sartiscalo
— V. 9 (fol. 9 b, V. I du haut) Ice si veut d. en francois — v. 10 Qj(e
maint bon ior evst. — v. 11. ce quil leur a r. — v. 12 Veut, soiez venu
D fol. 10 a, v. 3 du bas. V. 7 Cassimera uasileo — v. 8. H dist serticalo —
v. 9 Ice vuet. en francois — v. 10 (fol. 10 b, v. i du haut) Que bon.
eust hui. — V. 11. ce que il a respowdu — v. 12 Vuet. soiez uenu
A fol. 5 a, 1. 16 du bas. V. 7 Et alimera uassilio(-) — v. 8. li dit sercis
[J. Havet : sertis] calo(-) — v. 9 Ice ult' d. en francois() — v. 10 Que
bon iour ait hui. — v. 11 Et ce que il li a respowdu — v. 12 Uelt. soiez.
G fol. 8 c, V. 8 du bas. V. 7 Calimera uasileo — v. 8. H dist sirtes kalo —
V. 9 Ice ueal. en francois — v. 10 Que buen. euse. — v. 11 Et ce que. —
V. 12 Ueh. soiez. — En marge, devant le v. 7, se lit le mot : grego
B fol. 7 d, V. 10 du bas. v. 7 Calimêta(-) vassileo() — v. 8. a dit(). — v. 9
Ice weh. en frawcois — v, 10. bow. aies sire rois — v. 11. ce quil Ior a
respowdu — v. 12 Welt. bien.
C fol. 179 c, V. 14 du bas. V. 7 Calimera uassilio — v. 8. lidist serticalo —
V. 9 ko uenst. enfrancois — v. 10 Que bonior ausse lirois — v. n Ce
que il auoit. — v. 18 Veult d. hiQii soiez uenuz
H n'est pas donné dans le Catal. et H^ est illisible, suivant M. Risop.
I (Risop) V. 7 Kali mera uasileo — v, 8. li dist sirtis kalo — v. 9 Ice uelt. en
frâchois — v. 10 Que buez ior ause, — v. 1 1 E ce que il a. — v. 12 Vient
dire biez seies uenu (fo. ii a)
5 lé J. PSICHARI
K (Risop) V. 7 Calimerara uasilo — v. 8. li dit sire calo — v. 9 Ice neiilt dire
en fransois — v. 10 Que b. iors eust. — v. il Et ce q il a respondu —
V. 12 Veult dire bien soi^;ç z^os uenu (fol. 9 c)
X fol. 20 b, 1. 14 du haut. [Melians 1. 12 ibid.] asses = ] sauoit le langue [fr
harrê] grigoise Cy se mist le duc melia«s | deuant et ly a.u\tre baron appres
tant firent que ou | palais sont venu et saluèrent le roi qui moult hon =
I norablement et benignement les rechupt le duc | melians co;«mencha a
parler et dist sire rois de gresse 1 et de machedo/me par devers vous nous
a tramis | nostre souuerain seigneur le roy de Hongrye quy ] candiobras se
nowme etc., etc.
Y fol. 15 a, 1. 4 du haut, lors nielean qui | estoit charge de parler dit ainsi
Calismena vassileo et le Roy dist certiscalo calismena | en greioys
auecques vassileo vault autant | cowme bon jor ait le Roy et certiscalo est
adiré | que bien soit il venu(-) | Quant melean aie Roy salue il luy dist
Sire I Roy phelippe etc.
Z fol. 23 a, 1. 7 du haut, lors melean qui \ estoit charge de parler dist
ainsi | calimesua vassiler Et le roy | dist certisicabo calimesua en j gregois
vault autant adiré | cowmie bon iour ait le Roy et | certissicabo cest adiré
que bien \ sont il venuz | Quant melean eust le roy salue il luy dist
Sire I Roy phelippe etc.
IV
F (Seconde main) fol. 2 a, v. 2 du bas. (a)
FlorimoHt et nom en fra«sois
Eleneof dis en greyois
F (Première main) fol. 81 a, v. 11 du bas. (b)
Huimais oreis • deleneos
Qjii mit fut sâigeset cortois
5 FloriDiontot. nom em fransois
fol. 81 c, V. 6 du haut. De flor»«o«/orez huimais
Qiii futnomez poures perdus
A ncornestoit il conçus
F (Seconde main) fol. 119 b, v. 13 du haut, (c)
Deleneos oi aveis
10 Que ûor imont fut apeleis
Fuis fut tant por amor vaiz/cus
Quil fut no?«meis poure perdus
fol. 1 19 c, V. 7 du haut. Ce ne fut pas eleneos
Il ne retorna tant ne qwflnt
1 5 Maix a toz iors aloit avant
LE ROMAN DE FLORIMONT Jiy
E fol. I a, V. 2 du bas. V. i Florimons. francois — v. 2 Eleneos dist en griiois
— V. 3 (fol. 58 c, V. 6 du haut), orrez. — v. 4 Q fu m. sages. — v. 5
Florimo«s. nom en francois [Dans E, le vers qui suit est : Haimes deleneos
nous dist Qjii lestoire mist en escrit, en regard de F : Aymes() deuaranes
uos dist Qui listore. mist en escrit] — v. 6 (fol. 58 d. v. 14 du haut).
Florimont orrez. — v. 7 Qui fu nommez, perdus — v. 8 Encor. co«nevs
— V. 9 (fol. 86 b, V. 14 du bas), oy auez — v. 10 Qtii Florimons fu ape-
lez — V. 1 1 Pmw fu tant per amors vaincus — v. 12 Qjiil fu nommez poures
perdus — v. 15 (fol. 86 c, v. 10 du haut), fist. — v. 14. retornoit ta«t.
quawt — V. 15 Mais trt'stous i. coroit imant
D fol. I a, V. 7 du bas. V. i Florimo«t. frawcois — v. 2 Eleneos dit en grezois
— V. 3 (fol. 64 b, V. 7 du haut) Huimes orroiz. — v. 4 Qiii. sages. —
V. 5 Florimont. en francois — v. 6 (fol. 64 c, v. 4 du haut). Flori-
mont orrez huimes — v. 7 Qui fu no»/mez. pcrduz — v. 8 Encor. coneuz
— V. 9 (fol. 92 d, V. 9 du bas), auez — v. 10 Q«/. fu apelez — v. 11 Puis
fu. per amors uoincuz — v. 12. fu nommez poures perduz — v. 13 (fol.
93 a, V. 15 du haut), fîst. heleneos — v. 14. retornait. — v. 15 Mais tôt
ades. auant
A fol. I a, 1. 16 du haut (texte, sans compter le titre). V. i Florimons. nom.
francoiz — v. 2 Eleneos dit. grezois — v. 3 (fol. 28 d, 1. 12 du bas)
Uuimes orroiz deleanois(-) — v. 4 Qui fu m. sages. (■) — v. 5 Floiremowt.
nom en francois() — v. 6 (fol. 29 a, 1. 19 du haut), floiremont orrez
oimes(-) — v. 7 Qiji fu nommez poure pt'rduz(') — v. 8 Encor nestil pas
coneuz — v. 9 (fol. 42 a, 1. 2 du haut) Dele auo«5. auez() — v. 10 Que
floiremont fu apelez(-) — v. 11 Puis fu. uencuz(') — v. 12. fu nomez.
perduz(-) — v. 13 (fol. 42 a, 1. 16 du haut) Se ne fist ele auo?« — v. 14
Il ne tornot.(') — v. 15 Mes atoz iours corut auant [ele auous est lu par
J. Havet.]
G fol. I a, V. 25 du haut. V. i Floriemont. nom. francois — V. 2 Elleneos
dit. greçois — v. 3 (fol. 53 b, v. 28 du haut) Huimes oirez de lionois —
V. 4 Floremont ot non en francois — v. 5 Et leonos dit en grecois — v. 6
(fol. 53 c, V. 13 du bas), floremonz oirois. — v. 7 Qui fu nome poure
perduz — v. 8 Encor. coneuz — v. 9 (fol. 78 c, v. 5 du bas) D Elionois.
auez — V. 10 Que floriemont fu apellez — v. 11 Puis fu. uenchuz —
V. 12. fu nomez. perduz — v. 13 (fol. 78 d, v. 19 du haut), fist. enleonois
— V. 14. retornoit ne t. ni quant — v. 15 Meis. coroit auant —
B fol. 3 a, V. 10 du bas. V. i Florimons. non enfrancois — v. 2 Et onlineos.
grijois — V. 3 (fol. 35 a, v. 20 du haut). (■) orrez. — v, 4 Qui. fu sages()
et. — V. 5. non en francois — v. 6 (fol. 35 b, v. 17 du haut). (•) orrez
— V. 7 Qui fu noumez poures perdus — v. 8 Encor. conneus — v. 9
ffol. so b, V. 21 du haut) [D] eleneos oit auez — v. 10 Qui. apellez —
V. u Puis fu t. por a. repus — v. 12. fu nommez poures. — v. 13 (fol.
5i8
J. PSICHARI
■ V. 14. tornoit ne tant.
15 Mais atous.
50 b, V. 5 du bas), fist.
auant
C fol. 173 a, V. 23 du haut. V. i Florimont on nom en francois — v. 2 Elenois
dit. grezois — Les autres passages manquent dans C.
X Dans l'incipit (fol. i a — fol. 2 b), il n'est pas question d'Eleneos. —
L'explicit (qui correspondrait à iv c, ci-dessus) est aussi tout différent. — Au
passage iv b (= F (Première main) fol. 81 a, v. 11 du haut — fol. 81 c,
V. 2 du bas), il n'y a aucune intervention personnelle du poète; on lit
seulement (fol. 143 b, 1. 6 du bas) comment le roy phlippe donna a disner
au poure p^rdu | Et sy requist a part au pnnche que dire luy volsist | la
vérité qui estoit le poure perdu [ces trois lignes , constituant le titre du
chapitre , sont à l'encre rouge] | Huy mais ores de flourimont qui poures
perdus | fu now^mes car encores ne vot estre congneus | moult demenoit
joieuse vie larges estoit et courtois | (fol. 144 a, 1. i du haut) dont sa
renowzmee fu grande etc.
Y fol. I a, 1. 9 du bas. Et le filz diceluy duc de duras | dont lystoire parle si
ot nom florimont fut ] Roy et si conquist assez honneurs — iv h manque
entièrement aux folios correspondants (f. 86 his a — 87 b). L'explicit
(= IV c) est autre.
Z fol. I a, 1. 7 du bas. le filz diceluy duc de duras dont listoire | parle si eust
nom florimond en fransois et helenois en gregois Iceluy florimond | fust
roy et si acquist assez honneur — L'épisode b manque ici complètement.
L'explicit (= iv c) est autre, fol. 185 b — 186 b.
W fol. I a, 1. 2. Nous pouvons rapprocher d'Eleneos : helaine fille au duc de
Bretaigne
IK (Pass. IV a, 1-2) plus loin, p. 541 ; H (Pass. IV b, 3-5) p. 546.
F (Seconde main) fol. 9 b, v. 11 du
haut.
La c)teit fut et gmni et lee
Et quant el fut de gent puplee
Li rois la nomma de son nom
Philipople lapella om
fol. 9 b, V. 4 du bas.
5 Phelipople est ancor ades
Bien seiuent li philiposes
Qtii listoire ont en baillie
F (Première main)' fol. 120b, v. 11
du haut.
La cytez fut-e/ grans et lee
Et quant el fut- de gent pouplee
Li rois -de son nom. la noma
Et phelipople • lapalla
fol. 120 b, V. 4 du bas.
Phelipople est ancor ades
Bien seuentli pheliposes
Qtii listoire -ont embaillie
E fol. 6 b, V. 4 du bas. V. 5 Phelipope. encore. — v. 6 Bien seuent. phelipopes
— V. 7. lestoire en o. e. b.
LE ROMAN DE FLORIMONT 5 1 9
D fol. 7 a, V. 28 du haut. V. 5. encor. — v. 6 Ce seuent. felipo«ses — v. 7 Que
lestoire oui tote en baillie [v, 8, qui manque dans FE : Et de la matière
la uie]
A fol. 3 d, 1. 7 du haut. V. 5 Felipople. encore. (•) — v. 6. seuent felipcwses —
V. 7. lestoire. (•)
G fol. 6 a, V. 22 du haut. V. 5 Filipoble. aduc. — v. 6 seuent li filipes — v, 7
Que lestoire auon enbailie — [v. 8 Quil nest pas fables ne folie. Vers
analogue dans A]
B fol. 6 a, vers 27 du haut. V. 5 Phellipople. encore. — v. 6. le seuent phil-
lipenses — v. 7 Qui lestoire o. embaillie — [v. 8 Qjie ce nest fauble ne
folie — V. 9 Car es croniques est trouuee — v. 10 Ou lonc tens a esteit
gardée]
C fol. 178 a, V. 18 du haut. V. 5 Felipoples è parades — v. 6. seuent felipenses
— V. 7 Qui lestoire. — [v. 8 Quil nest pas fable ne folie]
X fol. 14 a, 1. I du haut, encore aujourduy est la citey qui lors fu fondée | ap-
pelle philippople en machedo«ne ou philippenses en | laquelle citey se
treuue ceste histoire encore aujorduy | en grec et en latin
Y fol. 10 b, 1. 9 du bas. Si sachez seigneurs que ceste hystoire | fut vroye car
philipople est encor ainxi()
Z fol. 16 a, 1. 10 du haut. Or saiches seigneurs que | ceste histoire fut vroie
car phle | est encores ainsi connue [ie veulx] retourner ama droite
matière] etc.
VI
F (Seconde main) fol. 9 b, v. 15 du
haut.
Sor ung fluue syet la citeis
Qiit est podomeu apeleis
Ensi ait il now en greiois
Ne sai cow ai nom en fra«sois
F (Première main) fol. 120 b, v. 15 du
haut.
Desor un flunesiet la cyte
Qui estpodomen apalez
Ensi- ait il nom en grezois
Ne sai-com ait nom erafransois
E fol. 6 b, V. 15 du bas. V. 2. pé;rdamans apelez — v. 3 Ainsi a il non. griiois
— V. 4 N. s. pas son n. e. francois
D fol. 7 a, V. 15 du haut. V. 2 Qui podament est apelez — v. 3. a il non.
frawcois — v. 4 = E sauf : grezois.
A fol. 3 c, 1. 2 du bas. V. 2 Qui est potanieu [potanien ou potamen à volonté]
apelez(.) — v. 3. a il. grezois() — V. 4 (fol. 3 d, 1, i du haut) Non s.
pas son non. francois(.)
G fol. 6 a, V. II du haut. V. 2 Qui. potamen apelez — v. 3. a ele nom.
grezois — v. 4 Nen s. pas son non. francois
B fol. 6 a, v. 16 du haut. V. 2 Qui podamen apellez — v. 3 Ensis ail non.
grijois — V. 4 N. s. pas so« non enfrancois
520 J. PSICHARI
C fol. 178 a, V. 7 du haut. V. 2 Qui ê potamenz appeliez — v. 3 Issi ail n. e.
grezois — v. 4 No s. pas son n. e. François
X fol. 13 b, 1. 4 du bas. sur ung floeue | qui se no;«me Rodomans Et fu la
contrée nowmee | du sour non du Roy
Y fol. 10 b, 1. 14 du haut, dessoubz ung flun est | la cite encor de son surnow
Z fol. 16 a, 1. I du haut, dessoubz vng | flun est la cite encores de son
surnom
VII
E fol. 30 d, V. 19 du haut.
Maistres dist li poures perdus
Alons-biew soiez vous venus
Del cheual aiez la moitié
Flokars respont girai a pie
5 Et si irai mit pourement
Mon non vueil celer ala gent
Je vueil que mes no;îs soit celez
Cacopedie me nowmiez
Cacopedie ens el griiois
10 Est mauuais garçons en francois
Adowt aura a compaignon
Poures perdus mauuais garçon
Selonc la pourete aurons
Petit donor-e^ petis nons
i^ Assez poons noz no«s changier
Se fortune nous veut aidier
F (Première main), fol. 42 c, v. 3 du bas. V. 8 Q/<rtcopedie(-) mapalez —
V. 9 QMacopedie(-) en grezois — v. 10 Dist(-) mauais garsons enfransois
[Après le v. 4, F, fol. 42 c, v. 8 du bas, donne : En maintes terres() sui
estus — Neuodroie estre coneus — Mon nom(-) wel celer ala gent — Car
iu irai(-) si pourement — Au v. 11, on lit, fol. 42 d, v. i du haut :
Adonqî<es() aurai compaignon — Selonc() la pourete aurons — Petit
dernois(-) et poures nons — Et il sia fiert() bien raison — Assez peons
etc.]
D fol. 34 b, V. 23 du haut. V. 8. mapelez — v. 9. en grezois — v. 10. gar-
con. fransois
A fol. 15 d, 1. 20 du haut. V. 8 Quacopedie mapelez — v. 9 Quacopedie en
grezois — v. 10 Dist.
G fol. 28 b, v. I du haut. V. 8 Quaquopedie ma pelez — v. 9 Quaquopedie en
grecois — v. 10 Dit mauues garçon en francois
B fol. 19 a, v. 16 du haut. V. 8 Et c. n. — v. 9 C.() en grijois — v. 10 Cest
LE ROMAN DE I-LORIMONT 521
maluais garçons en francois [Au v. ii suiv., ABDG ont la même dispo-
sition que E]
C Les fol. correspondants manquent.
X fol. 8i b, 1. 19 du haut. Je voel a tous mon | non cheler puis que sy pou-
remcrtt suis vestus et voel | que par non soye nommes cacopedye qui a
dire est en | langage franchoise maluaix garchon |
Y fol. 52 a, 1. 7 du haut. Si vielx changer mo« nom pour cause que nous | en
allons ainsi pouurement si vielx auoir | now Qapapodie si vault autant
adiré capa | podie en greioys co?»me mauuais garson en | francois [Fol.
52a, 1. 6 du bas : capapodie ; de même fol. 53 b, 1. 4 du bas; fol. 533.
1. 6 du bas capopedie, de même fol. 54b, 1. 12 du bas, fol. 55a, 11. 6,
10, II du haut, fol. 55 b, 1. I du haut; mais fol. 55b, 11. 3-4 du haut
cacopedie, de même fol. 55 b, 11. 6, 14 du haut, 6 du bas, etc., etc.]
Z fol. 85 b, 1. 22 du haut. Si vieulx changer mon nom pour cause | que nous
allons ainsi pouure ] ment Si vieulx auoir now | cacopedie Si vault
autant | a dire cacopedie en gregois corne \ (fol. 86 a, 1. i du haut) mauuais
garçon en francois
VIII
F (Première main) fol. 87 b, v. 5 du haut.
[L]i espie-respont aroi
Sireie tafi en ma foi
Cest li dus- ûoriiiions sens faille
Bien le uairez^en la bataille
5 Atrefoislauez uos veu
Nauez mies -ses cols sentu
Qjiant prist le duc iuidiain
Dauantcalocastro aplain
F V. 3 Entre sens et faille, il y a un i exponctué.
E fol. 63 a, V. 13 du haut. V. 7 Quant, yuidiain — v. 8 Deuant. el plain
D fol. 68 d, V. 8 du haut. V. 7 Q.nant. yuidiain — v. 8 Deuant. au plain
A fol. 31 a, 1. 24 du haut. Le v. 7 manque. Le v. 8 = E.
G fol. 57 c, V. 14 du haut. V. 7 Quant p. li d. yuediain — v. 8. calo Castro
el plain
B fol. 37 d, V. 27 du haut. V. 7 Qtiant. yiudiain — v. 8 Deuant. ou plain
X fol. 153 a, 1. 7 du haut, quant II fu deuant calocastro ou II prist le duc
I ludian
Y fol. 68 a, 1. 6 du haut, 11 du bas, on lit calocastro. L'épisode de l'espie,
fol. 89 b, 1. 18 du bas — fol. 91 a, 1. 8 du haut, ne contient rien de parti-
culier par rapport aux autres mss
522 J. PSICHARI
Z La-première relation de l'espie se trouve au fol. m b, 1. n du haut; fol.
112 a, 1. 7 du haut : calaucastro, écrit ainsi souvent ailleurs. L'engagement
à Calaucastro se place fol. 114 a, 1. 4 du haut — fol. 115 a, 1. 7 du haut.
Au passage qui correspond à notre passage VIII , il n'est pas fait mention
de Calocastro (fol. 150 b, 1. 4 du bas — fol. 151 a, 1. 3 du haut).
IX
F (Première main) fol. 94 d, v. 12 du bas.
Qîiani fut- desconfis et uancus
Ancor estli leus menteus
Li leus enait- ancor le nom
Asabato-lenowmet on
5 Seu que dist on-ost en fransois
Noment-sabato engr^zois
Et sabato-dient ancour
Alacort • alemp(?reor
Cil qMî après lui sont pose
10 proto-sabato sont nome
Protodist en fransois premier
Et sabatopor ostoier
Protosabato • fait nomer
Siax qui dolent- ses os guier
15 Et li leus-ou furent uencu
Li qtiatvQ roi- et abatu
Si fut per droit -delost nomez
Et sabato-fut apalez
Des greus-ef de la gent latine
20 Mai une atre-en la marine
Cist est es plains -deromenie
Ou fut uancus li rois dongn'e
Or est cytezper tôt lemont
Atez-q;<e bien estei iont
25 Nest mie -mit grans la cytez
De gngnors-en est il assez
Q/wnt li rois phelis et si dru
E fol. 68 d, V. 2 du haut. V. i Quant fu desconfis, vaincus — v. 2 Encor.
lieus mentevs — v. 3. lieus en a encor. non — v. 4 Ensabasto. now/me
Ion — V. 5 Ce con dist premier en francois — v. 6 Nowment sabasto.
griiois — v. 7. sabasto. encor — v. 8. court, empereor — v. 9. empres.
so«t. — v. 10 Por ce sabasto sorti nowme — v. 11 For ce d. en francois
premier — v. 12 et 13 manquent. — v. 14 Cil qui s. o. doiuent g. —
LE ROMAN DE FLORIMONT 523
V. 15. le lieu, vaincu — v. 16 Li(") iiij(') r- et. — v. 17. fu por d cnlost
nowmez — v. 18. sabasto fu apelez — v. 19. griex. ge«t. -— v. 2o() I( )
autre e[n al e. 1. m. — v. 21 Cil, rowmenie
D fol. 74 d, V. 4 du haut. V. i. furent ocis et uoincuz — v. 2 Encor. lieux
mmteuz — v. 3. lieux en a encor. nom — v. 4 Asalobastro lapelon — v. 5
et 6 manquent — v. 7 Salobastro d. e«cor — v. 8 En la c. — v. 9. qui
ap«s 1. lont nojHme — v. 10 Salobastro lont apele — v. 11, 13 et 14
manquent. — v. 15 Et le leu. uoIhcu — v. 16 Li casistre r. ab. — v. 17.
fu Tper d. d. nowmez — v. 18 Et sabastro fu apelez — v. 19. grex. — v. 20
Un autre en a lez la m. — v. 21, 22, 25 et 26 manquent.
A fol. 33 d, 1. 27 du haut. V. i. fut desconfiz. ue;icuz() — v. 2 Encor nest 1.
leu mainteuz(-) — v. 3. en a encor. now(-) — v. 4 Alsabato 1. nomme
lon(-) — V. 5 Ce q. dit hon est en francois(-) — v. 6 Nowment salbato [J.
Havet : sabbato] li grezois() — v. 7 Et sabbato dient encor() — v. 8 En
1. lenpereor(«) — v. 9 Cil q. empr^ li so«t. (•) — v. 10 manque. — v. 11
Cil qui ei [ces trois mots effacés au trait rouge] Prozto dit. francois pre-
mier() — v. 12 Sabbato cest p. osteier(-) — v. 13 Proto sabbato f. nom-
mer() — v. 14 Cil q. doiuewt lesguier() — v, 15 Et 1, 1. o. furent
ua«cu(-) — V. 16 Et li q. r. abatu() — v. 17 Ce fu ptr. no;«mez() —
V. 18 Et sabbato fu apelez() — v. 19 Del. ge;n. (•) — v. 20 Un autre na
en sa m, (•) — v. 21. romanie
G fol. 62 d, V. 6 du haut, V. i Quant fu desconfiz. uencuz — v. 2 A. en e 1.
leu menteuz — v. 3 L. leu en a encor. — v. 4 Alsauasto lapelle hom — v. 5
Cil qui dient cont en francois — v. 6. sauasto. grezois — v. 7 Et
sauasto anom encor — v. 8 En 1, alenp. — v. 9 C. qui enpres lai sunt
pause — V. 10 Protouasto sunt. — v. 11 Pr. dit. francois p/-fmier —
V. 12 Sauasto ce est p. osteier — v. 13 Protosauasto. — v. 14 Ce est qui
doiuent s. ost gier — v. 15 Et. leu. — v. 16 L. quatre. — v. 17. fu par.
— V. 18 Ou sauasto fu apellez — v. 19 =: F — v. 20 Un autre en a. —
V. 21. el plain. romanie
B fol. 40 d, V. 15 du haut. V. i. fu desconfis, vainchus — v. 2 Encor. lius me«-
teus — V. 3. lius. a encor. non — v. 4 Ausabato. noume Ion — v. 5 Ce
que estor dist en francois — v. 6 Le noument salbato grijois — v. 7.
salbato. encor — v. 8 En 1. alempereor — v. 9. qui. noume — v. 10 Prosto
salbato sont noume — v. 11 Prosto d. enfrancois pnmiers — v. 12 Salbato
sest. — V. 13 Prosto salbato font'noumer — v. 14 Celz qui. — v. 15. lius.
vainchu — v. 16 Li() iiij (•) roi() et a. — v. 17. fu par. li lius noumez
— V. 18. asalbato apellez — v. 19. grius(-). gent. — v. 20 Un autre en
a sor la m. — v. 21 C. e. li pi. de honguerie
C les fol. manquent.
X fol. 168 b, 1. 15 du haut, encores lusques aujourduy se monstre la place
la I quelle pour lors on mist a non asabasto Et | (fol. 169 a, 1. i du haut)
Encore se nomme ainsy le lieu ou fu celle battaille qui | moult fu grande et
524 J. PSICHARI
coueuse car toutte la cha?Hpaigne | estoit couuerte des mors et des naures
qui la gisoient | sans vie Alors qua;ît le duc flourimont etc.
Y fol. 98 a, 1. 21 du haut. Et sachez que le lieu ou ceste | bataille fut est
encores reclame par son | droit nom des gens du pays auzabasto | qui est
adiré de grecoys en francoys ost ] Quant ilz eurewt tout acheue le duc
flo I rimo«/
Z fol. 161 a, 1. 19 du haut. Et sai | chez que le lieu ou ceste ba ] taille fut
faicte est encores ] reclame par son droit nom | am [ou : ain, ou : aui]
zabasto qui est adiré tn \ francois ost Quant ilz eurent tout escheue le duc
I florimont fist uenir le sen»' | damian et luy dist
Les formes grecques contenues dans ces divers passages ont été
soit mentionnées comme telles, soit partiellement expliquées ou
commentées tour à tour par M. Paulin Paris, dans : Les manus-
crits français de la Bibliothèque du Roi, t. III, Paris, 1840 (Pas-
sage I, ofemdam, p. 22, n. i; Pass. II, Methazeo, Pass. VI,
Potamens, p. 23 ; Pass. VII, Cacopedie, p. 33 ; Pass. IX, Asabato,
p. 45-46); par E. du Méril, dans son édition de : Floire et
Blanceflor, Paris, MDCCCLVI (Pass. II, Mathaceo, ruto,
p. cxcix, n. 2; Pass. III, Casimera, vasileo, p. cxcix, n. i;
Pass. VI, Podament, p. cxcix; Pass. IX, Sabbato, p. cxcix); par
M. Gidel, dans ses : Études sur la littérature grecque moderne,
Paris, 1866 (Pass. IX, Asabato, p. 181); par M. Paul Meyer,
dans la Bibl. de l'Éc. des Chartes, i86é, p. 331-334 (Pas. I, II,
III, VII); par M. Risop., op. cit. (Pass. V, Philiposes, p. 60;
Pass. VI, podomen, p. 59-60; Pass. IX, sabato, p. 60-63). La
restitution la plus importante est celle de M. P. Meyer qui, à
l'époque où il la faisait, s'était déjà occupé de grec d'une façon
remarquable, notamment dans la Rev. crit., 1868, p. 238 (voyez
Essais de gramm. hist. néo-gr., Paris, 1886, p. 236, n. i), et qui
ajoutait à ce travail l'autorité de sa critique et de sa science (Risop,
op. cit., p. 59, n. **). Je vous remets sous les yeux la lecture de
de M. P. Meyer.
Passage I, d'après A B D E F :
^Q 0SGÇ àçévTa xaXo
SâXôa TOÎJTO ^aatAeô.
Passage II, d'après ABDE (F G, dont la leçon n'est pas
LE ROMAN DE FLORIMONT 525
donnée; d'ailleurs, F (fr. 1501) et G (fr. 24376) ne s'accordent
ni avec B (fr. 792) ni avec A (fr. 353), ibid., p. 333; ma colla-
tion vous montrera les divergences entre A B F G) :
Ma To Oeb
KaXb TOUTO ^xciXeô.
Passage III, d'après ABDEG (F manque, p. 334). M. P.
Meyer rétablit v.a.'krtij.épy. au v. 7; au v. 8, dit-il, « Dans sertis ou
sirtes calo, on reconnaît d'abord ip':r,q ou Tipieq '/.aAw; « soyez » ou
« vous êtes le bienvenu » ; à'p-Yjç et -qp-eq sont des formes très vul-
gaires pour « rAOy^ç, -^Xôîç » etc.
Passage VIT, d'après D, p. 331. M. P. Meyer ne transcrit pas
en grec Cacopedie; nous ne serons pas sûrs d'y reconnaître le
moderne y.ay.b xaiSi.
Vous me permettrez sans doute, M. P. Meyer et vous-même,
de vous présenter quelques réflexions au sujet du texte grec ainsi
reconstitué. J'aurais, en effet, certaines réserves à faire : avant de
porter sur le détail, elles porteront sur l'ensemble. Le tour m'en
paraît suspect : non redolet graecitatem. Cela n'a jamais été du grec
d'aucun temps. La place des mots, au premier vers, l'emploi, au
second, du pronom démonstratif précédant le substantif sans
article (Pass. I), la construction particulière du v. 2, Pass. II, ne
se comprennent guère en grec; il n'y a, à ma connaissance, ni
grec ancien ni grec moderne où ces tournures soient possibles, et
je crois qu'il serait difficile d'en trouver un seul exemple en néo-
grec aussi bien qu'en grec classique. En un mot, s'il s'agit ici
de remettre en grec écrit ou parlé le grec de nos mss., le but
ne semble pas atteint. Le détail éveillera plus encore votre
attention. Le vocatif âçév-ra serait acceptable, à la rigueur,
bien que je ne l'aie jamais rencontré dans mes textes; reste-
rait à savoir si le 9 apparaît à la place du groupe régulier 9O
de ajGdvr^ç déjà dès le xii^ siècle, et nous sommes à cet égard
sans information positive (Essais de gr. hist. néo-gr., Paris, 1889,
p. 116; Phonét. des patois, Paris, 1888, p. 12). Ce terme a, d'autre
part, une application toute spéciale (Essais, loc. cit.; 'AO-^^va-.sv,
t. X, p. 9); il me semble plutôt douteux, associé, comme il est
52é J. PSICHARI
là, au nom de Dieu. Nous pouvons sans hésitation rejeter le
second vocatif y.aXé ; Schinas, que cite M. P. Meyer, signale, en
effet, dans sa Gramm. élém. du grec moderne, p. i6, n. 2, les voc.
nÉTpo, etc., mais il a soin lui-même de les restreindre aux noms
•propres; les adjectifs n'ont jamais eu cette terminaison et ne l'ont
toujours pas, même quand ils accompagnent immédiatement un
subst. en -0 : l'analogie ne s'est pas encore exercée dans ce sens
(Essais, op. cit., p. cxxxii). La forme ^(xaCheà ne vous satis-
fera pas davantage; l'accus. [SaatXté se lit bien dans l'Erophile
(Essais, loc. cit., p. 55), c'est-à-dire aux environs du xvii^ siècle
(ibid., p. 277) ; mais tout ce que nous savons de l'histoire du grec
moyen nous interdit de reporter cette déclinaison et la phoné-
tique qui l'a amenée, au xir siècle ; le nomin. ^acChei du Pass. II
achève de discréditer ce premier (^aaiXeé : un nominatif masculin
sans -; est en néo-grec un phénomène inouï (Questions d'his-
toire et de Hnguistique, 1888, p. 484, col. 2, n. i); or, l'accus.
et le nomin. sont mis sur le môme pied par l'auteur de notre
roman; mais du fait que cette irrégularité, constatée par M. Paul
Meyer, p. 338, revient à deux reprises, il ne s'ensuit pas qu'il faille
l'accepter dans les deux cas (p. 332) : il me semble plutôt qu'il
faudra la repousser dans l'un et dans l'autre, ce texte n'ayant
aucune autorité en ce qui concerne les formes grecques. Les deux
nominatifs xaXé et tojto sont également inadmissibles; le second
l'est d'autant plus qu'au xii^ siècle nous attendrions encore
0Z10Ç. La transcription Ma xo Oeô ferait aussi supposer qu'à cette
époque, le v de xbv Osov n'était plus perçu, que non seulement il
s'était déjà assimilé (-oôGsô), mais que la rédupHcation avait elle-
même disparu, pour aboutir au moderne xb Beo de la langue com-
mune (non des dialectes, Ta^iS-., Athènes, 1888, p. 168 où il est
rendu compte de ce processus). Rien ne serait moins sûr. Le
traitement du v en grec moyen est encore loin d'être bien connu.
Ce qui est certain, c'est que ni Spaneas I (Mélanges Renier, Paris,
i88é, p. 282), poème du xii'^ siècle, ni Prodr. I, II (surtout aux
V. 30-42 où tous les termes sont vulgaires), Prodr. V (ces trois
versions, d'après le grec 396 de la B. N., Essais, op. cit., t. I,
p. 19), ne nous laissent rien soupçonner de l'abandon du v final
I
LE ROMAN DE FLORIMONT 527
OU de rassimilation du v médial. Cette dernière considération
s'opposera à ce que nous écrivions, au Pass. VII, y.ay.b Ttaio-! :
Spaneas I et Prodr. I, II, V disent toujours Traioiv (a-ix-., Prodr.
Il, 73, Legrand, Bibl. gr. vulg., Paris, 1880, t. I, p. 50, n'est pas
explicite dans le ms., B. N., Gr. 396, p. 697, 1. 5 du haut, où je
lirais plutôt Ô(J7:75t['.v] , conformément à tous ces neutres; le ms.
porte sffTTY;, le jambage prolongé du x semble indiquer plutôt l'abré-
viation y;v); l'absence du premier v dans xaxô serait d'autant moins
explicable qu'il se trouve devant 7: et que, dans cette position, il
aurait été maintenu à ce moment. KaX*r]iJ.£pa peut se défendre, si
nous avons bien soin de ne pas faire reposer cette locution sur un
accusatif /.aÀ-J]v^;jipav, comme dans xaAàç ir][A£pa; xaxaTrsp. (];£'. Porph.
Cerim. 217, 4 et 11. 5, 9, mais sur un nominatif xaXï- -^[xépa ibid.,
2ié, 17 ; 599, 10. Il faudrait alors s'arrêter à la forme xaAYj it[t.épx,
la forme aujourd'hui courante -/.aXrj^iipa ne nous étant pas attestée
à cette époque; certaines combinaisons telles que /.aA-/; acu it\).épx
(vous les verrez plus loin) paraissent même, à cette date, exclure
yt.a.'kri\).époL, qui, pour d'autres motifs, ne cadre pas avec la leçon des
bons mss. Ce serait là un nouveau scrupule. Enfin, dans Sertis calo
ou Sirtes kalo, M. P. Meyer voit avec raison la formule constam-
ment usitée en Grèce pour saluer ceux qui entrent : Vous êtes le
bienvenu; toutefois, il n'y aurait pas ici le choix entre r,p-ec et
è'pTY;?, ce dernier étant un subjonctif, cité comme tel par Mullach,
dans sa Gramm. d. gr. Vulg. spr., p. 287 (va 'aOw, va 'pGw, va
'pTw; M. P. Meyer, p. 334). Conformément au système suivi
dans tout le reste par M. P. Meyer, j'aurais d'autre part préféré à
cet endroit une transcription telle que aYjpteç xaXw.
En effet, M. P. Meyer ne dit pas expressément qu'il ait eu
l'intention de remettre ces divers passages en grec authentique :
il semble s'être plutôt proposé de nous montrer ce que le grec
était devenu entre les mains de notre auteur. A ce compte, sa
restitution pourrait séduire, sauf un ou deux points que je
me permettrai de vous indiquer tout à l'heure. Mais, avant de me
laisser aborder ce travail, vous me demanderez sans doute, mon
cher Maître, s'il y a lieu de chercher à retrouver, sous chacun des
mots grecs de nos mss, les mots grecs correspondants, sans rien
528 J. PSICHARI
retrancher, sans rien ajouter, et si, en calquant les mss. en quelque
sorte, nous avons une chance sérieuse de reconstituer une phrase
grecque qui ait jamais été je ne dis pas prononcée par un Grec,
mais seulement entendue et recueillie oralement par qui que ce
fût au monde.
Vous ne manquerez certainement pas de faire une double
observation au sujet des vers grecs de Florimont, surtout aux
Passages I et II, c'est que ce sont des octosyllabes et qu'ils riment
ensemble. Or, il est certain que la rédaction française de notre
roman remonte aux dernières années du xii^ siècle, et il semble,
d'après les mss., qu'il n'y ait guère à s'arrêter, en fait de date,
qu'à 1188 ou 1189 (Risop, op. cit., p. 57). Mais, à cette époque,
la rime n'existe pas encore en grec; il faudrait, pour la rencontrer,
descendre jusqu'au xiv% plutôt même jusqu'au xv^ siècle; d'autre
part, l'octosyllabe n'est octosyllabe qu'en français, grâce à l'accent
qui tombe toujours sur la voyelle finale. Donc, ce mètre et cette
rime ne sont pas là naturellement ; la rime et le mètre ont été
introduits par voie artificielle. Nous sommes en présence d'un
simple arrangement, et c'est ce qui nous explique, en eff"et, pour-
quoi le grec de Florimont, tel que nous l'avons sous les yeux, ne
peut être du grec d'aucun temps. Il s'agirait seulement de savoir
d'après quel modèle ce remaniement a pu avoir lieu et s'il repose
sur une transmission orale ou sur une tradition écrite. Vous
écarterez sans doute la première hypothèse : il est difiîcile
d'opérer sur la parole comme sur un texte, de façon à pouvoir,
selon son gré, supprimer, ajouter ou modifier des sons et en
faire une sorte de mosaïque d'un dessin spécial; on entend bien
ou mal, mais il ne peut y avoir là une intention d'entendre sui-
vant les besoins du mètre ou de la rime. Ce serait donc du grec
vu, comme vous-même l'indiquiez. Où ce grec a-t-il pu être vu?
Sur un manuscrit écrit en grec et contenant toute l'histoire de
Florimont ? Cela vous paraîtra à peine croyable. Pour l'admettre,
il faudrait supposer que l'auteur, non seulement savait lire le grec,
mais était encore en état de le comprendre. Les mots et les vers
grecs, tels qu'ils se présentent à nous dans nos mss,, nous
empêchent de faire cette double supposition. Si notre trouvère
LE ROMAN DE FLORIMONT 529
avait du grec une pratique suffisante pour parcourir tout un livre
en cette langue et pour le traduire ensuite, il vous semblera
étrange qu'il ait eu l'idée d'un travestissement pareil. Vous ne
serez pas moins étonné de ne lui voir citer du grec qu'à des
endroits précis : on dirait qu'il n'a trouvé son grec qu'à certains
moments caractéristiques du récit et peut-être vous fera-t-il
maintenant l'effet d'avoir, comme il pouvait, recopié par ci par
là quelques passages d'un original qu'il avait entre les mains.
Vous me reprocherez sans doute de ne pas avoir commencé
par chercher à expliquer les altérations dont je viens de vous
entretenir par l'ignorance ou l'incurie des scribes. Mais ici se pose
une nouvelle question. Les mots grecs de l'archétype étaient-ils
en caractères grecs ou en caractères latins ? Ils n'étaient certaine-
ment pas en caractères grecs. Aucun de nos mss., aucune de nos
variantes ne nous met sur la trace d'une écriture grecque à l'ori-
gine. Nous devrons même supposer que les copistes, embarrassés,
auraient sauté ces passages. Un seul a l'air de raffiner et commet
une erreur précisément en sens inverse : dans le P latin il veut
voir un P grec et met Rodomans (Pass. VI, v. 2, leçon de H%
ap. Risop, op. cit., p. 60, n. **; pour la même raison dans X,
de ma collation). Ce serait donc l'auteur lui-même qui aurait le
premier transcrit le grec en latin. Nous voici alors dans un
dilemme : ou il parlait le grec ou il le lisait. D'une façon ou
d'une autre, comment a-t-il pu noter par un u (Pass. II, v. 4,
leçon de tous les mss.), dans un mot où nous reconnaîtrons sûre-
ment tout à l'heure ol-zoq, le son ou la graphie ou du grec? Nulle
part, dans les passages de F que je vous ai mis sous les yeux,
ou n'est transcrit par u, et vous même admettez qu'au xii^ siècle
u avait déjà sa valeur actuelle. Cela semble, tout au moins, avoir
été le cas en Lorraine (F). Les scribes seraient donc innocents
de cette inexactitude. D'autre part, sur tant de mss., il est tout
au moins singulier que pas un seul ne nous ait conservé un grec
acceptable, qui serait celui de l'archétype français. Enfin, nous
savons que nous devons attribuer à Tauteur seul les fautes résul-
tant de la nécessité de rimer et de la disposition même des mots.
C'est donc un grec déjà mutilé, ce n'est pas un vrai grec qu'il
MÉLANGES. J4
530 J. PSICHARI
fout chercher à rétabhr dans la source française. Les altérations
que nous avons eu à constater se trouvaient bien dans l'original :
il y en a de volontaires, il y en a aussi d'involontaires. C'est ce
départ que je voudrais essayer de faire dans une restitution par-
tielle des formes grecques.
Les formes grecques du Florimont, je m'empresse de le dire,
n'ont aucun intérêt en elles-mêmes. Elles ne nous apprennent
rien sur la grammaire historique du grec au moyen âge. Essayer
de reconnaître, pour chaque mot, la forme primitive de ce grec
défiguré à plaisir par un homme qui , de sa vie, n'a su déchiffrer
un iota, serait perte de temps. Le seul avantage à retirer de cet
examen sera donc de nous éclairer sur les origines de notre
poème. Pour cela, une ou deux preuves suffisent amplement. Je
voudrais les indiquer avec quelque rapidité.
Voici tout d'abord un exemple d'altération involontaire. Au
Pass. ÎI, V. 4, vous avez été frappé sans doute de la leçon rusco
(E), ruto (D). Si vous voulez bien vous rappeler la confusion de
s et de r, et revoir quelques spécimens d'onciale latine du vi^ au
x^ siècle, dans le Cabinet des manuscrits de M. Léopold Delisle
(t. m, volume des Planches, Paris, 1881, particulièrement les
PI. III, VIII, ix), vous attacherez quelque valeur à cet r : il nous
donne Vs qui manquait à xaXoç, rétablit la forme attendue ou-oç
et nous permet de découvrir tSaaiAcjç dans le vasseleor de E, ce
qui nous conduit à cette proposition très claire : y.aXo; oZ-oq [ô]
^aaikeôq. Si, en outre, vous voulez prendre en considération les
leçons macecaor (E), matorteo (G), matrofeo (I), matorteo (K),
matater (Z), vous obtenez Ma xoùç Qeoùq, et ces deux vers
deviennent ainsi satisfaisants pour le sens, conformes à la traduc-
tion, et à la grammaire du grec moyen. Le t des autres mss
(calatuto A, caletuco B, calotuto G, Calo tuto C K, Kalo tuto I)
est dû à la ressemblance qu'il est aisé de constater entre / et r au
xii'^ siècle (L. Delisle, op. cit., PL xxxvi, 3, 1. i decreto), et que
vous retrouverez dans F même, fol. 13 a, v. 3 du haut (entrelz),
fol. 79 a, V. 12 du haut (démonter), fol. 120 b, v. 6 du haut
(tergier) et presque à chaque colonne ; la seconde main de F
confond le t e Vr dans maracas (Début, v. 21, p. 54, ci-dessous).
LE ROMAN DE FLORIMONT 53 I
Une fois que le t s'était substitué à r, le c de Qualocuto (F seconde
main, et H) se substitue au t; ces deux lettres, vous le savez,
se rapprochent beaucoup l'une de l'autre tant au xii^ siècle (F,
première main, fol. 13 a, 1. 4 du bas : encontre, 1. 5 du bas :
ont, etc., etc.) qu'au xm'' (E fol. 6 b, citez v. 16 du bas et :
trestoute v. 12 du bas, etc., etc.) et au xiV^ (A passim). Mais
ces diverses lectures ne s'expliquent que si nous avons calosutos
dans la source, latine et non plus grecque, où puisait l'auteur.
Les altérations involontaires seraient toutes ainsi résolues dans
l'autographe du poète par la paléographie latine et celles que
nous venons d'étudier rendent possible un premier essai de
classification des mss. Le rédacteur, quel qu'il soit, de la com-
position française, écrit Caloruto (ou K ou Qu); de son manuscrit
dérive F, dont M. Risop (op. cit., 49-52) a démontré l'impor-
tance par des arguments qui semblent décisifs; la première
main de F, que nous n'avons pas à ce vers, copie Qualotuto
et cette graphie nous est attestée par le Qualocuto de la seconde
main, l'intermédiaire t étant nécessaire entre c et r. Une autre
famille, procédant également de l'archétype, transcrit Caloruto
et nous est représentée par ED, par E surtout, dont la supério-
rité sur D, à divers endroits , serait £xcile à établir. Le texte du
roman ne saurait guère être constitué sans F et E.
Un exemple non moins certain d'altération volontaire vous
sera fourni au v. 8 du Pass. IIL La locution /.aXw; -qK^eq n'est pas
méconnaissable dans certis calo bien soies uenu de F et de toutes
les variantes. En grec, l'adverbe précède toujours le verbe dans
cette formule de politesse (E Curtius, Die Volksgrusse der
Neugr. in ihrer Bez. z. Alterth., Sitzungsb. d. k. pr. Ak. d.
Wiss., 1887, p. 157 ; Pseudo-Callisth., II, 'Ç, 29 -Aocloiç (jjvsôou-
Àeuaaç, et les Lexiques). L'état moderne nous prouve qu'il en a
été ainsi de tout temps : y.aAw? a disparu de l'usage et ne s'est
conservé que dans une salutation analogue (xaXwç wptaeç) ; s'il
a pu se maintenir, c'est précisément parce que le a était médial
et qu'on ne sentait plus ainsi dans xaXwç un équivalent, un
succédané de la forme commune xaXa. M. P. Meyer (p. 334)
est surpris avec raison du c initial de certis (B) ou s (dans
532 J. PSICHARI
A DE G) et cherche très ingénieusement à en motiver la présence
par une préposition elq dont la voyelle (si) se serait perdue. Nous
voici devant de nouvelles difficultés : il fondrait pouvoir affirmer
qu'au xii^ siècle, l'aphérèse était un fait accompli et jusqu'ici tout
semble confirmer l'opinion contraire (Essais, II, op. cit., p. lxiii,
Lxx); dans le poème à Spanéas (Mél. Renier, op. cit., p, 283,
n. i), l'aphérèse n'atteint que la proclise disyllabique (Essais, II,
op. cit., p. lxx) et ne s'exerce précisément jamais sur s'.;. En
outre, s'.a-^XOsç intervertirait toujours l'ordre des mots et intro-
duirait à la place d'une locution très connue une locution plus
que douteuse (l'emploi de elç dans le v.xXxXq ^pxiq e'.cirjXOeç
du Pseudo-Callisth., II, a, est motivé par le contexte, où sic
marque une direction spéciale ; il en serait de même des cas
analogues). Enfin, cette interprétation ne rendrait pas compte
de l'absence de Vs dans calo, où Vs est indispensable et où tous
les mss. (ABCDEFGIKYZ) ont 0 à la finale , ce qui nous
amène à attribuer cet 0 au poète, qui voulait rimer. Vous
expliquerez du même coup Y s qui manque et Vs qui surabonde,
si vous remettez les mots dans leur syntaxe grecque : calo-
sirtes. C'est calosirtes que notre auteur avait vu dans le docu-
ment dont il s'était inspiré. Il a fliit dans son texte une coupe de
fantaisie, égaré peut-être aussi par une séparation due au hasard
et qui laissait un blanc entre Vo et Vs : calo sirtes, ou encore par
une fin de ligne contenant calo. Je ne saurais vous dire si sur la
ligne suivante il y avait sirtes, sirthes ou silthes. Ce dernier
paraît plus probable, vu l'époque où nous sommes. Il est vrai
qu'il s'agit ici d'un accident phonétique, et les accidents phoné-
tiques peuvent se produire en grec de bonne heure, sans modi-
fier en quelque sorte l'aspect général de la langue (Essais, I, op.
cit., 164 suiv., 168 suiv,); mais le témoignage dont nous dispo-
sons est trop peu solide, il nous offre trop peu de garanties, pour
que nous puissions dans notre forme reconnaître avec sûreté un
changement de a en p devant 6 (Observ. phonét., Paris, 1888
^= Mém. de la Soc. de Ling., VI, p. 305) : cet r peut être aussi
bien un vice de prononciation qu'une leçon défectueuse, éma-
nant, l'un ou l'autre, du modèle dont s'était servi notre Flori-
LE ROMAN DE FLORIMONT 5 33
mont. Calosilthes, ainsi orthographié, se rencontre dans Fazio
degli Uberti, Dittamondo, Venezia, 1820, t. II, p. 100. Cette
citation m'est communiquée par M. Risop, qui, je suis heureux
de vous le dire, m'écrivait, avant de connaître ma propre conjec-
ture, qu'il ne pouvait voir dans certiscalo autre chose qu'une
interversion arbitraire. La rime nous met sur la voie d'elle-même.
Les autres passages piqueront beaucoup moins votre curiosité ;
ils ne nous apprennent rien de nouveau ni sur Florimont, ni sur
la langue grecque. Pour leur intelligence complète, il faudrait se
livrer à une série d'opérations plus ingrates l'une que l'autre. Il
s'agirait d'abord de retrouver, à l'aide de nos mss., la leçon de
l'autographe, c'est-à-dire le grec mutilé par le poète, ensuite de
rechercher l'origine de ces mutilations dans la transcription latine
des mots grecs que nous n'avons plus et qui constituait toute la
science du trouvère, enfin de deviner, sous cette transcription,
peut-être elle-même imparfaite, quel pouvait être le grec originel.
Le bon grec se dérobe donc sous trois couches différentes qu'il
faudrait remuer une à une. Et, pour tomber juste, nous aurions,
vous le voyez, plus de chances contre nous que pour nous. Nous
ne pourrons jamais arriver qu'à des résultats approximatifs. Je
négligerai les deux premières opérations; je tenterai seulement
quelques restitutions immédiates. Je remets tout de suite les mots
en grec, sans intermédiaire d'aucune sorte.
Pass. I, V. 5. theos (FGHH^KXY, Oethes Z) représente
bien 9sé; (teos dans I). L'o qui précède dans tous les mss
répond à l'interjection w , et w Osé; serait alors un vocatif (Essais,
II, op. cit., CXXX, n. i); ce qui ne permet pas de l'affirmer
avec certitude, c'est la variante calor E (galier X, zelos B), où
l'on serait tenté de lire xaXéç (calos, comme au Pass. II, v. 4);
le mouvement de la phrase peut, en effet, avoir été différent de
celui que semble attester notre roman. Dans Vo de offenda, com-
mun à FEDAGBCHH^Y, je verrais, suivant le cas, 0 ou w ;
l'a de ajôév-Y); n'aurait subsisté que dans Va de afenda I,
affendy X (efodan K). Je n'hésiterais pas d'ailleurs à ramener les
diverses graphies de ce mot à la forme ajOivr^? (ou ajOévra),
en m'aidant des deux f de FEBHH^XY, et du matrofeo de I
534 J- PSICHARI
(Pass. II, V. 3) où nous avons pu reconnaître tout à l'heure Osojç
(theus); ces deux f reposeraient sur une leçon telle que aftendis
ou afthendis ou aphtendis ou encore authendis ; la première
serait la plus probable paléographiquement; si c'est bien a'jÔévT-rjç
ou aùôévxa qu'il faut voir ici, le groupe nd est attendu : t devient
sonore après n (Doublets syntact. oTav, ovTav, Paris, 1885 =
Mém. de la Soc. de Ling., VI, fasc. i, p. 41, n. i = p. 6, n. i
du tirage à part); t aboutit ainsi à d, qui est dans tous les mss.
— La construction qui nous paraissait douteuse au v. 5 nous est
rendue encore plus suspecte, au v, 6, du fait de basileor E,
bassalar Z, qui peut cacher un nomin. basileus; salua (FEDAB
CHH^IXYZ) ne contribue guère à élucider la question, car il
peut tout aussi bien y avoir eu saluus sit; on serait même tout
prêt à saisir un s final dans ce nouveau cuto (F). Cependant il
est beaucoup plus simple d'attribuer cette fois-ci ïr de calor
basileor (E) aux deux rimes suivantes : basileor empereor, v. 7-8
dans E, qui seul offre basileor au v. 7; le zelos de B (v. 6 : vassi-
leo) serait dû alors au zeos du même vers 5 . D'autre part, au v. 6,
tous les mss. (ED AGBCHH^IKXYZ), sauf F, présentent le t
initial dans tuto (ou toto); ce t devait donc exister dans l'auto-
graphe ou, tout au moins, dans la première main de F; la
seconde main a copié c, comme au Pass. II, ce qui confirme
notre hypothèse. En grec, il devait y avoir toutov tov [Saj-.Xia, mais
probablement pas salua. Devant l'accord de tous les mss, G
(filia) et K (filai) n'ont pas assez d'importance pour accréditer
ç'jAa—î et encore moins çjXavc ou cpjXxs, qui sont tout récents.
(S. Portius, éd. W. Meyer, Paris, 1889, p. 186 suiv.)
Au Pass. III, V. 7, tous nos scrupules sont levés si nous réta-
blissons y,aX-/) GOi Yjixépa (Quest. d'hist. et de Hng., op. cil., p. 494,
col. 2, Notes), bona tibi dies, au lieu de v.ccX-q\jÀp(x dont le princi-
pal garant est le Calimera de G, ms. écrit au xiv^ siècle par un
copiste italien (M. P. Meyer, op. cit., p. 332); ce copiste enten-
dait un peu le grec, puisqu'il a soin de mettre grego à la marge.
Calimera est de son crû; le ms. lui-même n'est peut-être que du
xv^ siècle, et la locution, à cette époque, pouvait être connue des
étrangers qui débutaient. KaXr^ijipa ne s'appuierait que sur les
LE ROMAN DE FLORIMONT 53 5
mss. secondaires (Et alimera A, Calimêta B, Galimera C, Kali-
mera I, Calimerara K). Au contraire, 1'^ qui précède ou qui
suit î dans les bons mss. (Calis meus F, avec un espace entre s et
m; Garismera E, Cassimera D) et qui semble persister dans Y
(calismena) et Z (calimesua) nous met sur la trace de v.xKri ao:
Yjjxspa, ou, y.aAy^ gcj r,\jApx comme dans Porph. Cerim. 314 -/ShTi
ffou -fUJÂpy. yîvsTat; 376 'Ay,\-q aou T,[xépx... y,xK-q scp-YJ crcu ; Prodr. I,
227, xaXvj (jou i]\iépx.
M. D. Hesseling propose èXestvôç au Pass. IV et vous y consen-
tirez d'autant plus volontiers que cet Eleneos se montre toujours
à côté du poure perdu, surtout, Pass. IV, b, à un moment où
Florimont ne s'est pas encore démasqué, mais va s'engager dans
des aventures dont l'issue sera de révéler son vrai nom. Le récit
touche ici à son point culminant et le souvenir précis de cet
épisode se retrouve encore dans X. Aucun ms., sauf D, au v. 13
(heleneos) et Z (helenois), n''a d'/; au commencement; seuls,
G (v. 2 Elleneos) et K (Ellencos) présentent double /. Si Eleneos
dissimulait quelque "EXsvoç ou une déformation quelconque de
"EXXy)v, àXXrjviy.oç, la transcription latine que notre auteur calquait,
aurait conservé 1'/; ou les deux /. W a peut-être pris là son helaine.
Au Pass. V, V. 6, il est difficile de voir dans philiposes autre
chose qu'un latinisme étrange tel que Philippenses, que semblent
indiquer DABCX. Je n'ai pas de mot grec à mettre à la place.
M. Risop (op. cit., p. 59-60) pense que podomeu (Pass, VI,
V. 2) doit se résoudre en 'Ko-xiJ.ôq. Pour le sens, cela paraît
incontestable. Mais il est impossible de démêler, au milieu de
tant de variantes, la forme grecque primitive : 7:ot(x\j.6ç, 7cc-â[j.'.ov,
-oxaij.'.v ? peut-être y avait-il dans le latin potamentum (podament
D, perdamans E) ? M. Risop remarque fort justement que le poète
ne savait pas ce que ~o-x[j.6; voulait dire en grec; cela se voit à
la façon dont il en parle (v. 4; Risop, p. 59).
Cacopedie du Pass. VII est assez embarrassant. Il est question,
à cet endroit, de deux personnages qui vont incognito et que
réunit un même souci. Cacopedie, à l'origine, a donc pu s'ap-
pliquer aux deux compagnons d'infortune, aux deux y.ay.à -x<.o'.x ;
l'a de T.x'.oix justifierait seul l'e final de tous les mss. L'emploi
53é J. PSICHARI
de xaxoç n'en serait pas moins singulier; il signifierait ici malheu-
reux, car Floquart ne mérite guère d'être appelé mauuais garsons.
Y porte capapodie.
Calocastro, Pass. VIII;, v, 8, serait un exemple de l'abandon
du V dans castro , yAi-po, mot encore très usité aujourd'hui
(IlaT.téxajTpo est le nom actuel de Tirynthe, Rev. crit., 1887,
409). Il vient au grec du latin et peut avoir subi un traitement
particulier ou n'avoir été entendu que sous cette forme. Mais il
est plus sage d'admettre que l'auteur français avait omis le v de
xa)v6xaffTpov , comme il fait partout ailleurs, car il marque une
prédilection pour la désinence -0 pure et simple, au point de
rejeter non seulement le v des neutres, mais le ç des nomin.
mascuHns, qui l'ont encore. Toujours est-il qu'au xii^ siècle, et
même plus tard, le v de la déclinaison owpov résistait si bien que,
par analogie, il apparaissait dans la déclinaison -âpayij.av (Futur
composé du grec moderne, Paris, 1884, p. 11, n. 3 ; Essais, II,
op. cit., p. 185).
Si réellement il y a à restituer du grec au Pass. IX, •Kpw-cuéêatjToç
est seul acceptable. Aucune phonétique ne s'accommode ni de
aaôaxo (Risop, op. cit., p. éi) ni de àudcéaTo (asabato Risop, îbid.,
p. 60, n, +); un phénomène aussi délicat à étudier que la
prothèse de l'a ne saurait guère recevoir d'illustration d'un texte
aussi grossier (Essais, II, op. cit., p. lxiii; Revue critique,
p. 329-3^3, 1888; les règles mêmes posées par Foy, Bezz.
Beitr. XII , 49 suiv. seraient défavorables à l'hypothèse émise
par M. Risop); M. Risop s'est ici trop fié à Mullach, dont
la Grammaire gagne toujours à n'être jamais consultée, car l'usage
en est à peine sans danger même pour les spéciahstes. Disons
aussi que c'est protos (r.pîhxoq), non proto (Risop, p. 61) qui est
« en fransois premier ». Comment (Ts6aa-:ôç en est-il venu dans
Florimont à prendre l'acception ost, armée (kont, G), c'est là
le mystère impénétrable. M. Risop (p. 61) cherche à expliquer la
façon dont la confusion a pu se produire dans l'esprit du poète ,
qui voyait dans TrpwToasôaaxoç un équivalent de quievetains de lost
et traduisait par le second terme français le second terme grec.
Mais pourquoi, s'il est de cette force, ne traduit-il pas aussi
LE ROMAN DE FLORIMONT 537
protos par quievetains ? Le mieux est de considérer le passage
comme désespéré et surtout dépourvu d'imérêt. On pourrait
d'ailleurs, avec tout aussi peu de succès, courir dans mille autres
directions. Sans parler des possibilités d'erreurs paléographiques,
un mot de provenance étrangère (Sabaoth??) peut fort bien se
dérober sous ce bizarre asabato. Il serait, sans doute, assez curieux
de le découvrir. Mais la vie est brève.
Aux Pass. I et II, je vous ai transcrit Osé; par theos et iSaaiXsûç
par basileus. Le th ou t de FGHH^IKXYZ (Pass. I),
FGHKYZ (Pass. II), le b de EHH^XYZ (Pass. I) pour-
raient peut-être nous faire croire que la tradition écrite dont
témoignent ces mss. perd beaucoup de son importance en regard
d'une transmission orale qui se serait conservée dans le c ou s de
E D A (B zeos) C (Pass. I), E D A B C (Pass. II), et dans le v de
FDAGBCIK (Pass. I), constant au Pass. IL En effet, 0 et 3
peuvent bien être rendus sur le papier par th et b\ mais, à l'oreille,
la spirante 0 sonne s, (3 reste v et nous savons que six cà sept
siècles avant Florimont 6 avait œssé d'être aspirée et 3 cessé
d'être explosive. Tout alors serait remis en question et nous
voudrions encore voir, dans notre roman, du grec entendu et
non lu.
Vous détruiriez ce dernier argument par un simple coup
d'œil jeté sur les mss. Ainsi FGIK (Pass. I), FGHKYZ
(Pass. II) ont côte à côte le th ou t dans theos et le v dans
vasileus ; en revanche, E (Pass. I) donne seas basileor. Nous
aurions donc, à ce compte, dans un même document, à la fois
la tradition écrite et la transmission orale, ce qui ne peut pas
être ; il ne peut pas se faire davantage que G ait encore été aspirée
au moment où (3 était spirante, ni que, inversement, 3 'lit été
explosive lorsque 6 ne s'aspirait plus. Il est vrai que le c de ceos
et le V de uasseleo se correspondent dans D (Pass. I et II) et dans
les variantes de ABC (Pass. I et II); mais ces mss, sauf D,
ont une faible valeur et tous ils confondent précisément c et /;
ceos est une mauvaise lecture pour teos; vous en serez convaincu
par le macecaor de E (Pass. II), où le second c ne peut provenir
que de l'écriture et non de la prononciation. Un accident
538 J. PSICHARI
paléographique analogue a sans doute substitué v à b; l'accord
parfait est dans le theos bassilio de H (Pass. I) et les variantes
de H'XYZ (Pass. I). Le z de zeos (B) et l's de seas (E) sont
peut-être des fautes de dictée.
Nous sommes ainsi ramenés à notre point de départ. Le grec
de notre auteur a été vu par lui ; il n'a été ni recueilli sur place
ni même compris ou su. Mais, si cela est vrai, si jusqu'ici mes
raisons ont pu vous persuader, il est une conclusion à laquelle
nous devons forcément aboutir. Les passages grecs de Florimont
ont un caractère bien marqué ; ce ne sont pas des morceaux
détachés, qui peuvent s'intercaler n'importe où ; ils font partie
d'un ensemble où ils ont bien l'air d'être en situation. Ils font
corps avec le récit. Ce récit, qu'elle qu'en ait été d'ailleurs à
l'origine la disposition et l'étendue, devait être écrit en grec.
Une version latine en fut faite. Cette version servit de base à la
composition française, qui n'en est peut-être à son tour qu'une
traduction. Il n'est pas absolument nécessaire, je le sais, de partir
d'une rédaction première en grec; mais il est indispensable de
reconnaître que le premier rédacteur savait ne fût-ce qu'un peu
de grec; ayant à faire parler des personnages grecs, il leur a
mis à la bouche quelques mots en leur propre langue, langue
dont le poète français ne possède même pas les rudiments. Il ne
peut être, par conséquent, ni l'auteur ni le traducteur immédiat.
L'opinion que je vous exprime a déjà été émise par d'autres.
Dans la Bibl. de Lac. de S. Palaye (op. cit., Bibl. de l'Ars., ms.
5844), fol. 68b, col. 2, fiche 5, je relève la notice suivante :
« Roman en vers par Aimes ou Aimon, traduit si je ne me trompe
du latin d'aualui ou Malmai. » La fiche 3 « trad. du grec en fr.
par Amé de Varannes » contredit, il est vrai, cette assertion.
E. du Méril (op. cit., p. cxcvii) est beaucoup plus catégorique;
l'auteur, suivant lui, « a travaillé sur une traduction latine qui
ne s'est pas encore retrouvée. » Mais n'avons-nous pas des preuves
directes et des plus certaines en faveur d'un original latin de notre
roman? Les mss nous les offrent de toutes parts. Ils éveillent
même en nous ce soupçon que le poète français et Aymon de
Varennes, dont le nom se lit de manières si diverses (Risop. op.
LE ROMAN DE FLORIMONT 539
cit., p. 58; Dinaux, Trouvères brabançons, p. 53, apud P. Mcycr,
op. cit., p. 331) ne sont plus un seul et môme personnage. Je ne
veux pas en dire plus; j'aime mieux vous remettre les mss. sous
les yeux.
Voici, d'après F ou E alternativement, quelques extraits du
commencement et de la fin du poème. J'y joins l'épisode du
milieu, accompagnant l'entrevue charmante des deux amants, où
le poète parle en son nom propre , et dont je me réserve le com-
mentaire à une autre place. Un quatrième fragment cadrera bien
avec ceux qui précèdent. Je ne vous signalerai les variantes des
autres mss, que pour des mots ou des vers isolés, là où elles auront
trait à la question ; je les passerai sous silence, quand elles ne
seront pas en contradiction avec F ou E pour le sens qui nous
intéresse ici plus que la forme. Je suivrai la même règle pour E
et F.
DÉBUT
F (Deuxième main) fol. 2 a, v. i.
[C]il qui ait cuer de vaselaige
Et veult ameir de fin coraige
Cil doit oir et escouteir
Ceu que aymes veult raconteir
5 Asseiz i puet de bien aprandre
Qui de boin cuer i veult an-
[tandre
Or oies signour que ie di
Aymes por amour anuUi
Fist le romant si saigemant
10 Que tei lorait qui ne lantant
Por coy il fut et fais d dis
Par cortoisie fut escris
Toz iors maix en iert rema«bra«ce
Il ne fut mie fait en frawce
1 5 Maix en la langue de fransois
Le prist aymes en loenois
Aymes i mist sentension
Le romant fit a chastillon
De phelipon de masidone
20 Qui fut noris en babilone
Et del fil a roi maracas
Qjd estoit sire de duras
Florimowt ot nom en fra«sois
Eleneof dis en greyois
fol. 2 b.
25 Rois fut et si cowquist asseiz
Dirai vos en se vos volez
ors a seiour a chastillon 1
Estoit ai«me une saison
Et porpansait soi de listoire
30 Qtiil auoit eu en mémoire
Il lauoit en gresse veue
Mai nestoit pas par tôt seue
A felipople la troua
A Chastillon len aporta
3 5 Ensi com il lauoit empris
Lait de latin en romant mis
Aymes de naratin retrait
Ceu que li ancyens on fait
Qjie ont cil qui ont lor cuers mis
40 Aient de lor proesce apris
Aient de lor proesce enuie
6o
540 J. PSICHARI
Por ama?2deir lor fauce vie
Por les a?îciens remawbreir
Vos veul issi dire et conteir
45 Ensi cow iai escris troueis
Dune ystoire la ueriteis
A cels (\ni firent le bien fait
Per coy li conte sont retrait
fol. 2 c.
Deuowmes nos tous iors 2.n-
[tandre
fol. 2 d, V. 8 du bas.
50 De ce vons veul atant lassier
A mon conte veult repairier
Signors ie sai asseiz de fî
Qiie dalixandre aueiz oi
Mai ne sauez ancore pas
5 5 Dont fut sa meire olipias
65
d
Del roi phelipon ne saucz
Qiii fut ses peire do;n fut nez
fol. 3 a, V. I du haut.
lel dirai qiœ lai en mémoire
Or escouteiz mit riche istoire
Del roi des prince qwz i sont
Li plM5 est del roi Florimont
Se dit aymes or escoutez
Vos (]iii lez biax mos entendez
fol. 3 a, V. 12 du haut.
Or escouteiz oeiz signour
ib. V. 19 du haut
Ne uos puet dire ne vous poist
Com il fut mors qwzl ne me loist
euant le tens (\ti,e ie vous di
Ensi con vos auez oi
Ot en gresse un gentîs roi
fol. I a, V. I — fol. I d, V. 29 du haut ; D fol. i a, v. i — fol. 2 a, v. i ; A
fol. I a, 1. 2 — fol. I b, 1. 38 du haut; G fol. i a, v. i (où il faut lire,
11. 1-2 Cil qui a cuer de vasalage) — fol. i d, v. 10 du haut ; B fol. 3 a,
v. I — fol. 3 d, V. 7 du haut; C fol. 173 a, v. i — fol. 173 d, v. 4 du
haut ; H catal. loc. cit. ; I P-L. Jacob , Bibliophile , Dissert, sur quelques
points curieux de l'hist. de Fr.,VII, Paris, 1839 (Bibl. Nat., Réserve L*^ 18),
p. 179-180; ChampoUion-Figeac, Coll. de doc. inéd. sur l'hist. de Fr. Doc.
histor. inéd. tirés des coll. man. de la Bibl. Roy., t. III, f^ Partie, Rapp.
et notices. — 2^ Partie, Texte des doc, p. 369-570, Paris, 1847 ; Lac. de
Sainte Palaye, Not. des mss d'Italie, t. 9, 2001 à 2200, Moreau 1658
(à la Bibl. Nat.), N. 2078, fol. 79a; K Stengel, op. cit., p. 42; Pasini,
Codices manuscripti bibl. reg. taur. Athenaei, Turin, MDCCXLIX, fol.
(B. N., Inventaire Q. 379), p- 468, col. i, cod. xxvii. g. I (vers 1-9); M
= Codice Monzese dans les Mem. stor. di Monza e sua corte raccolte ed
esam. dal can. Anton-Francesco Frisi, t. III, Milan, MDCCXCIV (B. N.,
Inventaire K 3,141), p. 214 (vers 12-18).
Pour gagner quelque place, je suis ici le système incommode des
variantes accumulées sur une même ligne et sous chaque vers.
V. 4 aymes D B C I Aymez H Ames K aimes E A G — V. 7-8 Seignor
or oez que ce dit De haime qui per amours fit D — V. 8 Aymes B C I
Aimes EAGK Aymez H por EGCHK pour AB amor de [ ]aiUi E
amer aualui ofi A anali G (A. p. a.) amour auahs B aliane vi C amor
amilU H Porcilanui I (A. P.) — V. 12 Por EGBK Pour A Per C Par
H M courtoisie H iuliane E C M aualina A analin G malina (•) le dis fu
LE ROMAN DE FLORIMONT 54 1
dis B Analui K fu EAGCHIKM en escriz G K escriz C escris E H I
escuz A escrit M Ne fu pour uilenie escriz D Porci naluina fu escris I — V.
16 leo;/nois E locnois D lionois GCIK lionnois BM loenoiz H — V. 18
chasteiljon E chastoillon D chastillon A B H M chastilen G chastellon C
chastellun I Zastillon K — V. 21 Matascas E matacart D Mataquaz A G C
mataquas B I (Jacob et S'« Pal. ; Mal. chez Champ. Fig.) matacaz H Mata-
chaz K — V. 27 Lors a seior E Sor aselgue A Por assiège G De sor saine B
Sor asegle C Lors a siège H Por asage K Q.'oit al segnor I a chasteillon
E a chastoillon D a chastillon A G B C H a castillon K à Castellun I —
V. 36 La EDAGBC L'a Kl Lat H dou E de DAGCHIK latin
E D G H I K lati» C letra A en EDAGCHIK ronu«s E romanz D
romans A I roman G romanz C H K mise E D A G I K mis H prise C
dou roumans foit par deuise B — V. 57 A3'mes DBI [AJymes C
Aimes EAGde EDAGBCI uarmes [uarines ou narines] E uara/nine D
uare«tines A uarienes G uaremies B uarenes C varennes I le E (A. d. u.
1. r.) retrait EAGBCI trait D — V. 39 E : Les fais conte des anciains
Que tuit cil qw/ ont les cuers vains Aient de lor proesce enuie Por amen-
der lor fainte vie
H et K, dans mes sources, vont jusqu'au v. 36, I jusqu'au v. 38 inclu-
sivement.
Aux V. 50 AGBC, 64 ABC, après le v. 6G D A G B C, offrent
des variantes qui toutes se réduisent pour le sens à la leçon de E, v. 50 :
De ce me vueil ata»t laissier, v. 64 : Or faites pais() oez seignor, v. 67-68
(manquants dans F) : Car de lestoire vueil traitier Loins est fa fins del
co?Hmencier
E, au v. 26, donne Dirai vous et si mentendez, au v. 28 : Ert aimes en
vne maison
Aux V. 23-24 (= Pass. IV a), vous lisez dans I et K : Floremont I
Florimont K ot I K non I nom K en I K françois I (francois S»e Pal.)
Franzois K — E Lecheos I Ellencos K dit I K in I en K greçois I Gre-
zois K
X fol. la, 1. I En lan de lincarnacion de nostre | sauueur Jesu5crist
mil \\\Y et VIII I on mois de Septembre me partis | du pais de picardie
ayans lea | ge de XVIIJ ans [pour Jérusalem, 1. 8 suiv. ; mais il échoue
dans son entreprise, 1. 13 suiv., et vient prendre port à Sallenicque,
fol. I b, 1. 12 suiv. du haut, où, dit-il, 1. 23 ib.] entre pluiseurs volumes
de Hures qui | me furent monstre choisy ung petit liure escript | translate
du grec en latin lequel traittoit la | venue daulcuns rois de machedo«ne
desquelx | dessendy le très hault Empereur Alixandre le | grant [etc.
Alors, fol. 2a, 1. 2 du haut :] pour ce que je sauoye de certain que en
pau I de lieux de pardecha estoit seu la veuue ne | de quel gens ires hault
Empereur Alixandre | estoit dessendus pris la paine Et labeur de | transla-
ter de latin en franchoys le liure
542 J. PSICHARI
Y fol. I a, 1. 3 Celuy qui a cuer de grant valeur et | entent en araor de
dame ou de damoiselle | Si entende de bon cuer le Hure que aymez de | va-
rennez fîst de greioys en francoys dune ystoire | quil vit en grece et il
estoit en amor dune | noble damoiselle de France qui auoit nom jullie;me
— 1. 14 Or oiez seigneurs aymez si estoit en amor de celle | noble
damoyselle julienne ainsi co?»e ie vous \ ay dit et si estoit en louris — 1. 24
En celuy temps estoit aymez a chastillon | soubz asselque et sapensa de
celle hystoire | quil auoit en grece veue Si dit Aymez de va | rennez que
touz ceulx (même développement que dans les mss. en vers jusqu'au
fol. 2a, 1. 18 :) Mais ie me veuls retraire a la | matière et dire hystoire
ainsi co?«me lay trouue | Or dit le compte
Z fol. I a, 1. I — fol. 2 b, 1. 8 du haut, supérieur à Y par la qualité de
l'écriture et par le texte même (la parenté des deux mss. saute aux yeux),
concorde avec Y pour la disposition et pour le sens, ainsi que pour la
forme, sauf quelques détails : Castillon fol. i a, 1. 11 du bas (soubz
abscque Y) et fol. i b, 1. 2 du haut varannes
CLAUSULE.
E fol. 86 a, V. 20 du haut.
Si boM seignor nen ore?n puis
Ne iamais ne sera el mont
Oy auez de Florimont
Dou roi Flor/;«o«; vous ai dit
5 Ta«/ coin ien auoie en escrit
Or pri a cels qwj oy lont
Et aus bons trouueors qui sont
Et aus francois pri par amor
Qtie il ne blasm^^/zt mon labor
10 Qjiiblasme ce quil doit loer
Et loe ce quil doit blasmer
Il ne se puet pas miex honnir
Aus francois vueil de tant seruir
Car ma langue lor est sauuage
1 5 Q^ie ie ai dit en mon langage
Au miex que ie ai pev dire
Se ma langue la lor empire
Por ce ne men dient anui
fol. 86 b.
Miex aim ma langue que lautrui
2ô Romans ne estoires ne plaist
Aus francois se il ne lont fait
Nest mcrueille-car el boschage
Nen a si lait oisel sauuage
Qjie ses nis ne li soit plus biaus
25 Qjie tous li mieudres des oisiaus
Et li estres de mon pays
Si est plus biaus ce mest auis
endroit de bon pris et donor
Et de seruïse-que li lor
30 Voirs est quil y a des francois
Et de vilains et de cortois
Ainsi est il de toutes gens
Et qui voudra de cest romans
Direqta'l y a amender
3 5 Por ce nel doit il pas blasmer
Ta.nt en ai dit selonc lestoire
Com ie en auoie en mémoire
Tout ainsi com por iuliane
Mis de [grjieu lestoire romaine
40 Sen ya qice par son plaisir
Le fisc^ por li plus seruir
Deleneos oy auez
Qjii Florimons fu apelez
(etc. Pass. IV c)
LE ROMAN DE FLORIMONT 543
fol. 86 c, 1. 5 du bas.
Qua«t aimes en fist le roma«s
45 .M. cent .iiij. vins et. viij [a]ns
Auoit de lincarnacion
Adonx fu retrait par aimon
Explicit li roma«s de florimont
F Seconde main fol. 119 a, v. 2 du haut — fol. 119 c, v. 21 du haut î
• D fol. 92c, V. 15 du bas — fol. 93 a, v. 29 du haut; A fol. 41 d, 1. 27 du
haut — fol. 42 a, I. 24 du haut; G fol. 78 c, v. i du haut — fol. 78 d,
V. 10 du bas; B fol. 50a, v. 28 du haut — fol. 50 c, v. 10 du haut;
H Catal. îoc. cit., v. 13-14, 33-39, 44-47 avec un explicit de 8 vers dont les
trois premiers se lisent dans le : Disc, sur qqs anc. poètes, par M. Galland,
Mém. de littér. de l'Acad. roy. des Inscr. et Belles-Lettres, t. II, Paris,
MDCCXVII, p. 737, où sont également reproduits les v. 44-47; H^ Catal.
îoc. cit., V. 44-47 avec un explicit de 6 vers que donnent, sauf les deux
derniers, les Mém. de l'Acad. des Inscr., op. cit., p. 737-738, d'où sont pris
les v. 44-47 des Bibl. franc, de Lacroix du Maine, t. III, Paris, MDCC-
LXXII, p. 176-177 ; I, Stengel, op. cit., p. 42, avec un explicit de 4 vers
dans l'apparat, que connaît Pasini, op. cit., p. 468; la collation de Stengel
répond aux v. 44-47 seulement de notre texte; Jacob, op. cit., d. 180, a
les V. 44-47, une clausule de 6 vers et l'explicit de 4 vers ; cet explicit est
aussi dans : Macaire, chans. de geste, publiée par F. Guessard, Paris,
MDCCCLXVI (B. N., Y), p. en, n. i, avec cette observation, p. cii, sur
le ms. « copie faite en Italie, mais très peu italianisé »; v. 44-47, clausule
et explicit dans Champ. Figeac, op. cit., p. 370 et dans Sainte Palaye, îoc.
cit., où il y a, en plus de notre extrait, les 6 vers qui, dans les mss, pré-
cèdent le v. 44 (S. Pal. fol. 79 b); K, Stengel, op. cit., p. 42, v. 44-47
avec une clausule de 6 vers et de 2 lignes d'explicit ; M, Mem. stor., lac.
cit., V. 44-46.
V. 6 Or pri a cels que sont el mont F — V. 36 Tant FD AGBH en
ai F D A H nai G en ay B selonc F D H segont A G lestoire F D A G
listoire H dit'ama mimoire B — V. 37 Con F cowme D coin A B Com G H
ien F G ien D gen A iou en B ie en H auoie F D A G H trouai B en
FDAGBH memore F mémoire DAGH lestoire B — V. 38 Tout
F A B Tôt D G Et tôt H ensi F A G ai«si D ainsi H ensis B com F D A B
con G comme H per F por D A G por B uilonine (uilowme ou uilownie)
F iuliaiKne D uia«lina A analina (plutôt que analma) G vialine B le
deuine H — V. 39 Trait F Ai trait D Trais GBH del FH de DG des
B greu F D H greçois G grius B lestoire F D B listoire H estoire G latine
FBH latina G sai«ne D Sanna qui latine por son plaisir A — V. 44
QMant F A B Q.uant G H I K M aymes F D G B H^ I K M aymez H annes
(ou aimes ou amies) A en FDABHH^IM Ien G (manque dans K) fit
F fist DAGBHH^IKM le FDAGBHH^IMli K roment F romawz D
romans AIM romains G roumans B H^ rommans H romanz K — V. 45
M()^/()C. iiij(-) xx(-)et(-) VIII ansF— (•)M() et()C(-) et quatre vinz
544
J, PSICHARI
ans"D — Mil cenain (ou : cenam Risop, op. cit., p. 57)(-) vius (ou : vins)(-)
viij() ans() A — Mil(-) C() quatrouint et uiiii ans G — Mil et() C(-) et()
iiij()xx()ansB-Milet()C()etiiii()ansH-()-M()C()etXXIIII()
ans H^ — Mil cent et quatre vint VIII ans (quatre-vint Champ Fig. , vins
S. p.) I _ MCXL() et VIII( ) ans M — V. 46 Auoit FD AG B H H^ Aueit
K Avoit IM delincarnacion FAHH^ delincarnation DB de l'incarnation
KM del encharnacion G de l'Incarnacium I — V. 47 Adont FB Adonc
DAGHH^IK fut FHIfuDAH^K furent B retrait FAGIK retraiz D
retrais HH^ (I, dans S. P.) trait B par FD BH H^I por AGK Aywmon
A M EN F — aymon EXPLICIT DOU ROJ FLORJMONT D— aimon
Cest li romanz de cort mantel A — aymon Cist romainz est de floriemont
Qui fu flor de trastuit le mont De laquel flor si le sauit Que romadanaple
conquit Dont alixandres fu engendrez Que toz iors sera renomez EXPLICIT
G — aymon B (la clausule commence ici : q;(ant florimont ot tout con-
quis La terre dentor clauegris, du fol. 50 c, v. 11 du haut au fol. 50 d, v. 6
du haut ; puis vient, d'une encre plus récente, l'explicit : Explicit listoire
de Florimont père de philippe de macédoine père du gra«t alexa«dre) —
aymon H (suit un explicit de 8 vers, dont les trois premiers sont : Et
quant cis rommans fu escrisCorroit() M(-) CC() fin Et quinze ens a mois
aoust) — Aymon H^ (suivent 14 lignes qui se terminent par : Lan mil CCC
et XX et trois I() — mois deuant la sainte crois Fist thomas le huchier
cest liure Moult fu lie que en fu deliure Le tiers iour de lassumption
Acompli sa dévotion) — Aimon K (suivent 6 vers de clausule analogues
à la clausule de G, puis : Explicit liber Floriamontis deo gratias
amen(-) ] Finito libro referamus gratiam Christo(-) Amen, comme dans
Pasini, loc. cit.) — Aymum I (suit une clausule de 6 vers, analogue à celle
de G et K, puis : A la fin de nostre enscript [escript Champ Fig. et S. P.],
Randuns gracie à Yesu Crist [grâces Jesu S. P.] Che por son Père [por
scripre S. P.] soir et matin Nos a conduit [Nos c. Champ. Fig.] à laudable
fln) — X Y Z offrent des variantes dont ce n'est pas ici le lieu de vous
parler.
MILIEU
F (Première main) fol. 81 a, v. 7 du
haut.
Puels orentambedui maint ior
Riche soûlas de Ior amor
Si com moreis'auant conter
Se uos-me uolez escouter
5 A cel tens oten amor foi
Mai or ne saige^ne ne uoi
Qwe fine amor- est deuenue
Mit ait lonc tensq»ele est perdue
Aymé en ait trouei une branche
10 Ou ses fins cuersloiax estainche
Per qtieuoitisse-nest pas morte
La ioie de li-le comforte
Et ses cuersi est toz enclos
Huimais oreisdeleneos
15 Q;/t' mit fut saiges-et cortois
Flor/wo;//ot nom emfransois
LE ROMAN DE FLORIMONT
Aymcsdeuarancs uos dist
Que listore-mist en cscrit
Si corn- fine anior li consoille
20 Et ses cuers-les mos appareille
A siax-qifi seuent-de clergie
Contet-per ethymelogie
Qiie por samieuialine
Traist de greulistoire latine
2^ Et del latin -fist le romans
Aymes q;i(j fut loials amans
Nest meruellese il ama
Car amor-Ieli comanda
E fol. 58 c, V. 20 du bas.
A icel tans que il fu nez
30 Si fu aimes damors no;«mez
Qui • li après -la- ostera
Amo tout droit i trouuera
Seliostez la letre sowne
Amo -la première perso?me
35 £/ la seconde -ensement
Amez sei-ne le deffent
Et de la tierce ostezi-
Amet trouuerez autressi
Et se aime le nomme Ion
40 Li ia corrowpu le non
Dei est li nons corrowpus
Nest mie de tous connQvs
Et se aimes a non amor
Do«t doit il seruir sok seignor
45 De fin cuer-e^ de son pooir
E^ tous iors faire son voloir
Ne doit pas son non desmentir
Far son non doit amors seruir
545
50 Bien doit auoir amor durable
Tele quen veillait ne en songe
Ni ait fausseté ne menconge
Cil sires qui est rois de gloire
Li doiwst en samor tel mémoire
5 5 Q/wpres sa mort ne en sa vie
Ne soit fors de sa co/wpaignie
Ne perde per charnel amor
Lamistie de son creator
De lestoire me couuie^Jt dire
60 Mais dou ditier et de lescrire
Ai mit de paine et mit de fais
De Florimont orrez huimais
Q.ui fu nowniiez pourez perdus
Encor nestoit il connevs
65 Si coin li arbres de doucor
Monstre deua/U le fruit la fior
Si moustroit il flor de proesce
Fuis moustra fruit de gra;n hau-
[tesce
Ce dist aimes que a nuel fuer
70 Ne puet len celer riche cuer
Ne le mauuais ne puet couurir
Ch.a.scîins se monstre au départir
Salemons dist quau finement
Voit len le lieu de toute ge«t
7 5 Et qui veut oyr ceste estoire
Et retenir en sa mémoire
Et sen bon pris se veut entendre
Assez puet oyr et aprendre
Dumilke-et de proesce
80 Et de larguesce et de richece
Damors e^ de ch^wferies
Dauenturesde cortoisies
Et de conqueremens sans honte
Si com lestoire le raconte
fol. 58 d, V. I du haut.
Puis que il a non amiable
fol. 81 a, V. 7 du haut — fol. 81 c, V. 3 du bas ; E fol. 58 b, v. 8 du bas —
fol. 58 d, V. 2 du bas; D fol. 64a, v. 7 du bas — fol. 64c, v. 27 du
haut; A fol. 28 d, 1. 19 du bas — fol. 29a, 1. 19 du haut; B fol. 35 a,
V. 7 du haut — fol. 35b, 1. 9 du bas; G fol. 53b, v. 17 du haut —
fol. 53 d, V. 10 du haut; H Catal. hc. cit. (v. 17-18), Risop (v. 30-44;
les vers 31-40 manquent dans ce ms.) ; K Risop (v. 31-4O) I Risop
(v. 31-41) ; ces trois dernières collations ne seront pas utilisées ici.
MÉLANGES. 3 5
546 J. PSICHARI
V. 28 E Car amors si li rowmanda
V. 3 Si coin orrez auant conter E Si comme orrez B manque dans A G
— V. 6 Même tour dans tous les mss ; variantes pour la forme seulement ;
— V. 8 Mit a este lonc tens perdue E ; tournure analogue dans D A B G
— V. 17 Haimes deleneos nous dist E Aymes de uara«tines dit D Aimes
de uarenas le dit A Aymes de uarennes nous dist B Aymes de uarienes
uos dit G Aymes de uaranez noz dit H Aymez de narrancez nous dit H- —
V. 23 Que EDABG por EDBG samie EBG iuliane E uialine B
aneline G iuliai«ne samie D samie por uilaine (ou ; uilanie) A — V. 24
Fist E Trait D Treis A Trast B Traist G dou E de D G dous A des B
grieu E grey D greus A gruis B grece G lestoire EDABG latine E A B G
florie D — V. 25 Et EAG £/ B dou EB de AG latin EAB latinz G
fist E A G trast B le E A B li G romans E romans A roumans B romanz
G — V. 26 Aimes E A Aymes BG qui E qui ABG fu EABG loiaus
EB leiaus A loiauz G amans EAB amanz G — V. 25-26 Aymes qui
fut loiax amanz Mist sentendue a cest romawz D — V, 57 De listore (•)
F De lestoire DAG Geste esloire B me FDABG coulent F couiewt
DA co«uient B conuent G dire FDABG — V. 58 Mai F Mais DB
Meis A Mes G del F A dou DB de G doner() F noter D diter AB detier
G et FDABG delescrire F ABG delescnre D — V. 59 Aymé ait F
Ai D a A G Ail B mit D A G e/ B mit grant poeHgne et grant faix F
grant poinne et grant fes D grant poine et grant feis A grant pai?me et
grant fais B grant peine et grant fais G — V. 84 Si FDABG com F
com B com A con DG listore() F lestoire DAB lastorie G le F ABG
nos D reconte F A G raconte B reconte D
V. 14-16 H Huimaiz orreis deleneos Qui moult fu sagez et cortois
Florimont ot nom en fransois
XYZ ne sont pas ici à considérer : ils ne contiennent que l'épisode de l'entrevue
des deux amis, sans qu'il y soit question d'Aymon : X fol. 143 a, 1. i du
haut — fol. 143 b, 1. 7 du bas; Y fol. 86 bis a, 1. 14 du bas — 87 b, 1. i
du haut, en termes concordants avec ceux de Z fol. 143 b, 1. i du bas —
fol. 145 b, 1. 9 du bas.
FRAGMENT
F (Première main) fol. 89 d, v. i du
haut.
[0]r furent tuit. tendu li treif
A-vj-lues de la cyte
La cytez fut' en un pendant
Deiosteune ewe corrant
5 Aymes le dist-qMîl ait veue
Et tote la terre seue
E fol. 64 d, V. 23 du haut; D fol. 70c, v. 19 du bas; A fol. 31 d, 1. i du
bas ; B fol. 38 d, v. 20 du haut ; G fol. 59 a, v. 5 du bas.
V. I Or furent EDABG tuit EDAG tout B tendu EAG te«du D
tendut B litre EDABG — V. 2 A() vi() lieues E — (■) vj() DB —
LE ROMAN DE FLOIUMONT 547
— ui()A-SetG liuesDABGde la ED prcs delà ABG cite EDABG
— V. 3-4 Dedens()i() val en vn pendant Pardclez vnc eau corant E
La cite fu en un pendant A pendanz G Deioste une aiguë A eue G
corawt A corant G manquent dans B — Moût iot trez() et pauoillows A
rois(.) a pnnces() a barons Et moût iot cheiiaîer'ie Grant mal feront au roi
dongne La cite fu en (■)\() pendant Laigue li cort per de deuant D —
V. 5 Haimes E Aymes D B Aimes A G Icscrist E le dit D lidi A le dist B
lidist G qui ED qui AB que G la veve E la ueue DAG la veue B —
V. 6 Et toute EAB Et tote DG la EDABG terre EABG terre D
sève E seue DABG — X fol 158a, 1. 6 du bas : alors choisirent une
belle I plaine par ou couroit une riuiere Hz dessendirent au | ph« près powr
passer la chaleur du ]oiir tentes et pauillons tendirent | Hz logèrent sans
grant bruit faire car a vj lieuues furent logies près de leurs anemis sy
firent hien viseter leurs cheuaux — YZ donnent ici autre chose.
Au V. 36 du Début, tous les mss., sauf une variante négli-
geable de B, sont d'accord pour vous dire que l'histoire de
Florimont avait été mise du latin en roman. Ce témoignage
n'aurait pas de quoi nous surprendre si, aux v, 24-26 du Milieu,
nous n'apprenions tout d'un coup qu'Aymon est à la fois l'auteur
d'une version latine du grec et d'une version romane du latin.
Ce double travail qui, déjà par lui-même, paraît invraisemblable,
vous paraîtra inadmissible, si vous voulez bien vous rappeler
qu'Aymon ne comprenait pas le grec. Nous écartons sans peine
l'hypothèse que le poète français ait jamais pu traduire quoi que
ce fût du grec en latin ou en roman. Il est, au contraire, permis
de croire que la version latine du grec et la version romane du
latin ont existé indépendamment l'une de l'autre, dues à des
mains différentes. Il y aurait donc deux personnages à l'origine
du poème, le traducteur latin et le traducteur roman dont nous
possédons l'œuvre. N'y aurait-il pas, dans cette œuvre même,
à chercher la trace de ce double personnage ? Les v. 24-26 du
MiHeu nous fournissent déjà une indication dans ce sens, puisque
nous y voyons l'unique Aymon s'attribuer l'honneur de deux
rédactions distinctes qu'il n'a certainement pas faites à lui tout
seul. Mais il y a peut-être d'autres renseignements à puiser dans
les extraits que vous venez de lire.
Il n'est pas indispensable assurément que l'auteur parle de lui-
même à la première personne. Je voudrais seulement vous
548 J. PSICHARI
demander si vous n'avez pas été frappé des passages où l'auteur
intervient en son nom propre et de ceux où il fait intervenir
Aymon. Le ton ne semble plus le môme. Le personnage qui dit
Je nous apparaît surtout comme rédacteur et comme récitateur ;
c'est là son rôle : Début, v. 7, 26, 44, 50, 52, 58; Clausule,
V. 4-5, 15 et tout ce qui suit sur le style; Milieu, v. 3, 6, 5-8 où
il fait des réflexions personnelles sur l'amour et a l'air de s'opposer
immédiatement à Aymon ou plutôt de faire l'éloge de son
auteur, de son patron; Milieu, v. 59 où Aymé, de F, est une faute
évidente et où la bonne leçon nous est fournie par E et les autres
mss. Ailleurs, il nous laisse entendre qu'il a trouvé son conte
quelque part et qu'il a même eu quelque peine à l'écrire : Début,
V. 44, 58, 65; Claus., V. 5, 36; Milieu, v. 84. Vous pouvez
comparer à ces citations, B, v. 8, Pass. V, p. 519 ci-dessus. En
revanche, Aymon garde une attitude distincte : il est toujours
question de lui comme de l'inventeur véritable, tout au moins
comme de la source et de l'autorité. Début, v. 8-9 (après le ie du
V, 7), v. 16, V. 27, 46-49 qui sont ici à rapprocher; Milieu,
v. 9 suiv. (de Bure, Catal. la Vallière, i""^ partie, t. II, Paris,
MDCCLXXXIII, [Bibl.Nat., Inventaire Q.8,147] p. 165), v. 17
où vous remarquerez l'importance des leçons uos F G en regard
des variantes noz H, nous E B H^ ; à d'autres endroits, il est
simplement cité, Milieu, v. 69; dans le Fragment, v. 5, on
s'appuie sur ses connaissances géographiques.
Néanmoins, à certains passages, on dirait qu' Aymon et le
rédacteur Je se confondent en une seule personne, p. e.. Début,
V. 3-4, 62. D'autre part, Aymon est présenté comme l'auteur
de la version romane, Début, v. 35-36, ou de la version latine.
Milieu, V. 23-26; or, dans la Clausule, v. 38-39, le poète lui-
même déclare, sans mentionner Aymon cette fois-ci, qu'il a tiré
son roman du grec; le pronom Je se rapporterait donc à cet
Aymon ici comme ailleurs. Mais nous savons que les v. 38-39
de la Claus. contiennent un mensonge, puisque celui qui dit Je
à cette place n'a rien tiré du grec. Il n'y aurait ainsi chez lui que
le désir de se substituer au véritable Aymon , et c'est peut-être
.piir/ce désir qu'il faut expliquer les v, 44-47 de la Clausule où,
LE ROMAN DE FLORIMONT 549
d'après tous les mss., Aymon est donné comme l'auteur de la
composition française. Est-il sûr pourtant que ce fût là le nom
même du trouvère? Le problème est délicat. Aux v. 55-56 du
Milieu, il est fliit allusion à Aymon, comme s'il vivait encore. La
complaisance avec laquelle le poète joue sur ce nom, Milieu,
V. 29-52, porterait également à penser que c'est le sien. N'y
aurait-il pas moyen de tout concilier ? Le rédacteur latin, le père
de notre Florimont, se serait appelé Amo (Fôrstemann, Altd.
Namenb., Nordhausen, 1856, t. I, p. 82, col. r; Pertz, Monum.
IX, 50, Chron. Novalic, 10 : Destructum deinde Coenobium,
primo a ducibus Langobardorum Amone etc.; ibid., p. 81,
Chr. N., II : Amo quidem; cette chronique est du milieu du
xi*^ siècle, ibid., p. 73); D fol. 64 a, v, 17 du bas porte : Si fu amo
damors no/wmez; les autres mss., Milieu, v. 30, ont Aymes etc.;
tout ce développement, obscur dans F, compréhensible dans E
seulement, s'éclaire encore plus par la leçon de D, au v. 30.
Un poète lorrain, nommé Aymes (de Varennes, Risop. op. cit.,
p. 50), se serait plus facilement ainsi approprié le nom d'Amo.
La question ne sera résolue que lorsque nous aurons une
bonne classification des mss. F a toujours le pas ; vous avez dû,
par les extraits ci-dessus, reconnaître la valeur de H, proche
parent de F; E et D, ainsi que H% mériteraient considération à
bien des égards. Le témoignage des versions en prose n'est pas à
rejeter (p. e., le Début dans XYZ). Nous y retrouvons le
vestige persistant des origines mêmes de notre beau roman.
Nul mieux que vous, mon cher Maître, ne saura lever les
difficultés qui m'ont souvent arrêté. Vous me direz si les bizarre-
ries du grec de Florimont, si les latinismes fréquents, si les
descriptions des lieux d'outre-mer (Risop, op. cit., p. 58-59) ne se
laissent pas expliquer au mieux par l'imitation d'un modèle
antérieur, d'un original fait en latin par un homme qui aurait su
le grec ou un peu de grec et qui aurait voyagé. J'ai seulement
essayé de montrer qu'il n'y avait pas dans Florimont une
influence directe de l'Orient, que le poète ignorait le grec certai-
nement, et que, peut-être, le nom même d'Aymon ne devait être
prononcé qu'avec prudence dans l'histoire littéraire de la France.
550 J. PSICHARI
En dehors du court article de Guinguené, Hist. litt., XV,
486, et de la notice très insuffisante d'Amaury Duval, Hist. litt.,
XIX, 678-681, voici la liste des ouvrages que j'ai pu voir par
moi-même, sans compter ceux que j'ai eu occasion de vous citer
dans ma lettre, au sujet de Florimont. De simples mentions du
roman sont faites par : F. Guessard et L. Larchey, Parise la
Duchesse, Paris, MDCCCLX (B. N., Y), p. xiii; Le Roux de
Lincy, Les cent nouvelles nouvelles, Paris, 1841 (B. N. Inventaire
Y^ 21,615), P- Lxx, p. Lxxi, col. I, 1. 22 du haut; Haenel,
Catalogi libr. manuscriptorum, Leipzig, MDCCCXXX (B. N.
Inventaire Q. 1,212), p. 351, col. i, N. 179, col. 2, N. 217;
A. Keller, Romvart, Paris-Mannheim, 1843 (B. N., Y), p. 97;
Roquefort, Gloss., t. II, p. 755; Lacroix du Maine, op. cit.,
p. 697; les éditions se trouvent indiquées dans : Brunet, Man.
du libr., Suppl., t. I, p. 507; Grasse, Lehrbuch, II. B., III.
Abth., L Hâlfte, Leipz., 1842 (B. N. Inventaire Z 1 1889), p. 446-
448; des réflexions sur le nom de l'auteur se lisent dans : Fr.
Michel, Roman de la Violette, Paris, 1834 (B. N. Réserve Y),
p. Ixiij, ou bien encore dans la : Chron. rimée de Philippe Mouskes,
Bruxelles, 1838, t. II (B. N. Inventaire M 8081), p. ccxciv ;
P. Borel, Trésor de recherches et antiquitez gaul. et franc,
Paris, 1655, mentionne, au Catalogue en tête du livre, un ms.
de Florimont (=• A), dont il donne des extraits p. 468, s. v.
Cape, p. 469, s. V. Chambellage, p. 499-500, s. v. Drudus,
p. 552-553, s. V. Seneschal, p. 565, s. v. Vassal, p. 601-602,
s. V. Rain; Risop, Ztschr. f. rom. Phil., VII, i H, 1883, p. 63,
rapporte, d'après F, la forme uinset = venerunt.
J'ai voulu vous offrir, en terminant, cette courte bibliographie.
Je suis encore tout confus de la hardiesse que j'ai eue de vous
contredire en suivant vos traces, et je tiens surtout à vous offrir
ici l'hommage respectueusement affectueux de votre élève,
Jean Psichari.
Paris, 4 octobre 1890.
TABLE
PAGHS
BÉDiER (Joseph). — Le fabliau de Richeut 23
Beljame (Alexandre). — La prononciation du nom de Jean
Law le financier 487
BoNNARDOT (François). — Trois textes en patois de Metz :
Charte des Chaiviers , la Grosse Emuaraye, une Fiauve
récréative 331
CoNSTANS (Léopold). — Notes pour servir au classement des
manuscrits du Roman de Troie 195
Cornu (Jules). — Etudes sur le Poème du Cid 419
CouRAYE DU Parc (Joseph). — Chants populaires de la
, Basse-Normandie recueiUis par l'auteur 43
Flach (Jacques). — Le compagnonnage dans les chansons
de geste 141
GiLLiÉRON (Jules). — Remarques sur la vitalité phonétique
des patois 459
Grand (Daniel). — Proclamation d'un héraut en dialecte
montpelliérain (1336) 137
'Havet (Louis), — L'5 latin caduc 303
HuET (Gédéon). — Remarques sur les rédactions diverses
d'une chanson du xiii*^ siècle 15
Jeanroy (Alfred). — Une pièce artésienne du xiii^ siècle. . 83
JoRET (Charles). — La légende de la rose au moyen âge
chez les nations romanes et germaniques 279
Langlois (Ernest). — Quelques dissertations inédites de
Claude Fauchet 97
552 TABLE
MoNOD (Gabriel) — Les Annales laurissenses minores et le
monastère de Lorsch 33
Morel-Fatio (Alfred). — Duelos y quebrantos 407
Muret (Ernest). — Sur quelques formes analogiques du
verbe français 465
Omont (Henri), — Les manuscrits français des rois d'An-
gleterre, au château de Richemont i
Pages (Amédée). — La version catalane de V Enfant sage . . 181
PiAGET (Arthur). — Chronologie des Epistres sur le roman.
de la Rose 113
PsiCHARi (Jean). — Le roman de Florimont, contribution
à l'histoire littéraire, étude des mots grecs dans ce roman. 507
Raynaud (Gaston). — La Mesnie Hellequin; le poème perdu
du Comte Hernequin, quelques mots sur Arlequin 51
RoussELOT (Abbé Pierre). — L'5 devant T, P, C dans les
Alpes 475
Salmon (Amédée). — Remèdes populaires du moyen âge. 253
Sepet (Marins). — Observations sur le « Jeu de la feuillée »
d'Adam de la Halle 69
Taverney (Adrien). — Phonétique roumaine, le traitement
de r/et du suffixe ULUM, ULAM en roumain 267
Thomas (Antoine). — Vivien d'Aliscans et la légende de
saint Vidian 121
W1LMOTTE (Maurice). — Gloses wallonnes du ms. 2640
de Darmstadt 239
ERRATUM
Page 280, ligne 16, au lieu de Sigurfrida, lisez Sigurdrifa.
MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS
64. Etudes sur le règne de Robert le Pieux 996-1051, par C. Pfister. 15 fr.
65. Nonius Marccllus, collation de plusieurs manuscrits de Paris, de Genève et de Berne, par
H. Mcylan, suivi d'une notice sur les principaux manuscrits de Nonius pour les livres I,
II et III, par L. Havet. 5 fr.
66. Le livre des parterres fleuris. Grammaire hébraïque en arabe d'Abou'l-Walid Mer^van Ibn
Djanah de Cordoue, publiée par J. Derenbourg. 25 fr.
67. Du parfait en grec et en latin, par É. Ernault. 6 fr.
68. Stèles de la XII" dynastie du Musée égyptien du Louvre, publiées par A.-J. Gayet. Avec
60 planches. jy fr.
69. Gujastak-Ahalish. Relation d'une conférence théologique présidée par le Calife Mâmoun.
l'exte pehlvi publié pour la première fois avec traduction, commentaire et lexique, par
A. Barthélémy. 3 fr. 50
70. Etudes sur le papyrus Prisse. — Le livre de Kaqimna et les leçons de Ptah-Hotep, par
Philippe Virey. 8 fr.
71. Les inscriptions babyloniennes du Wadi Brissa, par H. Pognon. Ouvrage accompagné Je
14 planches. 10 fr.
7j. Johannis de Capua directorium vitae humanae, alias parabola antiquorum sapientium. Ver-
sion latine du livre de Kalilâh et Dimndh, publiée et annotée par J. Derenbourg. 2 fas-
cicules. x6 fr.
75. Mélanges Rénier. Recueil de travaux pujjliés par l'Ecole (section des sciences historiques et
philologiques) en mémoire de son président Léon Rénier. Avec portrait. 15 fr.
74. La bibliothèque de Fulvio Orsini. Contributions à l'histoire des collections d'Italie et à l'étude
de la Renaissance, par P. de Nolhac. 15 fr.
75. Histoire de la ville de Noyon et de ses institutions jusqu'à la fin du xiii" siècle, par
A. Lefranc. 6 fr.
76. Etude sur les relations politiques du pape Urbain V avec les rois de France Jean II et Charles V
d'après les registres de la chancellerie d'Urbain V conservés aux archives du Vatican,
par M. Prou. 6 fr.
77. Lettres de Servat Loup, abbé de Ferrières. Texte, notes et introduction, par G. Desdevises
du Dezert. 5 fr.
78. Gramatica linguae graecae vulgaris auctore S. Portio. Reproduction de l'édition de 1658,
suivie d'un commentaire grammatical et historique, par W. Meyer, avec une introduction
de J. Psichari. 12 fr. 50.
79. La légende syriaque de saint Alexis, l'homme de Dieu, p.ir Amiaud. 7 fr. 50.
80. Les inscriptions antiques de la Côte-d'Or, par P. Lejay. 9 fr.
81. Le livre des parterres fleuris d'Abou'l-Walid Merwan Ibn Djanah. Traduit en français sur les
manuscrits arabes, par M. Metzger. 15 fr.
84. Documents des archives de la chambre des comptes de Navarre, publiés par J.-A. Brutails.
6 fr.
BIBLIOTHÉaUE FRANÇAISE DU MOYEN-AGE publiée sous la direction de MM. G. Paris
et P. Meyer, membres de l'Institut. Format petit in-8°.
I, II : Recueil de motets français des .\ii^ et xiii' siècles, publiés d'après les manuscrits avec
introduction,' notes, variantes, etc., par G. Raynaud, suivis d'une étude sur la musique au
siècle de saint Louis, par H. Lavoix, fils. 18 fr.
III : Le Psautier de Metz. Tome l", texte et variantes, publié d'après quatre manuscrits par
F. Bonnardot. 9 fr.
IV, V : Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge, par P. Meyer. 18 fr.
VI : Œuvres de Gautier d'Arras, publiées par E. Loseth. Tome l", Eracle. 9 fr.
VII : — Les mêmes. Tome II, Ille et Galeron. 9 fr.
BREKKE (K.). Étude sur la flexion dans le voyage de saint Brandan, poème anglo-normand du
XII' siècle. In-8°. i fr. 50
CHRESTOMATHIE de l'ancien français (ix-xV siècles), précédé d'un tableau sommaire de la
littérature française au moyen âge et suivie d'un glossaire étymologique détaillé. Nouvelle édi-
tion soigneusement revue et notablement augmentée, avec le supplément refondu par
L. Constans. In-8°. 7 fr.
CONTES POPULAIRES DE LORRAINE, comparés avec les contes des autres provinces de
France et des pays étrangers, et précédés d'un essai sur l'origine et la propagation des Contes
populaires européens par E. Cosquin. Ouvrage couronné par l'Institut de France. 2° tirage,
2 vol. gr. in-8°. 12 fr.
DARMESTETER (A.). De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française et des
lois qui la régissent. 10 fr.
ETIENNE (E.), La langue française depuis les origines jusqu'à la fin du xi' siècle. Tome I".
Phonétique. — Déclinaison. — Conjugaison. Gr. in-8°. 10 fr.
FLAMENCA (Le roman de), publié d'après le manuscrit unique de Carcassonne, avec Introduc-
tion, sommaire, notes et glossaire, par P. Meyer. Gr. in-8°. 8 fr.
GODEFROY (F.). Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du ix° au
XV' siècle, composé d'après le dépouillement de tous les plus importants documents manuscrits
ou imprimés, qui se trouvent dans les grandes bibliothèques de la France et de l'Europe, et
dans les principales archives départementales, municipales, hospitalières ou privées.
Parait par livraisons de lo feuilles gr. in-4° à trois colonnes au prix de 5 fr. la livraison.
L'ouvrage complet se composera de 100 livraisons.
KAWCZYNSKI (M). Essai comparatif sur l'origine et l'histoire des rythmes. In-8°. 5 fr.
LOTH (J). Chrestomathie bretonne (armoricain, gallois^ comique), première partie. Breton-
Armoricain. Gr. in-8°. 10 fr.
MEMOIRES de la Société de linguistique de Paris, tome I à VI et VII, 1=' et 2' fascicules. 156 fr.
MEYER (P.). Documents manuscrits de l'ancienne littérature de la France, conservés dans les
bibiothèques de la Grande-Bretagne. Première partie. Londres (Musée britannique), Durham,
Edimbourg;, Glascow, Oxford (Bodléienne). i vol. in-8°. 6 fr.
MOREL-FATIO (A.). La Comedia espagnole du xviv siècle. Cours de langues et littératures de
l'Europe méridionale au Collège de France. Leçon d'ouverture. In-8°. i fr. 50.
— Etudes sur l'Espagne, 2" série : Grands d'Espagne et petits princes allemands, d'après la
correspondance inédite du comte Fernand de Nufîez avec le prince Emmanuel de Salm Salm et
la duchesse de Béjar. i vol. pet. in-8°. 5 fr.
MYSTERE (le) de la Passion d'Arnoul Greban, publié d'après les mss. de Paris avec une introduc-
tion et un glossaire par G. Paris et G. Raynaud. i fort vol. gr. in-8° à 2 col. 12 fr.
PARIS (G). Étude sur le rôle de l'accent latin dans la langue française. In-8°. 4 fr.
— Dissertation critique sur le Poème latin du Ligurinus attribué à Gunther. In-8°. 2 fr.
— Les contes orientaux dans la littérature française du moyen âge. In-8°. i fr.
— Grammaire historique de la langue française. Cours professé à la Sorbonne en 1860. Leçon
d'ouverture. i fr.
— Les Chants populaires du Piémont. ^1-4°. i fr. 50
PARMENTIER (L.). Les substantifs et les adjectifs en ES dans la langue d'Homère et d'Hé-
siode. Gr. in-8°. 5 fr.
RECUEIL d'anciens textes bas-latins, provençaux et français, accompagnés de deux glossaires et
publiés par P. Meyer. i'" partie : bas-latin, provençal. Gr. in-8''. 6 fr.
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RICHTER. Les jeux des Grecs et des Romains. Traduit par A. Bréal et M. Schwob. In-i8
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SCHELER (A). Dictionnaire d'étymologie française d'après les résultats de la science moderne.
3° édit. revue et augmentée. In-4°. 18 fr.
SCHWOB (M.) et GUIEYSSE (G.). Etude sur l'argot français. Gr. in-8°. i fr. 50
SONIOU BREIZ-IZEL. Chansons populaires de la Basse-Bretagns recueillies et traduites par
F. -M. Luzel, avec la collaboration de A. Le Braz. Soniou (poésies lyriques). 2 vol in-8°. 16 fr.
TIMMERMANS (A.). Traité de l'onomatopée, ou clef étymologique pour les racines irréductibles.
In-8°. 4 fr.
VIE (la) de saint Alexis, poème du xi' siècle. Texte critique par G. Paris. Petit in-8°. i fr. 50
WILMOTTE (M.). Etudes de dialectologie wallonne. Gr. in-8°. 5 fr.
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Jubainville, membre de l'Institut, avec le concours de MM. Loth, E. Ernault, et de plusieurs
savants des Iles Britanniques et du Continent. — Prix d'abonnement ; Paris, 20 fr. ; départe-
ments et Union postale, 22 fr. ; édition sur papier de Hollande : Paris : 40 fr. ; départements et
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Recueil trimestriel publié par L. Clédat. — Prix d'abonnement : France, 15 fr.; Union postale,
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ROMANIA, recueil trimestriel consacré à l'étude des langues et des littératures romanes, publié
par MM. Paul Meyer et Gaston Paris. — Prix d'abonnement : Paris, 20 fr. ; départements et
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LE MOYEN AGE, Bulletin mensuel d'histoire et de philologie, dirigé par MM. A. Marignan et
M. Wilmotte. — Prix d'abonnement : France, 8 fr. ; étranger (Union postale), 9 fr.
Aucune livraison de ces recueils n'est vendue séparément.
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